Etude d’un tableau

Bruno Orsel

Il n’est rien de plus satisfaisant que de redonner vie à une scène figée sur une toile, d’identifier à l’aide de petits indices les lieux, les protagonistes de ce petit instant d’histoire maritime que le peintre a choisi d’immortaliser. C’est l’exercice auquel s’est prêté notre ami Bruno Orsel, qui nous livre cette magnifique analyse d’une scène de sortie de pêche sur les côtes françaises, que l’on doit au peintre officiel de la Marine Paul Gallard-Lépinay (1842-1885).

Le regard que je porte sur un tableau à sujet maritime, le passionné que je suis, soulève inévitablement en moi bien des interrogations. La découverte de cette magnifique toile de Gallard-Lépinay me conduit inévitablement à vouloir comprendre cette œuvre et à me poser des questions : quel est ce port d’où sortent ces bateaux de pêche ; à quoi correspondent les immatriculations inscrites sur les voiles… Autant d’interrogations sans réponse. Voilà donc un beau sujet de recherches qu’il me plaît d’entreprendre.

Que voit-on sur ce tableau ?

Le peintre représente une flottille de bateaux sortant d’un port. Il s’agit pour la plupart de bateaux de pêche profitant de la marée pour partir au travail. Il sera intéressant d’identifier leur typologie. Trois d’entre eux sont immatriculés HOT.

Sortant du chenal entre les deux jetées, un petit cotre arbore les lettres GL. On peut
penser à l’immatriculation de Granville. Devant lui et manœuvrant pour entrer dans le port, une grande barque dont on perçoit le type de gréement et dont je vous parlerai plus loin. Autre détail intéressant et qui contribuera à la compréhension de ce tableau : une goélette battant pavillon américain passant au large tout en se rapprochant de la côte, terme de son voyage probablement.

Goélette américaine à gauche, et bateau de pêche immatriculé GL à droite.
Immatriculation HOT sur l’une des voiles.

Pour ce qui est du paysage côtier on peut noter les deux jetées en bois, une côte en pente et verdoyante. Apparemment pas de rocher important. Au loin, des eaux bleues, plus claires et des falaises rougeâtres. Serait-ce l’autre rive d’un estuaire ?

Gallard-Lépinay est peintre officiel de la marine. Bien que n’étant pas marin comme le fût Louis Garneray, c’est un homme qui connaît la mer et les bateaux pour les avoir peints souvent. Les détails représentés sur son tableau ne sont pas anodins et ont un sens documentaire aigu et riche en renseignements que nous étudierons.

L’intuition que j’ai depuis le début en observant ce tableau, physionomie de la côte,
morphologie des bateaux, est que la scène se passe sur les côtes de Basse-Normandie. Gallard-Lépinay nous apporte aussi un détail non négligeable : l’immatriculation HOT parfaitement visible sur les voiles et la coque de trois des bateaux de pêche. Cette concentration suppose que HOT est aussi l’immatriculation du port d’où sortent toutes ces voiles. La première démarche consistera donc à identifier cette marque.

Depuis la création du système des classes par Colbert, devenu l’Inscription maritime à la Révolution, la façade maritime française a été organisée en Arrondissements Maritimes, en Préfectures Maritimes puis en Régions Maritimes avec leurs sous divisions : les quartiers maritimes, eux-mêmes parfois divisés en sous-quartiers, voire en syndicats. Aujourd’hui l’institution a encore changé de nom, ce sont les Affaires Maritimes qui ont autorité sur la pêche, le commerce, la plaisance. Cette organisation a subi de nombreux changements au cours du temps et sauf à consulter les archives, il n’est pas aisé de s’y retrouver tant ces immatriculations ont varié.

Aujourd’hui l’immatriculation HOT n’existe plus et si elle devait correspondre à un port normand comme je le pense, je décide de débuter mes recherches par l’analyse de tout ce que le service de la documentation du Musée de la Marine possède comme iconographie sur les ports de pêches de la côte normande pour la période de la fin du XIXe siècle et début du XXe. Je commence par le quartier de Honfleur, avec les ports de Honfleur, Villerville et de Trouville. Rapidement je trouve la marque HOT sur un tableau d’Eugène Boudin (1824-1898) représentant une Vue générale du port de Trouville où l’on voit nettement un pilote arborant sur sa voile son immatriculation HOT 3 juste au-dessus de l’ancre, emblème distinctif des bateaux pilotes de la Manche.

Eugène Boudin, Vue du port de Trouville.

Également, sur un tableau peint par Carolus-Duran (1837-1917), Plage de Trouville en 1875, on voit une coque échouée sur la plage et portant l’immatriculation HOT 40.

Carolus-Duran, Plage de Trouville.

J’en conclus donc que HOT devait correspondre à l’association de HOnfleur et Trouville.

Mais certains détails me troublent. En effet, lorsque l’on analyse de plus près l’iconographie du port de Trouville au travers de la peinture et de la photographie on voit, sensiblement à la même période pour ce même port, des HO, HOT, TR ou CT. J’approfondis mes recherches et l’examen de quelques documents me permet de comprendre la situation.

Jusque vers 1870 le quartier de Honfleur-Villerville-Trouville (les port sont associés) arbore les lettres HO. Ensuite, de 1870 environ et ce jusqu’en août 1882, ce matricule est transformé en HOT. De 1882 à décembre 1914, les ports sont dissociés, Honfleur conserve HO et Trouville, sous-quartier de Honfleur devient TR avec Villerville syndicat de Trouville. Après 1914 ces quartiers sont à nouveau réunis sous le sigle de HOT. Enfin, en 1930, le quartier devient CT puis C et enfin CN, (Caen) chef-lieu des Affaires Maritimes de la région Basse-Normandie regroupant aujourd’hui tous les anciens quartiers maritimes.

Pour en revenir au tableau de Gallard-Lépinay nous savons donc maintenant que le matricule HOT correspond au port de Trouville. Gallard-Lépinay est mort en 1885, et le matricule HOT a été en vigueur jusqu’en décembre 1882. Nous pouvons en conclure que ce tableau a été peint avant cette date. Le tableau d’Eugène Boudin, Vue du port de Trouville, est lui aussi antérieur à cette date.

Analysons maintenant la physionomie de la côte. Sur le tableau de Gallard-Lépinay on voit à droite une jetée en bois. Au-dessus de la perspective, des collines vertes descendent en pente douce vers la mer. Au loin et sur la gauche du tableau une ligne rougeâtre faisant penser à des falaises, et juste devant des eaux bleues, plus claires que les eaux du premier plan au centre du tableau.

J’ai trouvé un autre tableau d’Eugène Boudin peint a peu près à la même époque, intitulé Trouville, la plage à marée haute. Comparons maintenant ces deux tableaux peints par deux peintres différents et sous un même angle. On est frappé par la similitude du paysage. On retrouve à droite des deux tableaux cette même colline en pente douce, et dans le lointain les mêmes eaux claires devant les falaises à l’horizon.

Eugène Boudin, Trouville, la plage à marée haute.

Nous savons, de par le titre du tableau, qu’Eugène Boudin a représenté la plage de Trouville. Ce que nous voyons au loin n’est donc, avec évidence, que l’estuaire de la Seine. Sur son tableau, Gallard-Lépinay a représenté d’un trait rougeâtre les collines que l’on voit au loin. Ce sont bien les falaises de roches rouges qui se trouvent sur la côte aux environs de la ville du Havre. Il est dommage que la reproduction du tableau de Boudin soit en noir et blanc. Il eût été intéressant de comparer toutes ces couleurs.

Un autre tableau peint par Léon Asselineau (1808-1889) intitulé Panorama de Trouville montre bien que le chenal d’accès au port de Trouville était protégé par des jetées en bois. A gauche toujours cette même colline verdoyante et en pente douce. Nous retrouvons bien ce détail sur le tableau de Gallard-Lépinay.

Léon Asselineau, Panorama de Trouville.

Je fais une parenthèse à propos du tableau d’Asselineau : il est intéressant de noter que cette œuvre souligne un détail. En effet, nous remarquons que sur les deux navires qui s’engagent dans le chenal de Trouville, l’un est propulsé par sa propre motricité, il s’agit du vapeur transportant des passagers, et l’autre, le petit cotre (une barque de Trouville) est hâlé par un cheval qui se trouve sur la jetée. La manœuvre d’entrée dans ce type de port est toujours très délicate pour un voilier. Ce n’est qu’en 1882 que le port de Trouville a été doté d’un petit remorqueur à vapeur pour aider les voiliers à remonter le chenal.

Ce détail mis à part, tous les éléments évoqués plus haut nous confortent dans l’idée que Gallard-Lépinay a bien représenté sur son tableau des bateaux de pêche sortant du port de Trouville.

Analysons maintenant les bateaux représentés sur ce tableau.

J’avais évoqué en début de ce texte la présence d’une goélette américaine. Connaissant maintenant l’identité du port peint par Gallard-Lépinay nous pouvons comprendre que cette goélette vient de traverser l’Atlantique et se dirige vers la baie de la Seine pour atteindre vraisemblablement le port du Havre.

Le bateau au centre du tableau portant une misaine rouge, tout comme celui qui manœuvre pour entrer dans le port avec ses voiles blanches, sont des plattes de Villerville avec un gréement de flambart. Bateau typique du quartier de Honfleur et reconnaissable à ses deux mâts avec une misaine tiercée, une grand voile aurique et un hunier volant visible sur le bateau entrant dans le port. Les plattes sont utilisées pour la pêche au chalut et il est intéressant de noter que Gallard-Lépinay n’a pas omis de représenter ce détail parfaitement visible sur le chalutier du centre. La vergue du chalut est à poste sur le bord du bateau et le cul du filet crocheté à un palan frappé en tête du grand mât. Il est aussi en train de hisser sa grand voile. Focs et hunier volant ne sont pas encore établis.

Le bateau en tête de la flottille avec son mât unique est une grande barque de Trouville. C’est un bâtiment de 15 à 18 mètres gréé en cotre. Il est en train de hisser son hunier volant. Le point d’amure de la voile aurique est remonté afin de réduire sa vitesse. Sortant du port, entre les deux jetées, on aperçoit un bateau du même type. Il arbore sur sa voile un matricule GL dont j’ai déjà parlé. En début de texte je vous disais qu’il s’agissait peut-être la marque du port de Granville. En vérité je pense plutôt à un clin d’œil du peintre, GL pour Gallard-Lépinay.

Barque de Tourville à gauche et platte de Villerville à droite.
Plan d’une platte de Villerville.
Plan d’une barque de Trouville.

Après l’étude et la mise en lumière de tous ces détails peints par Gallard-Lépinay, nous pouvons affirmer que ces bateaux de pêche sont immatriculés à Trouville, sous-quartier de Honfleur, et que cette flottille quitte bien le port de Trouville. Nous pouvons en déduire aussi que ce tableau a été peint entre 1870 et 1882.

Si nous devions donner un titre à ce tableau ce pourrait être : Flottille de pêche sortant du port de Trouville.

Pour aller plus loin :

Service de la documentation du Musée National de la Marine.

RENAULT François, Étude sur les bateaux de Normandie, 1984.

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