La guerre de la triple alliance

Paulin Duchesne de Bellecourt (1830-1888).

Au cours des années 1860, l’accès au Río de la Plata et, par cet estuaire commun aux fleuves Paraguay, Paraná et Uruguay, l’accès au commerce européen, fut au cœur d’un conflit opposant le Paraguay à ses voisins coalisés, l’empire du Brésil, l’Argentine et l’Uruguay. Nous reprenons un article sur ce conflit méconnu, l’un des premiers de l’ère de la marine à vapeur, publié en 1866 par Paulin Duchesne de Bellecourt, diplomate en poste à Tunis en 1865 et auteur de plusieurs articles dans les colonnes de la Revue des Deux Mondes.

Dans l’espace compris entre le Paraná et le Rio-Paraguay s’étend la république du Paraguay, qui borde la rive droite du Paraná en face des provinces brésiliennes de Matto-Grosso et de São Paulo et du territoire de Corrientès, et la rive gauche du Paraguay vis-à-vis la confédération argentine. Tandis que la confédération dispose sans interruption d’une voie fluviale qui traverse son territoire dans sa plus grande étendue, le Brésil reste privé d’un pareil avantage. Aussi eût-il eu tenu à posséder au moins la rive gauche de l’embouchure avec le beau port de Montevideo, rival souvent heureux de celui de Buenos Aires, ainsi que tout le cours de l’Uruguay, déversoir naturel des produits de la province du Rio Grande. Le roi Jean IV profita en effet de la lutte entre l’Espagne et les colonies de la Plata pour annexer au Brésil, encore dépendant de la couronne de Portugal, la bande orientale tout entière ; mais la haine nationale, qui au Nouveau Monde plus encore qu’en Europe existe entre les populations espagnoles et portugaises, et l’appui que Montevideo reçut alors des Argentins devenus indépendants, ne lui laissèrent pas longtemps sa précieuse conquête. En 1829, l’état oriental recouvra son autonomie, et le Brésil parut s’y résigner, se réservant de veiller à ce que jamais une réunion à la confédération argentine ne mît entre les mains du même gouvernement les deux rives de la Plata.

Du moins tenait-il à conserver sur le plus long parcours possible la navigation du haut Paraná et du haut Paraguay, grâce auxquels les provinces du centre de l’empire pouvaient remplacer par le cabotage les voies de communication artificielles qui leur manquaient encore. Là il eut à compter avec l’état du Paraguay. Celui-ci, situé au centre du continent, sans autre accès à l’Océan que par les fleuves, prétendait, de même que le Brésil et pour des raisons plus plausibles encore, s’approprier les territoires bordant la rive droite du Paraná jusqu’au Rio Ivenheima et les terres de la rive gauche du Rio Paraguay jusqu’au fort Olympo. La navigation du Rio Paraguay, plus facile que celle du Paraná, avait encore à ses yeux un intérêt d’autant plus grand que l’Assomption, la ville capitale et le principal centre de commerce, est assise sur les bords de ce fleuve. Il réclamait en même temps de la confédération argentine une partie du territoire des Missions à la jonction du Paraná et du Rio Paraguay. Les revendications de territoire entre ces trois états, possédant chacun tant d’espaces encore déserts, n’avaient en effet de véritable objet qu’à cause de la possession des voies fluviales enclavées.

Voies de communication fluviales encore peu développées mais prometteuses, les fleuves Paraguay, Paraná et Uraguay structurent le territoire, et leur contrôle est un enjeu stratégique pour les quatre nations riveraines. Carte dressée par Candido Mendes de Almeida (1818-1881), BNF Gallica.

Une convention entre les quatre gouvernements riverains qui eût assuré la liberté constante et absolue de la navigation eût sauvegardé tous les intérêts et terminé les querelles. On crut réussir en ce qui concernera portion du fleuve enfermée dans les territoires orientaux et argentins. Des traités conclus en 1853 avec la France et l’Angleterre en avaient stipulé la libre navigation. Il fut moins facile de s’accorder avec le Paraguay. Chacun apportait dans les négociations d’égales défiances et d’inconciliables prétentions. Chacun, sachant que les traités ne sont pas toujours observés, tenait à conserver en sa possession les portions de territoire qui le rendaient maître de la navigation. Néanmoins depuis 1859 le Brésil semblait s’être désintéressé des affaires de la Plata. Les autres états s’occupaient de leur situation intérieure, quand au mois de mai 1863 le général Flores, parti de Buenos Aires avec trois compagnons, vint débarquer sur le territoire oriental où, rejoint bientôt par ses partisans, il entama contre le gouvernement de Montevideo une lutte qui devait avoir de si graves conséquences.

Bien que le général Florès ne reçût de la confédération aucun appui officiel, la ville de Buenos Aires au moins l’accompagnait de ses vœux. Soit que le gouvernement national fût trop faible pour s’y opposer, soit qu’il y mît une certaine complaisance, il paraît hors de doute qu’il arriva du territoire argentin aux insurgés des secours d’armes, de vivres et même d’hommes. Le gouvernement oriental s’en émut, et à la suite de certains actes hostiles suivis de représailles immédiates les Argentins établirent une escadrille en face de l’îlot de Martin Garcia. La possession de cette petite île, très rapprochée de la côte orientale et longue à peine de deux milles, est d’une importance capitale au point de vue de la navigation dans la Plata. Située à l’endroit où les canaux du fleuve se resserrent, elle domine complètement la passe de l’ouest, la seule où les bâtiments d’un fort tonnage puissent s’engager, et deviendrait facilement une position militaire redoutable.

Le traité du 10 juillet 1853 entre la France, l’Angleterre et la confédération argentine reçut même une clause portant que l’île ne pourrait appartenir qu’à un état ayant adhéré au principe de libre navigation. Depuis 1852, Martin Garcia était occupée par quelques soldats argentins ; néanmoins la présence d’une escadrille excita de vives réclamations de la part de Montevideo. Le Paraguay, commençant à sortir de l’immobilité et de l’isolement où l’avaient tenu ses deux premiers présidents, protesta de son côté contre un acte qu’il considérait comme une atteinte à la liberté du fleuve. Le gouvernement argentin cependant ne prenait souci que de l’attitude du Brésil, dont il craignait les desseins sur la bande orientale autant que l’empire redoutait ses projets d’union avec Montevideo. Il proposa de laisser la solution du conflit à l’arbitrage impérial, espérant ainsi empêcher toute action isolée et paralyser toute intention de conquête, s’il en eût réellement existé. Montevideo refusa l’arbitrage. Dès lors la confédération argentine, sans s’inquiéter du Paraguay, maintint son escadrille à Martin Garcia et, tout en protestant officiellement de sa neutralité, ne dissimula plus ses sympathies pour Florès.

Les troupes argentines renforcent leur présence sur l’île Martin Garcia, point stratégique dans l’estuaire du Río de la Plata, où se rejoignent les fleuves Paraná et Uraguay, dont elle contrôle l’accès. Carte du Rio de la Plata, 1857, BNF Gallica.

En présence de cette situation nouvelle, le Brésil avait le choix entre deux partis, ou bien soutenir contre Florès et les Argentins le gouvernement blanquillo, ou bien sympathiser avec l’insurrection colorado et accepter la communauté d’action que proposait Buenos Aires. L’attitude de la province jadis rebelle du Rio Grande détermina sa conduite. Parmi les réclamations que le gouvernement brésilien présentait depuis 1856 au cabinet de Montevideo, la plupart intéressaient cette province, qui demandait en outre l’accomplissement des promesses relatives aux frontières et à la navigation de l’Uruguay. Florès y comptait donc de nombreux partisans et en recevait des secours en hommes et en argent. Au commencement de la session législative de 1864, les députés du Rio Grande interpellèrent violemment le gouvernement sur son attitude dans la question orientale et, sans aller encore jusqu’à exiger une alliance déclarée avec Florès, le sommèrent d’obtenir, fût-ce par la force, le redressement de tous leurs griefs. Sans trop s’irriter d’avoir la main forcée, le gouvernement promit d’agir.

De ce moment, les évènements se hâtèrent. Buenos Aires, qui s’inquiéta alors de la situation qu’elle avait en partie créée, essaya sincèrement cette fois d’amener une pacification qui ne laisserait plus de prétexte à l’intervention ; mais il était déjà trop tard. L’armée brésilienne se joignit aux partisans colorados en novembre 1864, tandis que l’escadre établissait un blocus bientôt converti en bombardement. Le Salto et Paysandú tombèrent, Montevideo fut investi (janvier 1865), et Florès ne tarda pas à y rentrer en vertu d’un traité qui lui rendait le pouvoir, tandis que l’armée brésilienne restait campée sous les murs de la ville.

Vue de Montevideo dans les années 1860. La ville est reprise par Florès, soutenu par les Brésiliens après avoir été incité à agir par les Argentins. Gravure d’Adolphe Gusman (1821-1905).

La confédération argentine n’avait qu’à accepter le fait accompli ; mais il n’en était pas de même pour le Paraguay, dont le nouveau président, don Solano Lopez, redoutait avant tout une entente entre le Brésil et la confédération, avec laquelle il était déjà en conflit. Attribuant au Brésil le projet de s’établir en maître dans l’Uruguay et ne supposant pas aux Argentins des vues moins intéressées, le général Lopez se crut fondé à penser que les deux états méditaient de se partager la navigation de la Plata et de ses affluents. Il regarda l’intervention à Montevideo comme un premier pas dans cette voie, et fit savoir à Rio de Janeiro qu’il considérerait comme un cas de guerre l’entrée des troupes brésiliennes dans l’Uruguay. Passant sans autre déclaration de la menace à l’exécution, il commença les hostilités au mois de novembre 1864 en saisissant dans le port de l’Assomption un navire brésilien qui venait d’y entrer et en envahissant le Matto Grosso. Puis, comme la confédération argentine lui refusait le passage pour secourir le parti blanquillo de Montevideo, dont il s’était fait le protecteur, il jeta brusquement ses soldats dans la ville de Corrientès le 14 avril 1865, et s’empara de deux bâtiments argentins à l’ancre dans le port. Le président du Paraguay entamait ainsi de propos délibéré la guerre contre ses deux voisins, auxquels, ainsi qu’il devait s’y attendre, le nouveau gouvernement installé à Montevideo par l’armée brésilienne ne tardait pas à se joindre. Le 1er mai 1865, un traité signé à Buenos Aires confirma l’alliance du Brésil, de la confédération argentine et de l’Uruguay contre le gouvernement du Paraguay.

L’état du Paraguay, sous le nom de république et malgré l’apparence de certaines institutions constitutionnelles, vivait en réalité sous un pouvoir entièrement despotique. Avec le titre modeste de président, le chef de l’état tenait dans ses mains tous les rouages du gouvernement et de l’administration. Il choisissait et révoquait à son gré tous ceux qui tenaient les emplois publics, même les magistrats. Il avait le commandement de l’armée, dont les officiers de tout grade restaient toujours à sa discrétion. Des manufactures d’armes et des fonderies de canons existaient à l’Assomption sous la direction d’ouvriers étrangers. Des forts avaient été construits sur la frontière, entre autres la forteresse considérable d’Humaitá, et celle d’Itapiru au confluent du Paraná et du Rio Paraguay. En 1862, le général Lopez disposait, d’après la carte de M. Mouchez, de 15 à 18,000 hommes parfaitement disciplinés et tout prêts à combattre pour lui à l’intérieur comme à l’extérieur.

Dès que les prétentions de Buenos Aires sur l’île de Martin Garcia firent pressentir la tournure que prendraient les évènements, M. Lopez prit ses dispositions pour agir. L’armée ne dépendait que de lui : n’ayant aucun contrôle à subir, il pouvait l’organiser à son gré, l’augmenter sans autre limite que le chiffre de la population. Une levée générale de tous les hommes en état de servir fut ordonnée et opérée avec une grande rigueur. Les nouvelles recrues se réunissaient dans un camp près de l’Assomption, où elles étaient exercées au maniement des armes. De là on les envoyait soit à Cerro Léon, sur le haut Paraguay, soit sous les murs de Humaitá. En 1864, l’armée put compter de 40 à 42 000 hommes immédiatement disponibles. Enfin il possédait 18 vapeurs de petite dimension, mais armés d’une forte artillerie. Aussi put-il, le 4 décembre 1864, jeter subitement dans la province de Matto Grosso 10 000 hommes qui, remontant le Rio Paraguay escortés de chalands chargés de vivres, s’avancèrent jusqu’à Cuyaba, capitale de la province.

Le Tacuarí, l’un des quelques bâtiments à vapeur dont dispose le Paraguay au commencement des hostilités.

Au Brésil, c’est aux chambres seules qu’appartenait l’initiative en matière de recrutement ; mais, une fois le mode adopté, le chiffre des hommes à tenir sous les armes fixé et le budget de la guerre réglé, le reste était du ressort du pouvoir exécutif. L’armée brésilienne, en 1864, comptait environ 25 000 hommes ainsi répartis : 16 000 hommes d’infanterie, partagés en 21 régiments ; 4 500 de cavalerie, formant 6 régiments ; 3 500 d’artillerie, dont un régiment d’artillerie monté, plus un régiment du génie. Ce chiffre était peu considérable sur une population libre de 6 millions d’âmes, mais on avait tenu à n’enlever que le moins de bras possible à l’agriculture et à l’industrie.

La marine brésilienne offrait, au commencement des hostilités, des ressources plus immédiatement disponibles ; c’est le concours de la flotte qui a seul permis de poursuivre la lutte. En 1862, elle se composait de 60 navires, 31 à voiles et 29 à vapeur. Depuis le conflit avec l’Angleterre, le gouvernement brésilien avait en effet cherché à transformer rapidement son matériel. Le nombre des navires à vapeur s’était accru ; des bâtiments cuirassés, corvettes ou avisos, avaient été commandés en France et aux États-Unis ; les chantiers de Rio avaient mis eux-mêmes à flot une corvette cuirassée. Depuis le commencement de la guerre, ces mêmes chantiers avaient fourni cinq autres bâtiments cuirassés d’un faible tirant d’eau, construits spécialement pour la navigation des fleuves. Les forêts du Brésil fournissaient les matériaux nécessaires. aux constructions navales, mais le manque de voies de communication en rendait l’emploi assez difficile. Ce sont toujours les conditions physiques et la disproportion entre le nombre des bras et l’étendue du territoire qui, au point de vue politique comme au point de vue militaire, s’opposent à la mise en œuvre des ressources dont l’empire dispose. Au commencement de 1865, la flottille employée dans les rivières contre le Paraguay se composait de 17 chaloupes canonnières, dont 4 cuirassées, montées par 4 000 marins environ et armées de 77 bouches à feu.

La corvette à roues Amazonas, navire amiral de la flotte Brésilienne, mieux préparée au commencement du conflit que la marine du Paraguay.

Quand le 4 décembre 1864 les troupes du Paraguay envahirent le Matto Grosso, elles trouvèrent la province presque sans défense. Quelques hommes seulement restaient dans la forteresse de Coimbra et dans les postes fortifiés d’Albuquerque, Corumba et Dourado, le long du fleuve Paraguay. Ces petites places se rendirent l’une après l’autre. Le général Lopez eût pu s’en tenir là. Il se trouvait en possession des territoires contestés, et le Brésil, empêché par la neutralité de la confédération argentine de l’attaquer au sud par terre, eût été singulièrement embarrassé pour prendre l’offensive du côté du nord. Le président Lopez se chargea lui-même d’aplanir ces difficultés en forçant la république argentine à sortir de la neutralité.

Le prétexte et probablement le véritable but de la guerre entreprise par le président du Paraguay, c’était le maintien contre le Brésil, du gouvernement de Montevideo et la défense de la libre navigation de la Plata. La diversion opérée sur le haut Paraguay n’étant pas de nature à inquiéter assez immédiatement le Brésil pour que son armée abandonnât Montevideo, il fallait se décider soit à diriger une attaque plus directe contre le centre de l’empire, soit à venir combattre les Brésiliens dans la bande orientale. Il était donc indispensable de traverser le territoire argentin. M. Lopez fit voter par le congrès de l’Assomption la déclaration de guerre à la confédération argentine et, dès le 14 avril, l’avant-garde de l’armée paraguayenne, réunie au nombre de 30 000 hommes environ sur la rive droite du Paraná, auprès du confluent de ce fleuve avec le Rio Paraguay, dans le camp retranché d’Itapiru, passa sur la rive gauche, entra sans coup férir dans Corrientès, tandis que quatre vapeurs paraguayens pénétraient dans le port et y saisissaient deux vapeurs argentins. La brusque attaque de Corrientès ne causa pas à Buenos Aires moins d’émotion que l’invasion du Matto Grosso n’en avait excité à Rio de Janeiro. Un décret du gouvernement ordonna la mobilisation de vingt-neuf bataillons de gardes nationales, chacun de 500 hommes. Des listes d’engagement volontaire s’ouvrirent partout. On rappela en toute hâte les troupes de ligne qui garnissaient les frontières. Un autre corps brésilien d’environ 10 000 hommes, partie garde nationale mobilisée, partie engagés volontaires, se formait en même temps dans la province du Rio Grande.

L’escadre brésilienne, sous le commandement supérieur de l’amiral baron de Tamandaré, dont une partie se trouvait déjà dans le Paraná depuis le mois d’avril, se mit immédiatement en mouvement. Dès les premiers jours de mai 1865, la première division, sous les ordres du commandant Barroso et composée de neuf vapeurs, dont un cuirassé, arriva devant Corrientès, et établit un blocus rigoureux un peu au-dessous du port, là où les eaux du fleuve n’étaient pas trop basses pour empêcher les manœuvres. Une flottille de canonnières brésiliennes entrait en même temps dans le fleuve Uruguay pour protéger le point de ralliement des alliés à la Concordia. Enfin le général argentin Paunero, à la tête d’environ 1 500 hommes de troupes de ligne, presque tous Français ou Irlandais, transportés par la marine brésilienne jusqu’à Corrientès, essaya le 25 mai de reprendre la ville par un coup de main. Appuyé par le feu des navires brésiliens, il réussit à y pénétrer et à s’y maintenir un jour ; mais il fut forcé de l’évacuer le lendemain devant des forces supérieures.

Bataille de Corrientes le 25 mai 1865. Gravure d’après un croquis de M. Paranhos Junior.

L’escadre brésilienne, établie devant Corrientès, empêchait les chalands paraguayens de descendre le Paraná avec le matériel et les subsistances. Elle menaçait même de couper, si les eaux venaient à monter, les communications avec la rive droite et le camp d’Itapiru. Il importait au maréchal Lopez de forcer le blocus et de dégager le fleuve. Le 11 juin, la flottille paraguayenne, composée de 8 vapeurs, tous en bois, mais munis d’une artillerie de gros calibre, et de 6 chalands, également armés de forts canons, vint attaquer la division brésilienne, forte de 9 canonnières, dont une cuirassée, qui commandait le cours du fleuve. L’infériorité de ses forces navales avait suggéré au maréchal Lopez l’idée assez ingénieuse d’établir sur la côte 26 pièces d’artillerie attelées, disposées en batteries volantes, qui, suivant toutes les évolutions de l’escadre, couvrirent de leurs feux les navires brésiliens.

Plan de la bataille de Riachuelo. Si l’escadre paraguayenne a l’avantage de la surprise, l’escadre brésilienne manœuvre rapidement et se met en position d’atteindre l’adversaire par le flanc.

Le combat fut long et très acharné. Les Paraguayens, qui se battaient pour la première fois, montrèrent une extrême bravoure. Le succès des Brésiliens fut dû surtout au commandant Barroso, qui, usant de la supériorité d’évolutions du navire cuirassé qu’il montait, et imaginant une manœuvre pratiquée depuis avec un égal succès par l’amiral autrichien Tegetthoff à Lissa, se lança à toute vapeur sur l’escadre paraguayenne et, abordant successivement quatre navires ennemis par le travers, les coula tous quatre du choc.

L’Amazonas coule le vapeur Jejuy. Tableau Trajano Augusto de Carvalho (1830-1898).
La canonnière brésilienne Araguarí coule le vapeur Marquês de Olinda, ancien navire brésilien capturé.

Le reste de l’escadrille, aux trois quarts désemparé, dut regagner le fleuve Paraguay et chercher un abri sous les canons d’Humaitá. Telle fut l’issue du combat du Riachuelo. L’attaque vigoureuse des Paraguayens et les feux partis de terre avaient causé aux Brésiliens des pertes sensibles ; mais le but du maréchal Lopez n’était pas atteint : le blocus était maintenu, et le corps d’armée du Paraná demeurait sans vivres et menacé de se voir couper sur ses derrières, si l’escadre brésilienne dépassait Corrientès. Dans ces conditions, loin de songer à s’avancer vers la Concordia et l’Uruguay, on dut se replier vers Corrientès. Le général Roblès, à qui on reprochait la lenteur de sa marche, fut destitué et mis en jugement. La retraite de son corps d’armée eut de fâcheuses conséquences pour le corps opérant sur l’Uruguay.

Le combat fluvial de Riachuelo prend des proportions homériques dans les tableaux le célébrant. Ici un tableau d’Oscar Pereira da Silva (1867-1939) d’après Victor Meirelles (1832-1903).

La réunion des forces alliées rendait désormais impraticable le plan de campagne médité par le maréchal Lopez. Déjà l’escadre brésilienne essayait de dépasser Corrientès. Contrainte de reculer devant les batteries élevées à Cuevas, elle menaçait de nouveau de forcer le passage. Le maréchal Lopez se décida donc à se retirer sur son territoire, où il attendrait l’ennemi. Le 21 octobre 1865, il évacua Corrientès ; le 4 novembre, après avoir démantelé les batteries de Cuevas, ses troupes étaient toutes rentrées au Paraguay, où il s’occupa de les réorganiser et de leur amener de nouvelles recrues.

Franchissement des passes de Cuevas par l’escadre argentino-brésilienne le 12 août 1865. Tableau de José Murature (1804-1880).

Aux termes du traité du 1er mai 1865, demeuré longtemps secret, les alliés s’étaient engagés à ne pas traiter de la paix tant que le président Lopez serait au pouvoir. Il était entendu que les territoires contestés seraient rendus au Brésil et à la république argentine, que le Paraguay, ainsi diminué, verrait ses forteresses rasées, ses arsenaux détruits et surtout ses institutions politiques complètement modifiées. Les alliés restaient décidés à désorganiser cette puissance militaire, qui venait de se révéler d’une façon redoutable entre les mains d’un pouvoir absolu, et dont le maintien les eût contraints de leur côté à entretenir des armées permanentes plus considérables. Il fut donc résolu qu’on envahirait le territoire ennemi, et qu’une fois le président Lopez amené à merci, le Paraguay serait doté d’institutions politiques analogues à celles des républiques voisines.

S’il avait été facile au président Lopez de traverser le Paraná et de jeter ses troupes sur la rive argentine sans défense, il était moins aisé pour les alliés de se frayer un accès jusqu’à lui. La pointe sud du Paraguay s’avance sous forme de triangle entre les fleuves Paraná et Paraguay et se termine au confluent même, faisant presque face à la ville de Corrientès, située au sud sur la rive gauche du Paraná. Des ouvrages d’art assez importants se joignaient aux difficultés naturelles, et rendaient le passage et le débarquement plus difficiles encore pour une armée. A six lieues de ce point, à un endroit où le Rio Paraguay fait un brusque détour connu sous le nom de Vuelta d’Humaitá, s’élèvait la forteresse considérable d’Humaitá. Le lit du fleuve, très rétréci, n’a pas plus de 200 mètres de large. Sur toute l’étendue de la Vuelta, on avait élevé des batteries casematées ou à barbettes, armées de 100 à 120 pièces de canons de gros calibre. Ces batteries étaient reliées entre elles par des palissades à embrasures destinées à recevoir des pièces volantes. Ces ouvrages se présentaient sur un front de 1 500 mètres d’étendue. Un peu plus près du confluent s’élèvait le fortin de Curupayti, destiné à couvrir les premiers ouvrages d’Humaitá contre une attaque par terre. Une route tracée entre des terrains marécageux conduisait de la forteresse à la rive droite du Paraná, et aboutissait à un camp retranché où l’armée paraguayenne se concentra lors de l’évacuation de Corrientès. Au-dessous du camp s’élèvait sur le Paraná une série d’ouvrages en terre défendus par de l’artillerie, que l’on appellait le fort d’Itapiru. Le maréchal Lopez devait avoir au camp environ 25 000 hommes, et le recrutement, opérant toujours au Paraguay, lui amenait probablement encore des renforts.

Le fort d’Itapiru, à la pointe formée par la confluence des fleuves Paraguay et Paraná.

L’escadre brésilienne, dont le concours était indispensable, ne pouvait encore agir. Le Paraná forme devant Corrientès une immense nappe de plus d’une lieue d’étendue, mais de profondeur médiocre. Durant la saison des basses eaux, c’est-à-dire d’octobre à février, on y trouve à peine 2 mètres d’eau. En 1866, la crue que l’escadre, en partie échouée sur les sables de Corrientès, attendait pour se remettre à flot ne se produisit qu’au mois de mars.

 Enfin, le 17 mars 1866, l’escadre brésilienne put se mettre en mouvement. Elle comptait 17 vapeurs, dont 4 cuirassés, avec 77 canons, et formait trois divisions. La première, composée de 7 canonnières à vapeur, dont 2 cuirassées, et de 6 transports, s’avança jusqu’au point qui fait face à Itapiru, le long des positions de la rive gauche occupées par les alliés. L’amiral Tamandaré la dirigeait lui-même. La seconde division, composée de 5 canonnières à vapeur, dont une cuirassée, s’établit à l’embouchure du Rio-Paraguay. La troisième, de 6 canonnières, dont une cuirassée, resta devant Corrientès. Ce n’était pas une manœuvre aisée que de faire traverser à une armée de 40 000 hommes un fleuve large de trois quarts de lieue, en présence d’une armée ennemie défendue par des positions assez fortes.

Carte des opérations à Itapiru.

Les opérations préliminaires commencèrent immédiatement au point dit le Paso de la Patria, situé un peu au-dessus du fort d’Itapiru, en face du camp retranché. Le fleuve est en cet endroit partagé par une île assez considérable appelée Isla-Grande. Trois vapeurs brésiliens et un argentin furent chargés de faire les sondages et d’étudier les positions ennemies sur la rive droite du Paraná. Malgré la crue des eaux, les navires menaçaient à tout instant de s’ensabler. Un d’eux, l’Iraguary, s’échoua dès le premier jour. D’ailleurs les Paraguayens ne demeuraient pas immobiles. Outre que les batteries d’Itapiru inquiétaient dans un certain rayon la marche des navires brésiliens, le maréchal Lopez avait imaginé de faire construire des espèces de bateaux plats, sans fonds, composés de simples pièces de bois solidement ajustées, sur lesquelles reposait un canon. Ces bateaux, appelés chatas dans le pays, où ils servent à descendre les rapides, sortant des nombreux canaux formés par les îles du fleuve, ne laissèrent pas que de causer assez de mal aux alliés. On peut se figurer la lenteur avec laquelle l’escadre dut agir, au milieu de bas-fonds inconnus, consultant incessamment la sonde, interrogeant l’épaisse verdure de chaque rive, dans la crainte d’en voir sortir à l’improviste quelque nouvel ennemi.

Le 26 mars, un boulet, pénétrant dans la tour du vapeur cuirassé Tamandaré, y tua quatre officiers, en blessa trois autres, parmi lesquels le commandant Maris y Barros, qui mourut quelques jours après, et atteignit également une vingtaine d’hommes de l’équipage. L’escadre brésilienne détruisit plusieurs de ces chatas, mais il paraît que ce ne fut pas sans avoir, de son côté, deux vapeurs gravement avariés. Elle eut aussi à se garer des brûlots et des torpilles qui la menacèrent plusieurs fois, mais, à ce qu’il semble, sans grand effet.

Les navires brésiliens menacés par les chatas paraguayennes, petites embarcations portant un canon. Gravure d’après un dessin de Léon Morel-Fatio (1810-1871), Le Monde Illustré, 2 juin 1866.

Au commencement d’avril, les alliés étaient parvenus à établir sur l’Isla-Grande, en face d’Itapiru, une batterie qui se mit à canonner le campement paraguayen et le fort. Les Paraguayens essayèrent en vain de la faire taire. Débarqués dans l’île pendant la nuit du 10 avril, ils furent obligés de regagner la rive droite après avoir subi d’assez fortes pertes. Tout semblait se préparer pour le passage au Paso de la Patria. Le général brésilien Hornos, avec une division de 3 000 hommes, remontait même vers l’est au-dessus d’Itati, comme pour chercher un gué accessible à la cavalerie. Toute l’attention des Paraguayens se concentrait de ce côté, lorsque le 16 au matin, tandis que les batteries de l’Isla-Grande et l’escadre canonnaient vigoureusement Itapiru, les troupes brésiliennes qui formaient, le centre de l’armée alliée, au nombre d’environ 10 000 hommes embarqués sur des transports, prirent pied à une assez grande distance au-dessous, non sur la rive droite du Paraná, mais sur la rive gauche du premier bras du Paraguay. En ce point, habilement choisi, les Brésiliens ne rencontrèrent que quelques piquets ennemis qui ne purent les empêcher ni de se former ni d’avancer dans la direction d’Itapiru, que l’escadre et les batteries continuaient à couvrir de boulets. Cette forteresse ne présenta bientôt plus qu’un monceau de ruines ; le camp menacé par derrière, canonné par devant, devenait intenable : il fut abandonné le 17 au matin.

Le 20 avril, l’armée alliée tout entière, comptant 35 000 hommes, dont 25 000, Brésiliens pour le moins et 140 pièces d’artillerie, avait passé sur le territoire ennemi. Elle restait sous le commandement supérieur du général Mitre, et devait se diriger soit sur Humaitá, soit de préférence, si cette forteresse pouvait sans danger être laissée en arrière, droit sur l’Assomption. Les alliés semblèrent se décider à s’arrêter, l’escadre, d’où ils tiraient leurs approvisionnements, ne pouvant avancer au milieu des obstacles de toute sorte, chaînes, barrages, bateaux échoués, dont on avait obstrué les bras du fleuve où elle devait s’engager. Les fonds du Paraná étaient encore très mal connus, et elle avait à opérer des sondages longs et difficiles. L’armée ne pouvait se séparer de l’escadre, et d’ailleurs elle manquait totalement. Au moment où ce récit se termine, vers le 10 juillet 1866, l’armée alliée se tenait immobile, repoussant chaque jour les attaques des Paraguayens. Elle n’avait encore menacé ni Humaitá ni même Curupayti.

En couverture : La bataille de Riachuelo, tableau d’Eduardo De Marti.

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