Le capitaine des mousses

Auguste Jal (1795-1873)

Nous vous proposons aujourd’hui la transcription d’un manuscrit d’Auguste Jal, historiographe de la marine de la monarchie de Juillet au Second Empire et l’un des précurseurs de l’archéologie navale, à qui l’on doit notamment la construction d’une trirème à l’instigation de l’empereur Napoléon III. Auguste Jal s’intéresse ici aux mousses au début du XIXe siècle, et notamment à la figure du « capitaine des mousses », le plus adroit sinon le plus ancien de ces jeunes gens à la première marche de la hiérarchie navale. Ce texte fut rédigé vers 1830, à l’attention d’écoliers susceptibles de rejoindre les rangs des premières compagnies de mousses créées en 1829 à Brest, Toulon, Rochefort, Cherbourg et Lorient :

Les mousses avaient un capitaine, mousse comme eux, le premier entre ses égaux. C’était, de tous les mousses du bâtiment, le plus fort, le plus agile, le plus instruit dans les connaissances pratiques du matelotage ; c’était celui qui, dans un espace de temps donné, était le plus vite arrivé aux sommets de la mâture pyramidale et déliée du vaisseau ou de la frégate ; celui que les difficultés n’arrêtaient point, que la tempête avec ses fureurs, la mer avec ses rages qui ressemblent à de la folie, le naufrage avec ses dangers horribles ne faisaient trembler ni pâlir. Intrépide petit gaillard, hardi compère, passablement effronté, vif, éveillé, un peu fier de son autorité, tel était à bord le capitaine des mousses.

Au reste, ce jeune garçon, chef des enfants qui servaient les marins et faisaient leur apprentissage du métier si difficile de la mer, n’avait point de privilèges ; il était soumis comme tous ses camarades aux obligations d’un service pénible, il était sujet aux capricieuses exigences de tout ce qui avait sur le navire une apparence de pouvoir ou un pouvoir réel ; on le battait, peut-être, un peu moins qu’un autre, mais il n’échappait pas toujours aux culottées que les maîtres et les matelots donnaient, par instinct ou par habitude, à ces pauvres petites créatures qui étaient alors les vrais souffre-douleurs de la marine.

Petit mousse, lithographie Jaime d’après Edouard de Beaumont (1819-1888).

Le capitaine des mousses ne portait aucun galon sur ses manches, aucun galon au collet de sa veste, aucune ganse d’or à son chapeau de cuir bouilli, pour le distinguer de ses subordonnés ; le signe du commandement qui le faisait reconnaître, c’était un sifflet.

Le sifflet est un instrument dont on se sert dans la marine, pour faire comprendre sa volonté ; il transmet les ordres, prépare l’exécution d’une manœuvre à faire, donne le signal de l’exécution au moment convenable, appelle les hommes qui sont dans les hauteurs de la mâture ou sont dans les profondeurs du bâtiment, supplée la parole dans beaucoup de cas et surtout quand il vente un peu ; car lorsqu’il vente fort sa voix aigüe ne peut pas plus dominer le bruit du vent dans les cordages que la voix grave de l’homme. Les sons du sifflet sont variés, suivant les besoins, comme les sonneries de la trompette, comme les batteries du tambour. Vous savez qu’on ne sonne pas pour commander aux cavaliers de monter à cheval comme pour leur ordonner le brider leurs chevaux ou de les panser ; les petits airs que joue la trompette dans ces différents cas sont divers, et ne se ressemblent point du tout, afin que les cavaliers ne les confondent point l’un avec l’autre. Le tambour de votre collège, aussi bien que celui de la caserne, ne vous appelle à l’étude comme à table ; la diane qui vous fait lever ne ressemble point à la retraite qui ramène le soldat à son habitation militaire. Il en est du sifflet comme du tambour ou de la trompette ; il ne dit pas aux matelots : « En haut prendre vos ris ! » avec les même sons et je pourrais dire, dans les mêmes termes, qu’il leur crie : « Hisse ! » ou bien : « Halle-bas ! ». C’est une langue de sons qui remplace une langue parlée. J’avais besoin d’entrer dans ces détails sur le sifflet pour vous le faire comprendre.

Au surplus, ce n’est pas seulement dans la marine que le sifflet est en usage ; les machinistes de théâtre s’en servent aussi ; mais le leur ne ressemble pas tout-à-fait à celui des marins. Le sifflet des machinistes ne diffère point de celui qui est au manche de votre fouet ou qui forme la tête de votre flageolet ; le sifflet des marins est un tuyau au bout duquel est une boule creuse de métal comme le tuyau, et percée de telle sorte que le vent poussé par la bouche dans le tube aille tourner dans cette boule, qu’on appelle la noix du sifflet, et en sorte en sifflant. On tient la noix dans sa main, et en bouchant plus ou moins le trou on obtient des sons plus ou moins fort, plus ou moins aigus, ainsi que d’un flageolet dont on bouche tout-à-fait ou à moitié un ou plusieurs trous.

Or, le capitaine des mousses avait un sifflet ; non pas un sifflet d’argent comme celui des maîtres, ou un sifflet d’or comme celui que nous donnâmes, étant à l’école de la marine à Brest, à notre vieil ami, le maître Carel, afin de lui laisser un gage de notre reconnaissance pour les bon soins qu’il avait donnés à notre éducation. Le sifflet du capitaine des mousses était tout simplement en os ; un manche de gigot percé par en bas, et attaché avec une ficelle à la boutonnière de sa veste, tandis que le sifflet des maîtres est suspendu à une double ou à une triple chaîne d’argent. Les maîtres ont hérité seuls de ce signe de cet instrument du commandement sur les vaisseaux qui appartenaient, dans les temps anciens, aux grands Amiraux de France, ainsi que vous pourrez vous en assurer, quand vous irez au musée du Louvre, où vous verrez une petite statue de Philippe de Chabot, amiral de France sous François Ier. Chabot est représenté couché, le bras droit appuyé sur un casque, et tenant dans sa main droite son sifflet d’amiral.

Gisant du tombeau de Philippe Chabot, dit l’Amiral de Brion, représenté le sifflet à la main.
Sifflet de gabier, ici un exemplaire britannique. Le sifflet marquant la charge honorifique du « capitaine des mousses » est un objet moins précieux, taillé dans un os. National Maritime Museum Greenwich.

Dans son sifflet, le capitaine des mousses répétait les commandements faits par les maîtres aux mousses ; car le petit sifflet d’os n’avait aucun droit sur les hommes ; mais il était ponctuellement obéi sur ceux à qui il s’adressait. Malheur au mousse qui feignait de ne pas l’entendre ou qui, l’ayant entendu, ne bougeait pas ! Le capitaine courait à lui, donnait un soufflet ou un coup de poing, et faisait exécuter ainsi ses ordres ; ou bien, si on lui résistait, après cette sommation formelle, il allait se plaindre à l’officier de garde, qui faisait donner le fouet au délinquant.

Car, afin que vous le sachiez, mes enfants, le fouet était la dernière raison de tout conflit entre les mousses et leurs supérieurs, maîtres, aspirants ou officiers ; et ce n’était pas pour de grandes fautes qu’on le donnait ! Il faut le dire, à propos de tout et pour la moindre chose, on fouettait dans ce temps-là les mousses, comme on battait les matelots à coups de poing ou de corde. C’était un temps de dureté bien grande et de grande rigueur dans le service de la marine ! Le caprice et la mauvaise humeur infligeait souventr des punitions qui touchaient de bien près à la cruauté. Les hommes étaient presque aussi malheureux que les mousses ; et il est bon que vous appreniez combeitn étaient à plaindre ces pauvres petites créatures, afin que vous bénissiez votre sort, vous qui êtes si doucement élevés chez vos parents ou dans les collèges, vous qu’on ne punit jamais corporellement et à qui l’on passe tant de sottises.

« La plainte du mousse », composition de Louis Abadie (1814-1859) sur des paroles d’Anatole Morancé (18..-1895).

Les mousses étaient, il y a quinze ans encore, de véritables parias à bord des bâtiments de guerre, des patiras comme vous dites, dans votre langage d’écolier. Enfants des ports, pour la plupart, – car peu de familles de l’intérieur hasardaient leurs très jeunes fils dans une carrière où il fallait entrer par une si terrible porte, à moins qu’elles ne voulussent se défaire de petits mauvais sujets dont elles désespéraients. – Enfants des ports, les mousses étaient embarqués dès l’âge de dix ou onze ans. Un petit paquet de hardes, bonnes ou mauvaises, plus mauvaises que bonnes, parce-que les matelots sont peu riches et que leurs enfants ne peuvent être entretenus et nippés comme ceux des bourgeois ; c’était leur bagage. On les jetait sur le navire, à la garde de Dieu et à la recommandation de quelques marins ; mais cette recommandation était ordinairement inutile ; elle ne pouvait les sauver d’aucun des désagréments de leur position.

Tout le monde se croyait un droit de tyrannie sur les mousses. Attachés comme domestiques à un certain nombre de maîtres, d’aspirants, de chirurgiens, d’aide-canonniers ou de matelots, ils étaient par le fait les valets de tout ce qui vivait à bord. « Mousse, fais ceci, mousse, fais cela ! Mousse, va ici, mousse, va là ! » Encore ce n’eût rien été que cet esclavage s’il n’avait pas eu souvent des formes cruelles.

Le mousse n’avait aucun repos ; ses devoirs de domestique et d’apprenti matelot étaient si pénibles qu’il avait parfois besoin de s’asseoir, lui jeune et faible, quelque bien portant qu’il fût ; et où pouvait-il s’assoir ? Partout il y avait des marins, partout il trouvait par conséquent quelque taloche, quelque coup de pied, quelque dure avanie. Allait-il chercher une place entre deux canons ? Des canonniers ou des matelots étaient là raccomodants leurs habits ou jouant aux cartes : « Mousse, va-t’en ! va-t’en, rat de cale ! ce n’est pas ta place, tu nous ennuies ». Passait-il devant le factionnaire qui était au pied de l’escalier, de la chambre des officiers : « Veux-tu courir, moussaillon ! Et le soldat allait à lui, la pointe du sabre en avant pour lui piquer les reins, comme à la sortie des Tuileries vous voyez courir après les petits chiens les factionnaires qui croisent la baïonette sur ces innocents ennemis. Le mousse allait-il dans les hunes où les gabiers avaient une cabane faite avec des voiles et un bon abri contre la pluie et le froid ? « Mousse, va-t’en d’ici ; ce n’est pas ta place failli-chien ! (roquet) » Et une calotte ou un soufflet punissait l’enfant de son audace. Se glissait-il dans le faux pont pour aller dormir sur quelque sac oublié, ou dans la cale pour se faire un oreiller d’un câble dur comme du bois ? Une ronde de l’officier de service ou du capitaine d’armes, l’homme de la police du bord, réveillait bientôt le malheureux, non pas avec précaution et douceur, mais d’un coup de pied. Etait-ce à la cuisine qu’il allait chercher un peu de chaleur ou se sécher quand la pluie l’avait trempé jusqu’aux os ? Encore un factionnaire pour l’éloigner ! Et s’il trompait la consigne, le coq, un cuisinier, noir comme la suie, dégoûtant, hideux, lui faisait quelque indigne farce, lui mâchurait le visage et le renvoyait en le maltraitant.

Quelle existence ! Et vous pleurez quelquefois, vous, enfants, si bien traités par vos parents et vos domestiques ! Le mousse, et pas plus le capitaine des mousses qu’un autre, n’avait le droit de pleurer, parce-que ses larmes pouvaient ennuyer quelqu’un et qu’on les essuyait sur son visage avec le revers d’une main dure et brutale. Parfois le mousse se révoltait ; à un coup de pied ou à une claque il essayait de riposter, parce-que l’injustice du traitement l’avait mis en colère : « Ah ! tu lèves la main sur un matelot, méchant ver de terre ! le fouet ! » Une plainte était portée à l’officier de garde, appuyée sur le plus vain prétexte, qu’il ne prenait guère la peine d’examiner un peu attentivement ; et le mousse était livré aux mains du quartier-maître correcteur. On l’attachait sur la culasse d’un canon, et on lui appliquait douze ou quinze coups d’un martinet à plusieurs brins, terminés par des nœuds. Quant tout était fini, le mousse était obligé d’aller remercier l’officier qui l’avait fait battre.

« Married to the gunner’s daughter » : un marin est attaché sur un canon pour recevoir le fouet. Library of Congress.

Je vous l’ai déjà dit, à propos de tout on fouettait les mousses. Un mousse avait-il cassé une assiette ? Le fouet ; avait-il laissé quelque chose sans l’approprier ? Le fouet ; avait-il mal répondu à quelqu’un ayant autorité ? Le fouet. Le fouet ! Le fouet ! Toujours le fouet ! Et personne n’intervenait pour que le malheureux n’eût pas le fouet, parce-que le fouet aux mousses était un spectacle. Les matelots au cœur dur aimaient à voir le pauvre enfant humilié d’abord, puis souffrant, se débattre sur le canon où il était retenu par les deux bras, se tordre à chaque coup d’étrivière et chercher à ruer contre son bourreau ; ils aimaient à le voir pleurer, pour avoir le plaisir de lui dire : « Bosse-debout, tu es laid quand tu pleures ! Veux-tu bien ne pas faire une vilaine grimace comme ça ! »

J’ai vu fouetter des mousses, et jamais je n’ai pu m’empêcher d’être en colère contre ces hommes qui raillaient leurs victimes ; je les aurais volontiers fait battre à leur tour, pour les livrer aux moqueries des mousses. Je me rappelle surtout un petit nègre, mousse à bord d’un vaisseau ; il était beaucoup plus maltraité que les autres, seulement parce qu’il n’était pas beau et qu’il était noir. Il avait le sort d’un esclave, même parmi ses camarades. Quand on le fouettait, et cela lui arrivait deux ou trois fois au moins par semaine, les matelots ne manquaient jamais de lui dire : « Ça te fera du bien ; ça te blanchira ta peau ». En effet, le martinet rayait sa peau de longues traces blanchâtres, farineuses, jusqu’à ce qu’il l’ensanglantât , car quelquefois le sang coulait. Un nègre, cela paraissait tout simple au quartier-maître ! Ce n’était pas, pour lui qui avait vu les noirs aux colonies, un enfant d’un homme, c’était une bête de somme, un animal, un singe, un être malfaisant dévoué aux coups. Pourtant ce petit mousse nègre était fort gentil, fort intelligent, fort bon ; mais il était noir ! Comme si Dieu avait voulu punir les hommes en leur donnant une peau qui n’est pas blanche ! Comme s’il avait voulu nous récompenser, nous, en nous donnant une peau qui n’est pas noire ! Dieu serait injuste s’il n’avait fait cela ; et Dieu est juste ; ce sont les blancs qui sont injustes et fiers.

« Le petit mousse noir », composition de P. Cheret (1793-1864), paroles de Marc Constantin (1810-1888).

Le capitaine des mousses assistait toujours aux corrections qu’il recevait aussi quelquefois lui-même. Lorsque par bonheur le capitaine était un peu grand et bon camarade, il était le protecteur des mousses ; il empêchait autant qu’il le pouvait qu’on les maltraitât sans raison, qu’on les fouettât jusqu’au sang, et qu’on ajoutât l’outrage aux coups. J’en ai vu un, garçon fort, courageux et dévoué, de quinze ans environ, qui s’était constitué le défenseur des mousses, ses subordonnés, que d’ailleurs il menait sévèrement. Toutes les fois qu’il était convaincu qu’un matelot avait abusé de sa force pour frapper ou rudoyer un mousse, il allait le trouver, se battait avec lui, ou inventait quelque moyen de vengeance dont le matelot avait à se repentir. Il savait se faire respecter et protéger sa compagnie. A bord de tous les navires les mousses n’étaient pas si heureux ; ils trouvaient rarement un défenseur. On n’avait aucun soin d’eux ; le matin, on passait bien l’inspection pour savoir s’ils étaient propres ; mais c’était seulement l’affaire de forme, et ces enfants étaient très mal tenus. On ne leur apprenait rien autre chose que la part matérielle du métier de marin ; quelques-uns seulement, attachés à la timonerie, recevaient une certaine éducation, encore était-ce une espèce de grâce qu’on leur faisait.

Un maître d’équipage (c’est un sous-officier de marine) était leur professeur de matelotage et de manœuvre. Il les rassemblait tous pour leur faire faire des nœuds, ce qui est une chose importante pour leur apprendre les noms des manœuvres, cordages si nombreux, si difficiles à bien distinguer les uns des autres ; pour les exercer surtout à monter vite dans la mâture, quelque temps qu’il fît. Cet exercice gymnastique se faisait au signal du sifflet ; le dernier arrivé en haut ou en bas était puni ; le maître avait toujours pendu à l’un des boutons de sa veste un morceau de corde qu’il appelait marie-jeanne, et gare aux épaules du retardataire ! Je sais même qu’un maître qui ne se contentait pas de faire jouer la marie-jeanne sur le dos des traînards, il leur supprimait leur ration de vin dont il augmentait la sienne. C’était une injustice gourmande qui révolta les mousses ; ils allèrent se plaindre au capitaine de la frégate. Celui-ci réprimanda le maître, et lui défendit de boire à l’avenir le quart de vin du mousse puni. Les mousses burent leur vin, mais furent un peu plus battus qu’auparavant : le maître se vengeait. Indignité qui soulève l’âme ! Ah ! Les mousses étaient bien à plaindre alors, croyez-moi.

Pendant le combat leur poste était et est encore celui de pourvoyeurs de canons, c’est-à-dire qu’ils allaient de leurs pièces à l’endroit où on distribuait la poudre, chercher les gargousses, grosses cartouches des canons et caronades. Chaque fois qu’ils avaient remis au servant de gauche la gargousse qu’ils apportaient, ils couraient bien vite en chercher une autre. Cette fonction n’est pas moins dangereuse que toutes les autres. Il y a beaucoup de mousses qui se sont comportés d’une manière héroïque dans les rencontres sur mer.

Le mousse. Gravure de Louis Pauquet (1759-1824) et Emile Montigneul, 1842.

Un devoir qui leur était laissé quand le bâtiment était sous voile ou dans le très beau temps sur rade, devoir qu’ils remplissent encore, c’est le dégrément et le gréement des plus petites voiles hautes appelées cacatois.

Aujourd’hui, les mousses sont beaucoup plus heureux qu’ils n’étaient jadis. On les fouette bien encore, mais ce n’est plus pour se donner le plaisir barbare de les voir souffrir ou pour faire changer le vent. Ici je ne dois point oublier de vous dire qu’une vieille superstition donnait à ce supplice une influence sur le vent. Quand on était pris en calme, c’est-à-dire que le bâtiment restait immobile, parce-que le vent ne soufflait plus dans les voiles tendues, les matelots sifflaient d’abord pour appeler la brise, et quand cela ne suffisait pas (et cela ne suffisait presque jamais, parce-qu’il n’y a aucune relation entre le vent du ciel et celui qu’un matelot souffle de sa bouche en sifflant), on disait : « Allons, qu’on donne le fouet aux mousses, ils ont le vent dans leurs chemises ». On fouettait les mousses, et le vent ne venait pas ; mais on les avait fouettés, et cela avait fait diversion à l’ennui du calme plat !

Maintenant qu’on bat très rarement les matelots, on fouette très peu les mousses. La discipline est paternelle ; rien n’y est laissé à l’arbitrage des officiers ou des maîtres : les règlements ont tout prévu. Ce ne sont pas non plus, comme il étaient autrefois, des enfants abandonnés sans soins, que les mousses. Un officier a sur eux une inspection particulière, et il les traite comme un précepteur traite les écoliers qui lui sont confiés ; un peu plus durement peut-être, mais il le faut parce que dans l’apprentissage d’un métier rude il faut bien que l’éducation ne soit pas tendre. Les mousses sont bien habillés uniformément, proprement ; le capitaine d’armes veille sur leur santé comme sur leur tenue ; il n’est véritablement sévère que pour ceux qui se conduisent tout à fait mal. On a quelque indulgence pour leur âge ; et quoi qu’ils soient encore très militairement conduits, ils sont comme des enfants gâtés si on compare leur sort à celui des anciens mousses.

Il y a des compagnies de mousses dans nos principaux ports. Ce sont de véritables écoles et de bonnes écoles, où l’on enseigne à lire, à écrire, à calculer, à faire l’exercice du fusil et celui du canon, à grimper dans les cordages, à n’avoir peur de rien, à manœuvrer les voiles et les mâts, etc. Cette éducation est excellente, ces travaux sont très favorables à la santé et au développement du corps comme de l’intelligence. Il faut voir ces mousses propres, frais, bien portants, lestes, gentils, jouer dans la mâture verticale d’un vaisseau, aussi bien que vous jouez dans la cour du collège ou sous les arbres des Tuileries, se courir après, se cacher, se chercher, s’atteindre, sauter d’un cordage à l’autre ! C’est un spectacle charmant et plein d’intérêt. Vous faites de la gymnastique, vous, mes enfants, vous y êtes adroits et prestes, mais les mousses vous en remontreraient encore.

Mousse, lithographie XIXe.

Les compagnies des mousses donneront de très bons maîtres à la marine. C’est une carrière que celle dans laquelle on entre par ces compagnies, une carrière qui ne sera pas bien brillante, mais honorable, utile, qui aboutira au grade de sergent-major et quelquefois d’officier. Pour les familles auxquelles la fortune interdit de grandes prétentions d’avenir, n’est-ce pas une belle institution que celle-là ? Je vous assure que si je n’étais pas assez heureux de pouvoir donner à mon fils, que j’aime bien, une éducation qui le menât à une profession libérale, je ne ferais aucune difficulté pour l’envoyer à l’école des mousses. Je ne l’aurais pas fait mousse autrefois.

Des mousses d’autrefois il est pourtant sorti plusieurs de nos amiraux et de nos bons officiers. Il n’y avait pas alors d’autres moyens d’entrer dans la marine, et pour arriver au haut de l’échelle des grades, il fallait monter ce premier échelon ; il fallait essuyer tous les mauvais traitements que je vous ai racontés ; il fallait recevoir le fouet, pour arriver à porter un jour l’épée et le brillant habit brodé d’or à grosses épaulettes. C’est aux officiers qui ont souffert comme mousses, que les mousses d’aujourd’hui doivent la douceur de leur vie ; on se souvient des maux qu’on a endurés, et l’on y compatit.

Il n’y a plus de capitaine des mousses ; c’est une tradition ancienne perdue avec tant d’autres. En finissant ce chapitre, où j’ai voulu vous donner une idée de l’existence des mousses d’autrefois et de celle des mousses d’aujourd’hui, je dois vous dire ce que signifie ce mot mousse, dont vous vous servez sans le connaître. Les marins portugais l’ont donné à notre marine. L’élève marin s’appelle sur leurs navires moco, ce qui veut dire jeune garçon. Nous avons dit d’abord moce ou mosse, et puis mousse. Au dix-septième siècle, il y a deux cents ans, les mousses étaient appelés pages, comme tous les jeunes valets des rois, des princes et des grands seigneurs. Les pages des vaisseaux n’étaient pas moins avisés que les autres, s’ils étaient moins élégamment vêtus : c’était de vrais diablotins.

Le mousse, tableau d’Alexandre Brun (1853-1941).

Ici se termine ce plaisant récit d’Auguste Jal. Prenons sa suite pour préciser ce qu’il advient ensuite des mousses. Après la mise en place des premières compagnies de mousses dans les années 1830, l’école des mousses est créée sous le Second Empire, le 5 juin 1856. Les jeunes gens sont regroupés sur un navire école, le premier étant la frégate Thétis. La fonction honorifique de « capitaine des mousses » ne disparaît pas encore. Le contre-amiral Joseph Grégoire Casy (1787-1862) l’évoque en 1840 dans son « Organisation du personnel d’un vaisseau », et on la trouve officialisée dans le Règlement sur le service intérieur à bord des bâtiments de la flotte du 15 août 1851 : « Un ou deux mousses, selon la dimension du bâtiment, sont choisis pour surveiller les autres ; ces derniers leurs doivent obéissance. Ils prennent la désignation de capitaine des mousses ». On retrouve encore une trace de cette distinction dans le règlement de 1870 puis dans celui de 1875, date à laquelle on précise que « cette situation du capitaine des mousses a donné de si bons résultats qu’elle existe encore aujourd’hui avec ses prérogatives et privilèges». Le « capitaine des mousses » disparaît malgré tout dans le dernier quart du XIXe siècle.

L’institutionnalisation de l’école des mousses améliore probablement la condition de ces jeunes marins, dont la vie quotidienne reste certainement particulièrement exigeante. En Angleterre les châtiments corporels sont encore en vigueur, et un scandale éclate en 1859 lorsqu’un jeune mousse du nom de John Knight préfère se donner la mort que de subir le fouet. Fort heureusement, on ne connaît guère plus d’épisode dramatique de ce genre, et la vie des mousses se fait progressivement moins rude au début du XXe siècle.

Installée à terre après-guerre, l’école des mousses ferme en 1988 après plus d’un siècle d’existence, pour mieux renaître en 2009, accueillant chaque année 250 jeunes marins qui portent fièrement les tradition de leurs aînés.

Mousse et timonier. Illustration P. Jazet, 1885.

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