L’épée de l’amiral Courbet

Alban Lannéhoa

Le 11 juin 1885, l’amiral Courbet s’éteignait à bord du cuirassé Bayard, à l’issue d’une campagne triomphale au Tonkin et en Chine. La France perdait l’un de ses serviteurs les plus zélés, et l’un des officiers les estimés de son temps. La dépouille du vainqueur de Son Tay et de Fuzhou fut conduite en France et des funérailles nationales furent organisées en hommage à l’amiral. Nous avons cherché ce qu’il est advenu ensuite d’une précieuse relique : l’épée de l’amiral portée en mer de Chine.

Au cours de sa longue et brillante carrière, Anatole Amédée Prosper Courbet n’a pas porté une mais plusieurs épées, à commencer par celle de la prestigieuse école Polytechnique qu’il rejoignit en 1847. Parmi les premiers de sa promotion, il entraîna ses camarades dans les rues de Paris lorsqu’éclata la révolution de 1848. Les polytechniciens firent office de médiateurs et contribuèrent notamment à protéger le musée du Louvre.

Polytechnicien portant son épée sur les barricades de 1848. Gravure Félix Philippoteaux (1815-1884).

Le jeune Courbet fit en 1849 le choix de la carrière des armes et se vit en remettre un sabre d’officier de Marine en intégrant l’école navale. Nous ignorons s’il reçut déjà par la même occasion une épée, qui n’était portée qu’en dehors du service et dont un aspirant n’aurait pas nécessairement fait la coûteuse acquisition dans ses toutes premières années de service. L’aspirant Coubert n’aurait du reste eu que peu d’occasions de portée l’épée, envoyé en campagne sur la corvette Capricieuse pendant plus de trois ans. Il est probable qu’il ne se soit procuré une épée qu’une fois promu enseigne de vaisseau à son retour en France en 1854, ou plus tardivement sous le Second Empire.

 L’épée serait dans ce cas conforme au modèle défini par le décret du 29 janvier 1853 déterminant l’uniforme des différents corps de la Marine. L’épée modèle 1853 est similaire au modèle déjà réglementé en 1837, remplaçant simplement par une couronne impériale la couronne royale, qui avait disparu en 1848.

Epée modèle 1853, réglementée par le décret du 29 janvier 1853. L’enseigne de vaisseau Courbet a dû faire l’acquisition d’une épée suivant ce modèle sous le Second-Empire. BNF Gallica.

A la chute du Second-Empire en 1870, l’épée ne connut pas de modification importante, seule la couronne disparaissant de la monture. Ce changement mineur ne justifiait généralement pas l’acquisition d’une nouvelle arme, la couronne étant en général simplement limée. Courbet conserva probablement son épée en la rendant conforme au nouveau règlement.

Après une brillante carrière embarquée, Courbet fut nommé gouverneur de la Nouvelle-Calédonie, qu’il rejoignit en août 1880. Il fut par la même occasion promu contre-amiral et changea par conséquent d’épée, comme le montre le portrait réalisé en 1883 par le photographe Ernest Appert (1831-1890). L’épée photographiée à la ceinture de l’amiral semble suivre l’usage observé depuis le Second Empire, les amiraux portant des épées inspirées du modèle introduit en 1853 pour les officiers de l’administration centrale de la Marine, à la différence notable de la poignée réalisée en écaille et non plus en nacre. Ces épées sont plus richement ornementées que celles des officiers subalternes et supérieurs, la branche et la monture sont notamment étalinguées. Il est difficile de distinguer sur cette photographie si les deux étoiles du contre-amiral figurent bien sur le clavier, mais il semble que cela soit le cas. L’aigle figurant sur le pommeau des officiers d’amiraux sous le Second Empire a très probablement été remplacé par une coquille Saint Jacques.

Portrait du contre-amiral Courbet réalisé en 1883 par le photographe Ernest Appert (1831-1890).
Epée d’administrateur central de la Marine, décret du 29 janvier 1853. Ce modèle inspira les épées d’amiraux du Second Empire, la fusée de nacre étant remplacée par une poignée en écaille. L’épée de l’amiral Courbet suivit également ce modèle, sans la couronne impériale du clavier et en remplaçant probablement l’aigle au pommeau par une coquille Saint Jacques. BNF Gallica.

Cette épée accompagna l’amiral au cours de la campagne qui allait le porter définitivement à la postérité. Le 26 mai 1883, on apprit la mort au Tonkin du capitaine de vaisseau Henri Rivière et de ses hommes à Cau Giai, une semaine plus tôt. Le lendemain, Courbet se vit confier le commandement d’une escadre à destination de l’Extrême-Orient. Sous ses ordres, les forces françaises s’emparèrent de Thuan An et obtinrent la reconnaissance du protectorat français sur le Tonkin et l’Annam. A la reprise des hostilités, les forces de Courbet prirent également la forteresse de Son Tay. Après la déroute de la colonne menée par le lieutenant-colonel Dugenne à Bac Le face aux troupes régulières chinoises, l’amiral dirigea une campagne de représailles et réduisit au silence les flottes chinoises du Fujian et de Nanyang à Fuzhou puis à Shipu, avant d’entreprendre l’occupation des îles Pescadores, qui amèna la Chine à négocier.  L’amiral ne survécut pas longtemps son succès : épuisé par cette campagne et atteint par le choléra, il s’éteignit le 11 juin 1885 à Makung, à bord du cuirassé Bayard qui conduira sa dépouille en France. Avant celui de la nation, un premier hommage fut rendu à bord par l’ensemble de l’équipage et de l’état-major à l’amiral, unanimement estimé par ses hommes.

Hommage rendu à l’amiral Courbet à bord du cuirassé Bayard. L’épée de l’amiral est placée à ses côtés. Gravure Auguste Tilly (1840-1898)

Nous savons ce qu’il est ensuite advenu de l’épée qui accompagnait l’amiral en mer de Chine. On achevait à cette même période le gros œuvre de la construction de la Basilique du Sacré-Cœur à Paris, dont les chapelles entourant la nef devaient encore être aménagées. On trouvait parmi ces dernières une chapelle de la Marine, dont le financement était supporté par un Comité de la chapelle Stella Maris, à laquelle la veuve de l’amiral fit don de l’épée que portait son époux en Extrême-Orient.

L’épée fut remise à la Basilique à l’occasion d’une messe célébrée pour le repos de l’âme de l’amiral le 22 décembre 1887. L’archevêque Richard la confia à l’amiral Gicquel des Touches, qui présidait semble-t-il le Comité de la chapelle de la Marine. L’épée devait être intégrée dans un avant-projet de soubassement de l’autel, sur lequel un ange devait se trouver agenouillé et porter l’arme d’une main. Remarquons qu’il ne s’agissait pas sur cette représentation précoce de l’épée portée par l’amiral en Chine, le dessinateur n’ayant peut-être pas connaissance à cette date de l’épée qui devait prendre place sur l’autel.

Projet d’autel pour la chapelle de la Marine. Archives du diocèse de Paris.

Les archives du diocèse de Paris, indiquent qu’il eut une confusion lors des premiers échanges avec l’épée de polytechnicien de l’amiral, peut-être due à cette représentation trompeuse sur une autre vue du projet. La forme générale de l’épée, branche et clavier, peuvent rappeler une épée de marine, mais le pommeau rond ne correspond pas, renvoyant davantage à l’épée de polytechnicien.

Dessin du projet de bas-relief pour l’autel de la Marine. La forme du pommeau fait davantage penser à une épée de polytechnicien qu’à une épée de Marine. Archives du diocèse de Paris.

La chapelle de la Marine ne fut achevée que dix ans plus tard, en 1897, l’autel prenant place dans un ensemble remarquable. Les piliers de l’arc de la chapelle furent gravés des noms des principaux ports français de commerce et militaires, la chapelle étant élégamment décorée de mosaïques réalisées par les ateliers Guilbert-Marti et Henri Pinta (1856-1944). Ces mosaïques représentent des scènes de l’Evangile en rapport avec le monde de la navigation : l’appel des premiers disciples sur les rives du lac de Tibériade, et le Christ marchant sur les eaux de cette même mer de Galilée. Les trois vitraux de la chapelle, conçus par le maître verrier Théodore Hanssen (1885-1957), illustrent également des scènes maritimes : l’apôtre Saint Paul calmant la tempête, la bénédiction des croisés avant l’embarquement, et Monseigneur de Belsunce (1671-1755) remettant aux marins des images du Sacré-Cœur à Marseille. Sous ces vitraux furent rajoutés dans les années 1920 les noms des marins de la paroisse tombés pour la France au cours de la Grande Guerre.

L’autel est surmonté d’une statue de la vierge Marie, stella maris, que l’on voit prendre sous sa protection un matelot, réalisée par le sculpteur Léon Fagel (1851-1913). Egalement décoré de scènes de l’Evangile, cet autel en marbre vert de Carrare présente au visiteur le soubassement orné de l’ange soutenant l’épée de l’amiral Courbet.

Chapelle de la Marine, basilique du Sacré-Cœur de Montmartre.

Nous remarquons qu’une disposition différente a finalement été retenue pour ce bas-relief : l’ange est représenté en buste et de face, soutenant l’épée de ses deux mains. Cette disposition apportait probablement un meilleur soutien à l’épée, qui était disposée lame nue, sans son fourreau et sans dragonne. L’épée resta à cet emplacement près d’un siècle avant d’être volée en 1980. Cet acte inqualifiable est lourd de conséquences : les épées et sabres de la Marine française ne portent que très rarement de gravures indiquant le nom de leur propriétaire d’origine. Si les épées d’amiraux de ce style sont rares, elles ne sont pas exceptionnelles, et sans indication de la provenance de l’arme, il serait pratiquement impossible d’identifier formellement aujourd’hui l’épée de l’amiral Courbet si elle venait à réapparaître.

Epée de l’amiral Courbet sur le bas-relief de la chapelle de la Marine. L’épée resta à cet emplacement jusqu’à son vol en 1980.

Nous avons enfin retrouvé la trace d’une dernière épée, offerte par la mairie d’Abbeville à la famille de l’amiral Courbet après la mort de ce dernier, en commémoration de ses victoires au Tonkin. Œuvre du fourbisseur Froment-Meurice, l’élégante monture fut assemblée sur une lame de Tolède. Cette épée fût plus tard cédée parmi d’autres effets de l’amiral au musée d’Abbeville et du Ponthieu. Un catalogue des collections du musée en fit la description en 1902 : « Elle porte sur la lame les inscriptions suivantes : le Bayard, puis la liste de ses principales victoires : Thuan-an, Sontay, Fou-Tchéou, Kelung, Sheipoo, Pescadores. La garde, enrichie de pierres précieuses, porte les armes de la ville avec cette inscription : A l’amiral Courbet, ses concitoyens ; et sur la sous-garde : A l’initiative de l’Abbevilloise ; au talon de la lame : Art de Toledo, anno 1885. Signé sous la coquille Froment-Meurice. La poignée en or de l’arme est formée par un groupe de Tritons et de Néréides supportant un écusson ovale entouré de brillants, sur les face duquel on voit d’un côté le vaisseau le Bayard, en relief sur argent, de l’autre l’inscription : A l’amiral Courbet, ses concitoyens, 1885. Au-dessous, une ancre entourée d’un faisceau de pavillons tricolores émaillés. Le tout est surmonté par deux rostres de galères au-dessus desquels est assise, formant le pommeau de l’épée, la France couverte d’une cuirasse et tenant de la main gauche des couronnes de laurier et de la droite une palme qui s’étend sur la garde de l’épée. Celle-ci est formée par deux dauphins entre les têtes desquels est une cocarde tricolore en rubis, diamants et saphirs, formant le centre de la garde. Sur la coquille encadrée de roseaux est posé, d’un côté, sur deux gouvernails croisés, l’écusson de la ville d’Abbeville entouré de chêne et de lauriers avec la devise : Fidelis ; de l’autre côté, au-dessous du chiffre de Courbet, sur deux palmes, est ciselé sur argent le combat de Fou-Tchéou. Le quillon de l’épée est constitué par un dauphin aux yeux d’émeraude ».

 Le musée d’Abbeville nous a aimablement indiqué l’itinéraire suivi par cette épée, en dépôt depuis 1996 au ministère des Armées. Après avoir navigué sur la frégate Courbet, l’épée d’honneur de l’amiral retrouvera à l’automne 2024 les collections du musée d’Abbeville. Le Service Historique de la Défense nous a adressé les photographies suivantes de cette pièce exceptionnelle.

Les visiteurs pourront bientôt admirer cette magnifique évocation de la campagne de l’amiral Courbet en mer de chine. L’ange de la chapelle de la Marine se trouve quant à lui toujours privé de son épée. Il pourrait être envisagé de proposer à la Basilique une nouvelle épée qui, si elle ne pourrait prétendre égaler la valeur historique de celle de l’amiral Courbet, symboliserait également par son anonymat l’ensemble des marins.

Une réponse à “L’épée de l’amiral Courbet”

  1. curieuse histoire ! Je suis totalement ignorant des questions d’uniforme. Je ne sais même pas ce qui distingue les sabres des épées. J’ai récupéré dans ma maison de saint Malo une paire de sabres (briquets ?) qui semblent avoir appartenus à un de mes ancêtres, mais ils semblent postérieurs à ses commandements au commerce et en course (1800/1810)

    si le sabre fait partie de l’uniforme d’officier de marine, pourquoi Courbet portait il une épée ?
    dans un autre domaine, je suis intéressé par les sépultures de marins célèbres au Père Lachaise (elles semblent regroupées non loin de la tombe de ma famille). Les seules que je connais sont celles de Dumont d’Urville, au petit cimetière de l’église saint Pierre de Montmartre et, bien sûr , celle de La Touche Treville à Saint Mandrier

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