Alban Lannéhoa
Dans les premières années du XXème siècle, la perspective d’une résurgence du Bonapartisme et d’une restauration du pouvoir impérial s’est déjà bien éloignée. C’est ainsi sous une forme totalement inattendue que l’on va de nouveau entendre parler d’empire : à travers les aventures d’un bien curieux personnage qui va s’attacher les services de quelques marins pour entreprendre la conquête du Sahara !
On doit cette aventure rocambolesque au fils de Jules Lebaudy, entrepreneur ayant fait fortune sous la Deuxième République, transformant la modeste exploitation sucrière familiale en une véritable industrie. Sa fortune faite, Jules Lebaudy se lance également en politique, sans pour autant négliger les affaires. Ses actifs s’élèvent à sa mort en 1892 à 216 millions de francs (soit près de 500 millions d’euros actuels). Son troisième fils, Jacques, né à Paris le 13 mai 1868, entend bien profiter de cette extraordinaire rente. Il fait feu de tous bois, investissant en bourse, dans l’immobilier, dans les courses hippiques et dans des mines d’argent de Bolivie.
Jacques Lebaudy s’intéresse très tôt au Sahara, devenant administrateur de la compagnie ferroviaire franco-algérienne. Il envisage à ce poste la création d’une ligne de chemin de fer entre l’Algérie et le Sénégal, mais sa mauvaise gestion conduit la compagnie à la faillite et à la nationalisation. Cet échec joue probablement un rôle majeur dans son prochain projet.
Il ne s’agit rien de moins que de s’installer dans le Sahara pour y fonder son propre Etat. Lebaudy s’intéresse tout particulièrement à une mince bande de terre s’étendant du Cap Juby, au Sud du Maroc, au cap Bojador, au Nord du « Rio de Oro », l’actuel Sahara occidental alors sous contrôle espagnol. Ce petit territoire présenterait l’avantage de relier l’Océan Atlantique à la Mauritanie sous protectorat français. Cependant, bien que cette souveraineté ne soit pas fermement établie, cette région est de facto sous contrôle de l’Espagne, qui verrait comme une intrusion injustifiée toute initiative dans les parages. On l’imagine également au grand déplaisir du Maroc, qui pourrait se sentir menacé par un nouveau voisin, mais également des tribus maures occupant ancestralement les lieux. Mais il faut plus que le risque de mécontenter l’Espagne et le Maroc pour arrêter Jacques Lebaudy.

L’histoire raconte que l’événement déclencheur de notre aventure serait une simple dispute le 4 mars 1903 avec le concierge de Lebaudy, qui lui aurait jeté un sceau d’eau de Javel à la figure. L’incident décide notre industriel, blessé dans son orgueil, à larguer les amarres et concrétiser son projet fantasque. Confiant, il fait recruter au mois de mai au Havre 20 marins qui s’embarquent sur le navire Pampas à destination des Canaries, n’ayant sans doute pas connaissance des plans étranges de leur patron. Hésitant à s’engager, les marins sont convaincus par l’avance de 280 francs qui leur est remise, et l’assurance de leur recruteur affirmant s’être acquitté de toutes les formalités auprès de l’inscription maritime, ce qui semble ne pas être le cas.
Les marins débarquent le 1er juin à Las Palmas, où les attendent Lebaudy et la goélette Frasquita, yacht de l’industriel qui entend également acheter de l’armement et recruter une petite armée pour soutenir la fondation de son empire.


Équipé de fusils à répétition modernes et de canons-revolver Hotchkiss, Lebaudy fait voile vers les côtes africaines, et touche terre le 25 mai 1903 dans des parages parfaitement désertiques entre le cap Juby et le cap Bojador. L’endroit est baptisé « Baie de la Justice ». Lebaudy voit peut-être dans cette prise de contrôle une juste récompense à la suite de ses échecs et frustrations. Il déclare la fondation de « l’empire du Sahara » et prend le nom de Jacques Ier.
Après cet acte fondateur, Lebaudy retourne brièvement aux Canaries, puis retrouve son empire pour y fonder sa capitale le 10 juin 1903. Il y débarque cinq hommes : le maître d’équipage Picard et les matelots Jégou, Bordier, Cambrai et Guégen, qui doivent camper huit jours sur place et marquer le début de la colonisation. La future ville, baptisée « Troja », doit devenir la capitale de l’empire du Sahara. Lebaudy s’attache à rédiger aux Canaries un projet de Constitution et les statuts de la ville.
L’instauration de l’empire du Sahara est bien opportune, elle permet à son fondateur d’échapper au tribunal de la Seine, devant lequel deux banquiers britanniques ont assigné Lebaudy. Ce dernier, occupé à organiser son empire, demande au tribunal de se déclarer incompétent, son domicile étant à Troja ou auprès de son ambassade à Bruxelles. Il semble que la 1ère Chambre du tribunal n’ait pas été du même avis !

Les marins restants sont conduits 30 kilomètres plus au Nord pour installer un second établissement dans le lieu baptisé « Baie de la Liberté » où doit être fondée la ville de Polis, futur port et place commerciale majeure dont la Constitution de l’empire prévoyait déjà l’existence. Lebaudy fait montre à cette occasion de son inculture maritime totale : le littoral n’offre aucun abri potentiel et est totalement impropre à l’installation d’un port de commerce, ce qui ne doit pas échapper aux marins de l’expédition. L’affaire se complique donc lorsque le deuxième groupe refuse de débarquer. Lebaudy est contraint de remettre à une date ultérieure la fondation de son port de commerce, et retourne aux îles Canaries à la recherche de troupes plus désireuses de servir l’empire. Les ennuis ne s’arrêtent pas là : le second navire de Lebaudy, le remorqueur Dahlia, est saisi par les autorités espagnoles que les activités de l’industriel français agacent et qui ne reconnaissent pas le pavillon de l’empire du Sahara. L’empereur prendra dès lors soin de hisser le pavillon tricolore sur la Frasquita pour lui éviter pareille mésaventure.

Toute l’entreprise repose pour l’heure sur les premiers habitants de la capitale Troja, qui n’est encore qu’un petit camp de tentes. L’aventure va toutefois tourner court pour eux aussi. Les marins isolés ont éveillé la curiosité d’une tribu locale et sont bien vite capturés, ce qui, compte tenu de la faiblesse de leurs provisions, est peut-être un moindre mal. Mais voici donc nos cinq marins bretons et havrais aux mains des maures. La farce tourne au tragicomique lorsque les responsables de l’inscription maritime de Morlaix, de Dinan et du Havre reçoivent une bien curieuse missive émanant de « l’empire du Sahara », les informant de la captivité de ressortissants français, pour lesquels les tribus maures réclament une rançon, s’élevant de 200 à 4 000 francs par tête selon les sources.
Lebaudy s’active dit-il à obtenir la libération des marins de son expédition, et nourrit toujours les plus grandes ambitions pour sa capitale : il entend y expédier un grand nombre de maisons démontables qu’il pourra installer très prochainement, et entend faire de son futur port de Polis le nouveau centre commercial sur la côte africaine à destination du Sahara, au détriment des ports algériens et marocains. Une ligne de navires à vapeur doit également être ouverte entre Polis et les Canaries.
Les chancelleries européennes commencent à prendre au sérieux les expéditions de Lebaudy. Le gouvernement français est saisi de la question pour calmer les autorités espagnoles qui s’émeuvent des agissements de l’industriel. Les ministères se montrent toutefois peu investis dans un premier temps. Le Quai d’Orsay déclare ignorer totalement la question, le ministère des Colonies se déclare incompétent, l’affaire se déroulant en territoire étranger, et la réponse du ministère de la Marine n’est guère plus engageante : « Si M. Lebaudy se promène en touriste, comment voulez-vous que nous puissions intervenir, surtout lorsqu’il est dans les eaux étrangères ? S’il commet des actes répréhensibles, s’il usurpe des titres auxquels il n’a aucun droit et qui offusquent les gouvernements des pays où il se trouve, ces gouvernements auraient à agir et peut-être leur action nécessiterait-elle l’intervention du gouvernement français ? Mais ce n’est pas à notre département que reviendra le soin de ces négociations ».
Reste la question de la négociation avec les tribus pour obtenir la libération des marins français, Lebaudy ne progressant pas ou ne faisant pas de véritables efforts dans ce but. Le 13 août 1903, le Quai d’Orsay active ses réseaux pour tenter d’obtenir cette libération, mais les autorités marocaines n’ont semble-t-il pas le pouvoir d’infléchir la position du caïd de Tarfaya, en possession des prisonniers. Aussi la Marine décide-t-elle d’envoyer la Galilée, un croiseur protégé de la classe Linois, commandé par le capitaine de frégate Louis Jaurès.

Ordre est donné d’appareiller le 19 août, puis l’on signale au croiseur de ne point partir, alors que les feux sont déjà allumés. Sans doute la diplomatie tente-t-elle une dernière manœuvre que l’on ne souhaite pas compromettre par l’envoi de moyens militaires. Cette dernière négociation échouant à son tour, le croiseur quitte Toulon pour les côtes africaines.
Parvenu au large du Cap Juby, la Galilée est rejoint par une goélette sur laquelle se trouve un citoyen français. Il ne s’agit pas de Jacques Lebaudy, l’empereur du Sahara se gardant bien de s’occuper des troubles qu’il a causé, mais de Ludovic Naudeau, journaliste et correspondant du quotidien Le Journal. Naudeau sera l’un des premiers grands reporters de guerre au cours du conflit russo-japonais de 1904. Il est pour l’heure chargé d’enquêter sur cette curieuse affaire d’empire du Sahara, et n’a pas entrepris ce voyage sans peine : « Il avait fallu surmonter les hésitations du capitaine et les inquiétudes de son équipage ; les convaincre que je n’étais pas un émule et un concurrent de l’empereur du Sahara, désireux de se conquérir par les mêmes procédés un royaume hypothétique sur la côte. Il fallut continuer cette lutte à bord, vaincre les tergiversations sans fin de ces gens, que ne conduisait vers Troja aucune ambition personnelle ».
Ludovic Naudeau est accueilli avec courtoisie à bord du croiseur par le capitaine de frégate Jaurès. Le journaliste, qui avait projeté de négocier avec les ravisseurs, promet finalement à l’officier de ne pas intervenir. Un autre plan est à l’étude. Si les maures ne permettent pas de communication directe avec les prisonniers, ces derniers jouissent d’une certaine liberté, l’immensité désertique des lieux rendant impossible toute évasion. Cette situation permet de faire passer des messages, et l’on entend en tirer profit pour tenter un coup de main. Une promenade opportune des prisonniers sur la plage doit permettre à un détachement du croiseur de les secourir. Contrairement à ce que montre les illustrations d’époque, enjolivant la scène, il semblerait que le sauvetage ait eu lieu sans violence, peut-être une rançon a-t-elle finalement été payée aux geôliers.


Tandis que l’équipage du croiseur Galilée vient au secours des premiers citoyens de l’empire du Sahara, Lebaudy quitte Las Palmas à bord du paquebot Woermann, à destination d’Hambourg où il débarque le 1er septembre. Parvenu en Europe, il séjourne à La Haye puis à Londres, évitant soigneusement de mettre les pieds en France, l’Etat lui réclamant une indemnisation pour le sauvetage des cinq marins. Jacques Ier se contente d’adresser un curieux message aux ministère des Affaires étrangères, se concluant ainsi : « Sa Majesté ne s’occupera plus de la France qui, d’ailleurs, n’occupe sur la planète qu’une place réduite, et continuera l’œuvre civilisatrice entreprise par elle, pour le plus grand bien de l’humanité ».
Malgré ces déconvenues, Lebaudy ne renonce pas à ses prétentions sur le Sahara. Il se pare des attributs d’un empereur, crée le journal « Le Sahara » et se plaint de ne pas être invité à la conférence d’Algésiras décidant en 1906 du statut du Maroc. Ne renonçant en rien à son extravagant projet, il se met en devoir de recruter des familles de cultivateurs bretons et corses devant constituer la base de la population de son empire. Les 500 premiers colons espérés doivent recevoir des maisons démontables et du matériel agricole. On entend les conduire à Troja depuis Hambourg au mois de novembre à bord d’un navire affrété par Lebaudy, dont le commandant sera nommé grand amiral de la flotte saharienne, avant l’inauguration de la capitale le 1er janvier 1904. Une armée doit également être recrutée et équipée d’armes et de munitions achetées en Angleterre. Une fois la capitale établie et sécurisée, la construction d’une ligne de chemin de fer sera ensuite entreprise en 1905 pour traverser le Sahara et faire de Troja une place commerciale incontournable !
En attendant la concrétisation de ce vaste programme, Lebaudy précise aux hippodromes européens que les chevaux du haras impérial de Troja seront inscrits sous le nom de Sa Majesté Jacques Ier, empereur du Sahara, et annonce au Yachting Club de France que ses navires battront pavillon du Sahara, trois étoiles d’or sur champ azur.

Jamais à cours d’idées, l’empereur du Sahara fait également débuter en Italie une tournée européenne de ses écuries, composées de 6 dromadaires et de 4 chevaux. Mais ce seront là les derniers soubresauts d’une grandiloquente aventure sans lendemain. Il n’y aura point d’embarquement de colons à Hambourg à destination de Troja, ni de création de port ou de voie de chemin de fer. Lebaudy a certes d’importants moyens financiers, mais il n’est pas le seul dépositaire de la fortune familiale, et construire un Etat à partir de rien, qui plus est dans le désert, demanderait des moyens colossaux. La parade de la « cavalerie impériale » dans les rues de Vérone, de Turin et de Milan, sera le baroud d’honneur de l’empereur du Sahara.


La presse se saisit de cette histoire loufoque et tourne en dérision l’industriel mégalomane. La Nouvelle Revue revient en ces termes sur cette curieuse aventure : « L’empire, voilà qui est bien, et sur les terres où sera Troja, le soleil est bien plus fort que celui d’Austerlitz. Qu’ils seront beaux, les cent-gardes sahariens, coiffés d’un casque qui devra naturellement affecter la forme d’un pain de sucre ! Qu’ils seront raffinés de manières, les chambellans, qu’il sera doux l’archi-chancelier ou archi-sucrier que saura se choisir le nouvel empereur !… »
Les rumeurs vont bon train, et l’on ne sait guère plus distinguer les intentions réelles de l’empereur du Sahara de celles que lui prête complaisamment la presse satirique. On va jusqu’à prétendre que le Sultan du Maroc pourrait entrer en guerre contre l’empire du Sahara !

L’empereur du Sahara est également parodié à l’occasion de la traditionnelle cérémonie du Triomphe de l’école militaire de Saint-Cyr : « Le voici. Vêtu d’un complet amarante, rayé de rouge, escorté de tout son état-major, Jacques Lebaudy, empereur du Sahara, avant de déclarer la guerre aux puissances coalisées contre son Empire, a tenu à s’assurer l’alliance d’un cheik arabe. Une musique cacophonique salue son entrée. Il présente au cheik ses écoles spéciales : génie, aérostiers, artillerie, clowns, et lui souhaite la bienvenue : Nous, Jacques Ier, empereur de tous les Saharas, souverain de la Terre, du soleil et de la Lune, roi des Rois des Rois, ayant demandé ton alliance, je vais faire défiler devant tes yeux notre grande armée. Tu conduiras notre étendard à la victoire. Nous partons demain pour la France, car nous comptons châtier ce peuple insolent ».
La position de Jacques Lebaudy devient intenable : persona non grata en France, il est bientôt poursuivi au début de l’année 1907 à Bruxelles, où il a élu domicile, par l’armateur de la Frasquita, qui lui réclame le remboursement des sommes avancées pour l’organisation d’un service de navigation des Canaries à Troja. Le tribunal condamne l’empereur à lui payer la somme de 18 000 francs. Fuyant l’Europe, on retrouve ce dernier aux États-Unis au début de l’année 1908, après avoir vendu tous ses biens en France. Lebaudy parvient à poursuivre ses activités outre-Atlantique, affichant une certaine réussite à la bourse de New-York. Il entreprendra un dernier voyage le long des côtes africaine sur le yacht Résolue. Faisant escale à Las Palmas, on le dit particulièrement ému lorsqu’il lui est donné d’apercevoir ses anciens navires Frasquita et Dahlia, qui servent à présent de navires marchands. Lebaudy semble avoir fait le deuil de son doux rêve d’empire, répondant à l’évocation de sa couronne : « J’ai abdiqué : mon retour aux Canaries n’est pas un retour d’île d’Elbe ». L’industriel exubérant semble avoir retrouvé la raison. Mais, submergé par son caractère fantasque, il est interné à plusieurs reprises aux États-Unis et finira abattu d’un coup de revolver par sa femme le 12 janvier 1919 après un ultime accès de folie.
En couverture : Carte postale parodiant la fondation de Troja par l’empereur Jacques Ier.
Pour aller plus loin :
DI FOLCO Philippe, L’empereur du Sahara, Galaade, 2014
BEDU Jean-Jacques, Moi, empereur du Sahara, Albin Michel, 2014.

