Alban Lannéhoa
Dans le cimetière du parc d’Hijiyama au Japon, sur les hauteurs d’Hiroshima, se trouve un carré français abritant les tombes de sept soldats français. Parmi celles-ci se trouve celle d’un marin, le finistérien Corentin Postic. Nous avons retracé l’itinéraire de ce quartier-maître canonnier du croiseur Jean-Bart, qui fit partie de la colonne Seymour, première tentative de sauvetage des légations de Pékin assiégées par les « Boxeurs » en juin 1900.
Corentin Postic est né le 13 octobre 1869 à Lanvéoc. Il est le fils de Corentin Postic, cultivateur, et de Perrine Le Du. Le jeune Corentin vit avec son frère, Jean, son aîné de 10 ans, et ses sœurs Claudine et Yvonne. Hélène Batany, la grand-mère, et François Thomas, un cousin, partagent également le foyer familial des Postic, qui font partie de familles occupant le petit hameau de Hellen, aujourd’hui intégré à la commune de Lanvéoc.


A vingt ans, Corentin perd son père le 9 mai 1889. La même année (né en 1869 il est de la classe 1889 pour l’administration militaire), il est dispensé de service militaire : sa profession de marin le destine l’inscription maritime, enregistrement des gens de mer appelés à servir dans la Marine nationale. Il est ainsi inscrit au quartier de Camaret sous le n°1735. Le registre matricule porte donc peu d’information, mentionnant seulement le degré d’instruction 3 selon les prescriptions de l’instruction du 26 novembre 1872. Sur une échelle de 1 à 5, cela signifie qu’il sait lire et écrire, sans avoir reçu d’instruction primaire plus avancée.

Le port de Camaret, à la pointe de la presqu’île de Crozon, connaît un fort développement au cours du XIXe siècle, porté par la pêche à la Sardine. Une centaine de barques de pêche armées par quatre ou cinq marins s’élancent chaque jour de la petite rade que défend la tour Vauban, édifiée à la fin du XVIIe siècle. Six conserveries resteront en activité à Camaret jusqu’à la grande crise sardinière de 1903-1904.
Valentine Vattier d’Ambroyse (1837-1891) décrit Camaret à l’époque où Corentin Postic y exerce : « Le port intérieur est protégé par un sillon de galets et une jetée que termine une batterie circulaire, avec une tour en briques. La baie, sabloneuse, est battue en plein par le vent de nord-ouest. Trop souvent, les sautes, c’est-à-dire les changements de brises, s’y font sentir avec brusquerie, et comme le fond offre peu de résistance, les ancre, tenant mal, sont arrachées violemment. Chaque année voit plusieurs sinistres. Cependant, la baie étant facile à atteindre, les caboteurs y relâchent en grand nombre. Il n’est pas rare de les voir s’y réfugier, guettant le moment propice avant de s’engager dans le redoutable détroit du Raz ».

Tableau d’Étienne Bouillé (1858-1933).
Simple matelot à l’incorporation dans la Marine nationale dans les années 1890, il prolonge son service à bord des bâtiments de l’Etat, puisqu’on le retrouve dix ans plus tard, au tournant du siècle, quartier-maître sur le Jean-Bart. Croiseur du type Alger, le Jean-Bart a été lancé à la fin de l’année 1889 à Rochefort et mis en service en 1891. A trente ans, Postic est déjà un marin expérimenté, il a été breveté canonnier.

Le Jean-Bart reçoit à la fin de l’année 1897 l’ordre de quitter Brest pour rejoindre l’escadre d’Extrême-Orient. La Chine est déstabilisée par une série d’événements qui ont mis à mal la dynastie Qing au fil du XIXe siècle : les guerres de l’opium, la révolte des Taiping, l’intervention française en Cochinchine, puis les opérations de l’amiral Courbet qui réduisirent à néant deux flottes régionales chinoises à Fuzhou puis à Shipu. Enfin les forces japonaises, qui ont déjà conduit une expédition à Taïwan en 1873, interviennent en Corée et annihilent la flotte japonaise en 1894. C’est pour la Chine l’humiliation suprême face au rival séculaire, amplifiant les mouvements de révolte internes. Après les Taiping, c’est le mouvement des « Poings de la justice et de la concorde », que l’on appelle Révolte des « Boxeurs » en Occident, qui menace le pouvoir impérial et prend pour cible les Européens.
Au printemps 1899, le Jean-Bart fait escale à Hongay, puis se dirige vers Manille aux Philippines, avant de regagner Saïgon, principal point d’appui français en Extrême-Orient. Au début de l’année 1900, le croiseur stationne dans la colonie de Kouang-Tchéou-Wan en Chine, cédé par bail à la France en 1898.

La situation s’aggrave en Chine : les légations européennes sont assiégées par les Boxeurs, et l’on doute de la possibilité d’emprunter la voie ferrée à destination de la capitale impériale, isolée par les insurgés. Le Jean-Bart et les autres bâtiments disponibles sont envoyés en mer Jaune, et l’on met à terre les détachements de fusiliers marins. Dès que les compagnies de débarquement parviennent à Takou, l’amiral Coujerolles les envoie à Tien-Tsin. Le 8 juin en soirée, un détachement de 100 marins du Jean-Bart et de la canonnière Surprise parvient à Tien-Tsin en provenance de Takou, sous les ordres du lieutenant de vaisseau Petit et de l’aspirant Golay. Le quartier-maître Postic fait partie de ce détachement. Il a été choisi en raison de son expérience de canonnier, une pièce d’artillerie de 65mm étant débarquée du Jean-Bart pour accompagner l’expédition. Ce canon est servi par une section de 15 hommes dont fait partie le finistérien.

Le lendemain, les légations de Pékin envoient des dépêches alarmantes « Situation désespérée, envoyez des renforts au plus vite ». On met hâtivement en place une colonne internationale baptisée « colonne Seymour », du nom de son commandant britannique, l’amiral Edward Hobart Seymour (1840-1929). Le dimanche 10 juin 1900, un détachement de cent marins français est constitué, se joignant à cette colonne internationale de secours. Ce seront notamment 55 marins du Jean-Bart, dont fait partie Corentin Postic. Le détachement est placé sous les ordres du capitaine de vaisseau de Marolles, des lieutenants de vaisseau Petit et Ronarc’h, et des aspirants Golay et Ruffi de Pontevès.
Pour marcher sur Pékin, on entend réparer la voie ferrée, qui doit être empruntée par cinq trains se suivant à faible distance. Après un premier attelage emportant 800 soldats et marins britanniques, les Français prennent place dans le deuxième train, qu’ils partagent avec d’autres soldats anglais, des Russes et des Japonais. Ce n’est certes pas un voyage d’agrément pour le quartier-maître Corentin Postic et ses camarades, mais le trajet n’est pas excessivement inconfortable, comme le rapporte l’aspirant Ruffi de Pontevès : « Le train est commodément installé. Les wagons ont un couloir central et de petites plateformes comme les tramways. Une simple enjambée permet de passer de la plateforme arrière d’un wagon à la plateforme avant du wagon suivant. De faibles cloisons percées de portes divisent chaque voiture en deux ou trois compartiments. Dans un premier wagon sont les hommes du d’Entrecasteaux ; puis les officiers, dans un petit compartiment. Dans le wagon suivant, les hommes du Jean-Bart ; enfin les marins de la Surprise et le matériel dans un troisième wagon. Les Anglais sont entre nous et la locomotive ; les Russes et les Japonais en queue de train ».
La voie ferrée contourne par l’Est les forts de Tien-Tsin. Longeant le Pei-Ho, le train ralentit bientôt sa marche. Des deux côtés de la voie se dessinent les rangées blanches des tentes de l’armée régulière chinoise. Les Chinois ne montrent pas d’hostilité, et le train reprend sa route pour une halte à Yang-Tsun.

La progression est particulièrement lente. Le trajet qui ne devait, pensait-on, ne durer que deux jours, va prendre plusieurs semaines, entre ravitaillements, réparations des voies, et alertes sur la présence de Boxeurs à proximité. Le 14 juin, le convoi est pris en embuscade au cours d’un arrêt au franchissement du fort de Lanfang, à mi-chemin vers Pékin. Des sentinelles italiennes envoyées sur l’avant sont massacrées, et les trains attaqués. Tandis que les Anglais ripostent au Nord, et que les Allemands occupent le fort, les marins français sont débarqués et prennent d’assaut les villages et une pagode fortifiée d’où proviennent d’autres Boxeurs à l’Est. L’aspirant Golay manque de peu d’être blessé par un coup de lance qui lui est porté mais passant à côté. Seuls deux marins sont légèrement blessés. C’est le baptême du feu pour le quartier-maître Corentin Postic. Le détachement rapporte ses premiers trophées, lances enrubannées et fusils chinois. On enterre les sentinelles italiennes, sans aucune croix et en camouflant les sépultures, afin d’éviter qu’elles ne soient profanées.


Alors que la progression vers Pékin se poursuit, parvient la nouvelle d’une attaque sur le détachement britannique laissé en garnison dans le fort Endymion à Lofa, sur l’arrière de la colonne. Le train des Français fait demi-tour pour se porter à leur secours. Les marins sautent des wagons la baïonnette au canon, et font refluer les Boxeurs. Les marins sont étonnés de constater que leurs adversaires ne sont pas des soldats : « Il y a là des adolescents, presque des enfants ; il y aussi des vieillards… C’est la vieille Chine qui s’est levée toute, avec ses armes de jadis, pour chasser l’étranger. Et l’audace des Boxeurs a été telle que chacun se demande si notre petite colonne pourra, près de Pékin, se faire jour à travers des masses plus considérables et aussi résolues ».
Les Français regagnent Lanfang, et l’on reprend les inlassables travaux de réparation des voies ferrées, qui exténuent les marins. La tâche est laborieuse et bien trop lente. Alors que l’on se trouve encore à 60 kilomètres de Pékin, on envisage d’abandonner les trains pour continuer à pied. Les marins ne sont pas habitués à ses marches, mais leur volonté est à toute épreuve. Reste la question des canons, dont celui du Jean-Bart, servi par Corentin Postic. Sans lui, comment espérer forcer l’entrée dans Pékin ? Mais avec lui, comment progresser rapidement vers la ville en état de siège ? On imagine également la colonne plus vulnérable en marche, pour le transport des vivres et des munitions, et pour le soin des blessés notamment. On pense malgré tout former une colonne légère de 1500 hommes, sans canons ni munitions de réserve, le reste de la colonne devant retourner à Tien-Tsin. Mais on apprend bientôt que la voie ferrée est coupée en arrière, entre Lofa et Yang-Tsun. Les Boxeurs resserrent l’étau sur la colonne.

On se résout à poursuivre en train vers Pékin. Le convoi est réorganisé, les Français occupant désormais avec les Italiens le quatrième train, en queue de colonne, et sont chargés de patrouiller entre le convoi principal et le cinquième train occupé par les Allemands, qui a pour mission de réparer la voie vers Tien-Tsin. On constate rapidement que les Boxeurs tentent d’isoler le train des Français en pratiquant une nouvelle coupure des voies. Le détachement est bientôt à cours de vivres, le trajet n’étant pas sensé durer si longtemps. Un village à proximité est pillé puis incendié après la découverte d’insignes de partisans des Boxeurs.

La colonne ne progresse plus, malgré les appels désespérés des légations de Pékin. Les communications sont maintenant coupées avec Tien-Tsin, et les émissaires envoyés sur l’arrière ont disparu. La situation devient particulièrement préoccupante : on entend bientôt le canon à Tien-Tsin, tandis que les soldats réguliers chinois qui gardaient une portion de la voie ferrée ont soudainement disparu. On se décide à abandonner la marche vers Pékin et à battre en retraite vers Tien-Tsin pour éviter une aggravation de la situation.
Alors que le train des Français est déjà en bonne voie, on apprend que les trains II et III sont assiégés à Lanfang par les soldats réguliers chinois, le pouvoir impérial ayant désormais pris parti pour les Boxeurs. Criblés de balles, les trains occupés par les Anglais, les Allemands et les Russes parviennent malgré tout à rejoindre les autres au niveau de la station de Yang-Tsun. Le pont sur le Peï-Ho est détruit et ne permet plus la progression des trains. On compte cinq nouveaux tués et une cinquantaine de blessés. La petite colonne de 2000 hommes était déjà une entreprise audacieuse contre les seuls Boxeurs, elle devient une folie contre les troupes régulières. Les trains ne pouvais plus progresser, on ordonne le 19 juin le débarquement des hommes, et le matériel est embarqué sur quatre jonques sur le Peï-Ho, hâlées depuis la rive. Les Français ont la responsabilité de la jonque ouvrant la voie. Le canon du Jean-Bart est attelé à un âne, les marins le portent dans les passages difficiles.


La progression est plus lente encore qu’en train. Le remorquage des jonques est éreintant, et les embarcations s’échouent régulièrement. On entend tout proche le bruit des combats : comme à Pékin, les concessions européennes de Tien-Tsin sont attaquées. En arrière, à deux kilomètres, une lueur se fait jour : les Chinois ont incendié les trains.

La colonne reprend sa route tant bien que mal. Le lieutenant de vaisseau Ronarc’h (1865-1940), qui s’illustrera en 1914 à la tête des fusiliers marins à Dixmude, se montre partout et encourage ses hommes. Les marins retirent les vareuses et pantalons de laine, et ne portent que leurs vêtements de fatigue en toile blanche.
En arrivant sur le village d’Hang-Kou, la colonne aperçoit des pavillons chinois : les Boxeurs occupent le village voisin d’Han-Yuen. Une fusillade éclate. Le canon de 65mm est mis en batterie, le quartier-maître canonnier Corentin Postic est très certainement mis à l’œuvre pour son service. Le tir est dévastateur, les Boxeurs perdent pied et évacuent le village. Les deux villages sont pris sans blessés parmi les Français.

La suite du repli est tout aussi éprouvante : « Le soleil est accablant. Il fait une chaleur excessive, atrocement lourde » dira l’aspirant Jean de Ruffi de Pontevès. A l’approche de nouveaux villages éclatent de nouvelles fusillades. Le capitaine de vaisseau de Marolles part en avant avec deux sections de marins et le canon de 65mm. Des obus chinois répondent à présent à ceux des français : les Boxeurs ont apporté des canons à tir rapide de 37mm. Si les hommes parviennent à s’en abriter, les jonques transportant le matériel en souffrent grandement. La jonque française est touchée au niveau des réserves de munitions et les hommes l’abandonnent précipitamment, par crainte d’une explosion. L’aspirant Ruffi de Pontevès reste à bord, saisit à pleines mains une caisse de cartouche enflammée et la jette à l’eau. Le premier danger est écarté, mais une voie d’eau se déclare. Les marins l’aveuglent sous le feu continu des Chinois. Les villages où sont postés les assaillants sont heureusement bientôt emportés et le feu cesse.

Le 21 juin, un conseil se tient pour décider de la marche à suivre. Depuis le débarquement du train le 19, la colonne n’a parcouru que la moitié du chemin qui la sépare de Tien-Tsin. On décide de progresser en deux colonnes, une sur chaque rive, encadrant les jonques et se couvrant mutuellement. Les Français et leur canon forment l’avant-garde de la colonne progressant sur la rive gauche.
A près le franchissement du village de Chang-Tsin, les colonnes subissent une nouvelle attaque au canon. Les forces régulières chinoises barrent la route de Tien-Tsin. Il n’y a pas d’alternative pour la colonne qui doit franchir victorieusement cet obstacle. Le canon est de nouveau employé, puis le village est enlevé à la baïonnette.


Plusieurs marins sont tombés au cours de l’assaut, dont le quartier-maître Corentin Postic, grièvement blessé. L’aspirant de Rufif de Pontevès l’évoque brièvement dans son journal : « En voici un, Postic, dont le bas-ventre a été perforé par une balle. Qui m’eût dit alors que je me retrouverais avec lui loin d’ici, sur le même bateau-hôpital ». Un autre quartier-maître de la section, Mevel, a la cuisse traversée. Le matelot Lamendé est lui aussi grièvement blessé. Le médecin du détachement, Autric, leur donne les soins d’urgence. Enfin, le matelot Magueur est retrouvé mort. Lui qui était ironiquement congédiable, après avoir effectué son temps de service, ne reverra pas la France. On l’enveloppe dans une natte, et l’on charge sa dépouille dans un sampan amarré à la jonque.

Au village suivant, le scénario se répète, conduisant à un nouvel assaut à la baïonnette. Corentin Postic ne prend plus part au combat : il se trouve avec les autres blessés à bord de la jonque. Les Français ont été plus chanceux dans les derniers engagements, aussi leur embarcation n’est-elle pas encore encombrée. Les Allemands, qui ont subi de lourdes pertes, y envoient deux de leurs officiers, dont le capitaine de corvette Schlieper, qui avait été chargé de remettre en état la voie de chemin de fer vers Tien-Tsin. On charge également le canon de 65mm, démonté, à bord de la jonque. On se trouve alors à moins de 10 kilomètres de Tien-Tsin et l’on espère y parvenir à la faveur de la nuit.
Le 22 juin, le convoi reprend sa route sur le Peï-Ho dans l’obscurité, passant devant deux villages embrasés. Les occupants de la jonque sont pris sous le feu, puis l’avant-garde des marins français libère une nouvelle fois à la baïonnette le passage. On doit ensuite franchir un barrage de jonques, avant d’approcher du remblai de terre du grand camp chinois de Hsi-Kou. Une pluie de balles s’abat sur le convoi : une rangée de tirailleurs attendait les jonques. On cherche à échouer ces dernières, mais les perches ne touchent pas le lit du fleuve, et sans erre le gouvernail est sans action. Le courant entraîne la jonque française au beau milieu du fleuve sous le feu ennemi. Plus loin, une batterie chinoise ouvre le feu sur les embarcations. On tente d’arrêter la jonque par le moyen d’un grappin faisant office d’ancre, mais ce dernier ne mord pas. Enfin, des marins japonais se portent à bord d’un sampan au secours des Français, et vont porter une amarre à terre, la jonque étant bientôt accostée. Corentin Postic et les autres blessés sont saufs, après avoir essuyé un feu nourri. On les déplace sur la berge, couverts par des sacs, des hamacs, tout ce que l’on trouve. Le détachement passe une heure à subir encore le feu des Chinois, attendant que les marins Anglais qui ont contourné le camp de His-Kou aient enlevé les positions depuis lesquelles les Chinois font feu. La batterie est bientôt prise et la colonne dégagée. La situation est dramatique : trois cents hommes de la colonne Seymour sont hors de combat, les vivres et les réserves de munitions sont pratiquement épuisées, le canon français est démonté, celui des Anglais est tombé à l’eau, et les Russes ont abandonné les leurs.

Les Européens investissent le camp de Hsi-Kou. On profite simplement du répit pour enterrer sur place les morts dans une grande fosse fermée symboliquement par huit marins, un de chacune des nationalités présentes. On débarque hâtivement le canon, qui est remonté pour défendre le périmètre. La colonne n’a plus assez de vivres et la position est difficilement tenable, mais il reste moins de 1000 hommes valides pour défendre des centaines blessés. Il est inconcevable dans ces conditions de poursuivre la route. On va donc coûte que coûte organiser la défense du camp. Les renforts de la colonne Seymour deviennent à leur tour des assiégés, attendant un sauvetage providentiel.
Les troupes les plus aptes au combat occupent l’arsenal, position avancée au Sud du camp, vers laquelle seront certainement dirigés les assauts chinois. Fait unique trois décennies après la guerre de 1870, les Allemands s’y trouvent placés sous le commandement d’un officier Français ! Corentin Postic et les blessés sont mis à l’abri plus loin, dans le réduit du camp, proche du fleuve. D’autres troupes y sont postées en protection.


Deux attaques chinoises sont menées dans la nuit du 22 au 23 juin. La seconde est sur le point de submerger les défenses des Européens quand un appui providentiel provient des troupes du réduit qui effectuent une sortie sous le feu pour dégager l’arsenal.
Le lendemain, un examen plus approfondi des magasins de l’arsenal permet de découvrir une quarantaine de canons Krupp de 87mm, des obus, des fusils Winchester et Maüser, ainsi qu’une grande quantités de cartouches. On n’y trouve hélas pas de vivres, mais l’armement saisi va permettre d’armer une défense sur les remparts extérieurs du camp, autour des pièces d’artillerie.

Il faut désormais tenir en forte infériorité numérique, comme à Pékin. Un cavalier chinois est intercepté, sa monture est tuée et dépecée pour être servie aux assiégés, tandis que le cavalier est interrogé. On apprend qu’un corps européen comptant 10000 hommes a débarqué à Takou, prenant les forts de l’embouchure du Peï-Ho pour se diriger vers Tien-Tsin.

Les bombardements chinois deviennent quotidiens, et la maigre provision de riz est rationnée. Le 25 juin, une nouvelle colonne est en vue. On se prépare à un assaut dévastateur, peut-être le dernier eut égard à la faiblesse des défenseurs. Le second maître fusilier Alix évoque sans trop y croire qu’il pourrait s’agir là de la colonne russe de secours tant attendue. Pour appuyer ses dires, la canonnade des forts chinois de Tien-Tsin se dirige sur la troupe observée : il s’agit bien des secours ! On distingue bientôt les uniformes russes, c’est la délivrance pour la colonne Seymour.

On apprend le détail des événements extérieurs depuis le départ de la colonne Seymour : après la prise de position des forces régulières chinoises en faveur des Boxeurs, les forts de Takou défendant l’embouchure du Peï-Ho ont été pris par les Européens le 17 juin. Un fort contingent a été débarqué pour secourir les concessions de Tien-Tsin, qui ont été rudement éprouvées mais ont tenu bon.

On décide de procéder sans plus attendre à l’évacuation vers Tien-Tsin afin de mettre les blessés en lieu sûr. On improvise 150 brancards à l’aide des hamacs des marins. Une centaine de brancards supplémentaires sont fabriqués plus artisanalement. Vient enfin l’évacuation. Le point de passage sur le Peï-Ho étant sous le feu ennemi, le lieutenant de vaisseau Ronarc’h en improvise un nouveau. Le détachement campe à l’abri pour la nuit du 25 au 26, provisoirement hors de danger.
Le lendemain, on fait traverser le canal de Loutaï aux blessés sur des bacs, puis le Peï-Ho est franchi sur un pont de bateaux pour parvenir enfin aux concessions européennes de Tien-Tsin. Corentin Postic et les autres blessés sont conduits à l’hôpital de la concession française.



Le 27 juin, l’amiral Seymour adresse la lettre suivante au contre-amiral Courrejolles, commandant en chef de la division navale française de l’Extrême-Orient : « L’expédition entreprise par les marines alliées pour tenter d’atteindre Pékin et secourir nos légations respectives a pris fin. J’ai donc l’honneur, en ma qualité d’officier de marine le plus ancien en grade des diverses forces internationales qui ont pris par à cette colonne, d’écrire à Votre Excellence : d’abord pour la remercier officiellement d’avoir envoyé des officiers et des marins appartenant à l’escadre française pour se joindre à ceux de Sa Majesté la reine d’Angleterre, afin qu’ils agissent de concert. Ensuite pour lui exprimer ma très haute considération de la valeur et de l’entrain du capitaine de vaisseau de Marolles et de tous ceux placés sous ses ordres. Les officiers et les marins français ont déployé, dans des circonstances singulièrement critiques, zèle et énergie, sans jamais défaillir. Et leur courage a été à la hauteur de leurs brillantes traditions et tel que je ne trouve pas de mots suffisants pour en faire l’éloge. J’avoue d’ailleurs que leur belle conduite, dans les divers combats que nous avons eu à soutenir, ne m’a pas surpris. Je m’attendais à ce qu’ils se montrassent dignes des belles traditions de la grande marine nationale française ; mais j’éprouve une vive satisfaction à vous faire part de leurs exploits ».
Les blessés ne sont pas tirés d’affaire pour autant : la garnison de Tien-Tsin est de nouveau prise d’assaut par les forces chinoises. Il faut encore plusieurs jours de combats acharnés pour desserrer l’étau et permettre l’évacuation vers Takou. Corentin Postic et les autres blessés sont entassés à l’arrière d’un remorqueur pour la descente du Peï-Ho. Les vibrations du navire mettent au supplice les convalescents. Enfin, les blessés les plus gravement atteints, dont le quartier-maître Postic, sont transbordés le 19 juillet sur le navire hôpital japonais Hakuaï Maru (博愛丸), pour être évacués vers le Japon où des hôpitaux pourront les prendre en charge. L’Hakuaï Maru est un navire moderne, spécialement conçu pour cet usage sanitaire. Lancé à Glasgow en 1898, il s’agit du premier navire hôpital de la société japonaise de la croix rouge, héritière de l’association Hakuaï Sha (bienfaisance), créée à l’occasion de la révolte de Satsuma en 1877 et reconnue par le comité international de la croix rouge dès 1887.

La traversée dure 3 jours, jusqu’à Ujina, le port d’Hiroshima où sont débarqués les blessés qui arrivent par dizaines. L’aspirant Ruffi de Pontevès, blessé à la jambe à l’arrivée à Tien-Tsin, souligne l’accueil qui est réservé aux Français par les Japonais, qui les traitent comme des compatriotes. Une dame d’honneur de l’impératrice du Japon viendra rendre visite aux soldats français occupant l’hôpital d’Hiroshima. Le quartier-maître Postic n’aura pas la chance de recevoir cette visite impériale, succombant à ses blessures à l’arrivée à Hiroshima, après un mois d’évacuation dans des conditions effroyables. On apprend alors tout juste en France la nouvelle de sa blessure, évoquée de manière laconique : « Corentin Postic, quartier-maître canonnier, blessure au bassin ». L’intéressé s’est déjà éteint, la nouvelle ne parvenant en métropole qu’à la fin du mois d’août, avec celle de la délivrance des légations de Pékin.
Comme à Nagasaki, on aménage à Hiroshima, dans le parc d’Hijiyama, un cimetière pour les soldats français qui n’auront pas la chance de revoir les leurs. Corentin Postic y repose aux côtés de six soldats. Les sept tombes sont disposés autour d’un obélisque gravé de la mention suivante : « A la mémoire des soldats et marins français du corps expéditionnaire de Chine décédés à Hiroshima en 1900 ».

Placé sur les hauteurs du cimetière d’Hiroshima, le cimetière ne souffre pas de l’explosion de la bombe atomique le 6 août 1945, et est aujourd’hui encore entretenu avec attention. Le professeur Noboru Harano, de l’université d’Hiroshima, vice-président de la société franco-japonaise, contribuera notamment à entretenir la mémoire des soldats français reposant en terre japonaise, se rendant notamment en Bretagne sur les traces de Corentin Postic et de ses camarades.
En couverture : marins allemands de la colonne Seymour, détail d’un tableau de Carl Röchling (1855-1920).


2 réponses à “De Lanvéoc à Hiroshima”
Un grand Merci pour ce récit passionnant.
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Merci beaucoup !
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