L’expédition de Morée

Edmond Jurien de La Gravière (1812-1892)

L’intervention en 1827 des forces britanniques, russes et françaises, et la destruction de la flotte ottomane à Navarin, causèrent un vide sécuritaire sur les côtes du Péloponnèse, que l’on appelait alors la Morée ottomane. Les puissances européennes dépêchèrent par conséquent un important dispositif en mer Égée afin de lutter contre la piraterie grecque et soutenir tant bien que mal les soulèvement populaires encouragés par Navarin.

De tous les mandataires auxquels un grand pays doit parfois se résoudre à déléguer momentanément le plein exercice de sa puissance, le commandant en chef d’une force navale est assurément celui dont les décisions soudaines peuvent avoir sur le cours des événements les effets les plus imprévus. L’initiative hardie du collègue [ndlr : l’amiral de Rigny] que nous avions donné aux amiraux Heiden et Codrington fit brusquement trébucher dans le Levant la balance indécise de la politique. La bataille de Navarin n’avait pas anéanti complétement la marine ottomane : il restait encore des vaisseaux et des frégates à Constantinople ; mais cette cruelle leçon infligea un dommage bien autrement grave à la Porte en faisant évanouir le prestige moral qui la protégeait. Une première violence en devait bientôt engendrer d’autres. La destruction de la flotte d’Ibrahim opérée en commun était pour la Russie le gage assuré de la condescendance de l’Angleterre et de la France, devenues ses complices. On la vit dès lors hâter l’exécution des projets dont il lui avait fallu si longtemps ajourner la réalisation devant la résistance unanime de l’Europe. Nous avions assumé une très grave responsabilité en venant nous jeter aussi résolument en travers des desseins du sultan. Si notre intervention ne ramenait promptement le calme et la sécurité dans l’Archipel, comment justifierions-nous le droit que nous nous étions arrogé d’intervenir ? Qu’elle rencontrât une approbation complète ou provoquât un blâme mal dissimulé, la bataille de Navarin n’en avait pas moins engagé les médiateurs beaucoup plus que ne l’eussent souhaité deux des signataires tout au moins du traité de Londres. On ne pouvait avoir fait couler tant de sang en vain. Il fallait montrer au monde que l’obstination de la Porte était réellement coupable, et que le peuple dont nous avions voulu l’affranchissement serait digne de prendre rang un jour parmi les nations civilisées.

Les amiraux n’eurent pas besoin qu’on leur indiquât à cet égard leur devoir. La police des mers leur appartenait : en s’efforçant dès le lendemain même de la victoire d’extirper de l’Archipel le brigandage maritime qui y faisait chaque jour des progrès de plus en plus effrayants, leur but ne fut pas seulement de rassurer la navigation neutre ; ils se proposèrent aussi de ne pas laisser déshonorer la cause dont ils avaient pris en main la défense. La piraterie grecque était un des grands arguments invoqués par les adversaires d’une Grèce indépendante. Cet odieux système de rapines, qui prétendait s’autoriser de mainte argutie légale, serait devenu, si on l’eût toléré plus longtemps, un véritable scandale européen. Jamais les parages infestés de Salé, ni les débouquements des Antilles n’avaient été témoins d’autant de pillages et de meurtres. La destruction de la flotte ottomane allait laisser les marins de l’Archipel sans emploi ; n’était-il pas à craindre que la piraterie ne trouvât dans cet état de choses un nouvel aliment ? « Les pirateries grecques, écrivait le 24 octobre 1827 l’amiral de Rigny, se sont élevées dans la dernière quinzaine à un point inouï jusqu’à présent. La mer est couverte de ces forbans. Ainsi, quand le sang français et anglais vient de couler en leur faveur, ces misérables, poussés par la cupidité, encouragés par l’impunité, pillent et maltraitent nos bâtiments de commerce ». À quelle autorité s’en prendre, dans un pays complétement désorganisé, de la continuation de ces désordres ?

Le gouvernement provisoire était sans force ; ce fut au corps législatif que les amiraux crurent devoir s’adresser. Leur langage cette fois fut sévère ; il faisait pressentir des mesures énergiques et témoignait d’une irrévocable résolution. « Nous ne souffrirons pas, firent-ils savoir aux députés rassemblés en ce moment à Égine, que les Grecs fassent aucune expédition, aucune course, aucun blocus hors des limites tracées de Volo à Lépante. Nous regarderons comme nulles toutes patentes délivrées à des corsaires qui seraient trouvés opérant dans d’autres parages. Les bâtiments de guerre des puissances alliées auront partout l’ordre de les arrêter. Il ne vous reste aucun prétexte pour tolérer de pareils armements. L’armistice de mer se trouve établi de fait du côté des Turcs ; leur flotte n’existe plus. Prenez garde à la vôtre, car nous la détruirons, s’il le faut, comme nous avons détruit la flotte d’Ibrahim. Quant au tribunal des prises que vous avez institué, nous le déclarons dès aujourd’hui incompétent pour juger aucun de nos bâtiments sans notre concours. »

Attaque d’un navire marchand par des pirates grecs. Gravure d’Alexandre Gabriel Decamps (1803-1860), Royal Museums Greenwich.

Ces menaces ne devaient pas rester lettre morte ; elles furent au contraire, grâce au zèle et à l’activité de nos croiseurs, suivies de prompts effets. La station française avait reçu d’importants renforts : les frégates l’Iphigénie, la Vestale, le vaisseau le Conquérant, sur lequel l’amiral de Rigny venait de porter son pavillon. Il nous était désormais facile d’appuyer nos paroles par des actes. Dès les premiers jours de novembre 1827, toute la flottille française fut en chasse ; elle ne prit de repos que vers la fin de l’année 1828. Les corvettes la Pomone, la Bayadère, la Victorieuse, l’Écho, la Diligente, les bricks le Palinure, l’Alacrity, l’Actéon, le Zèbre, le Marsouin, le Loiret, les bricks-goélettes le Volage, l’Alcyone, la Flèche, les gabares la Lionne, la Lamproie, les goélettes la Daphné, l’Estafette, appuyèrent une si vigoureuse poursuite aux pirates qu’en moins de dix-huit mois ils en eurent complétement purgé l’Archipel. Ce fut à cette tâche méritoire que se consacrèrent sans relâche les Reverseaux, les Parseval, les La Susse, les Châteauville, les Moulac ; ils firent renaître la sécurité là où avait régné trop longtemps, grâce à notre mansuétude excessive, la plus incroyable terreur. Entre tous ces croiseurs, il faut déjà citer un de nos futurs ministres de la marine, le lieutenant de vaisseau Hamelin. « Je le place, écrivait l’amiral de Rigny, à la tête des meilleurs officiers de son grade ».

Au moment où le vainqueur de Navarin lui décernait cet éloge, le capitaine de la Lamproie venait de prendre sur les côtes de Syrie le brick grec le Panayoti, monté par 66 hommes d’équipage. Conduit à Alexandrie, ce bâtiment-pirate fut reconnu par les capitaines de plusieurs navires marchands qu’il avait pillés, les uns à Scarpanto, d’autres sur la côte de Caramanie, Le commandant de la frégate la Magicienne, M. Cornette de Venancourt, s’apprêtait alors à quitter les eaux de l’Égypte pour retourner à Smyrne. Le capitaine Hamelin lui remit le corsaire capturé. L’équipage grec passa sur la frégate, à l’exception de 6 hommes qu’on crut devoir laisser à bord du Panayoti. Un officier de la Magicienne, l’enseigne de vaisseau Bisson, prit le commandement du brick. On lui donna pour le conduire 14 matelots et le pilote-côtier de la frégate, le second maître de timonerie Trémintin. Ces dispositions terminées, le Panayoti et la Magicienne appareillèrent d’Alexandrie le 1er novembre 1827. Les deux bâtiments devaient naviguer de conserve ; dans la nuit du 5, ils se séparèrent. Le mauvais temps survint, et la prise fut obligée de relâcher dans une des baies de l’île Stampalie, à trois milles environ de la ville. Deux des Grecs qu’on avait laissés à bord du brick, mal surveillés, se jetèrent à la mer et parvinrent à gagner la côte à la nage. Un drame se préparait, drame héroïque qui eut dans toute l’Europe un long retentissement.

L’enseigne de vaisseau Hippolyte Bisson, à qui est confié le commandement du brick Panayoti. Royal Museums Greenwich.

Retenu par les vents contraires dans la petite baie où il avait jeté l’ancre, le capitaine Bisson ne douta pas un instant qu’il ne fût attaqué. Il se promit du moins de faire, avec ses 15 hommes, une défense vigoureuse. Les quatre canons du brick furent chargés ; on monta sur le pont les fusils et les sabres. À dix heures du soir, deux grands misticks furent aperçus doublant une des pointes de la baie. Chacun à bord du brick se rangea en silence à son poste. Le capitaine Bisson se porta sur le beaupré pour observer les mouvements des embarcations suspectes. Ces embarcations étaient chargées de monde ; elles avaient serré leurs voiles et se dirigeaient à l’aviron vers l’avant du brick. Bisson les fit héler plusieurs fois ; il n’obtint aucune réponse. Les pirates nageaient avec force ; ils étaient sur le point d’accoster, quand Bisson, déchargeant sur eux les deux coups de son fusil de chasse, donna le signal de commencer le feu. Les pirates répondirent par une vive fusillade.

Il faut laisser ici la parole au pilote Trémintin, car il est des narrations qu’il n’est pas permis d’altérer. Celle du brave pilote de la Magicienne, appartient à l’histoire. « Une des embarcations, dit-il, nous aborda par-dessous le beaupré, l’autre par la joue de bâbord. Plusieurs des nôtres avaient déjà succombé. En un instant, malgré tous nos efforts, malgré ceux de notre brave capitaine, plus d’une centaine de Grecs furent sur notre pont. Une grande partie s’affala aussitôt dans la cale pour piller. Je combattais à tribord, près du capot de la chambre. Le capitaine avait été repoussé du gaillard d’avant. Il vint à moi tout couvert de sang et me dit : Ces brigands sont maîtres du navire ; la cale et le pont en sont remplis. C’est le moment de terminer l’affaire. Il sauta aussitôt sur le tillac de l’avant-chambre, qui n’était qu’à trois pieds au-dessous du pont. C’est là qu’on avait déposé les poudres. Il tenait une mèche cachée dans sa main gauche. Dans cette position, il avait près de la moitié du corps en dehors du panneau. Il me donna l’ordre d’engager les Français qui survivaient encore à se jeter à la mer ; puis, me serrant la main : Adieu, pilote, dit-il, je vais tout finir. Peu de secondes après, l’explosion eut lieu, et je sautai en l’air ».

Plus heureux que son capitaine, broyé par l’explosion, Trémintin fut jeté sans connaissance sur le rivage. Il avait un pied fracassé. Quatre matelots français s’étaient jetés à la mer ; ils arrivèrent à terre sans blessures. Le lendemain, on retrouva gisants sur le rivage les corps mutilés de 3 Français à côté de 70 cadavres grecs. L’héroïque sang-froid de Bisson n’avait pas laissé nos compatriotes mourir sans vengeance.

Le sacrifice d’Hippolyte Bisson.

Construit à Scarpanto, armé à Naxie, le brick le Panayoti avait un équipage considérable. Cinquante-six prisonniers étaient restés à bord de la Magicienne, ils furent dirigés sur Toulon ; mais entre tous ces pirates désignés à la vindicte publique Bisson avait fait justice des plus criminels. Cochrane, enfin réveillé, poursuivait les autres. Deux bricks de guerre commandés, l’un par un philhellène anglais, Pear O’Connor, l’autre par un capitaine hydriote, Nicolas Kiparissi, reçurent la mission de parcourir les diverses îles de l’Archipel et d’en expulser les Candiotes. Ces turbulents réfugiés étaient devenus les tyrans des paisibles localités qu’ils avaient contraintes de leur donner asile. On les soupçonnait justement d’être les auteurs ou les instigateurs de la plupart des méfaits dont la navigation neutre avait à se plaindre. Cochrane les refoula vers ce repaire de Grabouza dont dix-sept Crétois, partis de Cerigo, s’étaient emparés dans l’été de 1825, et qui renfermait en 1827, avec des valeurs énormes, produit de deux années de pillages, plusieurs milliers de combattants. Il espérait envoyer ainsi un utile secours aux insurgés, qui s’efforçaient de reprendre Candie sur les Égyptiens ; il n’envoyait en réalité qu’un nouveau renfort aux pirates. Les pirates heureusement n’avaient plus l’opinion pour eux. L’enthousiasme qu’excitait la gloire récemment acquise par nos armes, l’émotion produite par le dévouement de ce jeune martyr qui promettait à la France un héros, tout cet ensemble de circonstances, fait pour remuer les cœurs et pour ramener à des idées plus saines les esprits, eussent-ils même été moins prompts à se raviser que les nôtres, avait fait passer l’intérêt du côté de la répression.

Marins grecs trouvant refuge sur la côte. Les pirates de la mer Égée se sont notamment établis sur l’île de Grabouza (Gramvoússa), à l’Ouest de la Crète, que l’on désigne alors couramment sous le nom de « Candie ». Tableau de Carl William von Heideck (1788-1861).

Grabouza, en dépit des réclamations de l’amiral de Rigny, avait longtemps reçu les secours des comités philhellènes ; on considérait cet îlot comme une des citadelles de la liberté hellénique. La lumière se fit subitement. Abandonné par l’opinion, ce nid de brigands ne pouvait prétendre à subsister quand l’insurrection de Candie avortait. Le Commodore Staines sur l’Isis et le capitaine de Reverseaux sur la Pomone se chargèrent de le faire évacuer. Il y eut de la part des pirates quelque tentative de résistance. Vigoureusement conduite, l’attaque des alliés eut un plein succès. Grabouza cessa d’être un épouvantail pour tous les bâtiments que le vent amenait en vue des rivages de la Crète, et la navigation neutre put reprendre, dès les premiers mois de l’année 1828, son cours habituel et paisible vers les ports de la côte de Syrie. S’il y avait encore quelques bandits épars dans l’Archipel, ces bandits du moins n’avaient plus de forteresse.

Pirates grecs chassés de leur repaire par les navires britanniques et français. Tableau de Carl William von Heideck (1788-1861).

Trompés par la faveur dont leurs prétentions les plus excessives avaient joui jusqu’alors, les Grecs s’étaient flattés que le traité de Londres leur apporterait, sous forme de médiation, un secours complaisant ; ils ne devaient pas tarder à s’apercevoir de leur erreur. C’était une tutelle et une tutelle sévère que leur réservait l’Europe. Dès le 24 octobre, quand le sang de Navarin fumait encore, les amiraux se chargeaient les premiers de dissiper les illusions du corps législatif. « Nous ne permettrons pas, écrivaient-ils, de porter l’insurrection ni à Chio ni en Albanie ; nous ne voulons pas que, par ces expéditions imprudentes, vous exposiez les populations à être massacrées par les Turcs ». De pareilles injonctions pouvaient sembler cruelles et jusqu’à un certain point injustes ; elles prenaient surtout cette apparence quand il s’agissait de Chio. Depuis la fatale journée qui avait jeté dans l’esclavage leur malheureuse patrie, des milliers de Chiotes, échappés, suivant le texte même de l’humble supplique dont j’emprunte les terme, « au glaive d’un furieux tyran », erraient en tous lieux, « sans trouver où cacher leur nudité et leurs pleurs ». Ils n’étaient soutenus que par l’espoir de pouvoir « en un jour plus serein » reconquérir le sol natal. Ce jour venait enfin de luire. Les souverains, du haut de leur trône, avaient jeté un regard compatissant sur la Grèce. Les réfugiés chiotes s’étaient alors rassemblés ; ils avaient, selon l’antique usage, élu leurs primats et leurs conseillers. Une flotte venait d’être équipée à l’aide de contributions volontaires. Plus de la moitié des matelots engagés sur ces bâtiments étaient des Chiotes ; tous s’engageaient à servir gratuitement. Les capitaines, on les avait choisis « parmi les plus réglés et les plus obéissants ». « Jamais, disaient aux amiraux les députés des Chiotes libres, Démétrius Maximos et Athanasio Raphaëlis, jamais expédition aussi régulière, aussi bien combinée, n’avait été formée en Grèce ». Le gouvernement d’Egine approuvait ce projet. On lui avait demandé le corps régulier de Fabvier et un détachement de troupes irrégulières ; il avait accordé l’un et l’autre. Il n’y avait dans toute l’île de Chio – on s’en était assuré – que 300 soldats réguliers, autant d’irréguliers et environ 600 habitants turcs. Comment le succès serait-il un instant douteux ?

Charles Nicolas Fabvier (1782-1855), polytechnicien et officier d’artillerie pendant les guerres de l’Empire, blessé à la Moskowa, il combat en 1823 auprès des libéraux espagnols avant d’embrasser la cause des combattants grecs aspirant à l’indépendance.
L’île de Chios et le golfe de Smyrne.

Sans attendre une autorisation qui eût certainement été refusée, le gouvernement grec fit partir Fabvier pour Ipsara. Le 28 octobre 1827, l’intrépide colonel débarquait sur la plage de Chio avec 1 000 tacticos, 1 500 irréguliers et vingt pièces de canon. Le pacha turc, Yousouf, s’enferma dans la citadelle. Le commodore Hamilton se trouvait en ce moment à Smyrne. « L’opinion de M. Canning, écrivit-il sur le champ à l’amiral de Rigny, est tout à fait contraire à une attaque sur Chio. S’il est possible d’obtenir quelque garantie pour la vie des habitants, je serais d’avis de couper court à cette expédition ». Le commodore ne s’en tint pas là. Il chargea le capitaine Hotham du Parthian de déclarer aux chefs grecs qu’il ne considérait pas seulement leur expédition comme compromettante pour les trois puissances, il la jugeait aussi contraire aux intérêts de l’humanité. « Jamais, ajoutait-il, la Grèce ne pourra maintenir une force navale suffisante pour empêcher les Turcs de passer quelque jour de Tchesmé à Chio, et ce jour-là nous aurons à redouter une effroyable catastrophe. Quel motif peut empêcher aujourd’hui la flotte turque réunie à Gallipoli de venir à Tchesmé ? Cette flotte évidemment n’est retenue que par la crainte des escadres combinées, et cependant je ne vois pas que les termes du Traité de Londres nous autorisent à nous opposer à la navigation des escadres ottomanes d’un port turc à un autre ».

Les Anglais nous soupçonnaient d’être en secret favorables à une expédition que commandait le colonel Fabvier. La Loyauté de l’amiral de Rigny dissipa facilement cet ombrage. Il fut des plus énergiques à blâmer une entreprise qui devait être pour lui « la source de difficultés nouvelles ». Les catholiques de Chio s’étaient réfugiés dans les consulats. Les Turcs en 1821 avaient respecté ces asiles ; les Grecs en 1827 n’hésitèrent pas à les envahir. Les catholiques furent indignement dépouillés. « On enleva, nous dit l’amiral de Rigny, jusqu’à la dernière chemise de ces malheureux ». Tous les efforts de Fabvier demeuraient impuissants à prévenir de semblables désordres ; mais c’était aux marins chiotes, aux marins seuls, qu’il fallait, suivant le colonel, les imputer.

Codrington et Heiden venaient d’arriver à Malte quand ils apprirent la complication qui menaçait d’aigrir encore les griefs de la Porte. Heiden se montra le plus vif dans l’expression de son blâme. « Les Grecs, écrivit-il à l’amiral de Rigny, ont fait une grande folie en opérant une descente à Chio. Ils n’arriveront à rien et vont nous compromettre une seconde fois avec les Turcs ». Codrington, moins ému, s’en remettait à nous du soin d’arranger cette affaire. « Vous avez, mon bon ami, écrivait-il à ce frère d’armes, auquel depuis le 20 octobre il paraît avoir voué, avec la confiance la plus absolue, l’affection la plus sincère, vous avez un rôle difficile à remplir, mais personne ne saurait le jouer mieux que vous ». Cependant, à la première sommation reçue par l’intermédiaire du capitaine du Parthian d’avoir à renoncer à leurs desseins, les émigrés chiotes avaient jeté les hauts cris. Comment ! c’étaient les amiraux des puissances chrétiennes, ces chefs en qui la Grèce mettait tout son espoir, qui voulaient faire rappeler de Chio les troupes débarquées et abandonner ainsi les malheureux habitants de cette île à la furie des Turcs ! Ne savait-on pas que le renouvellement d’une scène plus terrible que celle du passé suivrait de près le départ des soldats de Fabvier ? Il ne resterait plus aux Chiotes qu’à s’ensevelir tout vivants dans les tombeaux de leurs pères. « La terre de notre patrie, disaient-ils, n’a pas encore bu tout le sang dont on l’a abreuvée. Nos femmes, nos enfants, nos mères, sont retenus en esclavage dans le fort. N’obtiendrons-nous pas un répit de la compassion des souverains chrétiens, de la bienveillance des trois amiraux ? »

Les amiraux malheureusement n’avaient plus besoin d’insister. L’expédition de Chio se désorganisait d’elle-même ; elle avait le sort de la tentative de Vassos et de Kriezotis sur Tricheri, du général Church et de Kostas Botzaris dans l’Hellade occidentale. Ces capitaines, au premier bruit de l’approche des troupes turques, s’étaient vus dans la nécessité de licencier leur armée. La flotte de Gallipoli s’apprêtait à franchir les Dardanelles. Tahir-Pacha, devenu, malgré le désastre de Navarin, le favori du peuple et du sultan, commandait cette expédition. Les primats de Chio élevèrent de nouveau leur voix suppliante ; ils demandaient qu’on arrêtât les bâtiments turcs. « Cette requête, écrivait l’amiral Codrington à son collègue, « ne peut être accueillie, selon moi, que par un refus catégorique. L’expédition de Chio a été faite contrairement à notre avis et évidemment au grand préjudice de la Grèce. Que ceux qui l’ont entreprise en subissent les conséquences ». Répondant directement à la demande des députés chiotes, l’amiral anglais accentuait plus durement encore son refus. « Vous devez savoir aussi bien que moi, messieurs, leur disait-il, que, si les ressources gaspillées pour cette expédition eussent été employées en faveur de la Morée, l’armée d’Ibrahim eût éprouvé le même destin que sa flotte, et la Grèce n’eût pas eu à subir les nouveaux reproches que lui a valus la fâcheuse conduite des Chiotes ».

L’amiral Edward Codrington (1770-1851). Portrait par Thomas Lawrence (1769-1830).

L’amiral de Rigny éprouvait une profonde sympathie pour le colonel Fabvier. On ne pouvait en effet rester insensible aux preuves multipliées que ne cessait de donner ce vigoureux soldat de son courage, de son dévouement à sa nouvelle patrie et de son désintéressement. C’était une de nos gloires nationales qu’il fallait arracher une seconde fois au sort funeste qui la menaçait. Le 12 mars 1828, Tahir-Pacha jetait dans la citadelle de Chio un renfort de 2 500 hommes. C’en était fait désormais de l’espoir de voir tomber cette place. La frégate la Fleur de Lys, commandée par le capitaine Lalande, avait été détachée le 16 février du blocus d’Alger pour renforcer la station du Levant ; elle arrivait à propos dans l’Archipel. L’amiral de Rigny l’expédia sur-le-champ devant Chio. Le 20 mars 1828, à midi, la Fleur de Lys débarquait à Syra un premier convoi de fugitifs ; quelques jours après arrivaient à Égine la frégate l’Hellas et le brick le Nelson, chargés de familles qui venaient demander au gouvernement un asile et du pain.

Fabvier avait donné le signal du départ ; mais, pour que ce départ pût s’effectuer sans encombre, il s’était exposé à sacrifier ses tacticos. La Fleur de Lys, à son retour de Syra, les trouva tous acculés à la plage du port de Mesta, réfugiés sur un îlot, sans eau, sans vivres, fusillés de loin par les Turcs. Il était temps que cette frégate se présentât pour les embarquer. Malheureusement la brise était fraîche, de pesantes rafales du nord descendaient de la montagne. Les embarcations de la frégate, restée sous voile, gagnaient lentement du terrain. Le capitaine Lalande les rappela, et, jouant pour ainsi dire sur cette manœuvre le sort de son navire, il vint passer si près de la côte que chacun à bord en frémit ; mais le coup d’œil du capitaine de la Fleur de Lys était sûr, et sa hardiesse n’eut jamais que l’apparence de la témérité. Déposées à diverses reprises presqu’à toucher l’îlot où se pressaient les débris de cette désastreuse expédition, les embarcations françaises eurent bientôt rapporté à bord de la Fleur de Lys de sept à huit cents tacticos, maigres, exténués, couverts de blessures mal guéries encore, toujours énergiques cependant et jusqu’au dernier moment dignes de leur chef. Ainsi se termina l’expédition de Chio.

L’amiral Henri de Rigny, commandant la flotte française de l’expédition de Morée. Va devoir composer avec la formation du gouvernement de Ioánnis Kapodístrias et la concrétisation des ambitions d’indépendance dans le Péloponnèse. Tableau de François-Gabriel Lépaulle (1804-1886).

Capo d’Istria venait d’arriver en Grèce. Ce fut sous ces auspices qu’il prit possession du pouvoir. Le 3 décembre 1827, l’amiral Codrington avait reçu l’ordre d’envoyer à Ancône un navire de guerre à la disposition du président qu’avait choisi l’assemblée de Trézène. Le vaisseau le Warspite fut désigné pour remplir cette mission. Capo d’Istria toucha d’abord à Malte, où il arriva le 10 janvier 1828 ; il en repartit le 15 pour se rendre à Égine sur le vaisseau anglais escorté de la frégate russe l’Hélène. Il ne lui avait fallu que cinq jours pour se concilier complètement la confiance et le bon vouloir des deux amiraux, peu habitués à voir les affaires de la Grèce en de pareilles mains. « J’aurais voulu, mon cher amiral, écrivait Codrington à l’amiral de Rigny, que vous eussiez pu vous rencontrer ici avec le comte Capo d’Istria et entendre, comme moi, l’accord de ses plans avec les nôtres. Le traité de Londres est son seul guide, et il est résolu à ne pas s’en écarter. Vous devriez l’aller voir afin de recueillir de sa propre bouche l’expression de ses sentiments, comme l’ont fait vos collègues ». L’amiral de Rigny crut devoir montrer moins d’empressement. Sa nature circonspecte éprouvait le besoin d’observer d’abord à distance l’attitude qu’allait prendre ce personnage, que quelques rapports lui représentaient déjà comme étant « tout de feu pour les Russes, tout de glace pour la France ». Il ne déféra donc qu’à demi au vœu de ses collègues. Il ne se rendit pas en personne à Égine ; il se contenta d’y envoyer un bâtiment. Les trois capitaines qui assistèrent le 7 février 1828 dans l’église cathédrale d’Égine à l’installation du nouveau président furent le capitaine Parker du Warspite, Le Blanc de la Junon, Nicolas Petrowitz de l’Hélène.

Le vaisseau HMS Warspite, dépêché en Grèce au retour d’une circumnavigation. Collections Royal Museums Greenwich.

Sept années de guerre et de désordre intérieur avaient laissé la Grèce en proie à 20 000 ou 30 000 soldats débandés, à 15 000 ou 20 000 matelots sans emploi. L’état n’avait pas de finances. La terre ferme et le Péloponnèse ne fournissaient aucun revenu. Celui qu’on eût pu tirer de l’Archipel avait été épuisé d’avance pour mettre à exécution des plans peu conformes aux intérêts généraux de la Grèce. « Le peuple, écrivait Capo d’Istria à l’amiral de Rigny, est à toute extrémité ; le soldat, sans combattre, dévore sa subsistance ; le marin l’accable des conséquences de la piraterie. Une grave responsabilité pèse sur moi, et elle est d’autant plus grave que je l’ai contractée volontairement. Quelque illimitée que soit la confiance dont m’honore la nation, l’essai que je vais entreprendre ne peut aboutir, si je ne me trouve promptement en mesure de payer régulièrement l’armée et la marine, de donner quelques avances au peuple qui a déserté ses foyers et de ramener ainsi le cultivateur aux travaux qui seuls peuvent fournir une base à une véritable organisation sociale ». Pour arriver à faire évacuer les places de la Morée, à extirper en même temps la piraterie, Capo d’Istria estimait qu’il lui faudrait entretenir 23 000 hommes environ et quinze bâtiments ; la dépense mensuelle serait de 600 000 francs. Ce budget établi, c’était aux puissances protectrices qu’il appartenait d’en fournir la dotation. 

L’escadre russe avait perdu cinq bas-mâts à Navarin, bien que plusieurs de ses bâtiments, les frégates entre autres, eussent peu souffert. Ses réparations s’étaient prolongées au-delà de toute prévision. Le 12 avril cependant, toute la division qui avait combattu à Navarin, à l’exception du vaisseau le Gangut, que l’amiral Heiden dut renvoyer à Cronstadt, quittait le port de Malte pour aller rejoindre l’escadre française dans l’Archipel. Deux jours après, le 14 avril, la guerre était formellement déclarée par la Russie à la Porte. L’empereur espérait que l’accord des opérations maritimes du Levant n’en serait pas pour cela rompu. Mais le cabinet des Tuileries, loin d’admettre que la position de la Russie, comme puissance belligérante, fût incompatible avec l’exercice des droits d’intervention établis par le traité du 6 juillet, manifestait le désir de maintenir et d’exécuter les dispositions d’un engagement auquel nulle des trois parties contractantes n’avait cessé d’adhérer. 

Le 7 mai 1828, l’armée russe envahit la Moldavie ; le 5 juillet, elle était à Kustendjé, sur les bords de la mer Noire, où la flotte de transports partie d’Odessa venait la rejoindre. La Russie surprenait l’empire ottoman au milieu de sa transformation militaire. Les Russes avaient tout l’avantage de l’offensive. « Ils vont, écrivait l’amiral de Rigny le 15 juillet 1828, tourner Schumla par Varna et Bourgas. Dans un mois, ils seront dans les plaines d’Andrinople. Voilà du moins l’apparence ». Les appréhensions de l’amiral ne se réalisèrent pas sur le champ. Le tsar en personne avait mis le siège devant Varna avec 15 000 ou 20 000 hommes d’élite ; cette place, commandée par le défenseur de Patras, Yousouf, et par le capitan-pacha, Mohammed-Izzet, l’arrêta jusqu’au 6 octobre.

Le baron Hyde de Neuville avait à cette époque remplacé le comte de Chabrol au ministère de la marine. Ce fut lui qui informa l’amiral de Rigny des dernières décisions de la conférence. Le roi avait exprimé le désir que cet officier-général, dont la santé commençait à être sérieusement ébranlée par un aussi long séjour à la mer, gardât néanmoins le commandement important qui lui avait été confié jusqu’à la conclusion probablement très prochaine des affaires du Levant. Sir Edward Codrington était au contraire rappelé en Angleterre, et son successeur, le vice-amiral sir Pulteney Malcolm, allait se rendre sur-le-champ à Corfou. En annonçant cette nouvelle au commandant de nos forces navales, M. Hyde de Neuville ajoutait : « Le roi a remarqué, monsieur le vice-amiral, la lettre adressée par vous à sir Edward Codrington pour lui exprimer la part que vous preniez à la disgrâce dont vous le jugiez menacé. Cette correspondance ne peut que vous faire honneur : cependant, tout en rendant justice à ce brave amiral, peut-être eussiez-vous mieux fait de ne pas donner autant de développement à l’expression de votre sympathie. Le gouvernement anglais prétend que l’amiral Codrington n’a pas agi suivant ses instructions, et ce n’est pas à nous d’apprécier si cette assertion est exacte. Ce que nous savons positivement, ce que sa majesté se plaît à répéter, c’est que vous avez suivi celles qui vous avaient été données, de manière à ne mériter que des éloges. Cette observation seule vous fera comprendre pourquoi le roi ne veut pas consentir à vous laisser revenir en France au moment où l’amiral anglais est rappelé par le cabinet britannique ».

L’amiral sir Pulteney Malcolm (1768-1838), relevant l’amiral Codrington en mer Egée. Portrait par Samuel Lane (1780-1859).

La résolution d’envoyer un corps de troupes en Morée ne comportait dans l’exécution aucun retard ; 10 000 hommes et 800 chevaux partiraient de Toulon dans les premiers jours du mois d’août. Ils seraient suivis, dix ou quinze jours plus tard, de 4 000 hommes et de 500 chevaux environ. Le commandement en chef était confié au marquis Maison, pair de France, lieutenant-général des armées du roi. Le premier convoi serait sous les ordres de M. Cuvillier, capitaine de vaisseau, commandant la Ville de Marseille ; il se composerait des frégates l’Amphitrite, la Bellone, la Cybèle et d’un nombre de navires de commerce suffisant pour porter les chevaux, tout le matériel et les hommes qui n’auraient pu trouver place sur les bâtiments de guerre. Le second convoi serait escorté par le vaisseau le Duquesne, attendu de Brest à Toulon, par les frégates l’Iphigénie et l’Armide. Les soins du comte de Chabrol avaient porté leurs fruits, et, bien que nous eussions à maintenir le blocus d’Alger, bien qu’on nous trouvât présents dans toutes les stations lointaines, nos équipages de ligne purent fournir encore, dans le plus bref délai, des marins et des cadres à ce nouvel armement. L’institution, renouvelée de l’empire, qui associait aux matelots de profession un certain nombre d’hommes provenant du contingent annuel, avait été vivement critiquée ; on n’en comprit tous les avantages qu’après cet éclatant exemple de la fécondité dont elle venait de doter en quelques années notre marine.

Le vaisseau Ville de Marseille, commandé par le capitaine de vaisseau Cuvillier, mène le premier convoi de Toulon à destination de la Grèce. Gravure François Geoffroi Roux (1811-1882).

Il ne suffisait pas d’envoyer une armée en Morée, il fallait aussi s’arranger avec Méhémet-Ali pour que la flotte égyptienne vînt à Navarin procéder à l’évacuation. Quelques bâtiments anglais et français partiraient d’Égypte en même temps que les navires du vice-roi, afin d’assurer le passage de la flotte et d’éviter qu’elle ne cédât à la tentation de se détourner de sa route. La question fut réglée dans la matinée du 6 août, et la première division de la flotte du pacha se tint prête à partir sous l’escorte de deux bâtiments français, la frégate la Circé et le brick l’Alacrity.  Le vice-roi se soumettait à temps ; s’il eût attendu quelques jours encore, l’armée d’Ibrahim était perdue. Le 16 août en effet, le général Maison se rendait à bord du vaisseau la Ville de Marseille, et près de soixante navires appareillaient à la fois de la rade de Toulon au signal du commandant Cuvillier. Ce convoi emportait 10 000 hommes d’infanterie, un régiment de cavalerie et 200 chevaux d’artillerie. La flotte passa au sud de la Sardaigne ; le 28 août, à midi, elle découvrait les hautes terres du Péloponnèse. Le lendemain, l’amiral de Rigny, monté sur le Conquérant, sortait de Navarin pour se porter à la rencontre de la Ville de Marseille. Après une courte conférence entre l’amiral de Rigny et le général Maison, le convoi, le 29 août, avait continué sa route. Il dépassait successivement Navarin, Modon, les îles Sapience, et, doublant le cap Gallo, entrait dans le golfe de Coron. Ce fut là que s’opéra le débarquement entre les villages de Nisi et de Calamata, non loin de l’embouchure du Pamisus. Le quartier-général s’établit à une lieue de l’armée, près du hameau de Petalidi.

Troupes françaises en Morée. Tableau de Noël Dieudonné Finart (1797-1852).

L’expédition de Morée était une expédition française ; cette expédition cependant ne devait agir qu’au nom des trois puissances, et l’Angleterre s’était engagée à lui prêter le concours de ses forces navales. L’amiral de Rigny aurait eu probablement peu de peine à maintenir la bonne harmonie entre le commandant en chef de nos troupes et l’amiral Codrington. Il lui fallut plus de soins pour faire comprendre à sir Pulteney Malcolm tout ce que la situation de notre armée avait de pénible et d’anormal. « Il m’est impossible, écrivait le général Maison, de rester ici plus longtemps sans établissement fixe. Je commence à avoir quelques malades. La pluie d’avant-hier nous a avarié beaucoup de denrées, et la mauvaise saison approche. Il faut donc que je prenne mes dispositions. J’ai choisi Navarin pour y établir mes magasins, mes hôpitaux, mes dépôts de tout genre. Je marcherai incessamment sur ce point avec ce que j’ai de troupes ici ; je marcherai sans aucune manifestation hostile contre qui que ce soit… Je sais bien que le gouvernement du roi verra avec plaisir l’exécution du traité d’Alexandrie ; il veut ménager Méhémet-Ali. Je n’ai jamais, de mon côté, songé à m’y opposer. Je trouve cependant que vous avez ordonné un peu brusquement le départ de vos frégates de devant Coron. Nous sommes bien maîtres de placer nos forces comme nous l’entendons… »

L’embarquement de l’armée égyptienne ne fut terminé que le 27 septembre. Cette armée comptait encore environ 18 000 hommes, mais jamais armée ne quitta le sol qu’elle avait conquis dans un plus pitoyable état. Les ophtalmies, la dysenterie, la fièvre, n’avaient pas cessé de ravager les bataillons d’Ibrahim. Pour toute nourriture, les soldats ne recevaient qu’une poignée de riz, et souvent pour boisson une eau bourbeuse et saumâtre. « Véritables spectres ambulants, a dit un témoin oculaire, ils souffrent sans se plaindre ». Ces malheureuses troupes partaient enfin, laissant derrière elles « des campagnes couvertes de ruines, des terres incultes, des arbres mutilés ou noircis par le feu, des habitants déguenillés, pâles et souffrants, obligés de bivouaquer près de leurs toits renversés ». Voilà de quel prix se paie trop souvent la gloire. Le 1er octobre, le général Maison offrait au pacha égyptien le spectacle d’une grande revue française.

Entrevue du général Maison et d’Ibrahim Pacha le 1er octobre 1828 à Navarin, sur les lieux mêmes de la bataille qui avait déjà scellé, un an plus tôt, le sort des forces ottomanes en Grèce. Tableau de Jean-Charles Langlois (1789-1870).

Les navires égyptiens n’étaient pas arrivés en nombre suffisant pour recevoir toutes les troupes arabes. L’amiral de Rigny nolisa 27 navires français qui emportèrent le reste de cette misérable armée. Le 9 octobre 1828, Ibrahim rentrait à Alexandrie après une absence qui avait duré plus de trois ans. « Il s’est plaint à son père, écrivait à l’amiral le commandant de la Circé, M. Duval d’Ailly, de ce que vous aviez trop pressé son embarquement. Méhémet-Ali ne m’a pas fait l’accueil qu’il me faisait auparavant, et j’ai cru remarquer qu’il n’était rien moins que satisfait. Ibrahim a eu l’air encore plus froid ». Un peu de réflexion suffit pour dissiper ce nuage et pour ramener le vice-roi à de meilleurs sentiments. Influents en Égypte, maîtres de la situation en Grèce, il fallait dans le Levant compter avec nous. L’Angleterre et la Russie avaient un égal intérêt à nous ménager, car nous pouvions, suivant le parti qu’il nous conviendrait de prendre, faire pencher d’un côté ou de l’autre la balance. Pendant que deux vaisseaux et deux frégates russes détachés de l’escadre du comte Heiden, surveillaient, du mouillage de Ténédos, l’entrée des Dardanelles, le contre-amiral de Rosamel partait de Toulon avec le vaisseau le Trident, sur lequel était arboré son pavillon, pour venir se ranger sous les ordres du vice-amiral de Rigny. L’escadre anglaise recevait à son tour des renforts ; on s’observait déjà, et, bien qu’ils poursuivissent encore de concert l’évacuation complète de la Morée, les deux amiraux alliés, qui se trouvaient en ce moment réunis à Navarin, n’auraient point osé se promettre que la campagne de 1829 ne les obligerait pas à tourner contre des vaisseaux chrétiens ces longues files de canons qui n’avaient dû tonner que contre les Turcs.

Sommées de se rendre aussitôt après le départ d’Ibrahim, les forteresses de Navarin, de Modon, de Coron, avaient ouvert leurs portes aux généraux Higonnet et Sébastiani. Patras suivit cet exemple. La garnison du château de Morée fut la seule qui se montra disposée à faire résistance. Fortifiée à diverses reprises par les Vénitiens, la place exigeait, pour être attaquée, des approches régulières. Le général Schneider se mit en devoir de l’investir. Le château de Morée se dresse à l’autre extrémité d’un demi-cercle formé par les sinuosités du rivage. Cette citadelle n’était primitivement qu’un ouvrage composé de quelques tours réunies par des murs de 2 mètres d’épaisseur. Les Vénitiens ont élevé en avant un bastion et deux demi-bastions qu’ils ont joints par des courtines ; ils ont entouré tout cet ensemble d’un large fossé et d’un chemin couvert. Ils en ont fait en un mot une véritable place de guerre, telle qu’on les concevait au XVIIIe siècle. Les Turcs n’y ont rien ajouté. En face, sur la côte opposée, apparaît le château de Roumélie. Ces deux forteresses, bâties sur les deux points les plus rapprochés des deux rives, sont séparées par un détroit dont la largeur n’excède pas 1 800 mètres ; elles croisent facilement leurs feux, et défendent l’entrée du golfe, qui s’enfonce sur un espace de 30 lieues environ vers l’isthme de Corinthe. Ce passage, les Grecs avec Miaulis l’ont forcé plus d’une fois ; il n’en conserve pas moins le nom que lui valut la réputation qui lui avait été faite d’être infranchissable ; on l’appelle les petites Dardanelles.

Siège du « château de Morée », citadelle gardant l’entrée du golfe de Corinthe.

Le capitaine Lyons, sur la frégate anglaise la Blonde, s’est joint pour les opérations dirigées contre le château de Morée aux capitaines Mauduit-Duplessis, Hugon et Villeneuve, commandant les frégates françaises la Duchesse de Berry, l’Armide et la Didon. Les vaisseaux le Conquérant, portant le pavillon de l’amiral de Rigny, le Breslau, sous les ordres du capitaine La Bretonnière, forment la division de réserve. C’est à bord du Conquérant que le commandant en chef a établi son quartier-général. C’est de ce vaisseau qu’il adresse, de concert avec l’amiral de Rigny, la note suivante au pacha de Lépante et au commandant du château de Roumélie. « Il n’a point, leur dit-il, l’intention de les attaquer. La paix existe entre leurs souverains respectifs. Si le pacha de Lépante et le commandant du fort de Roumélie encouragent la résistance des rebelles, ils se mettent en hostilité contre nous et nous confèrent le droit de représailles. S’ils s’abstiennent de tout acte hostile, nous en agirons de même à l’égard de Lépante et du château de Roumélie ».

Dès le 18 octobre, le général Schneider avait exprimé le désir qu’on débarquât de chacune des frégates quatre pièces de 18. Le 22 octobre, à neuf heures du matin, une batterie élevée et servie par les marins des deux escadres a commencé l’attaque. Pendant huit jours et huit nuits, c’est elle qui protège les travaux des sapeurs. Le 30 octobre, les canons des frégates et deux pièces de 24 débarquées du Conquérant sont transportés avec le matériel de siège dans deux batteries de brèche, qui reçoivent le nom de batterie de Charles X et de batterie de George IV. Les canons anglais et français restent mélangés dans les deux batteries. Au milieu de la nuit, la bombarde anglaise l’Ætna appareille sous ses huniers au bas ris, ses basses voiles le ris pris, et malgré la violence du vent vient s’embosser avec une précision remarquable à 800 mètres des murailles du fort. Vingt-six pièces de gros calibre, six pièces de campagne, quatre obusiers, plusieurs mortiers, une bombarde, menacent le front assailli.

Aux premières lueurs du jour, le feu s’ouvre partout à la fois. Les dispositions ont été si bien prises qu’au signal donné on n’entend qu’un seul coup. À partir de ce moment, jusqu’à neuf heures du matin, le tir est continu. Les brèches sont alors déclarées praticables, les colonnes commencent à se masser pour l’assaut ; mais en ce moment la garnison turque, composée de 600 hommes, croit avoir assez fait pour l’honneur des armes ; elle arbore le pavillon blanc et se rend à discrétion.

Le vaisseau Conquérant, depuis lequel sont conduites les opérations navales dirigées contre le château de Morée. Gravure François Geoffroi Roux (1811-1882).

L’amiral de Rigny remercia dans les termes les plus chaleureux le commandant Lyons, le capitaine Lushington de l’Ætna, le lieutenant Logan du Royal-Marine, qui dirigeait le feu des mortiers, le lieutenant Luckraft, qui commandait les marins anglais débarqués. Ce sont là de vieux souvenirs et sans grande importance historique ; ils méritent cependant de ne pas être passés sous silence, car rien n’a plus contribué à dissiper de mutuels ombrages, à rapprocher d’implacables rivaux, que cette fraternité d’armes qui commence à Navarin et doit, vingt-six ans plus tard, se sceller sous les murs de Sébastopol. La prise du château de Morée fut le seul épisode militaire d’une campagne qui nous coûta néanmoins des pertes cruelles.

Vers la fin du mois de février 1829, le vice-amiral de Rigny obtint l’autorisation de remettre le commandement de la station au contre-amiral de Rosamel. Le commandant en chef de l’expédition de Morée, à qui la frégate la Vénus allait apporter le bâton de maréchal, ne s’embarqua pour rentrer en France que le 22 mai 1829. 

L’amiral Claude du Campe de Rosamel, prenant la relève de l’amiral de Rigny.

La Grèce se trouve ainsi, après neuf années de luttes, en possession des parties les plus importantes du territoire que la conférence de Londres a résolu de lui attribuer. Les arrêts de la conférence ne sont encore, il est vrai, que des protocoles. La Porte n’a pas souscrit à tous ces arrangements, qui, sans son aveu, la dépouillent. Elle retient au contraire son consentement avec une énergie de plus en plus farouche. Il faudra les triomphes éclatants des Russes pour le lui arracher.

La flotte turque entra deux fois dans la mer Noire ; deux fois elle revint à Constantinople sans avoir osé attaquer les vaisseaux russes maîtres de Varna, de Bourgas et de Sizopoli. Du moment que la mer Noire était abandonnée aux forces navales du tsar, le sort de la campagne était décidé, car les difficultés d’approvisionnement cessaient d’exister pour l’armée d’invasion, et cet embarras seul aurait pu arrêter ses mouvements. Aussi les opérations prirent-elles dès le mois de juin un caractère de rapidité foudroyante. Le vieil esprit des janissaires venant à renaître n’aurait pas sauvé la Turquie ; il aurait perdu le sultan et fait reculer la civilisation. La Porte céda la première aux instances des ambassadeurs ; elle se déclara vaincue et prête à signer la paix. Le 9 septembre, les propositions des représentants des puissances occidentales furent acceptées par le général Diebitsch. La Porte s’engageait avant tout à se soumettre sans restriction, dans la question grecque, aux résolutions de la conférence de Londres. La paix fut signée à Andrinople le 14 septembre 1829.

Signature du traité d’Andrinople. Gravure d’Auguste Joseph Desarnod (1788-1840).

Laisser un commentaire