L’expédition du Tage

Rémy Gautret de la Moricière (1885-1935)

Au cours de l’été 1831, le roi du Portugal Miguel I refusant de reconnaître la monarchie de Juillet, une escadre confiée au contre-amiral Roussin fut envoyée devant Lisbonne afin d’obtenir par la force ce que la diplomatie n’avait pu faire prévaloir. Le lieutenant de vaisseau de la Moricière, auditeur de l’école de guerre navale en 1922, revient dans cet article sur cet épisode de notre histoire navale.

Le 1er mars 1831, le ministre de la Marine, comte d’Argout, dans une note détaillée qu’il adresse au roi, expose la situation : les négociations demeurent infructueuses : il faut mettre un terme aux exactions de don Miguel. Le 4 mars, le roi se résout à une démonstration armée. La Melpomène, frégate de 60 canons, et l’Endymion, corvette de 20 canons, complètent leurs vivres et leur eau à Brest. Aussitôt prêts, les deux bâtiments sous le commandement du Capitaine de vaisseau de Rabaudy, commandant la Melpomène, appareilleront et iront dans le Tage appuyer les demandes faites par M. Cassas, consul général de France par intérim à Lisbonne, en vue d’obtenir satisfaction. « Cette mission, écrit le Ministre au commandant de Rabaudy, exige beaucoup de prudence et de fermeté ». Il lui recommande de se mettre parfaitement d’accord avec notre représentant à Lisbonne avant d’agir ; démarches et opérations devront être décidées de concert.

En sortant de Brest, le 10 mars, la Melpomène touche la basse Beuzec ; elle rentre au port coulant bas d’eau ; par contre l’Endymion, qui a appareillé le 18, mouille le 26 mars devant Lisbonne où il retrouve le brick l’Eglé notre stationnaire. Les pourparlers entre gouvernement français et gouvernement portugais continuent.

La Melpomène, frégate de 24, portant 60 canons, du même type que la Belle Poule.

La Melpomène est réparée. Le 26 avril, le commandant de Rabaudy, auquel, malgré son accident le Ministre a laissé son commandement, reçoit de nouvelles instructions : « Vous appareillerez le plus tôt possible et vous vous rendrez à l’embouchure du Tage. Vous y trouverez la Sirène venant de Toulon et mouillerez avec elle à l’extérieur des passes, hors de portée du canon. Vous donnerez avis de votre arrivée aux commandants de l’Eglé et de l’Endymion, ainsi qu’à M. Cassas. Le but de cette communication est de voir si vous devez rallier votre division en dehors du fleuve ou, au contraire, entrer, suivant l’état des esprits à Lisbonne. Vous ferez une dernière tentative près du gouvernement portugais et l’avertirez, s’il refuse de se rendre à nos demandes, que vous userez de représailles. Dans ce but, vous croiserez avec votre division au large de l’embouchure du Tage et capturerez les bâtiments portugais entrant ou sortant. Vous expédierez vos prises à Brest. La France est en excellents termes avec l’Angleterre, ménagez donc les Anglais ».

Le vent souffle à Brest d’ouest et est violent. La Melpomène ne peut appareiller. Le 30 avril, arrive en rade de Brest l’Endymion. Il ramène de Lisbonne M. Cassas, qui a quitté à son bord la capitale portugaise, le gouvernement de don Miguel refusant de continuer à négocier avec lui, M. Cassas n’étant, en effet, que vice-consul. La dignité du gouvernement portugais interdit, paraît-il, à ce dernier de s’abaisser à discuter avec lui. Le Ministre averti de cet incident le premier mai, télégraphie aussitôt au préfet maritime de retenir la Melpomène à laquelle il envoie de nouvelles instructions. Elles parviennent au commandant de Rabaudy le 4 mai et disent en substance : « Voyez M. Cassas à Brest et faites-vous mettre par lui au courant de la situation à Lisbonne. Vous appareillerez pour l’embouchure du Tage aussitôt que possible. En arrivant devant le Tage, vous enverrez une note au Ministre des Affaires Étrangères portugais pour lui déclarer que vous êtes envoyé par ordre du Roi des Français pour appuyer la demande des réparations et indemnités qui sont dues aux sujets français victimes des actes arbitraires du gouvernement portugais, que ces réparations et indemnités vous les réclamez telles que M. Cassas les avait demandées. Si 45 heures après vous n’avez pas reçu satisfaction, vous déclarerez établi le blocus du Tage. Vous laisserez dans ce but la Sirène et la Diligente croiser au large de Lisbonne. Vous-même irez avec la Melpomène, le Hussard, l’Endymion et l’Eglé aux Açores vous emparer des navires de guerre portugais qui croisent devant Terceire. Expédiez vos prises à Brest ».

Le commandant de Rabaudy appareille le 7 mai, arrive le 16 devant Lisbonne. Il fait immédiatement porter par l’Endymion au vicomte de Santarem, ministre des Affaires Étrangères du Portugal, la note d’ailleurs signée de lui qu’il est chargé de faire remettre. Le ministre portugais, qui cherche à gagner du temps, répond le 22 mai en proposant de traiter à Londres. Exécutant ses instructions, le commandant de Rabaudy rappelle à lui l’Eglé et l’Endymion et le 23 mai avec ces deux bâtiments, la Melpomène et le Hussard, fait route pour les Açores, laissant la Sirène et la Diligente en croisière devant l’embouchure du Tage pour capturer les bâtiments portugais qui pourraient s’y présenter. Il prévient le ministre de la Marine du résultat négatif de ses négociations.

Le gouvernement de Louis-Philippe comprend alors enfin qu’il n’arrivera à terminer cette « sotte affaire », comme l’appellera l’amiral de Rigny, affaire où se joue cependant le prestige de la France, qu’en frappant un grand coup. L’entrée du Tage est réputée inexpugnable, ce qui explique d’ailleurs la résistance des Portugais. Une escadre forçant cette entrée et parvenant jusqu’à Lisbonne peut seule imposer à don Miguel la volonté du Roi des Français. Cette escadre on va l’équiper.

Vue de Lisbonne en 1830. Gravure William Miller d’après un dessin du Lieutenant-colonel Batty, 1830.

Le 1er juin, l’expédition du Tage est décidée. Le 3 juin, le Préfet de Toulon, vice-amiral de Rosamel, reçoit l’ordre de tenir prêt à appareiller sous les ordres du contre-amiral baron Hugon, destination secrète Lisbonne, destination avouée la Grèce : l’Algésiras, vaisseau de 80 canons, l’Alger, le Trident, la Ville de Marseille et le Marengo, vaisseaux de 74 canons, la Pallas et l’Indépendante, frégates de 60 canons, et deux bâtiments légers. Tous les bâtiments doivent faire immédiatement leur plein de vivres (4 mois) et leur plein d’eau (théoriquement 4 mois, pratiquement 2 mois et demi). L’Indépendante ayant son cabestan cassé, l’amiral de Rosamel, d’accord avec l’amiral Hugon, désigne pour la remplacer la Didon, frégate de 60 canons. La corvette La Perle et le brick Le Dragon sont adjoints à cette force navale pour lui servir d’éclaireurs et d’estafettes. Sur l’ordre du ministre de la Guerre, le 17e régiment d’infanterie embarque cent hommes sur chacun des vaisseaux, cinquante hommes sur chacune des frégates. Ce personnel, sous les ordres d’un chef de bataillon logé sur le Trident, doit éventuellement servir à armer les forts de Lisbonne après leur prise, ou assurer, après l’entrée dans le Tage, l’ordre dans la ville sans diminuer les équipages des bâtiments.

Belle force que l’escadre aux ordres de l’amiral Hugon ! Les navires sont excellents, bien manœuvrants, bien armés. Les équipages sont instruits, disciplinés. Des officiers subalternes, beaucoup ont combattu à Navarin ou sous Alger. Tous les capitaines ont fait la « grande guerre », celle de l’Empire. Hugon, leur chef, est légendaire : cœur profondément bon et droit, mais terreur des aspirants auxquels il n’adresse pas la parole que pour leur demander l’âge de la lune, peu démonstratif, mais imbu de ses devoirs, couvert de gloire à Navarin où il commandait l’Armide. Il est vraiment digne d’être à la tête de cette escadre, excellent outil, bien en main, qu’il a forgé. Il pourrait, certes, prétendre au commandement de l’expédition militaire et diplomatique qui se prépare. Et, cependant, malgré tous ses mérites, ce n’est pas à lui que l’honneur de la diriger va être dévolu. Le 7 juin, il reçoit du Ministre l’ordre d’appareiller le plus tôt possible avec les bâtiments sous ses ordres, de conduire ces bâtiments au Cap Sainte-Marie et là, d’y attendre le vaisseau Suffren, que monte le contre-amiral baron Roussin, Préfet maritime de Brest à qui, trois jours avant, le Roi a confié la mission d’aller défendre à Lisbonne le prestige français en péril.

Portrait de l’amiral Roussin, ici représenté devant la tour de Belem, pavillons amenés en signe de reddition. Tableau de Charles Philippe Larivière (1798-1876), collections du château de Versailles.

Le choix de Louis-Philippe est heureux à beaucoup de points de vue. Âgé de cinquante ans seulement, mais physiquement un peu fatigué par ses nombreuses croisières, manœuvrier consommé, brave au feu, esprit très cultivé, plus diplomate peut-être que militaire, se rendant compte des difficultés, les grossissant même, parce que trop technique, réfléchi et cependant impatient, nerveux, angoissé profondément par une responsabilité grave à prendre, hésitant, puis se décidant brusquement et, décidé, sachant alors risquer avec une hardiesse qui lui donne l’allure d’un grand chef, envié et jalousé dans la Marine, possédant cependant sur ses pairs et ses inférieurs un ascendant indiscutable, tel est l’homme que Louis-Philippe vient de choisir pour commander les forces navales destinées à exiger du gouvernement portugais « réparation des injustices dont les Français établis à Lisbonne avaient à se plaindre ».

Le 8 juin, le Contre-amiral Roussin arbore son pavillon sur le Suffren, vaisseau de 90 qui, arrivant de Cherbourg dans ce but, vient de mouiller à Brest. Il reçoit dans la soirée les instructions du ministre de la Marine, le vice-amiral de Rigny, qui, après lui avoir exposé les causes et le but de l’expédition – obtenir réparation – lui avoir énuméré les forces mises à ses ordres – division de Rabaudy déjà sur les lieux, escadre Hugon en appareillage à Toulon – lui avoir indiqué le point où il doit rallier cette dernière – cap Sainte-Marie – lui fixe les grandes lignes de l’opération. « Lorsque vous aurez réuni toutes vos forces, vous vous porterez à l’embouchure du Tage et vous saisirez l’occasion de la première brise favorable pour pénétrer dans le fleuve en forçant le passage s’il vous était disputé ». Suivent quelques renseignements plus que rudimentaires d’ailleurs sur l’entrée du Tage et les forts qui la défendent. Et, comme l’amiral de Rigny, confiant dans le chef qu’il vient de choisir, ne doute pas du succès de l’entreprise, il ajoute : « Lorsque vous serez arrivé à Lisbonne, dans le cas où vous ne recevriez aucun message du gouvernement portugais, vous prendrez tel moyen qui vous semblera convenable pour faire votre signification. Vous donnerez alors deux heures après lesquelles s’il ne s’est entamé aucun pourparler, vous commencerez le feu sur la ville en commençant sur les forts et édifices publics, sauf les hôpitaux. L’escadre portugaise est au mouillage devant Lisbonne, vous vous en emparerez ».

Le vaisseau de 90 canons Suffren. Musée national de la Marine.

Mais les vents à Brest sont d’Ouest-Sud-Ouest violents, et le resteront jusqu’au 16. Les meilleurs pilotes sont unanimes à déclarer impossible la sortie du goulet. Alors commence pour le chef qui trépigne d’impatience – le moindre retard pouvant faire échouer sa mission – une semaine d’agonie qui paiera sa gloire. Il est inquiet, soucieux et, si aux yeux de son état-major il s’efforce de paraître calme, d’humeur égale, et si dans ses lettres au Ministre la plainte est contenue, son dépit violent s’exprime librement dans sa correspondance privée : « Je suis bouleversé et malade, écrit-il le 15 juin au baron Tupinier, son ami, j’enrage ».

Le 16 juin, le vent d’ouest continue à souffler, mais il est maniable ; jamais un vaisseau de ligne n’est sorti du goulet dans ces conditions, les règlements d’ailleurs l’interdisent formellement. Et cependant, l’ancien commandant de la Gloire va tenter ce que l’on n’avait jamais essayé avant lui, ce que l’on n’essaiera jamais plus après lui : dans l’entreprise, il risque le sort du plus beau bâtiment de la flotte, le sien, un peu de la réputation et du prestige que lui ont acquis une glorieuse carrière de trente ans, mais il sait oser : à 7 heures du matin, le Suffren appareille, à 10 heures du soir. Après avoir viré de bord 31 fois, il doublait Ouessant.

Orientée Est-Ouest, la sortie du goulet de Brest est souvent interdite par les vents dominants, compliquant l’appareillage des escadres jusqu’à l’avènement de la propulsion à la vapeur. Carte des côtes de France, environs de Brest, Charles François Beautemps-Beaupré (1766-1854), 1823, BNF Gallica.

Après une traversée pénible, contrariée par une grosse mer et, pendant une partie du temps, par des vents de Sud-Ouest, le Suffren arrive en vue des îles Berlingues, le 24 à midi. De là, il fait route sur le cap La Roque, croise à petits bords pendant la nuit et, le 25 prend contact avec la Melpomène qui, revenue des Açores le 12 juin, a repris sa croisière au large de l’embouchure du Tage. Le commandant de Rabaudy voit l’amiral à bord du Suffren dans la soirée du même jour. Il lui rend compte de ce qu’il a fait depuis son départ de Brest, de l’état de ses bâtiments, de ce qu’il a appris sur la situation à Lisbonne. L’amiral connaît les mouvements de la division de Rabaudy jusqu’au 23 mai, date de départ pour les Açores après la fin de non-recevoir opposée par M. de Santarem aux demandes présentées par le chef de division. L’expédition aux Açores a permis de capturer la corvette portugaise Uranie qui a été expédiée à Brest. Il ne reste plus désormais devant Terceire aucun navire de guerre portugais.

Le 1er juillet, la division Suffren, Melpomène, Hussard, a connaissance d’un bâtiment portugais sous le cap La Roque. Le Hussard le chasse sans pouvoir l’arrêter et le bâtiment portugais atteint la baie de Cascaes où il mouille sous la citadelle qui ouvre le feu sur le Hussard. Le Suffren et la Melpomène viennent à la rescousse, le fort les combat. Après quelque hésitation, le Suffren enfin riposte. « Il me parut que si je m’abstenais de le combattre, dira l’amiral, je pouvais jeter du doute sur la vigueur que je voulais mettre dans mes opérations futures ».

Baie de Cascaes à l’Ouest de l’entrée du Tage.
Forteresse de Cascaes. Plan de Lourenço d’Eça, vers 1800-1810.

Le navire portugais le Wellington ayant amené, le Suffren l’amarine et l’emmène au large. Aucun doute ne devrait désormais subsister : la France est bien en guerre avec le gouvernement portugais. Le 6 juillet au jour, la Didon se fait reconnaître du Suffren. Elle précède de peu l’escadre Hugon. A midi, la jonction est faite, l’escadre du Tage est constituée. Elle comprend six vaisseaux, Trident, Suffren, Algésiras, Alger, Ville de Marseille, Marengo, trois frégates, Pallas, Didon, Melpomène, une corvette, Eglé, quatre bricks et avisos Endymion, Dragon, Perle, Hussard. « Jamais plus belle escadre ne réjouit les regard d’un ami de son pays et je fus fier en voyant cette preuve de la puissance du mien » dira l’amiral.

Pour parvenir à Lisbonne, il suffira de forcer l’entrée du Tage que les Portugais défendront certainement car ils la croient inexpugnable – c’est d’ailleurs leur seul moyen de résistance sérieuse. Toutes les énergies doivent donc être tendues vers cet objectif. Les renseignements que possède l’amiral sur cette entrée son vagues, peu précis. Au point de vue nautique, il connaît les cartes et les instructions de Franzini. Lui-même n’est jamais venu à Lisbonne, ce qu’il regrette amèrement, car dit-il ,rien ne vaut d’avoir vu. Il ignore ce qui peut paraître invraisemblable, une chose très importante : le régime relatif des vents au large et à l’intérieur du fleuve. D’après les documents qu’il possède, l’entrée ne semble pas facile. L’embouchure du Tage est comprise entre le fort Saint-Julien, bâti sur la terre ferme, et le fort de Bugio, élevé sur un îlot complètement isolé du rivage : distance entre les deux forts un mille et demi, mais l’espace navigable se trouve rétréci par deux bancs qui se prolongent sous l’eau dans la direction du Sud-Ouest, le Cachopo du Nord et le Cachopo du Sud. Entre les deux, la grande passe large d’un mille, profonde de 13 à 20 mètres, ou avec flot, de la vue, vent sous vergue, donc soufflant du Nord-Ouest au Sud-Sud-Ouest, les plus forts vaisseaux peuvent s’engager en toute confiance.

Embouchure du Tage entre le fort Saint-Julien et la tour de Bugio en 1840.
L’embouchure du Tage du Fort-Saint-Julien à Lisbonne. Carte chorographique des environs de Lisbonne, dressée sous la direction de Charles Picquet (1771-1827), BNF Gallica.

Au point de vue militaire, les renseignements connus sont des plus contradictoires. En 1806 et 1807, le contre-amiral anglais Sir Sydney Smith n’a pas osé s’aventurer à l’intérieur du fleuve, jugeant inexpugnables les forts de l’entrée. Depuis, Junot qui a occupé Lisbonne a encore renforcé les moyens de défense. Aussi, disent ceux qui prétendent connaître la capitale portugaise, une escadre cherchant à entrer de vive force se heurterait-elle à une artillerie formidable, au moins 300 bouches à feu, réparties dans les forts de la rive droite. Ils admettent que les forts de la rive gauche sont moins armés. Par contre, un colonel portugais réfugié en France prétend que cet appareil si redoutable en apparence n’est que mirage ; « Si, dit-il, on considère l’emplacement et la mauvaise disposition de toutes les fortifications qui défendent les deux rives du Tage, leur élévation au-dessus de la mer, les défauts de leur tracé, la hauteur énorme des profils, la grandeur extraordinaire des embrasures, la mauvaise construction des affûts, la vétusté des canons presque tous en fer, et surtout le peu de dévouement des soldats d’artillerie et du génie privés de leurs meilleurs officiers, je suis tenté de croire que les seules difficultés réelles pour forcer l’entrée du Tage proviendront des bancs de sable et des rochers qui en barrent l’ouverture ».

Où est la vérité ? Probablement entre les deux extrêmes. D’un côté, il est difficile de croire, étant donnée l’apathie déjà ancienne du gouvernement, le mauvais état des finances, que les forts de l’entrée soient munis d’une artillerie moderne, très puissante, bien protégée. D’un autre côté, si en Mars, au moment où le différend avec la France commençait à devenir aigu, l’armement des forts était négligeable, depuis cette époque, secouant sa nonchalance, le gouvernement de don Miguel a peut-être fait un effort pour l’améliorer. En tous cas, la situation politique extrêmement trouble dans laquelle se débat le pays, où les partis se déchirent, se haïssent, doit empêcher l’artillerie plus ou moins puissante des forts d’être bien servie, parfaitement commandée. L’obstacle militaire n’est donc certainement pas insurmontable. Aussi, confiant dans l’excellence des bâtiments qu’il va avoir sous ses ordres, la bravoure de ceux qui les montent, l’habileté de ceux qui les commandent, l’amiral peut-il écrire le 25 juin au Ministre « Les défenses intérieures du Tage doivent sans doute être considérables, mais je les crois de nature à être forcées par des vaisseaux ». Et à ce point de vue, aucun doute n’effleurera jamais son esprit. « Avec de la vue, quelques heures de vent d’Ouest ou de Nord-Ouest bien établi au moment du flot du jour, j’entrerai », ne cessera-t-il d’affirmer dès ce moment.

Le fort Saint-Julien sur la rive droite du Tage. Sa puissance apparente masque des difficultés à servir l’artillerie. BNF Gallica.

Mais encore faut-il que cet ensemble de circonstances heureuses ne tarde pas trop à se produire. L’escadre Hugon est partie de Toulon le 9 juin avec 2 mois et demi d’eau. Au commencement d’août elle devra se réapprovisionner ; il faut donc que le 10 août au plus tard, elle soit mouillée devant Lisbonne. Or, depuis le commencement de juin, les vents sont, dans cette région, restés en permanence du Nord-Nord-Ouest au Nord-Est, et les pratiques du pays affirment qu’ils resteront cloués très près du Nord jusqu’à fin août avec horizon généralement brumeux. Mais alors, au milieu d’août, sans qu’on ait pu entrer, il faudra lever le blocus ; ce sera l’échec de l’expédition, échec piteux, dont le prestige de la Marine et même de la France souffrira. Certes tous les marins comprendront l’impossibilité dans laquelle l’escadre se sera trouvée de remplir sa mission ; nul n’est maître de la direction du vent, mais dans le pays, l’opinion publique ignorante des choses de la mer, rendra le commandant en chef responsable de cette ridicule affaire. Et, durant les dix jours de croisière très dure qu’il fait au large du Tage, du 26 juin au 6 juillet, ce cauchemar s’installant dans son esprit qu’il obsède, l’amiral tout en préparant d’ailleurs les ordres très détaillés qui amèneront son escadre victorieuse à Lisbonne, hésite, discute avec lui-même, et, finalement, chez ce nerveux qu’étreint l’attente anxieuse d’un événement auquel il ne peut rien, la défaillance se produit. Dans ses lettres du 27 juin et 8 juillet au Ministre, pour dégager sa responsabilité le commandant en chef s’efforcera de faire pression sur son gouvernement pour l’amener à traiter, à composer avec le roitelet de Lisbonne.

Aucune réponse ne parvenant, ne pouvant d’ailleurs parvenir de Paris, lui-même le 8 juillet, incapable de calmer ses nerfs, prendra l’initiative d’envoyer son aide de camp au vicomte de Santarem pour essayer d’intimider le gouvernement de don Miguel et l’amener à composition. Dans la matinée, il appelle à son bord le capitaine de frégate Deloffre, commandant le Dragon et lui remet ses instructions. Le Dragon appareillera immédiatement pour Lisbonne, emmenant à son bord le lieutenant de vaisseau Decayeu, aide de camp du commandant en chef. Decayeu ira remettre au ministre des Affaires Etrangères du Portugal deux plus cachetés : l’un de ces plus renferme un ultimatum adressé au gouvernement de don Miguel, l’autre contient une lettre confidentielle destinée au vicomte de Santarem personnellement. Les deux documents d’ailleurs sont écrits sur un ton ferme : « Si le gouvernement portugais est disposé à traiter sur les bases ci-dessous (celles fixées par le ministre de la Marine française) dit l’ultimatum, le présent débat peut se terminer sur le champ. Dans le cas contraire, la guerre se trouvant déclarée de fait entre la France et le Portugal, toutes les conséquences qu’elle entraîne peuvent être prévues ; elles ne se feront pas attendre ». La lettre adressée au vicomte de Santarem est encore plus menaçante : « Il s’agit de savoir si la ville de Lisbonne, si la capitale de votre pays, restera exposée au danger qui la menace ».

Le commandant Deloffre appareille au flot à 10 heures ; le vent est près du Nord. L’amiral suit sa manœuvre à la longue-vue de la dunette du Suffren. Le Dragon entre par la grande passe, bâbord amures, met en passe devant Bugio, se laisse dériver en dedans, avec le courant de flot, remonte au vent, tribord amures, vire, puis fait route sur Belem vent de travers : le vent à l’intérieur du fleuve n’a donc pas changé. Avec une brise Nord-Nord-Ouest bien établie, le Dragon aurait pu rentrer en une bordée : l’amiral s’en souviendra.

La célèbre tour de Belem, dernier fort sur le Tage avant Lisbonne.

Le 10 juillet à 16h20, le Dragon rallie le Suffren. Le capitaine de frégate Deloffre et le lieutenant de vaisseau Decayeu viennent rendre compte de leur mission, des renseignements qu’ils ont recueillis et remettre la réponse de Santarem. En allant à Lisbonne, disent-ils, la brise a toujours diminué au fur et à mesure que le brick entrait dans le fleuve. Aussitôt Saint-Julien doublé, calme, le courant mène le bâtiment au mouillage en 45 minutes. On est restés seulement 10 minutes à portée de Saint-Julien. Par ailleurs, le fort de Saint-Julien est armé de 62 canons dont le calibre paraît être du 24. Bugio a haut et bas 12 pièces battant à l’Ouest, au Nord et Nord-Est, Paco d’Arcos a 2 canons, Feitosa 5, Sant Amarao 2. Il y a sur rade de Lisbonne vis-à-vis de la corderie 3 frégates de 48 canons, deux corvettes et un brick. Le vaisseau le Jean VI et une troisième corvette sont mouillés un peu plus haut que l’Alcantara.

La réponse du gouvernement portugais, intimement convaincu que l’entrée du Tage est inexpugnable, donc que les menaces de l’amiral français sont vaines, est ce qu’elle devait être : conçue dans une note ironique, involontairement d’ailleurs peut-être, elle refuse les satisfactions demandées par la France. Si cette dernière tient à traiter, elle le fera à Londres, le gouvernement portugais regrettant par ailleurs « de ne pouvoir consentir à l’entrée de l’escadre française avant d’avoir conclu entièrement les négociations ».

C’est un camouflet. Désormais pour les plus aveugles, même pour ceux qui veulent s’aveugler, la situation est claire : pour aboutir, il faut mettre à exécution la menace qui d’ailleurs engage d’aller à Lisbonne, et pour aller à Lisbonne il sera nécessaire d’en découdre. Le lendemain 11 juillet, à cinq heures du matin, l’amiral rédige ses derniers ordres. Ils contiennent les dispositions à prendre pour affourcher au mouillage qui sera choisi. « Si, ajoutent-ils, avant d’entrer, il n’est pas décidé que nous passerons le mouillage de Paco d’Arcos, nous prendrons ce mouillage. Dans le cas contraire, je mettrai le pavillon 24 qui signifiera ‘’continuez’’. Pour faire commencer le feu, je hisserai le pavillon 28. Les bâtiments tireront alors aussitôt qu’ils découvriront le but ».

A 9 heures, les vents de Nord-Nord-Ouest s’élèvent. L’amiral fait appareiller les bâtiments au mouillage et rallier le reste de l’escadre alors en croisière. La mer est grosse, l’horizon brumeux. Les avisos distribuent les derniers ordres. A midi 45, cette opération est terminée. L’escadre est alors en ligne de file tribord amures, cap au Sud-Ouest, à cinq milles au sud de Cascaes. La marée favorable, finissant à quinze heures, il n’y a plus de temps à perdre, on entrera par la passe sud.

L’amiral signale de virer lof pour lof par la contre-marche et de prendre l’ordre de bataille bâbord amures au plus près. L’ordre de bataille est rapidement formé, l’escadre sur deux colonnes fait route au Nord-Est. A 13h45, sur ordre du Suffren, le Marengo vaisseau de tête de la colonne de fauche et guide général laisse arriver dans la passe sud, entraînant les deux colonnes. A 14h, Saint-Julien et Bugio ouvrent le feu. Les bâtiments sont encore trop loin pour riposter. A 14h10, arrivant à portée, le Suffren hisse le pavillon 28. Vaisseaux, frégates, bâtiments légers sont bientôt en action. Bugio est rapidement éteint. Au bout de peu de temps Saint-Julien ne tire plus que faiblement ; l’escadre passe ensuite successivement devant les forts intérieurs ; tous combattent, mais maladroitement. Quand le Suffren arrive par leur travers, ils se taisent.

L’escadre franchit en ligne le fort de Bugio à l’embouchure du Tage. Tableau de Pierre Julien Gilbert (1783-1860), collections du château de Versailles.

A 15 heures, l’escadre se trouve par le travers de Paco d’Arcos. Soit que le signal 24 ait été hissé trop tard par le Suffren, soit que le Marengo et l’Algesiras ne l’aient pas vu, ces deux vaisseaux jettent leur ancre au point qui leur avait été assigné dans le cas où l’escadre prendrait le mouillage. Mais voyant l’amiral continuer, ils remettent sous voiles et se placent en queue de la colonne gauche.

L’escadre en vue de la tour de Belem. Tableau d’Horace Vernet (1789-1863), collections du château de Versailles.

Le Suffren devenu chef de file, suivi de la Ville de Marseille, du Trident, d’Alger et des 3 frégates, range à 15 heures la tour de Belem à 200 mètres, la canonne, abat son pavillon, puis parvenu par le travers du nouveau palais, mouille. Le Marengo et la Ville de Marseille l’imitent.

Le Suffren canonne la tour de Belem, suivi par le reste de l’escadre. Tableau d’Auguste Mayer (1805-1890).

Le Trident, l’Alger, l’Algésiras, les trois frégates et les bâtiments légers encore sous voiles reçoivent l’ordre de se porter contre l’escadre portugaise embossée entre la ville et la pointe de Pontal. Faisant force de voiles, la Pallas arrive la première au contact, tire plusieurs voilées. Sans insister davantage, les Portugais amènent. Des équipages et des états-majors sont mis aussitôt à leur bord.

A 17 heures, toute l’escadre est mouillée à 400 mètres des quais de la ville ; elle n’a aucune avarie sérieuse, aucun tué. Moins de 20 hommes ont reçu des blessures légères. L’amiral envoie aussitôt son chef d’état-major, le capitaine de corvette Ollivier, porter au gouvernement portugais une lettre dans laquelle il demande et demande seulement les réparations et les indemnités qu’il avait réclamées inutilement le 8 juillet. A 22 heures, le vicomte de Santarem fait connaître sa réponse : « le Gouvernement de sa Majesté Très Fidèle adopte les bases proposées dans la dépêche du 8 courant ». La partie militaire de l’expédition est virtuellement terminée. Le 26 juillet, le grade de vice-amiral récompense le chef victorieux.

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