Le naufrage de la Méduse

Paulin Etienne d’Anglas de Praviel (1793-1872)

Présentée au Salon de 1819, une huile sur toile de Théodore Géricault devait bientôt devenir l’une des plus célèbres œuvres d’art de son temps. Ce tableau dépeignait de manière saisissante un épisode de notre histoire navale qui avait bouleversé l’Europe entière : le naufrage de la frégate Méduse en 1816 sur les côtes occidentales d’Afrique. Nous publions le récit de ce naufrage par Paul Etienne d’Anglas de Praviel, l’un des survivants de cette terrible aventure.

Une partie de nos colonies fut restituée à la France par le traité de 1814 ; nos établissements sur la côte occidentale d’Afrique furent de ce nombre. Le Ministre de la marine s’occupa, dès 1814, de préparer des expéditions pour prendre possession des divers pays qui venaient de nous être rendus. Ses premiers soins eurent pour objet la Martinique et la Guadeloupe ; le tour du Sénégal allait arriver, lorsque les événements de 1815 dérangèrent ou du moins suspendirent tous les projets ; cependant, l’expédition du Sénégal fut ordonnée, préparée, et, en peu de temps, en état de mettre à la voile.

L’Expédition était composée, en matériel de transport, de la frégate la Méduse, des corvettes l’Échola Flûtela Loire et du brick l’Argus, qui avaient pour capitaines Duroys de Chaumareys, Cornet de Venancour, Gisquet Destouche, de Parnajon, en nombre d’hommes, environ 400.

La Méduse avant son lancement. Gravure de Jean Jérôme Baugeau (1764-1819).

Nous partîmes de la rade de l’île d’Aix, près Rochefort, le 17 juin 1816, à huit heures du matin, sous le commandement du capitaine de frégate Duroy de Chaumareys, monté sur la Méduse, sur laquelle je me trouvais moi-même avec ma compagnie. L’État-major était sur le même navire. À l’instant où les voiles imprimaient à la frégate son premier mouvement, j’étais sur le pont, tournant mes regards vers cette noble France, qui disparaissait à chaque instant pour nous. Père éternel, Maître absolu de nos destinées, m’écriai-je ! conservez les jours de ceux que je viens de quitter et qui me sont si chers, et accordez-moi la grâce de revoir un jour ma patrie ! À peine avais-je prononcé ces dernières paroles, que le ciel et l’eau se confondirent à l’horizon, et la terre vint à disparaître. Ma prière fut exaucée, car j’ai revu ma patrie et mes parents.

Cependant, le capitaine voulut profiter de la supériorité que la frégate avait dans sa marche sur les autres navires, et à peine ayant dépassé la rade des Basques, il se détacha de sa division et marcha séparément. La corvette l’Écho, fine voilière, fut la seule, pendant quelque temps, qui ne nous perdit pas de vue : mais aussi a-t-elle plusieurs fois compromis sa mâture.

La Méduse courant diverses bordées au plus près du vent. Gravure de Jean Jérôme Baugeau (1764-1819).

Le 21 juin, nous doublâmes le cap Finistère. Sept jours après nous aperçûmes Madère et Porto-Santo. Le 15 au matin nous reconnûmes l’île de Ténériffe. Dès l’aurore, je m’étais placé sur le pont, pour voir le soleil jeter ses premiers rayons sur une terre qui m’était inconnue. À mesure que nous approchions, des masses de vapeur dérobaient à mes yeux les formes gigantesques du Pic, dont la hauteur est à 3, 711 mètres au-dessus du niveau de la mer. Étonné de ce magnifique spectacle, je ne prévoyais pas alors tous les malheurs qui nous menaçaient. Le canot du commandant se dirigea vers la terre pour se procurer des filtres et du vin de Malvoisie. Nous louvoyâmes durant huit heures à l’entrée de la rade de Sainte-Croix, capitale de Ténériffe, en attendant son retour. C’est un temps bien précieux que nous perdîmes ; le vent était favorable, nous aurions pu gagner au moins vingt-cinq lieues. À notre départ, nous longeâmes une partie de l’ile, et passâmes sous le canon d’un petit fort, nommé le Fort Français ; nous éprouvâmes la joie la plus complète ; en entendant articuler ces mots : Vive les Français ! vive la France ! Cette petite forteresse avait été construite par quelques-uns de nos compatriotes. C’est là que l’amiral anglais Nelson, est venu échouer devant une poignée de Français qui s’y couvrirent de gloire et sauvèrent Ténériffe. Dans ce combat, long et opiniâtre, l’amiral Nelson perdit un bras, et se vit forcé de chercher son salut dans une honteuse fuite.

Dans la nuit du 28 au 29 juin, un incendie se déclara dans l’entrepont, par suite de la négligence du maître boulanger, mais on parvint facilement à arrêter les progrès du sinistre. Cet accident se renouvela le lendemain et la nuit d’après : il n’y eut alors d’autres moyens à employer que de démolir le four, qui fut reconstruit dans la journée suivante.

Après avoir perdu de vue Ténériffe, le capitaine nous exposa à un premier danger. Les parages dans lesquels nous nous trouvions sont soumis à des tempêtes fréquentes et a des courants qui portent violemment à terre ; il aurait dû en conséquence gouverner à l’ouest ; mais dans son imprudente sécurité il tint la route du sud-ouest, qui nous rapprochait de la terre. Cette faute fut aggravée par l’abandon funeste de la manœuvre, lorsque nous coupâmes le tropique du Cancer. C’est un ancien usage de célébrer ce passage par des cérémonies assez bizarres, qui n’ont pour principal but que de fournir aux matelots, diversement déguisés en dieux marins, l’occasion de recueillir de l’argent des passagers, se rachetant ainsi de l’immersion dont ils sont menacés. La vigilance s’était endormie, et sans l’officier de quart, M. Lapérère, qui aperçut la terre et s’empressa de virer de bord, nous tombions dans des écueils composés de rochers qui s’étendent demi-lieue au large. C’était le golfe Saint-Cyprien, touchant au Cap-Barbas, situé par 19° 8m de longitude et 23° 6m de latitude. Cette sage manœuvre, à laquelle nous dûmes notre salut, lut cependant blâmée par le capitaine, qui ne savait pas commander. L’esprit d’erreur et de contradiction commençait à se répandre parmi nous.

Le baptême sous la Ligne. Usuellement réservée au franchissement de l’Equateur, une pareille cérémonie était souvent organisée sous le Tropique pour les bâtiments ne s’aventurant pas sous de plus basses latitudes.

Le Cap-Blanc fut reconnu dans la journée du 1er juillet. Cette reconnaissance qu’on ne peut révoquer en doute, a donné lieu à quelques plaisanteries de M. Correard. Il dit que M. de Chaumareys dupe d’une mystification, prit un nuage pour le Cap lui-même, le temps était brumeux ; un marin expérimenté et même un habitant des Alpes aurait pu tomber dans une semblable erreur ; mais n’en déplaise à la vue perçante île M. Correard, le Cap fut reconnu à des signes certains. Après cette reconnaissance, on devait faire route à l’ouest sud-ouest ; par-là, on eut évité le banc de sable d’Arguin, qui est un des principaux écueils des côtes occidentales d’Afrique ; mais le Capitaine, au mépris de ses instructions, et croyant n’avoir rien à craindre, ne s’éloigna pas de la côte, et la tint toujours à douze ou quinze lieues.

La dunette de la Méduse. Gravure d’Ambroise Louis Garneray (1783-1857).

Dans la soirée du 1er au 2 juillet, vers les huit heures, il ordonna de mettre en panne, et fit jeter le plomb de sonde, on trouva de quatre-vingts à quatre-vingt-dix brasses d’eau, avec un fond de sable mêlé d’argile. Cette découverte, au lieu d’inspirer de la défiance au Capitaine, ne fit qu’accroître sa sécurité. Le matin, vers les trois heures, j’étais île garde sur le pont ; j’aperçus, à une distance approximative de deux lieues, un feu qui brillait à tribord ; j’en fis de suite la remarque à l’officier de quart, M. Reynaud, celui-ci reconnut la corvette l’Écho, avant un fanal à l’extrémité de son mât d’artimon. Bientôt après, la corvette brûla des amorces et lança des fusées. Tous ces signaux qui avaient pour but de nous indiquer le danger, n’obtinrent aucun résultat ; l’officier de quart se contenta de mettre un fanal au mât de misaine, il avertit, me dit-il, le Capitaine, mais je n’aperçus point ce dernier sur le pont. Les feux cessèrent et le danger continua.

L’Echo voyant notre entêtement, nous abandonna, et nous le perdîmes de vue pour toujours. Malgré mon ignorance dans l’art nautique, j’observais avec surprise notre changement île position, relativement à la corvette ; le soir à huit heures, nous l’avions laissée à bâbord, et lors de l’apparition des feux elle était à tribord et gouvernait presque à l’ouest. Cette remarque, qui a été faite par les officiers de marine, n’aurait-elle pas dû les précautionner contre le voisinage de la terre ?

Nous arrivons au 2 juillet, qui devait être un jour de mort pour tant d’infortunés, la Providence qui veillait sur nous, sembla accumuler les avertissements pour nous dérober au malheur qui nous menaçait. À neuf heures du matin, nous fûmes tous surpris du grand changement qui venait d’avoir lieu ; l’eau qui était verte la veille, avait ce jour-là, revêtu une teinte blanchâtre, et devenait trouble à mesure que nous avancions. Le ciel lui-même avait perdu son éclat. Les officiers font leur point, et se trouvent sur le banc d’Arguin, par 19° de longitude et 32° de latitude, à dix-huit lieues de la côte du grand désert de Zahara.

À trois heures et demie de l’après-midi, l’officier de quart, M. Maudet, fait jeter le plomb sans l’ordre du Capitaine ; on trouve quinze brasses d’eau. Que d’indices, que de preuves, et quel aveuglement ! Le capitaine est prévenu de notre position, et ordonne de venir un peu plus au vent. On sonde par son ordre… dix brasses ! l’anxiété la plus vive se peint déjà sur tous les visages, bien qu’il n’y ait encore rien à craindre. Officiers, soldats, marins et passagers se rassemblent pêle-mêle, sur le pont du navire dont les sinistres oscillations, au milieu des flots de l’Océan, semblent présager l’approche d’une immense catastrophe. On sonde de nouveau, dans une attente plus pénible encore et en présence de l’épouvante générale qui se trahit de tous côtés par un morne silence : on ne trouve plus que quatre brasses !!!

Un mouvement de la frégate la portant un peu plus en avant, la désolation est à son comble. Le navire frappe trois coups horribles contre le récif, une sorte de râle se fait entendre, notre vaisseau demeure immobile ! la consternation des uns et des autres est indescriptible : tout est perdu ! la Méduse vient d’échouer !

Carte de la côte Ouest de l’Afrique figurant le lieu du naufrage. SHD Rochefort, MR3034, dossier du naufrage de la Méduse.

Après l’échouement de la Méduse, la consternation est générale. Immobiles comme le vaisseau que nous montons, nous jetons des regards inquiets sur tout ce qui nous environne, point de cris, point de plaintes, c’est le silence de la mort. Au milieu de cet accablement, l’horreur de notre position se peint dans la physionomie pâle et égarée de l’officier de quart, rien, absolument rien ne tempère tant d’horreur, nous allons tous périr, nulle chance de salut, pas un n’a les mains levées vers Celui auquel les mers et les vents obéissent. Renfermés en nous-mêmes, de l’abîme des eaux nous allons tomber sans y songer dans l’abîme de l’éternité ; et comme nous avons oublié Dieu, nous nous oublions les uns les autres ; aucune consolation n’est donnée ni offerte ; chacun ne voit que sa mort, ne regrette que sa vie, c’est l’égoïsme à sa dernière heure.

Après ce moment de stupeur nous nous abandonnons au plus affreux désespoir ; on n’entend que des lamentations et des reproches. Une agitation extrême sans objet et sans plan succède à l’état d’inertie où nous étions plongés. Quelle âme forte eût résisté à l’idée terrible d’un écueil, dans l’immensité de la mer, à si grande distance de la côte ? La mort ne peut se présenter sous un appareil plus redoutable.

On commence par carguer les voiles. On descend tous les hauts mâts ; les embarcations sont mises à la mer à l’exception de la chaloupe qui n’était pas calfatée ; on la calfate à la hâte, elle est mise à la mer, mais n’est pour lors d’aucune utilité, elle prenait une trop grande quantité d’eau. Après avoir allégé la frégate, tous les efforts furent employés le 2 et le 3 à la mettre à flot ; mais plus on avançait dans ce travail pénible, plus le découragement s’emparait de l’équipage ; enfin, il ne fut plus permis de fermer les yeux à la vérité ; la frégate devait périr sur l’écueil, on renonça à la dégager. Un conseil fut convoqué dans lequel ne furent point appelés les officiers de terre ; ils auraient dû l’être, puisque le danger était commun à tous. Cet oubli prend sa source dans l’égoïsme dont la suite n’a donné que trop de preuves.

Vue en coupe de la Méduse échouée. Dessin d’Edmond de Rocher, 1964, SHD Rochefort.

M. Schémalz, gouverneur du Sénégal, y donna le plan d’un radeau, qui joint aux six embarcations, devait servir à sauver tout l’équipage. Ce plan fut adopté ; mais une justice impartiale devait être suivie dans l’exécution du projet : au lieu d’une répartition arbitraire, l’honneur et l’humanité exigeaient que le sort décidât de la place que chacun devait occuper. Loin de là, on fait une liste clandestine d’embarquement, et ceux qui ont dirigé la liste fatale ont pris le poste le moins périlleux.

Plan du radeau d’après un dessin d’Alexandre Corréard (1788-1857).

Tous les militaires, quelques matelots sans expérience, une douzaine de passagers furent désignés pour le radeau ; il fallait au moins une habile officier de marine pour diriger cette fatale machine. Le commandement en fut donné à un jeune aspirant, nommé M. Coudin, qui pouvait à peine marcher, une forte contusion à la jambe l’empêchait de se mouvoir. N’était-ce pas la place du capitaine ou du lieutenant en pied ? Leur présence eût donné de la confiance aux malheureux dévoués à une mort presque certaine ; les moyens de salut eussent été mieux employés. Les moyens de salut, ils les prirent en abandonnant leurs infortunés compagnons ; j’étais de ce nombre. On verra bientôt comment j’ai échappé à ce premier danger.

Toutes les promesses, toutes les espérances nous furent présentées pour nous cacher l’abîme qu’on ouvrait devant nous ; le radeau serait remorqué par les embarcations, on y placerait cent mille francs qui se trouvaient sur la frégate, tous les vivres y seraient déposés, et si une embarcation venait à chavirer, le radeau servirait de refuge : tels furent les propos suborneurs que nous tinrent ceux auxquels était confiée notre existence.

La construction du radeau. Gravure d’Henri Théophile Hildibrand (1824-1897).

Dans la nuit du 4 au 5 juillet la frégate creva, sa quille se brisa en deux parties, les pompes étaient insuffisantes pour lutter contre l’eau qui entrait avec force dans la cale, le gouvernail se démonta et ne tint plus à l’arrière que par ses chaînes, à cinq heures du matin l’eau s’élevait à trois mètres, il fallait échapper à ses progrès menaçants. On descendait sur le radeau à l’aide d’une faible corde qui pouvait à peine suffire à cet usage ; plusieurs reçurent des contusions ; d’autres, écartés par la foule, ne purent atteindre la corde et passer sur le radeau ; aux dangers de la mer vinrent se joindre les passions soulevées par le désespoir et dégagées de tout frein par le sentiment de la conservation personnelle et, chacun suivant sa crainte ou son expérience, se glissait dans l’embarcation qu’il croyait la moins dangereuse. Aussi l’instant où l’on abandonna la frégate fut-il un sauve qui peut général.

Les embarcations qui craignaient d’être trop chargées gagnèrent toutes le large. Cet abandon momentané rendait plus nombreuse la foule qui se précipitait vers la corde et cherchait à arriver sur le radeau. Ce fut alors que mon chef de bataillon m’ordonna de surveiller l’embarquement des soldats qui descendaient sur le radeau. J’obéis. Il me recommanda de ne pas quitter la frégate, que le dernier des militaires ne fût embarqué. J’obéis encore. Il exigea qu’ils n’emportassent ni sabre, ni fusils, ni havresacs. Cette mesure, qui devait avoir des suites si funestes, fut suggérée par la prudence : on craignit de surcharger le radeau. Les officiers seuls avaient emporté leurs armes.

Après avoir exécuté l’ordre qui venait de m’être donne, je passai sur le radeau, je m’attachai à la corde, et je parvins avec peine à y arriver. Mais le radeau était déjà encombré ; déjà Savigny, Corréard et tous les officiers, moins le chef de bataillon et mon capitaine, se trouvaient sur le radeau. Les premiers armés s’étaient emparés du centre, la partie la plus sure et la moins exposée aux vagues. De cette position avantageuse et inexpugnable, ils repoussaient tous ceux qui voulaient s’éloigner des extrémités. Malgré les services que je venais de rendre, je ne trouvai place que sur l’arrière du radeau ; l’eau couvrait la moitié de mon corps, et les lames, en se brisant, passaient au-dessus de ma tête.

Le radeau de la Méduse. Gravure d’Henri Théophile Hildibrand (1824-1897).

Si j’avais été un soldat vulgaire, incapable d’apprécier un péril sans gloire, peut-être aurais-je vu, avec tranquillité, des hommes qui n’avaient pas plus de titre que moi à se sauver, occuper la position la plus avantageuse et me la refuser ; mais la réflexion, l’idée d’un danger imminent et, le dirai-je, le dépit, me firent prendre une résolution désespérée. Décidé à braver la mort, après être resté quelque temps sur le radeau, je me jette à la nage ; je lutte une heure contre les flots, et je regagne la frégate, sans espoir de salut et dans le seul but de quitter une place ou mon sort était aisé à prévoir, et où il m’était impossible de résister plus longtemps à la pression des hommes entassés les uns sur les autres, à la fureur des vagues, à un danger sans cesse menaçant. Je n’avais donc pas à hésiter, et me voilà seul en plein Océan !… J’ai dit plus haut que je regagnai la frégate, après une heure de lutte désespérée contre les vagues.

Le grand canot vînt donner la remorque au radeau attaché à la frégate, et prit le large en cherchant seul à remorquer la fatale machine. Le canot major vint ensuite prendre place à la remorque ; le canot du Sénégal fit la même manœuvre ; la chaloupe, le canot commandant et la yole se trouvaient entre la frégate et le radeau, qui faisait route. Ainsi se termina rembarquement. Nous restâmes encore soixante-trois sur la frégate, les uns avaient refusé d’entrer dans le radeau et les autres avaient été repoussés des embarcations que l’on croyait déjà trop chargées. Ainsi abandonnés et sans espoir de secours, nous résolûmes de construire un second radeau avec les mâts qui restaient et des débris de planches, mais la vue de la chaloupe qui s’avançait vers nous, nous fit bientôt renoncer à ce projet qui n’était d’ailleurs qu’un acte de désespoir. C’était le brave Espiaux, lieutenant de marine, qui se dirigeait de notre côté, l’idée de sauver quelques malheureux qui étaient restés à bord de la Méduse, le désir de se procurer quelques vivres pour nourrir ceux qu’il conduisait déjà dans la chaloupe, rengagèrent à rejoindre la frégate. Trois cent vingt rations de biscuit et un petit baril d’eau lurent transportés sur la chaloupe ; mais lorsqu’il fallut quitter la frégate, dix-sept individus s’y refusèrent. Ceux-ci, qui avaient cherché dans l’ivresse l’oubli de leur infortune, étaient dans une apathie complète et sourds à toutes les invitations ; ceux-là, qui craignaient que la chaloupe ne s’enfonçât sous un trop pesant fardeau, préférèrent attendre dans la frégate des secours inespérés ; les efforts que nous fîmes pour les faire changer de résolution furent inutiles. Il fallut les quitter, nous jetâmes un dernier regard sur cette frégate qui renfermait encore tant d’infortunés livrés aux angoisses prolongées de la mort ; nous disparûmes.

 La chaloupe du lieutenant Espiaux regagne la frégate pour embarquer des vivres.

La chaloupe prit la route des autres embarcations, que nous rejoignîmes après une heure de marche. Elles faisaient encore tous leurs efforts pour remorquer le radeau. C’est ici qu’il est nécessaire de réfuter l’opinion de M. Correard sur la conduite que les officiers de marine ont tenue à l’égard du radeau. Il prétend que les divers canots larguèrent les remorques, et que le radeau fut ainsi abandonné par ceux qui s’étaient chargés de le conduire à terre. Il combat avec chaleur l’explication qui a été donnée par le gouverneur, et loin d’admettre que la remorque cassa, il assure qu’il pourrait nommer celui qui largua l’amarre.

Je dirai que j’étais aussi témoin de l’événement dont se plaint M. Correard, et que je n’ai rien vu annonçant un pareil abandon prémédité. La difficulté de remorquer le radeau était grande, cette masse énorme se trouvait entre deux eaux, il était descendu par le poids de charge à un mètre de profondeur. Cette position fâcheuse, et la force des courants étaient des obstacles assez puissants pour rendre nulles les intentions les plus généreuses. Je pense même que, si un accident imprévu n’avait séparé les embarcations du radeau, et si les officiers avaient persisté à le conduire jusqu’à terre, ils auraient échoué dans leur entreprise, et n’auraient fait que grossir le nombre des victimes. Plaignons les malheureux que le sort dévoua à une mort certaine, et ne rendons pas les hommes responsables d’un malheur qu’on doit attribuer à la fatalité, la corde de la remorque cassa. La chaloupe, dans l’état de délabrement où elle se trouvait, ne pouvait être d’aucune utilité aux malheureux abandonnes sur le radeau ; au lieu de partager leur sort par une générosité mal entendue, nous cherchâmes à améliorer le nôtre, et nous primes la route de l’est pour toucher à la terre la plus voisine.

L’abandon du radeau. Gravure d’après un dessin d’Antoine Léon Morel-Fatio (1810-1871).

La chaloupe, dans l’état de délabrement où elle se trouvait, ne pouvait être d’aucune utilité aux malheureux abandonnes sur le radeau ; au lieu de partager leur sort par une générosité mal entendue, nous cherchâmes à améliorer le nôtre, et nous primes la route de l’est pour toucher à la terre la plus voisine. J’avais eu la précaution, avant le débarquement, de faire prendre dix fusils qui étaient dans la chaloupe, j’en armai les meilleurs tireurs ; presque tous nos autres compagnons avaient une épée ou une baïonnette. Nous avions pour munition un petit baril de poudre et quelques plaques de plomb tirées de la frégate, qu’un matelot avait eu le soin de conserver. Si alors une troupe de Maures nous eût attaqués, nous aurions pu leur opposer une assez forte résistance.

Après cette distribution je rassemblai tous mes compagnons d’infortune et je leur parlai à-peu-près en ces termes : « Mes braves amis, le malheur nous poursuit ; à peine échappés à un danger nous retombons dans un autre. La mer nous a vomis dans un désert où nous ne trouverons peut-être aucune ressource contre la soif et la faim ; montrons du courage et espérons tout de la Providence. S’il faut succomber aux besoins les plus pressants, sachons mourir ; respectons surtout les droits de l’humanité ; qu’on ne dise jamais de nous : des Français ont bu le sang de leurs frères, ils se sont rassasiés de leur chair, des Français ont été anthropophages ! » Ces paroles produisirent la plus vive impression ; nous fîmes tous le même serment et nous l’avons tenu. Je fis alors prendre par le sergent-major Raynaud le nom de tous mes compagnons, afin que ceux qui survivraient pussent donner aux familles des renseignements sur ceux que la mort auraient frappés. Nous nous trouvâmes cinquante-huit. Ce relevé fut bientôt dressé et resta entre les mains de l’adjudant. Je fis comprendre à tous la nécessité de l’ordre et de l’union.

Notre marche ainsi réglée, nous nous mîmes en route pour prendre la côte à l’est. Mais bientôt une nouvelle série d’infortunes commença pour nous. Le soleil frappait à plomb sur nos têtes et nous occasionnait les douleurs les plus aiguës ; j’éprouvais dans mon cerveau une fermentation continuelle. Je le comparais alors à un vase rempli d’huile bouillante. Il faut avoir ressenti les effets d’un soleil brûlant, pour reconnaître la justesse de cette expression. Les premières atteintes de la soif, dont la fatigue et la chaleur augmentaient la force d’un moment à l’autre, vinrent se joindre à nos souffrances ; point d’eau pour se désaltérer, aucune espérance d’en découvrir et une longue route à faire. Là, commença pour nous un bien triste spectacle, la côte était couverte d’une grande quantité d’épaves maritimes. La vue de ces objets jetés à la côte nous rappelait notre triste naufrage. Des mâts, des planches brisées, des avirons obstruaient très souvent notre marche. La vue de ces objets portait la tristesse dans notre cœur. Ils étaient des indices bien certains, que de malheureuses créatures avaient éprouvé un sort plus à plaindre que le nôtre.

La marche dans le désert.

Le troisième soleil se leva sur nos têtes depuis notre débarquement. Son ardeur insupportable rendit plus vives nos privations toujours croissantes ; exténués de soif, de faim et de fatigue, nous ne tenions plus à la vie que par le souffle ; nos lèvres se gerçaient, notre peau se desséchait, celle du ventre était collée contre nos reins, notre langue était noire et retirée dans le gosier.

Ce tourment fut aggravé par le phénomène du mirage qui de toutes parts nous présentait l’image de lacs d’eau limpide qui réfléchissaient distinctement les objets environnants. Une femme fut la première victime, elle tomba sur le sable sans force et sans vie. La vue de cette infortunée troubla notre imagination ; il nous semblait voir d’avance le sort qui nous attendait. Pour nous dérober à cet affreux spectacle, nous nous traînâmes vers une mare d’eau salée, où nous passâmes la nuit, sans cesse réveillés par le sifflement des reptiles et le cri des oiseaux de proie. La femme dont nous venons de parler était l’épouse du caporal Grevin, soldat courageux et dévoué, qui ne put se déterminer à abandonner sa malheureuse compagne.

Dans la nuit du cinquième au sixième jour, nous perdîmes presque tous l’usage de nos sens ; la langue ne pouvait articuler, il fallait se parler par signes ; en proie à la plus violente frénésie, nous eûmes besoin de nous rappeler notre serment. À deux heures du matin l’adjudant Petit et trois soldats qui avaient conservé un peu de force, s’avancèrent à un demi-quart de lieue ; ils aperçurent des cabanes ; ils n’en étaient qu’à quelques pas, lorsqu’une trentaine de Maures en sortirent armés de mauvais sabres et de poignards, en poussant des hurlements terribles.

Ils nous entourèrent en criant, et nous fumes bientôt dépouillés de tous nos vêtements, nos chemises ne furent pas même respectées. Nous eûmes l’air de nous soumettre de bon cœur à cette spoliation, aucune plainte ne sortit de notre bouche, nous ne disions qu’un mot : de l’eau ! Ce premier besoin satisfait, les Maures nous firent signe de nous approcher de leur cabane. Le chef de la tribu ayant remarqué les égards que l’on avait pour moi et pour l’adjudant Petit, nous prit par la main et nous fit asseoir sur le sable.

Chez les Maures. Dessin de Théodore Géricault (1791-1824).

Je lui dis que notre seul désir était de nous rendre au Sénégal où résidait notre gouverneur, et je lui offris pour récompense, s’il voulait nous y conduire, du tabac, de la poudre et des fusils. Le Maure goûta cette proposition : il se munit d’une peau de bouc pleine d’eau, et nous fit prendre la route du Sénégal ; un morceau de poisson sec rempli de vers fut la seule nourriture que nous primes avant notre départ ; quel repas après six jours de privations.

À peine avions-nous marché une heure, que nous aperçûmes sur le bord de la mer une grande quantité de Maures qui se dirigeaient de notre côté en poussant des cris. Quand ils furent à vingt pas de nous, l’un d’eux, c’était le chef, nous dit de nous arrêter et de ne rien craindre. Il nous fit entourer par quelques-uns de ses gardes, tandis que les autres attaquèrent et mirent en fuite la bande qui nous conduisait. Le chef voulut opposer quelque résistance, mais il fut pris et renvoyé honteusement après qu’on lui eut coupé la barbe en signe de mépris. Nous changeâmes de maître sans changer de malheur.

Vous êtes à moi, nous dit Hamet, chef de cette nouvelle troupe et prince des Maures pêcheurs ; il ordonna aussitôt à quatre de ses gens de nous conduire à son camp. Son ordre fut exécuté. Nous arrivâmes à son camp ; il nous fit distribuer par un de ses esclaves noirs, dix gros poissons, et pour chacun de nous deux verres d’eau ; il me fit ensuite appeler. Il était dans sa tente couché au milieu de ses femmes et fumant gravement du tabac dans une longue pipe. Français, me dit-il, que me promets-tu si je vous conduis au Sénégal ; je lui promis tout. Ébloui par mes offres un peu exagérées ; il donna l’ordre de partir à l’instant même.

Il y avait déjà six jours que nous avions été pris par les Maures, lorsqu’un marabout vint à nous, monté sur un chameau. Il nous dit que le gouverneur français l’avait envoyé à notre rencontre, et qu’il était suivi d’un officier anglais qui venait pour nous racheter et nous conduire au Sénégal. Ce ne fut que le neuvième jour, à dater de notre esclavage, que l’officier anglais nous rencontra. Il était vêtu comme un Maure. Lui seul, dans Saint-Louis, avait osé braver tous les dangers pour hâter notre délivrance. Gloire et reconnaissance au brave Karnet ! C’est le nom de ce vertueux officier.

Nous apprîmes alors que nous étions encore à vingt lieues du Sénégal ; ce trajet était bien long pour des hommes exténués de fatigues. Le 22 juillet, à six heures du soir ( cette époque restera gravée dans ma mémoire) j’arrivai au petit village de Guetandard, situé sur les bords du fleuve du Sénégal.

Vue de Saint-Louis du Sénégal.

Nous venons de décrire les malheureuses aventures des naufragés que le sort jeta sur les côtes du grand désert de Zahara, où le plus grand nombre fut obligé de parcourir une route de cent lieues, à cause des sinuosités de la côte, traversant cette immense région de sable blanc, que bouleversent les ouragans et principalement le vent du désert ; éprouvant encore jusqu’à 65 degrés de chaleur. Maintenant, nous allons donner l’histoire succincte du radeau.

Que l’on se figure cent vingt personnes, sur cent cinquante, debout, très-serrées, ayant de l’eau jusqu’à la ceinture, ne pouvant faire aucun mouvement ; leurs pieds sur des pièces de bois auxquelles la force des vagues imprimait le même mouvement que font deux cylindres qui se contrarient ; et l’on aura une juste idée de cette horrible position, à laquelle il est impossible de résister quelques heures.

Les naufragés sur le radeau. Dessin d’Antoine Alphonse Montfort (1802-1884).

D’un côté, les tortures du corps, et de l’autre la soif et la faim, ne tardèrent pas à amener des scènes de désordre qui, bientôt, se changèrent en scènes de destruction. Les douleurs les plus aiguës, les privations les plus difficiles à supporter, ne tardèrent pas à soulever, chez ces malheureux, le plus affreux désespoir. Dégagés de tout frein, par le sentiment impérieux de la conservation ; ils oublient Dieu, s’oublient eux-mêmes. Ils commencent à s’entre-tuer les uns les autres, pour prolonger un reste d’existence, et dans l’espoir, qu’en allégeant le radeau ils auront moins à souffrir de la submersion.

La nuit arriva (c’était la première). Douze hommes perdirent la vie ayant les extrémités inférieures engagées dans les interstices que laissaient entr’elles les pièces de bois qui formaient le radeau. Huit avaient été enlevés par la violence de la mer. Le second jour, deux jeunes mousses et un boulanger se jetèrent à la mer pour ne plus reparaître. La deuxième nuit, un homme menaça un officier, il fut la première victime. Un passager, conduit par le désespoir, leva le fer sur un officier ; il tomba sur-le-champ, percé de coups. Un soldat défendant son camarade trouvé coupant les amarres du radeau fut tué avec lui et tous deux expédiés à la mer.

Un autre militaire subit le même sort ; pressés par les besoins impérieux de la soif et de la faim, de même que par la violence de la mer, dont les lames déferlaient impétueusement sur l’arrière, entraînant les hommes dans l’abîme, on se disputait les vivres, le centre du radeau. Divers combats des plus acharnés se livrent, et cette nuit, dix-huit sont jetés à la mer. Soixante étaient étendus morts. Ceux que la mort avait épargnés dans cette nuit horrible, se précipitèrent sur les cadavres dont le radeau était couvert, les coupèrent par tranches et les dévorèrent à l’instant. Les officiers eurent la force de s’en abstenir.

La mutinerie. Lithographie de Charles Philibert de Lasteyrie (1759-1849) d’après un dessin d’Hippolyte Lecomte (1781-1857).

Cinquième nuit. De cent cinquante hommes placés sur cette machine, il n’en restait que vingt-sept. Pour économiser les rations, douze malades ou blessés furent précipités dans l’abîme, ils ne restèrent que quinze qui, sept jours après furent sauvés par le brick L’Argus. Ce navire, expédié du Sénégal, pour porter des secours aux naufragés qui traversaient le désert, et aller ensuite à la recherche du radeau, croyant que ses recherches prolongées seraient désormais sans succès, fit voile pour Saint-Louis. C’est en courant sa bordée pour se rendre, qu’il aperçut le radeau. Dans quelle position trouva-t-il les malheureux restés sur cette machine ! Couchés sur les planches, les mains et les lèvres dégoûtantes, teintes du sang des malheureuses victimes. Plaignons les infortunés qui ont survécu, et ne regardons leurs triomphes que comme une nécessité déplorablement indispensable.

Les survivants secourus par l’Argus. Dessin d’Antoine Alphonse Montfort (1802-1884).

Je partis du Sénégal le 14 mars 1817, sur la gabarre la Lionne. La fatigue du voyage et la nourriture échauffante que je prenais, augmentèrent la fièvre qui me dévorait ; mais la vue de la France sembla calmer mes douleurs, et la fièvre elle-même cessa de me tourmenter. Cependant, j’avais encore une longue route à faire. Débarqué à Rochefort il fallait me rendre dans ma famille qui habitait Nimes. Ce voyage ne se termina pas sans de nouvelles souffrances ; des douleurs nerveuses m’empêchaient de me mouvoir ; je fus forcé de faire usage de deux béquilles. Je revis enfin mes parents. C’est au milieu de leurs soins empressés et de leurs embrassements que je repris un peu de santé.

Quelques jours après mon arrivée dans ma famille, je fis part de ma triste position à Son Excellence le ministre de la marine M. Molé. Courrier par courrier il me prévint qu’il m’avait mis à la disposition de Son Excellence le ministre de la guerre le maréchal Gouvion St-Cyr. Ce ministre ne tarda pas à me faire connaître qu’il avait remplacé ma solde d’activité par une demi-solde. Quelle position pour celui qui venait de tout perdre et de tout souffrir ! Depuis mon retour en France, une série d’évènements est venue prolonger la chaîne de mes malheurs inouïs et immérités. J’ai accepté cette adversité avec résignation, sans murmurer contre ceux qui m’ont donné une partie de ce triste héritage, pour récompense de mes services. Soumis aux rigueurs de l’infortune, j’ai voué, après Dieu, à ma femme et à mes enfants, toute mon existence. Je n’aspire qu’au seul bonheur, s’il n’est pas trop tard pour moi, de voir un jour trois fils que j’ai sous les drapeaux de ma patrie, recueillir les fruits de mes faibles services, de mes souffrances, de mes douleurs.

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