L’obélisque de la place de la Concorde

Bernadette Menu (1938-2023)

En 1830 débuta une aventure extraordinaire : l’organisation d’une expédition destinée à transporter d’Egypte jusqu’à Paris l’un des deux obélisques ornant l’entrée du temple de Louxor, offerts par Méhémet Ali au Roi des Français. Cette grande épopée nous est relatée par Bernadette Menu, archéologue et égyptologue, qui consacra un ouvrage à cette grande page de nos histoire navale.

L’obélisque de la place de la Concorde fait tellement partie du paysage parisien, il s’intègre de manière si harmonieuse dans un environnement architectural parfaitement équilibré, qu’on en vient à oublier son histoire et l’aventure fabuleuse de son voyage depuis Thèbes, l’antique capitale des Pharaons, jusqu’à la capitale de la France. C’est cette épopée, qui commença effectivement le 15 avril 1831 pour s’achever le 25 octobre 1836, voici cent-cinquante ans et quelques mois, que je vais tenter de faire revivre.

On attribue en général à Bonaparte l’idée de transporter un obélisque égyptien à Paris : à l’exemple, dit-on, des empereurs Auguste, Caligula et Constantin qui emmenèrent à Rome et à Byzance ces témoins privilégiés de la civilisation pharaonique, le futur empereur Napoléon souhaitait installer sur le sol français un trophée digne de sa victoire. En tout cas, le déplacement de l’obélisque fut une des conséquences culturelles de la campagne d’Egypte. Rappelons quelques dates : 21 juillet 1798, bataille des pyramides ; 1799, découverte de la pierre de Rosette ; de 1808 à 1825, publication de la monumentale « Description de l’Egypte » ; 1822, « Lettres à M. Dacier relative à l’alphabet des hiéroglyphes phonétiques » ; 1828-29, expédition franco-toscane qui devait conduire à la publication posthume des « Monuments de l’Egypte et de la Nubie » par Champollion et à celle, parallèle, de Rosellini à Pise.

Le projet de se procurer un ou plusieurs obélisques fut repris à leur compte par les gouvernements de la Restauration et, dès 1828, Champollion œuvra en faveur de l’acquisition de tels monuments par la France. Il eut plusieurs entretiens avec Méhémet Ali à ce sujet et des pourparlers furent engagés par l’intermédiaire du Consul général Drovetti, puis par son successeur Mimaut qui fut appuyé par l’émissaire de Charles X, le baron Taylor.

Après bien des péripéties – la révolution de Juillet faillit tout remettre en question – les négociations aboutirent en novembre 1830 : dans une importante lettre, datée du 29, adressée au ministre de la marine Horace Sébastiani, Boghoz Youssouf faisait part du don, effectué à la France par Méhémet Ali, de trois obélisques : la paire qui se trouvait devant le pylone du temple de Louxor et à laquelle Champollion avait donné sa préférence, et une des « aiguilles de Cléopâtre », obélisques qui avaient été transportées d’Héliopolis en Alexandrie pour être placées, en l’honneur d’Octave, dans le temple que la dernière reine d’Egypte avait fait construire pour Marc Antoine.

Je ne vais pas m’étendre ici sur les préliminaires de l’expédition ni sur la nature même des obélisques, leur symbolisme, leur signification : tout cela figure dans un ouvrage abondamment illustré qui devrait bientôt paraître. J’ai choisi de consacrer cette communication à l’évocation par l’image des différents récits que nous ont laissé les acteurs et les témoins de cette campagne mémorable, dont l’objectif était d’aller abattre l’obélisque occidental, devant le temple de Louxor, de le ramener en France à bord d’un navire à fond plat, spécialement construit, qui devait être appelé le Luxor, enfin de hisser le monolithe sur la place de la Concorde où il fut érigé devant Louis-Philippe et une foule immense, cinq ans après le début des opérations, un 25 octobre à onze heures du matin. On trouvera dans mon livre une relation circonstanciée des événements qui aboutirent à ce moment historique.

Un heureux concours de circonstances a voulu qu’à partir d’un numéro, datant de 1833, du magazine « L’Illustration », j’aie trouvé la piste qui me fit découvrir les aquarelles inédites du lieutenant de vaisseau Léon Daniel de Joannis, commandant en second du Luxor, le capitaine étant M. de Verninac Saint-Maur. Aussi mes vifs remerciements vont-ils en tout premier à son arrière-petit-fils, monsieur Yves de Joannis, qui m’a aimablement permis de reproduire ces témoignages précieux et délicats d’une entreprise audacieuse.

Le pylône du temple de Louxor fut achevé en l’an 3 de Ramsès II, soit 1276-1275 av. J-C., selon les dernières mises au point chronologique. Le fait que figurent sur notre obélisque les deux formes du prénom de Ramsès II, Ouser-maât-Rê et Ouser-maât-Rê-setep-en-Rê, la plus développée étant la plus récente, milite en faveur d’une attribution aux quatre premières années de règne.

Obélisques de Louxor d’après un dessin fantaisiste de l’époque. Gravure de Dominique Vivant Denon (1747-1825).

L’obélisque occidental avait été choisi par Champollion pour être ramené le premier en France : sa situation proche du Nil facilitait les problèmes de transport. Les deux obélisques, en granit rose d’Assouan, sont de hauteur légèrement inégale : celui qui se trouve devant la tour orientale du pylône mesure 23,95m tandis que son pendant, maintenant parisien, est moins élevé d’un mètre et onze centimètres, son poids sans le socle étant de 229 tonnes et demie. Au début du XIXe siècle, le monument était encore partiellement enfoui dans le sable et divers décombres. Champollion fit dégager la base de l’obélisque, mais une des faces restait encastrées dans des constructions modernes, et le savant ne put apercevoir la fissure qui fendait le monolithe d’Est en Ouest et que les architectes pharaoniques avaient réparée en plaçant en force, dans une mortaise en queue d’aronde, une clef en bois de sycomore enduite de mastic.

Les soubassements des deux obélisques comportaient chacun deux ensembles de quatre cynocéphales, une de ces séries fut emmenée en France par l’expédition et conservée au Musée du Louvre, le roi Louis-Philippe ayant trouvé, dit-on, qu’ils étaient trop impudiques pour être placés au pied de l’obélisque sur la place de la Concorde !

Vue du soubassement de l’obélisque de Louxor.

Avant même que le don de l’obélisque ne fut officiellement réalisé et après examen de plusieurs projets, on construisit à Toulon une allège à fond plat, destinée à transporter cet étrange fardeau. Le Luxor mesurait 43 x 9m. Sa largeur avait été calculée selon le diamètre des petites arches des ponts de la Seine ; sa longueur était déterminée par la hauteur de l’obélisque, le logement de 136 hommes d’équipage, les vivres et le matériel destiné à l’abattage et au halage du monolithe. Il lui fallait être suffisamment résistant pour naviguer en haute mer, et avoir assez peu de tirant d’eau pour pouvoir emprunter des fleuves au régime aussi différent que le Nil et la Seine.

Les crédits, d’un montant de 300 000 francs, votés par les Chambres en 1830, furent presque épuisés par la construction du navire et les frais de mission du baron Taylor. Une nouvelle somme de 200 000 francs, allouée en 1831 au ministère de la marine, le va les derniers obstacles au départ. Au total, l’entreprise aurait coûté 1 350 000 francs de l’époque.

Plan d’une allège propre à transporter de l’Egypte à Paris un des obélisque de Louqsor. Plans dressés par l’Inspecteur général du Génie maritime B. Rolland, 8 février 1830.

Le Luxor quitta la rade de Toulon le 15 avril 1831. Laissons Léon Daniel de Joannis énumérer les principaux membres de l’expédition : « Le capitaine du Luxor était M. de Verninac Saint-Maur, lieutenant de vaisseau. L’état-major se composait ainsi qu’il suit : M. de Joannis, lieutenant de vaisseau, second ; M. Levavasseur, lieutenant de frégate ; MM. Blanc et Baude, idem, auxiliaires ; M. Angelin, chirurgien-major ; M. Silvestre, commis d’administration ; M. Jaurès, élève de première classe et M. Pons, chirurgien en second. M. Lebas, ingénieur de la Marine, chargé des travaux de l’obélisque, était comme passager à bord ».

Le navire et son équipage arrivèrent en vue d’Alexandrie le 3 mai suivant, grâce aux vents favorables. Il fallut ensuite attendre, dans le port méditerranéen, les formalités d’usage et le début de la crue du Nil, les hommes profitant de ce repos forcé pour commencer les collections zoologiques qui vinrent enrichir le Muséum d’Histoire Naturelle à Paris.

Le 11 juin, l’ingénieur Lebas partit à Thèbes avec un détachement de marins, de charpentiers, de forgerons et de tailleurs de pierre. Il arriva là-bas le 11 juillet, un mois avant le Luxor, pour organiser le chantier. Apollinaire Lebas décrivit ainsi sa découverte de Thèbes : « A droite, les ruines de Gournah, du Memnomium ; derrière, la vallée des tombeaux, et plus loin, au pied de la chaîne libyque, les temples de Medinet Habou ; à gauche, ceux de Karnac, ses immenses pylônes, son obélisque géant de trente mètres de haut ; un peu plus vers le Sud, la colonnade du palais de Luxor, son vaste pylône précédé de deux obélisques de granit. A l’aspect de ces deux monuments, tout s’effaça, tout disparut à mes yeux. Pour la première fois, la vue des ruines de Thèbes éveilla dans l’âme d’un voyageur d’autres idées que des souvenirs d’histoire, de grandeur et de décadence. Thèbes ! Ce n’est plus la ville aux cent portes où il y a des palais, des sphinx, des colosses. Ce n’est plus qu’un point qui renferme un seul objet, l’obélisque de droite, en entrant dans le Rhamséium ».

Pendant le mois d’avance où Lebas et ses compagnons avaient à préparer le terrain, non seulement un lit d’échouage fut amené pour le Luxor, mais la voie fut tracée au parcours de l’obélisque ; pour cela il fallut d’abord marchander avec les paysans le rachat, en vue de leur démolition, de trente maisons qui gênaient, sur le passage qu’aurait à emprunter le monolithe entre le pylône et le bateau ; il fallut ensuite déblayer, évacuer les décombres, creuser à travers les remblais un chemin suffisant pour la manœuvre de halage et une autre voie, entre le village et la rive, pour le transport du matériel, et enfin niveler le sol et calculer la meilleure pente. Tous ces travaux furent dirigés sous le contrôle de Lebas, par Jaurès qui embaucha sur place quatre cents manœuvres égyptiens, hommes, femmes et enfants.

Vue de l’allège le Luxor. Lavis et aquarelle de Léon de Joannis (1803-1868), 1832.

Après bien des difficultés, notamment le franchissement de la barre du Nil et le passage du coude de Gamouleh, et aussi des moments agréables lorsque l’équipage stationna dans les villages au bord du Nil, le Luxor arriva à Thèbes le 14 août 1831 et mouilla par le travers des obélisques, dans la cale d’échouage préparée par Lebas et son équipe. On procéda alors à la préservation du navire contre l’ardeur du soleil, en le couvrant de nattes et de branches de palmiers, et à l’installation des hommes, pour un séjour qui devait durer un an, d’une montée à l’autre des eaux du Nil. Ecoutons le lieutenant de Joannis : « de fortes cordes, tendues d’une colonne à l’autre, parallèlement à nos vergues, scellées le long des murs, fournirent un moyen commode de pendre les hamacs : tous les coffres renfermant les effets des matelots furent rangés bien régulièrement autour de la salle ; et, quelques jours après, ce lieu antique, où jadis les Pharaons rendaient la justice, ou recevaient les leçons mystiques et savantes des prêtres, leurs illustres conseillers, était transformé en un quartier de marins français ; des logements séparés pour les caporaux et les sergents furent construits, ainsi qu’une poudrière, une salle d’armes, un four, une boulangerie, un magasin de vivres, et une cuisine. Les ouvriers pris dans l’arsenal de Toulon occupaient une autre petite salle du palais. Restait à loger les officiers ; on bâtit alors, sur le temple même, c’est-à-dire au-dessus du logement dont nous venons de parler, de petites chambres les unes auprès des autres ; on avait ménagé une salle à manger, un appartement où l’on recevait les visites, plus une terrasse : chaque chambre d’officier avait environ quinze pieds carrés ; ces pièces, ornées de meubles du bord, et d’une espèce de cage en dattiers, qui servait de lit, avaient un aspect misérable et peu engageant, surtout quand on voyait sortir des scorpions des crevasses, des serpents du plancher, et des geckos, espèce de lézard, courir sur la muraille. C’est cependant dans ces cabinets, entourés de ces compagnons intéressants, que nous vécûmes un an, accablés par une température de 30 à 35° Réaumur [NLDR : 37 à 44°C], à l’ombre. Toutes nos constructions ne se bornèrent pas là : un hôpital, contenant trente à quarante lits, était d’une indispensable nécessité ; on y mit donc la main aussitôt que le logement des hommes en bonne santé fut terminé ». Un jardin, établi au bord du Nil, fournit à la petite colonie fruits et légumes : « Il serait difficile de donner une idée de la végétation en Egypte, nous dit encore de Joannis, ce que je puis citer comme exemple, ce sont des haricots semés le 1er du mois, nous donnant des haricots vers le 30 ; ce sont des graines d’acacias, semées en haie à notre arrivée, qui avaient produit, au bout d’un an, des arbres gros comme le bras, et hauts de quinze pieds ; on peut par là se faire une idée de l’intensité de force vitale de ce pays ».

Lit d’échouage du Luxor et voie de halage aménagée pour le transport de l’obélisque.
Plan dressé par l’Ingénieur de la Marine Lebas, 1er août 1831.

Les travaux de l’obélisque furent un moment ralentis par l’épidémie de choléra, venue du Nord, qui aurait décimé un cinquième de la population thébaine. Il n’y eut fort heureusement aucune victime parmi l’équipage et les ouvriers français, grâce aux traitements avisés du Dr Angelin. Malgré les difficultés d’approvisionnement, Lebas procéda avec ses charpentiers à deux opérations fondamentales : la protection de l’obélisque et la construction de la machinerie d’abattage.

Ayant constaté que la base du monument était enfouie à 3,80m dans le sol, l’ingénieur avait décidé qu’il serait beaucoup trop long de creuser un chemin plan entre cette profondeur et le niveau du fleuve, qu’il valait mieux garder à la voie une pente assez importante au départ, et imprimer au monolithe un double mouvement de rotation, le second s’effectuant par bascule autour d’un tronçon de mât posé horizontalement au point de chute du centre de gravité ; il fallait donc aussi garnir l’arête de base servant d’axe, d’une solive arrondie à encastrer dans une pièce de bois creusée selon la même courbure, pour composer la charnière autour de laquelle s’effectuerait le premier mouvement giratoire ; pour parvenir à poser ce système, on dut entailler le socle, après avoir recouvert les faces de l’obélisque de madriers retenus de distance en distance par des cadres horizontaux formés de traverses en chêne assemblées par des boulons. Le monument conserva, jusqu’à son élévation à Paris, cette carapace de bois destinée à amortir les chocs.

L’appareil d’abattage se composait de trois cabestans armés chacun de soixante-quatre hommes qui tiraient, au moyen de poulies, les câbles d’abattage attachés sous le pyramidion ; par suite, la tête du monolithe se penchait en tournant autour de la charnière. Il ne fallait pas, cependant, que l’obélisque ayant dépassé son centre de gravité, descendît trop vite, au risque de se fracasser en arrivant au sol. On devait donc le retenir à l’aide d’un second appareil, formé de huit bigues ou mâts basculant sur un chevalet, reliés par des câbles au sommet de l’obélisque et manœuvrés par huit hommes au moyen d’un système de poulies dont je fais grâce aux lecteurs.

Appareil qui servit à abattre l’obélisque occidental de Louqsor.

Enfin, le 23 octobre selon Lebas, le 31 selon Angelin et Verninac, le 1er novembre selon Joannis, tout fut enfin prêt : « La pointe du jour trouve tout le monde à son poste, écrit Lebas, cent quatre-vingt-douze Arabes répartis sur les barres des cabestans n’attendent plus que le signal convenu pour imprimer le mouvement. Les huit gabiers sont là tenant à la main les chefs des apparaux de retenue. Dans quelques minutes ces hommes seuls vont manœuvrer un fardeau immense, modérer sa rotation, rétablir à volonté son immobilité dans un point quelconque de sa course. Ils sont fiers du rôle important qu’on leur a confié ». Les habitants du village, deux voyageurs anglais, ainsi que l’égyptologue Wilkinson, étaient venus assister au spectacle. Laissons la parole à Léon Daniel de Joannis : « Il était huit heures lorsque M. Lebas ordonna de virer. Aussitôt le sifflet perçant se fit entendre au loin et toutes les voix répétèrent avec enthousiasme : Vire ! Vire ! Déjà les cabestans tournent ; les apparaux de droite se raidissent, et l’obélisque a déjà cédé en partie à l’effort qui le sollicite par son sommet. Deux incidents vinrent alors donner des inquiétudes assez graves ; les ancres sur lesquelles on s’appuyait pour opérer l’abattage, s’arrachaient de la terre, et la grosse pièce en chêne, servant de charnière à la base de l’obélisque, préférait se tordre à la manière d’un linge dont on exprime l’eau plutôt que de rouler dans la gorge où elle était contenue. Il n’y avait pas à balancer, il fallait continuer ; aussi le commandement : Vire toujours ! se répandit-il jusqu’au bout de la ligne. Enfin la charnière se meut ; c’était déjà une victoire ; mais les ancres venaient sans cesse et ne nous laissaient pas tranquilles ; cette crise cessa, car le centre de gravité de l’obélisque sortit de sa base : on n’avait plus besoin de le solliciter à tomber, cela s’opérait dès lors par le seul fait de sa pesanteur. Jusque là toute l’attention s’était portée sur la droite ; elle se tourna promptement sur la gauche ; on allait raidir le frein qui devait arrêter la masse dans sa chute ; les huit grands apparaux allaient remplir cette tâche. D’abord faible, la composante verticale, qui portait l’obélisque à se coucher, fut équilibrée par le poids seul des bigues et le frottement des cordages. On facilita donc le mouvement en forçant les garants à se dévider ; puis l’inclinaison augmentant de plus en plus, on fut bientôt forcé de retenir ces mêmes garants, dont on accélérait la marche dans les premiers moments. Le revêtement en bois de l’obélisque, s’asseyant dans toutes ses parties, laissait entendre d’énormes craquements, et lorsque la plus légère secousse avait lieu, une espèce de vibration faisait trembler les bigues. C’est en contemplation devant ces immenses effets dynamiques, et le cœur plein de la plus vive sollicitude, que nous vîmes s’abattre en vingt-cinq minutes cette admirable aiguille de Luxor ».

Vue de l’abattage de l’obélisque. Dessin de Léon de Joannis (1803-1868).

Il fallait maintenant tirer l’obélisque jusqu’au navire, distant de 400 mètres, sur un traîneau de bois, et ce fut là une des opérations les plus pénibles qui furent effectuées ; en revanche, l’introduction du monument dans le bateau, le 19 décembre 1831, posa peu de problèmes techniques ; le jour de Noël, on avait remis en place la portion du Luxor qui avait été sectionnée pour laisser le passage au monolithe, mais il fallait attendre plusieurs mois que les hautes eaux permettent de déséchouer l’allège munie de son chargement. Les hommes consacrèrent ce délai à diverses activités : chasse, observations zoologiques et poursuite des collections, visites archéologiques et voyages. Dès le 20 novembre, de Joannis s’embarqua de Thèbes avec Jaurès, Levavasseur, Silvestre,Baude et Pons, en direction d’Ouadi Halfa. Le lieutenant de Joannis fixa en images radieuses les principales étapes de ce voyage.

Abattage de l’obélisque de Louxor. Diorama réalisé par l’atelier du musée naval du Louvre en 1847, collections du Musée national de la Marine

Le départ de Louxor pour le retour a lieu le 25 août 1832. Le trajet dure autant de temps qu’à l’aller, c’est-à-dire 30 jours ; on fait halte dans les mêmes villages, on se délecte au spectacle des danses locales et on se trouve, le 2 octobre 1832, en vue de Rosette et de la barre du Nil. Après des moments d’angoisse, celle-ci est franchie le 1er janvier 1833 et tout l’équipage arrive le lendemain à Alexandrie où il prend ses quartiers d’hiver car il serait trop risqué de prendre la mer à la mauvaise saison. Enfin, le 1er avril, remorqué par le Sphinx, premier vapeur à tenir la mer après onze essais infructueux, le Luxor se dirigea vers Rhodes où une violente tempête l’obligea à s’arrêter et c’est le 10 mai suivant que le navire fut rendu à Toulon, après une absence de deux ans ! Il lui fallait encore contourner l’Espagne et aller jusqu’à Cherbourg, puis remonter la Seine jusqu’à Paris où il accosta le 23 décembre 1833, jour de l’ouverture des Chambres. Louis-Philippe reçut les officiers et distribua des récompenses, tout l’équipage défila le lendemain aux Tuileries.

Le Luxor remorqué par le Sphinx lors de son voyage retour vers la France.
Dessin de Léon de Joannis (1803-1868).

Pendant qu’en Egypte, puis en mer, ingénieurs, ouvriers et marins surmontaient d’énormes difficultés, à Paris les édiles, les architectes et les savants s’affrontaient pour attribuer à l’obélisque un emplacement qui fût digne de cet élégant et vénérable monument. Des polémiques, à la mesure du « désir d’obélisque », envahirent la presse. Les journalistes firent en outre circuler des opuscules où ils développaient et défendaient leur point de vue sur l’endroit où, selon eux, l’on ne pouvait manquer de dresser cette pierre colossale et chargée d’art, de magie et d’histoire, ramenée à si grands frais de son pays d’origine. L’arrivée de l’obélisque à Paris nous semble aujourd’hui avoir dû s’inscrire tout naturellement dans les travaux d’aménagement et d’embellissement de la place de la Concorde, ex-place Louis XV, qui étaient alors en pleine expansion (la ville de Paris en avait reçu la concession dès 1828 et l’architecte Hittorff y présidait). Pourtant il n’en est rien. Deux courants d’opinion s’opposèrent en effet : celui des « urbanistes », pour qui l’obélisque était un élément du décor, et celui des « égyptomanes », soucieux d’insérer le trophée dans un environnement archéologique convenable. Les premiers proposaient le plus volontiers comme emplacement la place de la Concorde et les seconds, la cour carrée du Louvre. Les débats, cependant, ne furent pas si simples : pendant un certain temps, on crut à l’acheminement vers la capitale des deux obélisques de Louxor, les urbanistes suggéraient de les isoler, comme à Rome, chacun au milieu d’une place, celle de la Concorde et celle des Invalides ; les égyptomanes, choqués, voulaient que la paire ne fût point séparée et servît à signaler, comme dans l’Antiquité, l’entrée d’un monument célèbre, le plus souvent nommé étant le Panthéon. Champollion avait exprimé ses vœux, explicites et appuyés, au sujet de la situation des obélisques : ou bien ils trouveraient naturellement leur place devant la colonnade du Louvre, ou bien ils devraient ennoblir la façade du « temple de la gloire français », la Madeleine. La mort du fondateur de l’égyptologie, en 1832, ne fut certainement pas sans conséquence sur l’évolution des débats et sur le choix définitif du site. Une bataille virulente s’engageait entre les tenants de telle ou telle solution, tant dans la presse que dans les ministères, dans les milieux savants et devant les Chambres. C’est alors que l’on appela le peuple à se prononcer ; pour les fêtes de juillet 1833, on plaça en effet un simulacre de l’obélisque à l’endroit où se trouve actuellement le monolithe.

La place de la Concorde, ici peinte par Pierre Courvoisier (1756-1833) vers 1830, est choisie pour accueillir l’obélisque.

Voici donc la place de la Concorde choisie et plébiscitée pour servir de terre d’asile à l’obélisque. Il faut maintenant y dresser le monument. C’est cette dernière phase des opérations, mais non la moindre, que nous allons décrire. Pendant la quarantaine du Luxor à Toulon, Lebas avait reçu l’ordre de se rendre dans la capitale : « M. Thiers, qui accordait aux arts et aux sciences une protection éclairée, était alors ministre du commerce et des travaux publics : arrivé à Paris, l’obélisque rentrait dans les attributions de son département, et ma mission se trouvait ainsi terminée ; mais le ministre jugea que l’honneur d’ériger ce monument devait appartenir à celui qui l’avait abattu et embarqué à bord du Luxor, dans les sables de la Thébaïde ; c’était justice ». L’ingénieur fit d’abord procéder à l’aménagement d’une cale d’échouage pour l’allège, au bas de la rampe droite du pont de la Concorde : « Il y aurait eu danger à échouer un navire en bois de sapin sur une surface non dressée, présentant un ou plusieurs points culminants. Il fallait de toute nécessité que les cinq quilles portassent sur des chantiers solides et parfaitement réglés, afin de prévenir la rupture de la carène et peut-être celle du monolithe. Une cale d’échouage devenait donc indispensable ». Les travaux furent retardés par une « coalition que formaient alors les charpentiers, pour obtenir une hausse des salaires ». La cale fut cependant terminée en octobre, le Luxor vint s’y placer, ainsi qu’il a été dit plus haut, le 23 décembre 1833, après une remontée laborieuse de la Seine.

En août 1834, les eaux ayant laissé le Luxor à sec, on procéda à la démolition de son avant et à la construction d’une glissière en bois de charpente pour extraire l’obélisque : les opérations inverses de celles effectuées à Louxor allaient être réalisées. Cinq cabestans furent disposés sur la chaussée du quai, le parapet ayant été rasé pour laisser le passage aux chefs des garants ; chaque cabestan, attaché à deux pieux, était armé de seize barres auxquelles s’appliquèrent quarante-huit hommes, soit trois hommes par barre et, en tout, 240 artilleurs. Le monolithe fut déplacé en quatre étapes : le 9 et le 10 août, il fut hissé, à l’aide du ber (sorte de traîneau en bois), au sommet de la rampe ; c’est là qu’il gît pendant que le Luxor, de nouveau reconstitué et remorqué en mer par le Sphinx, partit en Bretagne pour ramener des carrières de l’Aber-Ildut, près de Brest, les cinq blocs de granit qui en avaient été extraits pour constituer le piédestal : cette mission eu lieu du 5 au 15 décembre 1835.

Le Luxor chargeant les blocs de granit tirés des carrières de l’Aber-Ildut.

En avril 1836, la baisse des eaux permit de débarrasser le Luxor de son nouveau chargement ; il fallait déplacer l’obélisque une deuxième fois afin que, stationné en un endroit non gênant pour la circulation, il laisse la voie libre aux granits bretons. Le troisième déplacement eut lieu en août 1836 pour diriger le monolithe vers le « viaduc », plan incliné en maçonnerie construit pour amener la base de l’obélisque vers son piédestal. « Dans ces diverses manœuvres, écrivit Lebas, on avait fait usage de quatre cabestans et de deux béliers qui frappaient à l’arrière du ber ; mais pour le monter sur le viaduc et l’élever sur son piédestal, il avait été arrêté que la force motrice serait fournie par une machine à vapeur ». « Malheureusement, écrit M. Chevalier dans le Journal des Débats du 16 octobre 1836, les chaudières de celle qui avait été posée se sont trouvées insuffisantes. Elles ne fournissaient pas assez de vapeur pour que la machine exerçât tout l’effort dont elle est capable. D’après l’expérience qu’on en a faite en acheminant l’obélisque vers son piédestal sur le plan incliné, il a paru prudent de l’abandonner. Il est à regretter que toutes les précautions n’aient pas été prises d’avance par le constructeur pour que sa machine jouît de toute sa puissance : il est permis de dire que c’était chose facile. C’était une heureuse idée que d’inaugurer la machine à vapeur dans une occasion aussi solennelle ».

Pourtant la saison avançait, on ne pouvait plus surseoir, aussi, trois jours plus tard, l’appareillage de traction était prêt à fonctionner, suppléant à la défaillance de la machine à vapeur. « Quatre cabestans avaient été installés à la naissance du viaduc. A chacun venait s’enrouler le chef d’un moufle. Les poulies de ces apparaux étaient attachées à deux solives, dont l’une était fixée au ber ; l’autre, placée sur le piédestal, était retenue par huit chaînes, qui, partant du côté opposé au chemin de pente, venaient s’amarrer à des pieux fichés en terre ».

L’obélisque était maintenant en haut du viaduc : restait à le lever sur son piédestal par une manœuvre inverse de celle de l’abattage, exécutée par 480 artilleurs, exigeant des dispositions analogues. Avant la grande manœuvre, on mit dans une cavité creusée à la base de l’aiguille de Louxor un coffret en bois de cèdre contenant des monnaies d’or et d’argent ayant cours, ainsi que deux médailles à l’effigie du roi et portant cette inscription : « Sous le règne de Louis-Philippe Ier, roi des Français, M. de Gasparin étant ministre de l’Intérieur, l’obélisque de Louqsor a été élevé sur son piédestal, le 25 octobre 1836, par les soins de M. Apollinaire Lebas, ingénieur de la marine ».

Erection de l’obélisque de Louxor sur la place de la Concorde, le 25 octobre 1836.
Tableau de François Dubois (1790-1871).

Voici l’obélisque debout sur son piédestal tout neuf ; celui-ci, de facture classique, ne réunit pas, tant s’en faut, l’unanimité des suffrages : « Nous avions pensé, nous autres « Egyptiens », écrivit Léon Daniel de Joannis, qu’on rendrait à l’obélisque de Luxor la forme de son socle primitif, cette forme imaginée et arrêtée par les anciens, il y a quatre mille ans : nous nous sommes trompés, ce qu’on a choisi… c’est un piédestal dans le genre de ceux destinés aux statues, c’est le socle romain. Je trouve qu’il valait autant copier l’Egypte que l’Italie. Champollion, mort le 4 mars 1832, avait rejoint, contraint et forcé, l’idée de reproduire la base initiale, à défaut de pouvoir poser l’obélisque sur son socle premier, orné des cynocéphales adorateurs du soleil et symboles de sagesse divine.

Quant au pyramidion, Lebas l’avait découvert « altéré » à Louxor, ainsi que Champollion l’avait d’ailleur signalé. Hittorff lui rendit sa forme symétrique en le rectifiant à l’aide d’un enduit que l’on recouvrit d’une feuille de bronze doré, à l’image de l’électrum originel : cette initiative fit l’objet de violentes contestations qui furent comme justifiées par la chute de la foudre sur la pointe métallique du monolithe ! On retira donc ce revêtement jugé néfaste si bien que l’obélisque nous montre aujourd’hui encore, son pyramidion dénudé, à l’aspect irrégulier, privé de la correction apportée dans l’Antiquité par un habillage nécessaire en électrum.

L’obélisque a effectué sur la place de la Concorde, un arc de cercle par rapport à son orientation primitive thébaine, si bien que les quatre faces ne regardent plus les mêmes points cardinaux : la face Ouest qui était tournée vers le Nil contemple maintenant la Seine, elle a, de ce fait, subi un peu moins d’un quart de tour vers le Sud. L’action de dresser l’obélisque symbolise et concrétise à la fois le pouvoir du roi comme Fils de Rê. Puissant et juste, le roi est protecteur de l’Egypte, c’est-à-dire qu’il garantit la mise en ordre du monde ; il est vainqueur des pays étrangers, c’est-à-dire qu’il repousse les forces brutales et destructrices du mal. En cela, le roi est le parfait héritier du démiurge solaire, son représentant terrestre actif et vigilant. On ne peut qu’admirer la cohérence et la force singulière de cette vision cosmique de la réalité même si, aux dires de certains, l’idéologie orgueilleuse élaborée dans les temples par des générations de théologiens servait avant tout de ciment entre la classe privilégiée, dominante, des hauts fonctionnaires, civils, religieux et militaires, et la masse des humbles travailleurs, artisans et paysans. C’est tout cela que nous rappelle, sur la place de la Concorde, l’obélisque, phare citadin au pied duquel déferle la vague sans cesse renouvelée des automobiles, sentinelle entrée dans une phase nouvelle de son éternité, tandis qu’à quatre mille kilomètres de là, son frère jumeau veille devant la tour orientale du pylône de Louxor.

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