Le siège d’Humaitá

Alban Lannéhoa

Au début de l’année 1865, un renversement du régime en place à Montevideo au profit de Venancio Florès, soutenu par l’Argentine puis le Brésil, envenima les relations avec le Paraguay, qui voyait son accès à la mer menacé par la collusion des intérêts de ses voisins. Passées à l’offensive au mois d’avril, les forces paraguayennes occupèrent en réaction Corrientes, point stratégique à la confluence des fleuves Paraguay et Paraná. La réaction des alliés ne se fit pas attendre et le Brésil, profitant de la supériorité de ses moyens navals, triompha de l’escadre paraguayenne dans la rivière Riachuelo en juin 1865. Poursuivant leur objectif de renversement du leader paraguayen Francisco Solano López, les alliés devaient désormais adapter leur stratégie pour remonter le fleuve Paraguay et menacer Asunción, en ayant recours à des navires cuirassés de faible tirant d’eau, adaptés aux opérations fluviales.

A la fin du mois d’avril 1866, la triple alliance avait poussé son avantage au-delà de Corrientes et fait tomber les défenses du fort d’Itapirú, idéalement placé à la confluence du Paraguay et du Paraná. Les modestes forces navales du Paraguay tentèrent le 11 juin dans la rivière Riachuelo une audacieuse attaque sur l’escadre brésilienne, mais la confrontation se solda par une déroute totale des forces paraguayennes. Cette défaite privait le Paraguay de forces navales capables de s’interposer, et ouvrait la voie vers la capitale Asunción pour les alliés, dont l’objectif restait la déposition du dictateur Francisco Solano López. Le Paraguay, qui avait déclenché les hostilités au printemps 1865, se trouvait désormais sur la défensive. Ses forces allaient par conséquent significativement fortifier les points d’appui sur le fleuve Paraguay, seul voie directe praticable pour une armée vers le cœur du pays. Trois maillons défensifs se succédaient sur une distance de vingt kilomètres sur la rive gauche du Paraguay : le fort de Curuzú, celui de Curupayty, et enfin une véritable forteresse à Humaitá. Les trois sites étaient reliés par un important réseau de tranchées et de redoutes, fortifications tirant efficacement parti du terrain environnant.

Réseau de fortifications sur le fleuve Paraguay.

Si l’escadre brésilienne, indispensable aux opérations de la triple-alliance, pouvait sans encombre remonter le Paraná jusqu’à Corrientes, opérer plus en amont du fleuve Paraguay, fortement défendu, nécessitait des moyens plus adaptés que les navires de haut bord. Ces derniers s’étaient imposés dans le Riachuelo mais manœuvraient difficilement dans des eaux moins profondes, et étaient surtout insuffisamment protégés pour affronter des positions fortifiées. Pour porter la lutte sur le territoire du Paraguay, la marine brésilienne allait s’inspirer de la stratégie de l’Union au cours de la guerre de Sécession : l’emploi de bâtiments cuirassés de faible tirant d’eau, s’inspirant du Monitor qui s’était illustré à Hampton Roads en 1862. Les cuirassés américains avaient été activement employés avec succès sur la James River, dans des conditions similaires à celles rencontrées par la marine brésilienne. Ces navires cuirassés de très faible tirant d’eau et d’un franc bord tout aussi réduit, ne présentaient aux coups de l’ennemi qu’une tourelle blindée puissamment armée, et la cheminée. Capables de mener des actions offensives sur les positions fortifiées et de forcer les points de passage fermement défendus, ce type de navire allait constituer l’épine dorsale des opérations brésiliennes de 1866 à 1868.

Le Brésil comptait déjà en 1867 sur une petite flotte de navires cuirassés constituée à l’initiative du ministre de la Marine, le contre-amiral Joaquim Raimundo de Lamare. Le 5 janvier 1864, une première corvette cuirassée avait été commandée aux Forges et Chantiers de la Méditerranée, à La Seyne-sur-Mer. Le Brasil mesurait 63 mètres de long, déplaçait 1500 tonnes, et présentait un tirant d’eau encore significatif de 3,81 mètres. Il était propulsé par une machine à deux chaudières développant 250 chevaux, lui permettant tout juste de dépasser 10 nœuds. Il était protégé par une ceinture de 9 à 11 centimètres d’épaisseur, doublée de 23 centimètres de bois. Il était pourvu non pas d’une tourelle mais d’une casemate centrale, armée de quatre canons Whitworth rayés de 70 livres, et de quatre canons à âme lisse de 68 livres. Le navire était semble-t-il pourvu d’un éperon. Lancée le 23 décembre 1865, la corvette Brasil appareilla pour le Brésil au printemps 1865.

La corvette cuirassée Brasil en baie de Guanabara avant de rejoindre les opérations au Paraguay. Le navire est très haut sur l’eau, contrairement aux représentations ultérieures. Il est probablement lège après sa traversée de l’Atlantique, et sera lesté en opérations pour présenter une moindre surface. En outre, sur les navires brésiliens de cette génération, le bastingage était généralement surélevé pour la croisière océanique, et pouvait être rabaissé pour les opérations fluviales.

Les chantiers de l’Arsenal de Marinha da côrte, à Rio de Janeiro, furent également mis à contribution pour produire les premiers cuirassés produits au Brésil. Le Barroso, mis en chantier le 21 février 1865, et le Rio de Janeiro, dont la construction débuta le 28 juin 1865, étaient d’une conception très proche du Brasil : longs d’une soixantaine de mètres, ils étaient pourvus d’une casemate centrale devant laquelle était placée la cheminée. Les deux navires étaient propulsés par une machine à vapeur John Penn & Sons à deux cylindres, alimentée par deux chaudières tubulaires développant 420 chevaux. Le rendement était moindre toutefois que sur le Brasil, la vitesse du navire ne dépassant pas 9 nœuds. La cuirasse avait une épaisseur de 10 cm sur la section centrale et la casemate, de 5 cm sur les extrémités. L’armement consistait en deux canons Whitworth rayés de 70 livres, deux canons de 68 livres et deux canons de 12 livres à âme lisse. On ajouta sur le Barroso, plus puissamment armé, un imposant canon rayé de 120 livres pesant seize tonnes et deux canons à âme lisse de 12 livres. A l’inverse du Brasil, les navires construits à Rio ne disposaient que de deux sabords latéraux sur chaque bord. Le Barroso fut lancé le 4 novembre 1865, le Rio de Janeiro le 18 février 1866. Les deux navires rejoignirent au printemps la flottille postée sur le Paraguay.

Le monitor Barroso en configuration fluviale : les mâts sont démontés, le bastingage abaissé. Tableau d’Adolf Methfessel (1836-1909).

Entre temps, un troisième cuirassé, d’une conception très similaire mais légèrement plus petit, le Tamandaré, était déjà entré en service. D’une longueur de 51 mètres, il affichait un tirant d’eau de 2,45 mètres, 30 centimètres de moins que les deux précédents. Son armement était à peine plus léger : un seul canon rayé Whitworth de 70 livres, trois de 68 livres et deux de 12 livres à âme lisse. Le Tamandaré fut lancé dès le 21 juin 1865 et participa aux opérations sur Corrientes.

Lancement du Tamandaré le 21 juin 1865. Gravure tirée de la Semana Illustrada, 1865.

Le Brésil devait encore renforcer ces moyens qui, bien qu’adaptés aux opérations auxquelles on les destinait, restaient peu nombreux. Une opportunité exceptionnelle se présenta : le blocus imposé par le Brésil et le mauvais état des finances du Paraguay, sévèrement grevées par le conflit, avaient eu pour conséquence un défaut de paiement pour cinq cuirassés commandés en Europe en 1864. Le Brésil sauta sur l’occasion et se substitua au client initial, retournant contre le Paraguay les armes qu’il cherchait à se procurer. A commencer par deux navires construits à Birkenhead par les chantiers Laird : le Bahia et le Lima Barros.

Le premier était un monitor à tourelle classique, d’une longueur de 53 mètres et déplaçant 930 tonnes. Mis en chantier sous le nom de Minerva, il fut rebaptisé Bahia lorsque le Brésil reprit la construction à son compte. Il était armé de deux canons Whitworth rayés de 120 livres placés dans une tourelle unique. Le second était une version allongée de 8 mètres et pourvue de deux tourelles, comme sur les monitors américains des classes Miantonomoh et Milwaukee. Son armement était par conséquent doublé, mais le tirant d’eau augmentait de 2,40 à 3,90 mètres. Il s’agissait du monitor brésilien le plus lourd de sa génération, déplaçant 1700 tonnes. Le Bahia fut lancé le 11 juin 1865, et le Lima Barros le 21 décembre.

Le monitor à deux tourelles Lima Barros. Dessin d’Eduardo De Martino (1838-1912).

Quatre autres navires furent construits simultanément à Millwall. D’abord le Triton et son sistership Medusa, qui furent rebaptisés Mariz e Barros, du nom du premier commandant du Tamandaré tué dans l’assaut du fort d’Itapirú le 28 mars 1866, et Herval. Les deux navires étaient d’une conception très proche de ceux assemblés à Rio de Janeiro, on les distinguait principalement par la cheminée surplombant la casemate et non plus placée sur l’avant. Leur propulsion était plus puissante, fournissant 600 chevaux, mais la vitesse restait limitée à 9 nœuds. Lancés en 1865, les deux bâtiments ne traversèrent l’Atlantique qu’au premier semestre 1866, pour rejoindre le théâtre des opérations au cours de l’été.

Le cuirassé Herval traversant l’Atlantique.

Deux autres navires, également construits à Millwall, se rapprochaient davantage des batteries flottantes cuirassées européennes des années 1850, ou des cuirassés à casemate confédérés, que des monitors de l’US Navy. Le Cabral et le Colombo étaient plus petits, d’une longueur de 58 mètres, mais plus puissants, pourvus de deux machines à vapeur développant 750 chevaux et actionnant deux hélices. Les deux navires furent lancés en 1865 et rejoignirent le Brésil l’année suivante.

Le cuirassé à casemate Colombo, construit à Millwall en 1865.

Enfin, un dernier cuirassé fut construit en France par les chantiers Arman à Bordeaux : le Silvado disposait de deux tourelles, comme le Lima Barros. Avec 66 mètres entre les perpendiculaires, ce monitor était le plus long des cuirassés acquis en Europe par le Brésil. Il était propulsé par deux machines à vapeur à fourreaux développant une puissance de 950 chevaux et actionnant deux hélices. Il était armé de 4 canons Whitworth de 70 livres. Lancé dans le courant de l’année 1865, il fut le dernier à rejoindre le Brésil, en septembre 1866.

Le monitor Silvado, construit par les chantiers Arman à Bordeaux.

Avec cette force disparate mais répondant au besoin opérationnel, le Brésil disposait des moyens nécessaires pour entreprendre une attaque des fortifications paraguayennes. Le 1er septembre 1866, les premiers cuirassés disponibles accompagnèrent les navires à vapeur transportant le 2ème corps d’armée brésilien vers le fort de Curuzú, et bombardèrent les batteries paraguayennes. Au cours de ce baptême du feu pour les cuirassés brésiliens, un boulet adverse passa par un sabord du Rio de Janeiro, tuant quatre homme et en blessant cinq autres.

Le lendemain, tandis que les autres cuirassés soutenaient une escarmouche sur l’île de Palmar, le Rio de Janeiro était rapidement réparé. Tandis qu’il rejoignait le combat, il heurta deux torpilles dormantes et coula presque instantanément, entraînant 53 hommes, la moitié de son équipage. Les survivants furent secourus par les autres navires. Il s’agissait de la première perte d’un navire cuirassé brésilien, dès le premier jour d’engagement au combat.

Les marins du Rio de Janeiro, coulé par deux torpilles dormantes, sont secourus par le reste de l’escadre. Tableau d’Adolf Methfessel (1836-1909).
Autre représentation de l’événement.

La perte du Rio de Janeiro ne freina pas les opérations brésiliennes. Les cuirassés entamèrent le 3 septembre un violent bombardement du fort de Curuzú, et soutinrent le débarquement du corps d’armée du général Manuel Marques de Sousa, vicomte de Porto Alegre. L’appui feu naval fut décisif, permettant d’infliger de lourdes pertes aux forces paraguayennes et d’enlever la place dans la journée.

Bombardement de Curuzú. On reconnait au plus près du rivage le Lima Barros, suivi du Brasil ou des cuirassés de conception brésilienne.
Tableau d’Edoardo De Martino (1838-1912).
Investissement du fort de Curuzú par les forces alliées. La flotte est au mouillage à proximité. Tableau de Luis Cándido López (1840-1902).

Mis à part l’infortune du Rio de Janeiro, d’abord victime d’un coup particulièrement chanceux (les sabords n’autorisaient à dessein qu’un débattement de 24° pour limiter au maximum leur ouverture) avant d’avoir le malheur de heurter des charges explosives, l’escadre des cuirassés brésiliens avait relativement peu souffert. On releva des dizaines d’impacts sur les flancs des assaillants, mais aucun boulet paraguayen n’était parvenu à traverser les imposantes cuirasses, et par chance aucun projectile n’avait touché les cheminées, points vulnérables de ces navires. La localisation des impacts, concentrés sur les casemates des navires abritant l’artillerie, témoignait par ailleurs de la précision des tirs paraguayens.

On compta une quarantaine d’impacts sur les flancs du Brasil.

Le premier engagement majeur sur le fleuve Paraguay avait démontré le bien-fondé de l’emploi des cuirassés, qui avaient efficacement soutenu les opérations de débarquement, non sans pertes mais bien moindre que celles qu’aurait entraînées l’emploi de navires dépourvus de blindage. L’assaut sur la prochaine ligne défensive, sur le fort de Curupayty, s’annonçait toutefois plus ardue encore qu’à Curuzú : on trouvait rassemblés à Curupayty 5000 hommes et une cinquantaine de pièces d’artillerie, couvrant aussi bien les approches terrestres que le fleuve, sur plusieurs centaines de mètres. Les rives étaient escarpées, d’un abord difficile, et la position devait être réduite par l’escadre cuirassée avant d’espérer lancer un assaut terrestre décisif depuis Curuzú.

Curuzú franchi, une seconde ligne défensive se dresse à peine 2 kilomètres
en amont du fleuve Paraguay.
Carte W. H. L. Green.
Vue des défenses de Curupayty depuis le fleuve. Les rives sont escarpées et la position ne peut être investie par le fleuve. Elle doit l’être par la terre après un bombardement naval.

Le bombardement fut conduit le 22 septembre par les cuirassés Brasil, Barroso, Tamandaré, et plusieurs navires sans blindage en deuxième rideau. Ce bombardement, particulièrement intense, n’eut pour autant aucun effet probant, un seul canon paraguayen étant détruit. Un grave défaut de coordination entre l’escadre et la troupe allait alors causer le plus important revers de l’armée alliée au cours du conflit : pensant les défenses du fort réduites au silence, les généraux argentins et brésiliens firent avancer en deux vagues successives une force de plusieurs milliers d’hommes vers le fort, totalement à découvert et à travers un terrain marécageux. L’artillerie paraguayenne, nullement amoindrie, infligea de très lourdes pertes aux alliés : plus de 4000 hommes furent tués. Seule une poignée de fantassins parvint miraculeusement à atteindre les murs de Curupayty, sans pouvoir prendre pied dans le fort. Après plusieurs heures d’assauts particulièrement meurtriers et totalement infructueux, l’attaque fut abandonnée et l’armée se replia vers Curuzú.

L’attaque sur les fortifications de Curupayty débute par un important bombardement naval, qui sera pratiquement sans effets. Tableau de Luis Cándido López (1840-1902).
L’absence de coordination entre la flotte et l’armée est à l’origine de l’un des plus sérieux revers des forces alliées : les troupes argentines et brésiliennes s’avancent à découvert, en terrain marécageux, vers des lignes défensives dont le potentiel n’est nullement amoindri par le bombardement naval. Tableau de Luis Cándido López (1840-1902).

Le désastre de Curupayty porta un coup sérieux au moral des alliés, encourageant par la même occasion les défenseurs paraguayens, sûrs de leur capacité à tenir le fleuve. Il s’agissait d’un véritable coup d’arrêt aux opérations terrestres, qui n’allaient reprendre que quelques mois plus tard. Plus grave, l’événement attisa les braises d’une révolte en Argentine, qui contraignit le président Mitre à retirer des troupes du front pour pacifier son propre territoire. En Uruguay, le général Venancio Flores, de retour à Montevideo, fut assassiné le 19 février 1868.

Les opérations navales allaient malgré tout se poursuivre, avec un changement notable de stratégie. Faute de réduire les positions défensives sur le fleuve, on allait chercher à les franchir pour aller librement porter le feu sur la forteresse d’Humaitá, point névralgique de la défense paraguayenne. Un succès était indispensable pour remonter le moral des troupes alliées et leur redonner un élan décisif. Le 8 janvier 1867, le Tamandaré, le Bahia et le Colombo conduisirent un nouveau bombardement sur le fort de Curupayty, visant à évaluer la capacité de dernier à s’opposer à un passage en force. Cet essai fut semble-t-il concluant, puisque le franchissement fut planifié à l’été. Le 15 août 1867, une force rassemblant les cuirassés Brasil, Mariz e Barros, Tamandaré, Colombo, Bahia, Cabral, Barroso, Herval, Silvado et Lima Barros, soit l’intégralité de la flotte cuirassée brésilienne, s’élança vers Curupayty.

Le cuirassé à casemate Cabral.

A l’approche de Curupayty, des bancs divisaient le fleuve en deux chenaux. L’un était plus profond, mais plus proche du feu de l’ennemi et soumis à des courants plus violents, tandis que l’autre faisait courir un risque accru d’échouement. En outre, le commandement brésilien avait appris le probable minage de ce second chenal, et décida d’emprunter le premier, bravant au plus près le feu des batteries paraguayennes. Le franchissement sous un feu soutenu de l’ennemi dura plus d’une demi-heure. On compta 256 impacts sur les cuirassés de l’escadre, mais seul un projectile traversa un sabord sur le Tamandaré, tuant ou incapacitant 14 hommes. Le commandant Elisário Barbosa lui-même perdit un bras. Les machines furent également touchées, le Tamandaré partit à la dérive et fut pris en remorque par le Silvado. Ralentissant pour éviter la collision avec le Tamandaré, le Colombo se rapprocha dangereusement du feu paraguayen qui causa également de lourds dommages. 3 hommes furent tués et 22 blessés. Malgré ces pertes l’objectif était atteint : la force des cuirassés avait franchi Curupayty et pouvait se porter dès le lendemain sur les avants postes d’Humaitá.

Passage de Curupayty.

Humaitá, surnommée « la Gibraltar d’Amérique du Sud », était un véritable verrou stratégique sur le fleuve Paraguay. Edifiée dans les années 1850, la forteresse était habillement établie sur une falaise haute de 10 mètres surplombant un coude du fleuve en forme de fer à cheval long de 1500 mètres, dans lequel tout navire désireux de remonter vers Asunción devait passer sous le feu convergent des batteries, et sous la menace des torpilles dormantes ou dérivantes.

En 1859, des officiers de l’USS Fulton avaient décrit des casemates en briques, très épaisses, défendues par une batterie de seize canons de huit pouces, dite « batterie de Londres ». Les défenses furent encore considérablement augmentées et six autres batteries vinrent compléter le dispositif avant le début du conflit : la redoute Humaitá abritant un canon, la batterie Itapirú de sept canons, la batterie Pesada de cinq canons, partiellement recouverte de briques, la batterie Octava de trois canons en barbette, la batterie Coimbra de huit canons, et la batterie Tacuarí de trois canons. Avec la batterie de Londres fermant le dispositif, on comptait 43 pièces d’artillerie dont le feu était concentré sur un secteur très précis. Enfin, une chaîne était tirée en travers du fleuve, afin de bloquer les navires sous le feu concentré des batteries, et protégée par une dernière position d’artillerie nommée Batería Cadenas.

Par la terre, Humaitá était défendue par un important réseau de fortifications et de batteries couvrant de leur feu des terrains marécageux. L’expérience désastreuse de Curupayty prévint toute tentative alliée de ce côté, qui plus est sans appui feu naval. Le commandement allié décida donc de mettre en place un siège de la place, auquel devaient participer les cuirassés en remontant le fleuve pour couper les communications et toutes possibilités de ravitaillement.

La forteresse d’Humaitá.
La batterie de Londres, principal aménagement défensif abritant seize bouches à feu.
Vue des batteries d’Humaitá, dessinée en 1857 par le lieutenant de vaisseau Ernest Mouchez, commandant de l’aviso Bisson.

L’amiral Joaquim José Inácio, qui avait relevé l’amiral Tamandaré au commandement de l’escadre le 2 décembre 1866, doutait de la capacité de ses navires à franchir un obstacle aussi redoutable, aussi l’escadre resta-t-elle inactive de longs mois, menaçant Humaitá sans entreprendre davantage. La presse paraguayenne affirma avoir enfermé la flotte adverse dans un piège entre Curupayty et Humaitá, ce qui n’était pas loin de la vérité : les forces alliées durent péniblement mettre en place un cordon logistique sur l’autre rive pour ravitailler les navires inactifs.

La presse paraguayenne tourne en dérision la situation dans laquelle se trouvent les cuirassés brésiliens, embossés entre Curupayty et Humaitá.
Une voie de chemin de fer temporaire est aménagée sur la rive droite du fleuve pour soutenir l’escadre cuirassée, joignant le port Palmar, en aval de Curupayty, au port Elisiario sous Humaitá, où sont positionnés les navires.

L’amiral Inácio attendait probablement de renforcer sa flotte avant d’agir. Les moyens de l’escadre allaient bientôt recevoir le renfort des trois premiers cuirassés de la classe Pará, construits par les chantiers de Rio de Janeiro. Il s’agissait de petits monitors, longs de 39 mètres et déplaçant 500 tonnes, armés d’un unique canon Whitworth de 70 livres en tourelle. Les trois premiers navires de la classe, le Pará, le Rio Grande et l’Alagoas furent lancés entre juin et novembre 1867, et vinrent opportunément renforcer la flotte le 12 février 1868.

Le cuirassé Alagoas. L’angle permet d’apprécier la finesse des formes des monitors de la classe Pará, bien plus légers que les précédents cuirassés brésiliens.

Les conditions d’un franchissement s’étaient également quelque peu améliorées : le feu distant des cuirassés avait permis de couler les embarcations qui supportaient la chaîne barrant le fleuve afin de la maintenir hors de l’eau, et avait entraîné sa chute. Il restait toutefois à affronter le feu des batteries, ce qui n’était pas la moindre affaire.

Le 16 février, on décida enfin de forcer le passage d’Humaitá. La date de l’opération fut fixée au 19. On choisit une approche plus prudente qu’à Curupayty : toute l’escadre ne franchirait pas simultanément, au risque de tout perdre, mais l’on ferait passer les navires deux par deux, chaque binôme signalant par une fusée son succès avant le passage de la paire suivante. Les petits monitors nouvellement arrivés furent amarrés aux grands cuirassés, dont la motorisation plus puissante pouvait les sortir plus facilement d’une mauvaise passe dans les forts courants. Le Barroso pris la tête avec le Rio Grande, suivi par le Bahia à couple avec l’Alagoas, enfin le Tamandaré accompagnant le Pará.

Le Rio Grande à couple du Barroso. Dessin Victor Meirelles de Lima (1832-1903),
Fundação Biblioteca nacional, Rio de Janeiro
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Dans la nuit du 18 au 19 février, le Barroso et le Rio Grande s’élancèrent. Ils passèrent sans encombre et signalèrent à 4 heures du matin avoir franchi avec succès l’obstacle si redouté. Suivirent le Bahia et l’Alagoas, qui subirent un feu plus nourri. Un tir de la batterie Cadenas sectionna les amarres liant les deux navires, et l’Alagoas partit à la dérive. On lui intima l’ordre d’abandonner la tentative de passage, mais le lieutenant de vaisseau Joaquim Mauriti ignora cet ordre et parvint à reprendre la progression. Un nouveau tir endommagea le navire qui repartit à la dérive, mais de promptes réparations lui permirent de nouveau de repartir. L’Alagoas subit un feu continu pendant près de deux heures avant de s’éloigner d’Humaitá et d’envoyer à son tour le signal convenu. La dernière paire, joignant le Tamandaré au Pará, essuya également un feu nourri. Les deux navires comptèrent de nombreux impacts mais parvinrent à leur tour à franchir le coude du fleuve.

Franchissement d’Humaitá. Les paires de navires étaient en réalité plus éloignées les unes des autres. Dessin de Trajano Augusto de Carvalho (1876-1942).
Autre représentation du passage d’Humaitá, non conforme au déroulement des opérations. On représente ici des navires évoluant individuellement, et le monitor à deux tourelles Lima de Barros n’était pas présent.

L’escadre n’était pas totalement tirée d’affaire pour autant, tombant sur une nouvelle batterie établie en amont du fleuve : la batterie Timbó, dont les alliés n’avaient pas connaissance et située plus proche du passage des navires. Le Tamandaré fut touché à plus de 100 reprises, et le Pará fut endommagé. Il dut être échoué à distance respectable pour éviter de sombrer. A son passage devant la batterie Timbó, l’Alagoas fut également pris à partie par une vingtaine d’embarcations légères paraguayennes, qui tentèrent de l’aborder. Le monitor les renversa ou tira à mitraille pour les repousser. La relation par la presse de ce curieux incident impliquant des canoés attaquant un cuirassé suscita l’interrogation et l’incrédulité au sein du lectorat européen, mais ce mode d’action désespéré allait de nouveau être observé dans les mois qui suivirent.

L’Alagoas est pris à partie par des embarcations légères qui tentent de l’aborder.
Gravure d’Angelo Agostini (1843-1910).

Le franchissement d’Humaitá ouvrait la voie vers la capitale paraguayenne Asunción. Le 22 février, le vice-président Sánchez ordonna l’évacuation de la population et déclara la ville « place militaire ». Les cuirassés arrivèrent deux jours plus tard devant la ville, et procédèrent à un bombardement pratiquement sans opposition, seule la batterie de San Jerónimo répondant timidement. Une autre pièce de gros calibre, surnommée « el Criollo », avait été mal installée et se trouvait de toute manière totalement impuissante contre les navires cuirassés. Le bombardement fut essentiellement symbolique, l’escadre ne pouvant rien entreprendre de plus sans le renfort de l’armée qui tenait le siège d’Humaitá. En attendant un débarquement sur Asunción, les cuirassés vinrent reprendre position entre la forteresse et Porto Elisário, afin d’interdire tout ravitaillement par le fleuve.

Les forces paraguayennes allaient tout tenter pour capturer l’un des cuirassés brésiliens et desserrer l’étau. Ainsi, dans la nuit du 2 mars 1868, une nouvelle attaque par des embarcations légères fut menée à proximité d’Humaitá sur le Cabral et le Lima Barros. A la faveur de la nuit, deux groupes tentèrent d’aborder les navires mais furent découverts par une patrouille donnant l’alerte. Les paraguayens parvinrent à prendre pied sur le pont des cuirassés, mais les équipages s’y étaient enfermés et répliquèrent par un feu nourri depuis les embrasures des casemates et tourelles. Le combat dura jusqu’à minuit, l’arrivée du Brasil, du Herval, du Mariz e Barros et du Silvado mettant en fuite les assaillants. Ces derniers avaient perdu 400 des leurs dans l’assaut, ce qui témoignait de l’ampleur de la tentative. Les Brésiliens avaient quant à eux perdu 16 marins, dont deux officiers.

Le Cabral et le Lima Barros sont aux prises avec les compagnies d’abordage paraguayenne, tandis que le Silvado venu en renfort ouvre le feu pour les dégager. En arrière-plan le Brasil, le Herval et le Mariz e Barros se rapprochent également.
Dessin de Carlos Linde (1830-1873).
L’une des tourelles du Lima Barros ouvre le feu sur les assaillants.

Ce cuisant échec ne désespèra pas les Paraguayens. Le 9 juillet, un nouvel assaut fut tenté sur le Barroso et le Rio Grande. Les 270 assaillants ne coordonnèrent pas leur attaque, et les cuirassés eurent le temps de réagir, se soutenant mutuellement de leur artillerie et infligeant de nouveau des dégâts considérables. 74 paraguayens furent tués. Ce fut la dernière tentative pour briser le siège sur le fleuve. Le 23 juillet, le Bahia, l’Alagoas et le Silvado réduisirent à néant une tentative paraguayenne de rétablir une position fortifiée en amont du fleuve sur l’île de Fortín, non sans dommages. Pour la première fois, un projectile parvint à traverser la cuirasse du Bahia, tuant un officier et deux marins.

Bombardement de Fortín le 23 juillet 1868. De gauche à droite : le Bahia, l’Alagoas et le Silvado. On note la deprésentation erronée de deux autres monitors sur la droite. Dessin d’Angelo Agostini (1843-1910).

C’en était fini de la résistance uruguayenne. Le 26 juillet, la garnison d’Humaitá, sans espoir de secours, se trouva contrainte à la reddition. La chute de cette place forte libéra l’armée et ouvrit la voie vers Asunción. L’armée brésilienne entra dans la ville le 5 janvier 1869, bientôt renforcée par le contingent argentin. La ville fut tristement mise à sac, tandis que le président Francisco Solano López était en fuite. Cerné à la frontière du Paraguay avec 200 hommes restés fidèles, il fut tué à Cerro Corá le 14 février 1870, sa mort mettant officiellement fin à la guerre de la triple alliance.

La flotte brésilienne à Asunción le 1er janvier 1869. Le Monde illustré, 3 avril 1869.

En couverture : Abordage de cuirassés brésiliens par les troupes paraguayennes, tableau d’Adolf Methfessel (1836-1909).

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