Amazing Grace

Alban Lannéhoa

Avec l’essor du commerce maritime au XIXème siècle vont naître les premières sociétés de sauvetage en mer, dont les moyens restent cependant limités dans les premières décennies. Des particuliers s’illustrent également en prenant tous les risques pour porter, par leurs propres moyens, secours aux navires désemparés. C’est le cas de Grace Darling, une jeune femme de vingt-deux ans, qui va devenir une véritable célébrité dans l’Angleterre victorienne.

Grace Horsley Darling est née le 24 novembre 1815 à Bamburgh, sur la côte Est de la Grande-Bretagne, à 70 kilomètres au Nord de Newcastle. Septième de neuf enfants, elle est la fille de William Darling, gardien de phare employé par le Trinity House Lighthouse Service. La famille Darling vit dans la petite maison attenante au phare de l’île Brownsman, dans les îles Farne. Il s’agit d’un archipel particulièrement inhospitalier, constitué d’îles rocheuses et balayées par les vents, dont le point culminant n’atteint pas 20 mètres. Les abords abrupts des îlots abritent une colonie de Macareux moines qui s’y trouvent probablement mieux installés que les rares êtres humains à vivre sur ces îles.

Carte des îles Farne, sur les côtes du Nord-Est de la Grande-Bretagne.

Le phare érigé sur l’île de Brownsman pour signaler ces parages particulièrement dangereux est très mal positionné : l’île se situe en plein milieu de l’archipel, 3 kilomètres au Sud-Ouest des récifs les plus éloignés. Un nouveau phare est dès lors construit en 1826 sur l’île de Longstone, où la famille Darling va s’établir. Grace a alors dix ans. La vie y est particulièrement rude : le roc culmine à deux mètres au-dessus du niveau de la mer à marée haute, il est impossible d’y cultiver quoi que ce soit, contrairement à Brownsman où William Darling retourne fréquemment pour y chercher les maigres récoltes du potager familial. Une grande pièce à vivre au pied du phare est chauffée par un poêle à bois, les deux chambres se trouvant dans les étages supérieurs.

Le phare érigé en 1826 sur l’île de Longstone, où vient s’installer la famille Darling.

Cet héritage familial et l’environnement particulier dans lequel grandit Grace Darling la prédestinent à entrer à son tour au service des gens de mer. L’occasion va bientôt lui être donnée de faire ses preuves. Le navire de transport à roues à aubes SS Forfarshire de la Dundee and Hull Steam Packet Company , portant quarante passagers et vingt-deux membres d’équipage, fait naufrage sur les brisants de l’archipel dans la nuit du 7 septembre 1838. A la suite d’une avarie de chaudières, le navire évoluait difficilement sous voiles dans la tempête, et le capitaine a confondu la lumière du phare de Longstone avec celle du phare d’Inner Farne, se pensant plus éloigné des récifs. La situation est déjà critique lorsque Grace Darling repère le navire désemparé depuis les fenêtre du phare de Longstone : le Forfarshire est coupé en deux, la poupe a déjà coulé et les survivants ont trouvé refuge sur l’île rocheuse de Big Harcar où l’avant du navire a été drossé par la mer.

Lancé à Dundee en 1834, le SS Forfarshire va terminer sa courte carrière sur les récifs des îles Farne.

Le temps est exécrable et le canot de sauvetage de Seahouses, sur la côte à plus de 3 nautiques des lieux du naufrage et sur lequel œuvre le frère de Grace, n’a très probablement pas été prévenu du drame qui se joue. Les Darling sont seuls en mesure d’intervenir rapidement, et Grace persuade son père de tenter un sauvetage désespéré. On met aussitôt à la mer le canot familial, un coble de Northumberland de 21 pieds. Il s’agit d’un navire de pêche traditionnel du Nord-Est de l’Angleterre, au fond plat, à l’étrave haute, conçu pour endurer les conditions extrêmes que l’on rencontre dans les environs.

Coble de Northumberland. Royal Museums Greenwich.
Grace Darling et son père s’élancent au secours des survivants du SS Forfarshire. Lithographie Lucas David, 1838, Royal Museums Greenwich.

Parcourant près d’un mille nautique à la rame dans des eaux déchaînées, Grace et son père atteignent les naufragés. Grace s’évertue à maintenir le canot en place tandis que William fait embarquer les cinq premiers survivants, quatre hommes et une femme, Sarah Dawson, dont les deux enfants ont malheureusement péri dans le naufrage. William fera avec trois des survivants un deuxième trajet pour secourir les quatre derniers naufragés pendant que Grace et sa mère réconfortent les premiers secourus. La tempête durera deux jours avant que l’on ne puisse les évacuer vers Bamburgh.

Grace et William Darling au secours des survivants du Forfarshire sur le rocher de Big Harcar. Tableau Thomas Musgrave Joy (1812-1866).
La famille Darling accueille les survivants du Forfarshire dans le logis du phare de Longstone. Lithographie A.J. Isaac et H.P. Parker, 1866, Royal Museums Greenwich.

Neuf autres passagers du Forfarshire, qui avaient réussi à embarquer sur un canot de sauvetage, sont secourus la même nuit par le sloop Montrose qui les conduit à South Shields, portant à 18 le nombre de passagers secourus. 44 passagers et membres d’équipage ont disparu. Mais l’héroïsme de la jeune sauveteuse éclipse la nouvelle du drame. Grace Darling devient bien malgré elle une véritable célébrité dans la société victorienne. La presse britannique se saisit avec empressement de l’histoire incroyable d’une jeune femme bravant les éléments pour venir au secours des naufragés. Grace reçoit de très nombreux dons, venant notamment de la Reine Victoria en personne. Des chansons et des poèmes seront composés en son hommage, et elle reçoit, ainsi que son père, la médaille d’argent pour acte de bravoure de l’institution qui deviendra la Royal National Lifeboat Institution.

Composition de George Linley (1797-1865) en hommage à Grace Darling.

Grace ne trouvera malheureusement pas le temps d’exprimer davantage ses talents. Elle tombe gravement malade quelques années plus tard, et malgré les soins de la famille du Duc de Northumberland, elle s’éteint le 20 octobre 1842, victime de la tuberculose. Un gisant à son effigie, serrant une rame entre ses mains, décore sa tombe dans le cimetière de l’église St Aidan’s à Bamburgh, dont un vitrail rend également hommage au sauvetage du Forfarshire.

Hommage à Grace Darling dans l’église St Aidan’s à Bamburgh.

En 1938, le coble sur lequel Grace Darling avait porté secours au SS Forfarshire est transporté au Grace Darling Museum de Bamburgh commémorant l’événement. Il y est toujours observable aujourd’hui. Le nom de Grace Darling sera également donné à un navire de sauvetage de la  Royal National Lifeboat Institution, construit à Cowes en 1954 et en service jusqu’en 1984. Sous ce prestigieux patronage, ce navire sauvera 34 vies. Il est aujourd’hui exposé au Chatham Historic Dockyard.

Le coble de la famille Darling, relique précieusement conservée à Bamburgh.

Breathes out from floor our couch, through pallid lips
Of the survivors, to the cloud might bear,
Blended with praise of that parental love,
Beneath whose watchful eye the Maiden grew
Pious and pure, modest and yet so brave,
Though young so wise, though meek so resolute,
Might carry to the clouds and to the stars,
Yea, to celestial Choirs, Grace Darling’s name !

Poème de William Wordsworth, 1843.

En couverture : Lithographie de 1838, John Wilson Carmichael, Royal Museums Greenwich.

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