Alban Lannéhoa
Secrétaire à la Marine entre 1897 et 1898, vice-président puis 26e président des Etats-Unis d’Amérique de 1901 à 1909, Théodore Roosevelt resta célèbre pour l’affirmation de la doctrine du « Big Stick », valorisant une action diplomatique agressive, appuyée et crédibilisée par la force militaire. L’US Navy fut l’instrument privilégié de cette affirmation des ambitions américaines à l’échelle régionale puis mondiale entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe.
Entre 1810 et 1821, l’essentiel des possessions espagnoles d’Amérique du Sud et d’Amérique centrale s’émancipèrent et acquirent leur indépendance, le plus souvent par les armes. Ne restaient en 1821 à la couronne espagnole que ses possessions de Bolivie, de Cuba et de Saint-Domingue. Ce mouvement d’émancipation s’étendit également aux possessions portugaises d’Amérique du Sud : le prince-régent Pierre Ier lança en 1822 le « cri d’Ipiranga », défiant son père le roi Jean VI de Portugal et proclamant l’indépendance du Brésil. Observant ce mouvement généralisé de retrait des puissances européennes des Amériques, le 5e président américain James Monroe (1817-1825) prononça le 2 décembre 1823 devant le Congrès un discours exposant les fondements de ce que l’on connaîtrait plus tard sous le nom de « doctrine Monroe ».
Ce discours, rédigé par le secrétaire d’Etat John Quincy Adams (1767-1848), posait les principes d’une séparation des aires d’influence européenne et américaine : « L’occasion a été jugée opportune pour affirmer, comme principe touchant les droits et les intérêts des Etats-Unis, que les continents américains, de par la condition libre et indépendante qu’ils ont assumée et qu’ils maintiennent, ne doivent désormais plus être considérés comme des sujets de colonisation future par aucune puissance européenne ».
James Monroe affirmait par la même occasion que les Etats-Unis entendaient s’opposer, par la force si nécessaires, à de futures ingérences européennes sur le sol américain : « Par conséquent, par souci de franchise et compte tenu des relations amicales qui unissent les Etats-Unis à ces puissances, nous devons déclarer que toute tentative de leur part d’étendre leur système à une quelconque partie de cet hémisphère serait une menace pour notre paix et notre sécurité. Nous ne sommes pas intervenus et n’interviendrons pas dans les colonies ou dépendances existantes des puissances européennes. Mais vis-à-vis des gouvernements qui ont proclamé et maintenu leur indépendance, et dont nous avons reconnu l’indépendance après mûre réflexion et en nous fondant sur des principes justes, nous ne saurions interpréter toute intervention d’une puissance européenne visant à les opprimer ou à contrôler leur destin de quelque manière que ce soit, autrement que comme la manifestation d’une hostilité envers les Etats-Unis ».

Cependant, moins de dix ans après la destruction de la Maison-Blanche et du Capitole par les troupes Britanniques, les Etats-Unis ne disposaient pas encore d’une force armée susceptible d’appuyer ces déclarations. Quatre décennies plus tard, l’incroyable effort consenti par l’Union au cours de la guerre de Sécession dota les Etats-Unis d’un potentiel militaire inédit. Les Etats du nord-est, ayant soumis la Confédération, disposaient désormais d’un outil militaire leur permettant de porter leurs vues au-delà des frontières naturelles des Etats-Unis, et de donner une nouvelle portée à la « destinée manifeste » de John O’Sullivan (1813-1895). L’observation du jeu des Européens au cours de la guerre civile, en particulier l’intervention française au Mexique, donnait du poids à la doctrine Monroe. L’acquisition de l’Alaska en 1867 marqua une première rupture avec le mode d’élargissement prévalant jusqu’alors aux Etats-Unis : pour la première fois dans l’histoire américaine, un territoire non contigu aux précédents Etats rejoignait l’Union.
La politique suivie par le secrétaire d’Etat William Henry Seward (1801-1872) et soutenue par le Monroe Doctrine Committee entendait désormais se projeter au-delà du continent, vers Haïti et Cuba, mais également vers l’isthme de Panama, alors province des « Etats-Unis de Colombie » où les intérêts de Washington allaient se heurter à l’activisme français. C’était en effet une compagnie française qui supervisait depuis 1880 les travaux de percement du canal reliant l’Atlantique nord à l’océan Pacifique, sous la direction de Ferdinand de Lesseps (1805-1894).
Lorsqu’une insurrection menée par Pedro Prestán (1852-1885) prit le 10 mars 1885 possession de la ville de Colón, marquant l’entrée nord du projet de canal, une escadre de l’US Navy fut rapidement dépêchée sur place, sous le commandement de l’amiral James Edward Jouett (1826-1902). La pression exercée par le déploiement américain expliqua probablement le refus opposé par la direction des travaux du canal à la proposition d’appui formulée par le capitaine de vaisseau d’Abel de Libran (1833-1901), commandant du croiseur Flore également envoyé devant Colón. Ce furent uniquement les troupes américaines débarquées par l’USS Galena et l’USS Tennessee qui se chargèrent d’évacuer les ressortissants américains et européens. Le contingent américain sécurisa les locaux de la compagnie du Pacific Mail mais laissa les intérêts français sans protection. Amer, le contre-amiral Henri Lacombe (1825-1903) ne put que constater l’impuissance de la division navale française de l’Atlantique Nord dont il avait le commandement, et l’influence grandissante des Etats-Unis dans la région après cette démonstration des ambitions de l’US Navy.

Aux Etats-Unis, le concours apporté par la Navy à l’expression des ambitions impérialistes américaines ne passa pas inaperçu : un jeune maître de conférences au Naval War College de Newport lors des événements de Panama, un certain Alfred Thayer Mahan (1840-1914), travaillait alors à son célèbre ouvrage The Influence of Sea Power upon History , publié cinq ans plus tard et qui devait marquer durablement la pensée stratégique navale.
Les concepts de Mahan influencèrent notamment le nouveau secrétaire d’Etat à la Marine, Théodore Roosevelt, nommé le 19 avril 1897. L’intérêt de Roosevelt pour la Marine n’était pas nouveau : élu à l’assemblée de l’Etat de New York en 1882, il avait publié l’ouvrage La guerre navale de 1812. A son arrivée au gouvernement, la question cubaine était au cœur des réflexions de l’appareil d’Etat américain. Les Etats-Unis, voyant d’un mauvais œil la présence espagnole à leurs portes, soutenaient financièrement l’insurrection cubaine dès 1895. A la fin de l’année 1897, le nouveau secrétaire d’Etat à la Marine exposa sans détour son opinion au sujet de l’insurrection agitant l’île de Cuba depuis deux années : « Je considérerais une guerre contre l’Espagne selon deux points de vue. Premièrement, une opportunité d’interférer d’un point de vue humanitaire et en fonction de nos intérêts personnels dans la région en faveur des Cubains, et de faire un pas de plus vers la fin de la présence européenne en Amérique ».
L’US Navy pouvait alors compter sur de nouveaux bâtiments, parmi les plus modernes de leur temps. Observant un effort conséquent de l’Amérique latine sur le plan naval, en particulier le lancement à Londres du cuirassé Riachuelo pour le compte de l’Empire du Brésil, le Congrès des Etats-Unis avait autorisé la construction du cuirassé USS Texas dès 1886. La construction du bâtiment ne débuta toutefois qu’en 1889. Le Texas fut lancé en 1892 et entra en service en 1895.

La loi du 30 juin 1890 avait autorisé la construction de trois cuirassés supplémentaires, de la classe Indiana, qui furent lancés en 1896. L’US Navy admettait également au service à cette période les croiseurs-cuirassés Maine, New-York et Brooklyn. Au mois de janvier 1898, Washington décida l’envoi à La Havane de l’USS Maine, en « témoignage d’amitié » à l’égard de l’Espagne. Il s’agissait en réalité d’un moyen d’exercer une pression sur la puissance coloniale jugée indésirable en ces eaux.

Le matin du 15 février 1898, le bâtiment fut détruit dans une formidable explosion qui tua les 254 hommes d’équipage présents à bord. Les autorités espagnoles se pressèrent au secours des victimes, mais la presse américaine laissa rapidement entendre que l’incident avait été causé par une mine. Arguant de l’extraterritorialité du navire, le gouvernement américain interdit l’accès à l’épave aux enquêteurs espagnols. Sans qu’aucun indice ne puisse étayer l’hypothèse d’une agression extérieure, une commission d’enquête américaine affirma que la discipline à bord avait été irréprochable et jugea très improbable l’éventualité d’un accident. Le rapport conclut sur des accusations sans équivoques : « Il semble, d’après ces constatations, qu’une grave responsabilité pèse sur le Gouvernement espagnol ».
Le 20 avril 1898, le président William McKinley (1843-1901) adressa un ultimatum à l’Espagne. Dès le lendemain, l’ambassadeur américain quittait Madrid, et le 25 les Etats-Unis déclarèrent la guerre à l’Espagne. Les premiers coups ne devaient toutefois pas être portés à Cuba mais dans le Pacifique ouest : Theodore Roosevelt fit parvenir au commodore George Dewey (1837-1917), commandant les bâtiments stationnés à Hong Kong, de faire route vers la baie de Manille, où l’escadre espagnole fut piégée et détruite le 1er mai.

Désireux de s’engager personnellement dans cette guerre hispano-américaine, Theodore Roosevelt démissionna le 10 mai 1898 de son poste de secrétaire d’Etat à la Marine, et participa à la mise sur pieds du 1st United States Volunteer Cavalry regiment, commandé par le Colonel Leonard Wood (1860-1927). Au départ de ce dernier, Theodore Roosevelt prit le commandement du régiment, bientôt connu sous le surnom de « Rough Riders » (que l’on pourrait traduire par les « cavaliers durs à cuire »). Curieuse aventure que celle d’un régiment de volontaires conduits par un ancien secrétaire d’Etat à la Marine ! Les Rough Riders s’illustrèrent à Las Guasimas le 24 juin 1898, et à San Juan le 1er juillet. Ces succès renforcèrent la popularité de Theodore Roosevelt, qui fut élu gouverneur de l’Etat de New York l’année suivante.

Sur les mers, l’escadre de l’amiral William Thomas Sampson (1840-1902) avait bloqué les navires espagnols de l’amiral Pascual Cervera y Topete (1839-1909) dans le port de Santiago de Cuba. Le 3 juillet 1898, deux jours après la bataille de San Juan, l’amiral espagnol tenta une sortie désespérée qui se solda par la destruction de sa flotte.
L’US Navy avait joué un rôle de premier plan dans la victoire des Etats-Unis, justifiant les efforts consentis jusqu’alors. Restait une ombre au tableau : en l’absence de passage direct de la mer des Caraïbes vers l’océan Pacifique, le cuirassé USS Oregon,envoyé en renfort aux Philippines, avait dû contourner l’Amérique du Sud en suivant le même itinéraire que les célèbres fourty-niners, clippers de la « ruée vers l’or » vers la Californie cinquante ans plus tôt. L’itinéraire de 13 000 milles nautiques, parcourus en 81 jours, qu’imposa ce détour par le cap Horn, convainquit l’appareil d’Etat américain de la nécessité de faire aboutir le projet de canal en Amérique centrale et relança l’idée d’un canal au Nicaragua, concurrent du projet français au Panama.

Lithographie Frederick Leuthner.

Illustration de Victor Gillam (1858-1920)
En novembre 1899, le décès du vice-président Garret Hobart ouvrit la voie à une candidature de Theodore Roosevelt à la vice-présidence pour l’élection de 1900. William McKinley étant effectivement réélu, Théodore Roosevelt prêta serment comme vice-président des Etats-Unis le 4 mars 1901. Six mois plus tard, McKinley était assassiné à Buffalo, et Théodore Roosevelt devint le 26e président des Etats-Unis.
En matière de politique internationale, Roosevelt résuma sa conception des rapports diplomatiques par une formule restée célèbre : « Speak softly and carry a big stick, you will go far » (littéralement « parlez doucereusement et portez un gros bâton, vous irez loin »). La Marine américaine devait jouer un rôle de premier plan dans cette vision d’une action diplomatique appuyée par une force économique et militaire crédible. Elle se trouvait alors renforcée par la mise en chantier en 1902 de cinq nouveaux cuirassés de la classe Virginia. La même année, la Ligue navale des Etats-Unis, association militant auprès du grand public et des élus en faveur d’une Marine forte et crédible, fut fondée sur l’initiative du président Roosevelt.

Une série de crises secouant les Etats riverains de la mer des Caraïbes allait donner à Theodore Roosevelt l’occasion d’intervenir dans les affaires de l’Amérique centrale, puis de réaffirmer les fondements de la doctrine Monroe. Depuis le mois d’octobre 1899, une guerre civile déchirait la Colombie, dont dépendait alors la région de Panama où les travaux sur le canal avaient été interrompus dix ans plus tôt. Encouragés par une première victoire à la bataille de Peralonso au mois de décembre, les insurgés du Parti libéral colombien lancèrent une offensive au Panama, qui se solda par une retraite mais laissa peser une menace sur cette région stratégique.
Dans l’Etat voisin du Venezuela, le président Cipriano Castro (1858-1924), qui avait pris par les armes le pouvoir à Caracas en 1899, apporta l’année suivante un soutien logistique aux rebelles libéraux. Lorsque la défaite de ces derniers sembla consommée, le Venezuela s’impliqua directement dans le conflit, s’engageant dans une invasion des territoires colombiens avoisinants. Une nouvelle rébellion éclata au Panama, et les Etats-Unis s’opposèrent cette-fois à une reprise de contrôle du gouvernement colombien en débarquant un contingent de Marines à Colón. Cette prise de gage était de nature à soutenir la décision du président Theodore Roosevelt de racheter les parts de la Compagnie nouvelle du canal de Panama, décision ratifiée par le Congrès au mois de juin. En protection des intérêts futurs de la construction du canal de Panama, la flotte américaine faisait peser une menace permanente sur les belligérants, et contribua à faire aboutir les négociations en vue d’un accord de paix, signé le 21 novembre 1902 à bord du cuirassé USS Wisconsin.

Le Venezuela se voyait quant à lui opposé aux puissances européennes. Le président Cipriano Castro contestait la mainmise britannique et allemande sur les ports et le commerce du pays, et mit un terme en 1901 au paiement de dettes contractées au bénéfice des deux puissances, entraînant une réaction de ces dernières. Le Royaume-Uni et l’Allemagne imposèrent en décembre 1902 un blocus des ports vénézuéliens, assurant aux Etats-Unis que leur objectif se limitait au paiement des dettes vénézuéliennes. S’en tenant à une interprétation stricte de la doctrine Monroe, les Etats-Unis ne prévoyaient en effet d’intervenir qu’en cas de prise de contrôle effectif d’un territoire. Avant son accession à la présidence, Theodore Roosevelt avait ainsi affirmé que les puissances européennes pouvaient intervenir en vue du recouvrement de créances : « si un pays d’Amérique du Sud se comporte mal envers un pays européen, que ce dernier le corrige ».

Journal Puck, 22 janvier 1902, Library of Congress.
L’escadre germano-britannique établit un blocus, détruisit la petite flotte vénézuélienne et bombarda les forts de Puerto Cabello. Le président Cipriano Castro sollicita de nouveau l’intervention du président Roosevelt comme médiateur, ce qui fut considéré plus attentivement. En effet, si les garanties britanniques relatives à l’absence d’ambitions territoriales étaient jugées crédibles, le contre-amiral Henry Clay Taylor prévint le président Roosevelt que celles apportées de l’Allemagne étaient moins certaines. Les intérêts allemands au Venezuela étaient considérables, avec notamment la présence de la Compagnie du chemin de fer vénézuélien, détenue par Krupp. Comme à Qingdao quatre ans plus tôt, le Venezuela ne pouvait rembourser ses dettes, et ne pouvait offrir que du territoire ou bien hypothéquer ses revenus de manière à se placer dans une dépendance politique totale envers l’Allemagne, ce que les Etats-Unis ne pouvaient accepter.
Theodore Roosevelt annonça la tenue de manœuvres navales de grande échelle sous le commandement de l’amiral George Dewey. Lorsque la canonnière SMS Panther échangea des tirs avec le fort de San Carlos le 17 janvier 1903, le président Roosevelt fit savoir à l’ambassadeur d’Allemagne que l’amiral Dewey se tenait prêt à appareiller de Porto Rico dans l’heure à destination du Venezuela. Sous la pression des Etats-Unis, un accord fut trouvé le 13 février. L’US Navy était de nouveau le moyen privilégié de peser dans le règlement d’un conflit dans le voisinage proche des Etats-Unis. Le 19 décembre, le Royaume-Uni et l’Allemagne acceptèrent le principe d’un arbitrage américain.

Le 3 novembre 1903, une énième révolution donna naissance à la République de Panama, qui se trouva officiellement séparée de la Colombie. Afin de pérenniser son existence, le nouvel Etat chercha rapidement la reconnaissance et l’appui des Etats-Unis, qui n’hésitèrent pas à lui apporter un soutien militaire, voyant leur intérêt dans la reprise du projet de canal entre Colón et Panama. Le Traité Hay-Bunau-Varilla, signé le 18 novembre 1903, accorda aux Etats-Unis une concession à perpétuité sur une bande de terre de 10 milles de largeur pour l’achèvement du projet de canal, et des droits souverains sur 10 milles nautiques autour de Colón et de Panama. Ces deux villes restaient officiellement propriété de la République du Panama, mais les Etats-Unis pouvaient y conduire des opérations de police. Le canal devait être neutre et ouvert à la navigation commerciale de toutes les nations, mais les Etats-Unis pouvaient en fortifier les débouchés maritimes. En l’échange de ces avantages, les Etats-Unis payaient 10 millions de dollars, auxquels s’ajoutaient une rente annuelle de 250 000 dollars. Le grand projet de percement d’un canal à Panama allait reprendre vie.

Saisie par les puissances européennes au sujet de la question vénézuélienne, la Cour internationale d’arbitrage de La Haye jugea le 22 février 1904 que les puissances qui avaient imposé le blocus étaient en droit de bénéficier d’un traitement préférentiel en vue du recouvrement de leurs créances. Cette position contredisait la doctrine soutenue par Luis Maria Drago, ministre argentin des affaires étrangères : « Le principe que je voudrais voir reconnu est celui selon lequel la dette publique ne peut donner lieu à une intervention armée, et encore moins à l’occupation physique du sol des nations américaines par une puissance européenne ». Elle risquait également de légitimer de nouvelles interventions européennes en Amérique latine.
Cette perspective se fit plus concrète lorsque la République dominicaine se trouva la même année en cessation de paiement et dans l’incapacité de rembourser les dettes contractées auprès de plusieurs Etats européens. La dette publique s’élevait à 32 millions de dollars, dont les deux tiers appartenaient à des créanciers belges, français, allemands, italiens et espagnols. Comme au Venezuela deux ans plus tôt, cette situation faisait peser la crainte d’une intervention européenne d’une nature plus ou moins durable, et les Etats-Unis dépêchèrent le croiseur USS Detroit pour assurer une présence américaine devant les côtes de Saint-Domingue.

Naval History and Heritage Command, NH54506.
L’USS Yankee releva le Detroit. Le 1er février 1904, le steamer mit à terre un détachement devant se porter au contact des troupes dominicaines, qui fut pris à parti par les insurgés. Un homme, le matelot Johnston, fut mortellement blessé dans l’engagement. Quatre jours plus tard, l’insurrection menaçait les propriétés américaines à Saint-Domingue. Le président Roosevelt ordonna des mesures de rétorsion immédiates : les croiseurs Columbia et Newark furent à leur tour déployés au large de Saint-Domingue. Le 11 février, l’USS Columbia essuya de nouveaux tirs depuis la côte, et répliqua en ouvrant le feu de son artillerie avant de débarquer un corps de 375 hommes qui s’emparèrent du fort Ozama. La démonstration de force américaine contraignit la République dominicaine à confier l’administration des douanes à un « receveur général » américain. Plus de la moitié des recettes contribuerait au remboursement de la dette dominicaine, les puissances européennes étant quant à elles tenues à l’écart.
Ces récents développements poussèrent Theodore Roosevelt, réélu en novembre 1904 avec une avance confortable sur le candidat démocrate Alton Parker, à faire évoluer son interprétation de la doctrine Monroe. Le 6 décembre 1904, il exprima l’idée d’un interventionnisme guidé par des principes moraux ou juridiques et non plus par les seules questions territoriales : « Des agissements répréhensibles chroniques, ou une impuissance entraînant un relâchement général des liens de la société civilisée peuvent, en Amérique comme ailleurs, exiger en fin de compte l’intervention d’une nation civilisée. Dans l’hémisphère occidental, l’adhésion des Etats-Unis à la doctrine Monroe peut les contraindre, même à contrecœur, dans des cas flagrants de tels agissements répréhensibles ou d’une telle impuissance, à exercer un pouvoir de police international ». On peut trouver dans cette vision d’une nation civilisée agissant à contrecœur pour le règlement de différends internationaux une expression nouvelle de la « destinée manifeste » des Etats-Unis. Cette interprétation extensive de la doctrine Monroe, que l’on désigna dès lors « corollaire Roosevelt », élargit le champ d’une intervention américaine, ne se limitant plus à la réaction à une ingérence territoriale européenne.

Theodore Roosevelt ordonna un nouveau déploiement à Cuba en 1906, lorsque le gouvernement du 1er président de la république de Cuba, Tomás Estrada Palma (1832-1908) s’effondra moins de dix ans après la guerre hispano-sud-américaine. Le traité américano-cubain du 22 mai 1903 prévoyait en effet une possibilité pour les Etats-Unis d’intervenir sur l’île en cas de menace pour les intérêts américains. Le lendemain de la démission du président Palma, le secrétaire d’Etat à la guerre William Howard Taft (1857-1930) institua un gouvernement provisoire et se nomma gouverneur provisoire de Cuba, justifiant la mesure par l’urgence de la situation : « Il est nécessaire que les mesures requises soient prises au nom et par l’autorité du Président des Etats-Unis pour rétablir l’ordre, protéger les personnes et les biens à Cuba et dans les îles et îlots adjacents, et à cette fin, y établir un gouvernement provisoire. Ce gouvernement provisoire, institué par la présente instruction et au nom du Président des Etats-Unis, sera maintenu uniquement le temps nécessaire pour désigner les personnes auxquelles le gouvernement permanent de la République sera dévolu. […] Le président Roosevelt a toujours souhaité ardemment instaurer la paix sous le gouvernement constitutionnel de Cuba et a tout mis en œuvre pour éviter cette mesure. Un retard plus important serait toutefois dangereux ».
Le Congrès autorisa le déploiement de 18 000 hommes à Cuba. Le tiers fut effectivement débarqué. Dès le 6 octobre 1906, le navire de transport USS Sumner mit à terre les premiers éléments d’une « armée d’intervention cubaine » venant renforcer la présence américaine sur l’île. Les Etats-Unis y étaient en effet continuellement présents depuis 1903 avec l’établissement de la base navale de la baie de Guantanamo. Le corps expéditionnaire se retira progressivement en 1909 après l’organisation d’élections en 1908.
Alors que l’US Navy multipliait les opérations, l’impressionnant effort de construction naval se poursuivait aux Etats-Unis : six cuirassés de la classe Connecticut avaient été mis en chantier entre 1903 et 1904, suivis par deux unités de la classe Mississippi en 1904. Près de trente cuirassés avaient déjà été lancés depuis 1892, et un déploiement majeur fut envisagé, destiné à afficher aux yeux du monde entier le changement d’échelle opéré en moins de vingt ans par la marine américaine.

Le 16 décembre 1907, seize cuirassés défilèrent à Hampton Roads devant le président Theodore Roosevelt, qui avait pris place à bord du yacht USS Mayflower. Cette impressionnante revue navale marquait le début d’un circumnavigation de 14 mois. La « Great White Fleet », surnom que l’on devait à la livrée blanche que les cuirassés de l’US Navy arboraient en temps de paix à cette époque, était organisée en deux escadres et quatre divisions, qui parcoururent ensemble l’essentiel des 40 000 nautiques parcourus, ponctués de 20 escales sur six continents. Une flotte de destroyers accompagna la flotte sur la première étape de son voyage d’Hampton Roads à San Francisco via le détroit de Magellan. Les cuirassés et navires de soutien poursuivirent seuls le reste de leur parcours les conduisant à Hawaï, en Nouvelle-Zélande et en Australie puis en Asie du sud-est, dans l’océan Indien via le détroit de Malacca puis en Europe via le canal de Suez, avant la traversée de l’Atlantique pour un retour aux Etats-Unis au début de l’année 1909.

Tableau de Rupert Bunny (1864-1947), Australian National Maritime Museum.

Illustration Henry Reuterdahl (1870-1925)
Quatorze mille marins américains prirent part à cette extraordinaire démonstration de puissance, qui renforçait significativement l’expérience des équipages de l’US Navy. Ce déploiement signifiait également à l’Empire du Japon, vainqueur de Tsushima deux ans plus tôt, que l’US Navy pouvait désormais se projeter et défendre ses intérêts loin de ses bases. La « Great White Fleet » eut également l’occasion de se distinguer en apportant son soutien à la population de Messine, touchée par un violent séisme le 28 décembre 1908. Theodore Roosevelt passa de nouveau en revue la flotte à son retour triomphal à Hampton Roads le 22 février 1909.

L’effort de construction navale américain ne s’infléchissait pas, s’inspirant des évolutions observées à l’étranger. Tirant les leçons de la bataille de Tsushima, les Britanniques avaient mis en chantier dès 1905 le HMS Dreadnought, premier cuirassé pourvu d’une artillerie principale monocalibre, composée de pièces de 305mm. L’US Navy suivit le mouvement avec la mise en chantier de l’USS South Carolina et de l’USS Michigan en 1906, premiers cuirassés de type dreadnought américains, bientôt suivis par les deux unités de la classe Delaware. Lorsque Theodore Roosevelt quitta la Maison Blanche le 4 mars 1909, l’US Navy s’était imposée comme un acteur incontournable à l’échelle mondiale.

Naval History and Heritage Command, NH61225
Trois bâtiments de l’US Navy portèrent le nom du 26e président des Etats-Unis : un transport de troupes admis au service en 1918, un sous-marin nucléaire en service en 1961, puis le porte-avions lancé en 1984 et toujours opérationnel. L’USS Theodore Roosevelt a participé en 2024 aux opérations en mer Rouge, précédant de quelques mois l’opération Rough Rider lancée en 2025 sur ce même théâtre.
En couverture : Theodore Roosevelt tenant les Européens hors des affaires de la République dominicaine, lithographie Sacket, Wilhelms & Ptg Co, New York, 1904

