Alban Lannéhoa
La parution aux éditions Voilier Rouge d’un ouvrage consacré à l’exil de Napoléon à Sainte Hélène nous amène à nous intéresser à la toute première année de la période à laquelle s’est consacré Tribord-Amure. Nous suivons Bonaparte sur la route de sa dernière demeure à bord du HMS Bellerophon puis du HMS Northumberland, à travers les témoignages du Captain Frederick Maitland et de l’Amiral George Cockburn. Cet ouvrage, dont nous vous recommandons vivement la lecture, est un passionnant complément au Mémorial de Sainte-Hélène, dicté en exil par Napoléon au comte de Las Cases.
Défait à Waterloo, l’Empereur Napoléon Ier voit ses ambitions de victoire sur les nations coalisées s’effondrer, et abdique le 22 juin 1815. Il est désormais contraint de quitter Paris et la France pour échapper aux armées étrangères. Pensant gagner les Etats-Unis, il embarque sur la frégate Saale devant l’île d’Aix. Mais les Britanniques règnent désormais en maîtres sur les mers, et le vaisseau HMS Bellerophon prévient toute fuite par le Pertuis d’Antioche.
Le Bellerophon est un bâtiment emblématique de la Royal Navy : lancé en 1786, il a été de toutes les batailles navales majeures de l’affrontement du 13 Prairial An II à Trafalgar, en passant par Aboukir. Il est commandé par le Captain Frederick Maitland. Ce dernier a reçu ses instructions à la fin du mois de mai 1815 en rade de Cawsand, devant Plymouth : son navire est chargé de gagner les côtes françaises pour y saisir tout navire tentant de gagner le large. Le Bellerophon rejoint le HMS Astrea et le HMS Telegraph devant l’île d’Yeu, puis vient en reconnaissance en rade des Basques, bloquant les approches de Rochefort et de La Rochelle. Deux frégates françaises se trouvent à l’abris sous l’île d’Aix, la Méduse et la Saale. Apprenant fin juin la défaite de Napoléon Ier à Waterloo et son abdication, Maitland est également informé d’une possible tentative de fuite de l’Empereur déchu vers les Etats-Unis depuis un port de l’Atlantique. La position du Bellerophon est délicate : seul, le vaisseau ne peut empêcher avec certitude le passage de deux frégates quittant simultanément l’abri de l’île d’Aix.
Le 10 juillet, le Bellerophon reçoit des émissaires de Bonaparte : le général Savary et le comte Las Cases. Ces derniers portent une lettre sollicitant un sauf conduit pour le passage vers les Etats-Unis. Maitland répond ne pas être en pouvoir de donner ces garanties, et devoir attendre des instruction de l’amiral Hotham qui se trouve en baie de Quiberon. Après plusieurs jours de négociations, Bonaparte se rend en personne à bord du vaisseau britannique le matin du 15 juillet. Dans la manifeste impossibilité d’obtenir un sauf-conduit vers l’Amérique, il entend se voir accorder un asile en Angleterre.

Reçu sans honneurs particuliers, ce que Maitland explique par l’heure matinale, les couleurs n’étant pas encore levées, Bonaparte gagne le gaillard d’arrière et s’adresse au commandant du Bellerophon : « Je viens me mettre sous la protection de votre prince et de vos lois ». Maitland cède à Bonaparte la grande chambre à l’arrière du navire pour la traversée vers Plymouth. Il satisfait à la curiosité de son hôte qui s’intéresse à tous les détails de son navire et fait montre de ses connaissances des questions navales, commentant jusqu’aux détails de la manœuvre d’appareillage. Maitland souligne la cordialité des échanges avec son invité de marque : « Depuis le moment où il monta à bord de mon navire jusqu’au moment où il le quitta, sa conduite fut invariablement celle d’un gentilhomme, et dans aucun cas je ne me souviens qu’il ait fait usage d’une expression grossière ou qu’il se soit rendu coupable d’aucune sorte de manque d’éducation ».

Bonaparte occupe ses journées à bord du Bellorophon à se renseigner sur les coutumes britanniques, s’attendant à finir sa vie en Angleterre. Le voyage est bref : le vaisseau dépasse Ouessant le 23 juillet et approche de Dartmouth le lendemain matin, venant au mouillage à Torbay. Les échanges avec la côte sont strictement interdits par l’amirauté britannique, en l’attente d’une décision de la couronne à l’égard de Bonaparte et de sa suite. Ces derniers sont toutefois informés par la presse des réflexions en cours, et sont alarmés par les premières mentions d’un possible exil à Sainte Hélène.
La présence de Napoléon Ier à bord du Bellerophon n’est pas un mystère bien longtemps, et le navire est bientôt environné d’une multitude d’embarcations sur lesquelles se pressent les curieux désireux d’apercevoir l’Empereur déchu. Le 26 juillet, Maitland reçoit l’ordre de lever l’ancre et de se rendre à Plymouth, où le même accueil enthousiaste est réservé au vaisseau de ligne. Les Britanniques sont bien en peine pour gérer l’afflux de curieux environnant le navire : « la foule de bateaux fut plus grande que jamais. Je n’exagère pas en déclarant qu’il devait y en avoir plus de mille rassemblés autour du navire, avec en moyenne pas moins de huit personnes par embarcation. Leur nombre était si grand qu’il fut tout à fait impossible pour les frégates de garde de toutes les retenir.

Collection du National Maritime Museum Greenwich.

Le matin du 31 juillet, Maitland informe Bonaparte de la décision du gouvernement britannique de l’envoyer à Sainte-Hélène accompagné de trois personnes de sa suite, à l’exception des généraux Savary et Lallemand, et de douze de ses domestiques. Le 3 août, le Bellerophon appareille à la rencontre du HMS Northumberland qui doit conduire Bonaparte dans l’Atlantique Sud. Les deux navires se retrouvent au mouillage devant Berry Head le 7 août, et l’amiral Cockburn monte à bord du Bellerophon. Bonaparte remercie le Captain Maitland pour son hospitalité avant de quitter le bord et gagner celui du Northumberland.

Tandis que le Bellerophon regagne Plymouth, le Northumberland fait voile pour Sainte-Hélène. Bonaparte est désormais l’hôte de l’amiral Cockburn, qui selon ses directives ne traite pas Bonaparte en qualité d’ancien souverain mais comme simple général. L’accueil est nettement plus froid qu’à bord du Bellerophon, l’amiral jugeant « d’importance insignifiante » les marques de curiosité témoignées par Bonaparte à l’égard de l’équipage, et notant que « ses manières étaient en général grossières et désagréables ». Auprès de ses compagnons, Bonaparte appellera quant à lui Cockburn « monseigneur l’Amiral » ou « le Requin » selon son humeur !
L’amiral note une certaine dégradation de l’état physique de son hôte au cours des longues journées de navigations, qui donneront néanmoins lieu à de nombreuses discussions entre les deux hommes. Les échanges portent principalement sur les diverses campagnes de Napoléon Ier en Europe. Assez étonnamment, Bonaparte semble à plusieurs reprises livrer des informations relativement sensibles sur l’état de la Marine française : les capacités de construction des arsenaux, l’avancement des travaux pour leur protection, l’organisation de la défense des côtes, ou encore la difficulté d’approvisionnement en essences de bois pour la conception des mâts et vergues des navires.

Les journées sont monotones, et Bonaparte semble souffrir de la chaleur ambiante dès la latitude de Madère. Le temps est brumeux au franchissement des îles Canaries, et ne permet pas d’observer le Pic de Ténériffe comme l’aurait souhaité l’illustre exilé.
Le Northumberland franchit l’Equateur le 6 septembre 1815, précisément sous le méridien de Greenwich, à une parfaite position de O°N et O°W. Il est d’usage à cette occasion pour les marins de se livrer au traditionnel baptême, dont les passagers peuvent s’exonérer en « rachetant » leur passage. Pour l’amiral, un refus catégorique aurait toutefois été donné à l’intention de Bonaparte de verser à l’équipage une importante somme de 100 ou 200 Napoléons, jugée disproportionnée. L’amiral ne voyant là qu’une basse manœuvre pour s’attirer les bonnes grâces de l’équipage. L’intéressé n’aurait alors finalement rien versé. L’entourage de Bonaparte met cette décision sur le compte de la prudence, l’argent récolté par l’équipage étant généralement dépensé en escale. L’amiral aurait uniquement souhaité s’épargner des difficultés avec l’équipage à la prochaine relâche !
Outre ce passage de la Ligne, les événements rompant avec la monotonie de la traversée sont rares. Un fait divers relaté dans le Mémorial de Sainte-Hélène retient notre attention : à la fin du mois de septembre, l’Empereur se rend sur le pont pour assister à la prise d’un grand requin capturé par l’équipage. Un ultime soubresaut asperge Bonaparte qui revient tâché de sang vers la dunette, suscitant l’effroi de son entourage le croyant blessé !

Enfin, l’amiral Cockburn est plutôt laconique quant à l’arrivée à Sainte-Hélène, dont il n’évoque que brièvement les suites, mentionnant une simple visite et se désintéressant ensuite de son passager. Napoléon prendra lui-même la parole à ce sujet dans le Mémorial de Sainte-Hélène : « Dimanche 15. Au jour, j’ai vu l’île à mon aise et de fort près : sa forme m’a paru d’abord assez considérable, mais elle rapetissait beaucoup à mesure que nous approchions. Enfin, soixante-dix jours après avoir quitté l’Angleterre, et cent dix après avoir quitté Paris, nous jetons l’ancre vers midi : elle touche le fond, et c’est là le premier anneau de la chaîne qui va clouer le moderne Prométhée sur son roc ».

L’exil de l’ancien Empereur à Sainte-Hélène débute. Installé dans la résidence de Longwood le 10 décembre 1815, Bonaparte y dictera au comte de Las Cases les lignes du Mémorial de Sainte-Hélène, auquel les récits de Maitland et Cockburn, dont les éditions Voilier Rouge viennent de donner une traduction, apportent un complément passionnant.

Pour aller plus loin :
LAS CASES Emmanuel de, Mémorial de Sainte-Hélène, suivi de Napoléon dans l’exil, Editions Ernest Boudin, Paris, 1842.
En couverture : HMS Northumberland au large du Kent. Tableau George Webster (1797-1864), collection privée.


Une réponse à “Napoléon sur la route de Sainte-Hélène”
[…] Poursuivons avec ce tableau du célèbre peintre de marine Ambrois-Louis Garneray (1783-1857) représentant le « vol de l’Aigle », retour de Napoléon Ier de l’île d’Elbe en février 1815. Le brick L’iconstant portant l’Empereur croise ici le brick Zéphir, avant de gagner Golfe-Juan. S’ouvre alors la période des Cent jours qui prendra fin avec l’exil à Sainte-Hélène. […]
J’aimeJ’aime