Du fusil à silex au Lebel

A. Lannéhoa

Si l’on devait déterminer quelle évolution technologique fut la plus déterminante dans la transformation de notre Marine au cours du XIXe siècle, nous répondrions volontiers l’introduction de la vapeur, celle de la cuirasse, le développement de l’artillerie ou encore celui de la torpille. Ces ruptures majeures avec l’art naval des siècles précédents cachèrent pourtant une évolution toute aussi déterminante : celle des armements individuels de nos Marins. A une époque où les compagnies de débarquement furent intensivement employées dans des opérations terrestres, la supériorité permise par l’introduction précoce du fusil à répétition dans la Marine française fut notamment décisive. Passons en revue cette révolution silencieuse mais capitale.

Sous la Restauration et la monarchie de Juillet, les fusils à silex modèle 1822 ne marquaient pas encore une évolution majeure depuis les modèles 1779 et An IX des guerres de la Révolution et de l’Empire. Ces armes à chargement par la bouche étaient encore pourvues d’une platine à silex fixée sur le chien, produisant en heurtant la batterie, une lamelle de fer, une étincelle permettant la mise à feu. Ce silex devant être remplacé après quelques dizaines de coups. C’est avec cette arme pratiquement anachronique que combattirent nos marins à San Juan de Ulúa en 1838, face aux troupes mexicaines d’Antonio López de Santa Anna.

Fusil à silex modèle 1822. Photographie Bertrand Malvaux.
Le Prince de Joinville conduisant la compagnie de débarquement de la corvette Créole à l’assaut d’un bâtiment tenu par les troupes mexicaines à San Juan de Ulúa. Tableau de Pharamond Blanchard (1805-1873), 1843.

En 1842 fut introduit dans la marine royale un nouveau fusil réglementaire, cette fois pourvu d’un nouveau mécanisme à percussion. La mise à feu était désormais assurée par la percussion par le chien d’une capsule de fulminate, ce procédé étant plus fiable que l’emploi de la platine à silex. Pour autant, cet arme se chargeait toujours par la bouche, opération fastidieuse qui limitait encore la cadence du tir. On tira également profit de la rayure du canon et de l’introduction en 1847 de la balle ogivale conçue par Claude Étienne Minié (1804-1879), innovations qui permirent d’augmenter significativement la létalité et la portée des armements. Cette arme équipa nos marins pendant la guerre de Crimée.

Fusil de Marine à percussion modèle 1842. Photographie Bertrand Malvaux.

C’est également avec cette arme que les compagnies de débarquement des bâtiments de la Marine impériale combattirent à terre en Cochinchine en 1858 et en Corée en 1866. Le rapport de force était souvent défavorable à nos marins dans ces engagements lointains, et le fusil modèle 1842 ne marquait pas encore une différence très nette avec l’armement dont disposaient leurs adversaires. Les engagements étaient encore très coûteux en vies humaines lorsque l’assaut n’était pas appuyé par l’artillerie. A Ky Hoa en 1861, la décision fut encore emportée par un violent et meurtrier corps à corps.

La discipline des marins et la précision du tir permettait toutefois de se sortir de mauvais pas : en 1866, contraints à battre en retraite sous les murs de la citadelle de Tchiong-Tung-Da en Corée, les marins du Primauguet parvinrent à se dégager d’une très mauvaise passe : « La colonne se composait de la compagnie de débarquement du Primauguet : 60 hommes et 7 officiers. 37 de nos hommes sont blessés, et cinq officiers. Après une riposte nourrie, les Coréens cessent le feu et se réfugient dans la citadelle. Ils comptent leurs morts, tout étonnés qu’ils soient si nombreux après une seule décharge. La retraite des Coréens nous permet d’enlever nos blessés et de les ramener au camp ». Si les Français durent rompre un combat mal engagé en infériorité numérique, le contraste dans l’efficacité des armements était frappant : l’un des officiers évalua à 6000 coups les tirs de fusil à mèche des Coréens, qui s’avérèrent moins létaux.

Marin et lieutenant de vaisseau d’une compagnie de débarquement en Cochinchine.
Illustration d’Auguste Goichon (1890-1961).

Le fusil d’infanterie Chassepot, du nom de son créateur Antoine Alphonse Chassepot (1833-1905), fut introduit en 1866. Cette arme se chargeait par la culasse, autorisant un rechargement plus rapide. Elle tirait des munitions en cartouches cartonnées, comprenant une amorce, une charge de poudre noire et la balle cylindro-ogivale en plomb sur l’avant. La précision et la létalité de ce fusil en faisait une arme redoutable, mais la munition en cartouche n’était pas sans défaut : d’une conception plus complexe, elle nécessitait une fabrication en usine, le soldat n’étant plus aussi autonome sur le terrain. Les besoins logistiques induits devaient ainsi être l’une des nombreux facteurs limitant l’efficacité opérationnelle des armées françaises en 1870. En outre, l’enveloppe cartonnée de la cartouche, brûlant lors du tir, contribuait à l’encrassement de l’arme, d’un entretien désormais plus sensible. Le fusil Chassepot employé par les soldats français en 1870 fut malgré cela jugé supérieur aux fusils Dreyse ou Werder-Gewehr utilisés par les troupes de la Confédération de l’Allemagne du Nord, le premier étant une arme jugée lourde, rude et peu commode à manier.

Fusil de Marine Chassepot modèle 1866.
Matelot portant un fusil Chassepot en Alsace pendant la guerre de 1870. Illustration de Frédéric Régamey (1849-1925).

En 1874, le ministère de la Marine et des colonies suivit le mouvement initié par l’Armée pour la transformation du fusil Chassepot proposée par le commandant Basile Gras (1836-1901), permettant l’utilisation d’une cartouche à étui en laiton. L’intérêt pour la Marine était évident : la cartouche, métallique et non plus cartonnée, était moins sensible à l’humidité et donc plus propice à une utilisation par les compagnies de débarquement. Ces fusils modifiés n’équipèrent pourtant que l’infanterie de Marine, les fusiliers marins restant équipés du fusil Chassepot. Cette situation bancale ne devait être que temporaire : la Marine envisageait déjà de franchir un cap supplémentaire, s’intéressant aux capacités des premières armes à répétition telles le fusil Henry, qui avait donné naissance à la célèbre carabine Winchester. La Marine étudia ainsi différentes solutions, dans l’objectif de disposer d’un armement permettant d’enchaîner les salves à un rythme soutenu sans rechargement au coup par coup. Cette nouvelle arme devait permettre un tir à répétition tout en limitant les actions du tireur, et devait également permettre l’emploi de la cartouche Gras afin de maintenir une uniformité favorable aux approvisionnements.

Trois solutions furent étudiées à la fin de l’année 1877 : un fusil Hotchkiss contenant un magasin dans la crosse, et deux armes proposées par le norvégien Krag-Petersen et le tchèque Kropatschek, contenant toutes deux un magasin dans le fût. Le fusil proposé par Alfred Kropatschek, officier de l’armée autrichienne, fut retenu après des essais comparatifs réalisés à Cherbourg, considérant notamment que sa résistance à la corrosion le rendait plus propre à l’usage embarqué. Le fusil Kropatschek devint le nouveau modèle réglementaire de la Marine par décision du 28 juin 1878, et fut ainsi officiellement désigné modèle 1878. Les armes de ce modèle ne furent pas fabriquées en France mais en Autriche, par la compagnie Werndl établie à Steyr.

Fusil Kropatschek modèle 1878. Photographie Bertrand Malvaux.

Toute l’originalité de cette arme résidait dans le mécanisme de rechargement : culasse ouverte, les cartouches étaient poussées une par une dans le tube magasin situé sous le canon. Un ressort sur l’avant du magasin repoussait une par une vers l’arrière les munitions vers un auget mobile permettant de les chambrer pour le tir. En comptant sept cartouches dans le magasin, une placée dans l’auget et une dernière directement dans la chambre, le fusil Kropatschek permettait un tir en salve de neuf munitions en une demi-minute, cadence de tir deux à trois fois plus élevée que sur un fusil classique.

L’entrée en service rapide du nouveau fusil fut particulièrement rapide. Le lieutenant de vaisseau Hallez donna dès 1879 une conférence sur cette nouvelle arme aux aspirants embarqués sur la Flore, frégate assurant l’école d’application après l’instruction sur le Borda. Ainsi équipés d’un fusil à répétition, huit ans avant l’armée de terre, les marins eurent bien vite conscience d’avoir entre les mains un armement révolutionnaire. Ce fusil « crachant ses neuf pruneaux sans respirer » devint rapidement très populaire dans les rangs des fusiliers marins. Les matelots eurent l’occasion d’en faire usage dès le printemps 1881 en Tunisie.

Fusil Kropatschek modèle 1878.
Nos Marins, Paul Léonnec (1842-1899).

En Annam deux ans plus tard, le lieutenant de vaisseau Julien Viaud, plus connu sous son nom de plume Pierre Loti, décrivit les opérations de débarquement vers le village de Thuận An et le fort qui défendait les passes vers la capitale annamite Hué, montrant l’influence décisive du nouvel armement sur les opérations à terre : « ceux qui sont dans l’eau essayent de se couvrir naïvement avec des nattes, des boucliers d’osier, des morceaux de tôle ; les balles françaises traversent le tout. Les Annamites tombent par groupes, les bras étendus ; trois ou quatre cents d’entre eux sont fauchés en moins de cinq minutes par les feux rapides et les feux de salves. Les marins cessent de tirer par pitié, et laissent fuir le reste ». Par opposition au feu par salves, groupé et discipliné, le « feu rapide » indiquait très certainement un tir à volonté sur des adversaires dispersés.

Le lendemain, les Annamites se préparant à un assaut au corps à corps sur leurs positions retranchées furent surpris de subir de nouveau un feu concentré : « Ceux-ci s’étaient attendus à une attaque à l’arme blanche, ayant vu briller les baïonnettes des Français. Mais non, les « magasins » des fusils étaient chargés et ce fut un « feu à répétition », un de ces feux rapides, foudroyants, des « Kropatschek », qui s’abattit sur eux comme une grêle. Ils tombaient en faisant voler du sable […]. Cette rapidité de nos armes leur jetait une immense stupeur. Non, ils n’avaient rien imaginé de pareil : des fusils encore plus effrayants et d’un jeu plus mystérieux que les canons d’hier ! ».

Fusilier marin armé du fusil à répétition Kropatschek. Dessin d’Alexandre Ferdinandus (1850-1888). L’Univers Illustré, 8 septembre 1888.

Tandis que le fusil Kropatschek s’illustrait en Annam, une curieuse campagne de presse lui fut ouvertement défavorable en 1883 : une commission de l’Armée réunie à Versailles pour étudier cette arme jugea de manière inattendue que « les expériences qui en ont été faites par notre Marine n’ont pas paru avoir donné des résultats satisfaisants ». Cette assertion fort peu justifiée venait probablement au secours de l’Armée, qui prenait du retard sur la question d’un armement à répétition alors même que l’Allemagne mettait au point une amélioration de son Mauser 71 à cette même fin. La commission de Versailles estima également que le poids de l’arme (500 grammes de plus que le modèle 1874 avec les neuf cartouches) fatiguait considérablement le soldat qui l’épaulait, les marins étant jugés plus robustes et à même de tirer parti du Kropatschek : « le nombre de balles mises en cible par des soldats munis de différents fusils à répétition et tirant à volonté tout en courant sur la cible a toujours été inférieur à celui obtenu avec le fusil Gras par les mêmes hommes tirant dans les mêmes conditions. Seuls les quelques marins détachés à l’école de tir ont obtenu des résultats approchants, ce qui doit être attribué à la grande force musculaire de ces hommes et à l’habitude qu’ils avaient de se servir de cette arme ».

Enseigne de vaisseau et fusiliers d’une compagnie de débarquement, armés du Kropatschek.

La réputation du Kropatschek ne souffrit pas de ce jugement. A Madagascar la même année, un officier de la Flore reporta la même supériorité du feu français. Les Hovas disposaient cette foi de fusils Enfield britanniques transformés en armes à chargement par la culasse avec le système Snider. S’il ne s’agissait pas d’une arme à répétition, ce fusil permettait néanmoins un rechargement relativement rapide. Dans ces conditions, ce ne fut pas l’avance technologique qui fut décisive, mais surtout la maîtrise des armements modernes par les compagnies de débarquement de l’escadre française, compensant un rapport de force défavorable et une position plus exposée : « L’engagement a eu lieu entre les Hovas et mon peloton qui formait l’aile gauche de nos forces à une distance d’environ 300 mètres, ce qui est fort peu, comme vous devez le constater vous-mêmes. Les Hovas étaient placés derrière d’immenses mangliers et des buissons qui couvraient le fond de la plaine : pour nous, nous n’étions absolument à découvert. Fort heureusement, les Hovas visent fort mal et ne savent pas se servir de la hausse de leurs fusils Snider, qui cependant sont excellents. C’est la seule manière d’expliquer comment nous n’avons pas eu un seul homme tué. Pour mon propre compte, j’ai entendu plus de cent balles passer autour et au-dessus de ma tête, les Hovas visant surtout les chefs ».

Notons que la distance de 300 mètres était considérée assez faible, ce qui donne une idée des capacités du fusil Kropatschek, dont la portée pratique devait approcher de 450 mètres. Le feu des marins, plus précis et en salve, avait des effets dévastateurs : « Quand j’ai vu exactement d’où venait le feu, j’ai profité du parapet qui se trouvait à côté de moi et qui s’avançait assez profondément dans la plaine. J’y ai fait marcher une de mes sections qui devait ainsi contourner l’ennemi. Puis, j’ai fait coucher mes hommes, et, à l’aide de nos excellents fusils-revolvers Kropatschek qui tirent neuf coups de suite, j’ai commandé quelques feux de salves. L’effet produit a été immédiat. Un feu de salve envoyé dans un des mangliers a fait tomber une grappe de Hovas, tandis que les autres se sauvaient et tombaient en partie morts ou blessés ».

Matelot d’une compagnie de débarquement dans les années 1880, armé du fusil Kropatschek, baïonnette à poste et une hache d’abordage à la ceinture. Tableau d’Alexandre Brun (1853-1941).
Vue de la culasse du fusil Kropatschek modèle 1878, montrant la hausse sur l’avant, ici repliée. La maîtrise de cet équipement était cruciale pour garantir la précision du tir. Photographie Bertrand Malvaux.

Disposer d’un armement moderne n’était pas suffisant, encore fallait-il s’entraîner régulièrement à son usage individuel et collectif. La force des compagnies de débarquement résidait dans leur rigueur au combat, qui permettait d’emporter la décision face à des adversaires plus nombreux et en position défensive, mais moins organisés et entraînés. Les exercices de tir d’artillerie sur les bâtiments étaient régulièrement accompagnés de séances de tir au canon-revolver Hotchkiss et à l’armement individuel sur but flottant. Cette familiarité avec l’armement était ainsi décisive au combat.

Entraînement au combat sur le cuirassé Vauban. Tableau de Paul Léon Jazet (1848-1918).

La densification du tir que permettait le fusil à répétition fut également mise à profit pour répondre à la nouvelle menace représentée par le torpilleur : « Les trois mâts, aux deux tiers de leur hauteur, ont des hunes blindées qui peuvent recevoir, celles de misaine et d’artimon deux Hotchkiss et la grande hune quatre de ces canons revolver qui, avec l’aide des fusils à répétition Kropatschek, des deux projecteurs électriques installés de chaque côté de la passerelle et du filet métallique dont on peut entourer le navire, servent à repousser les attaques des torpilleurs ennemis ». Dans ces nouvelles hunes blindées comme dans celles des anciens voiliers, les matelots armés de fusils Kropatschek étaient les dignes héritiers du tireur du Redoutable, resté inconnu, qui abattit l’amiral Nelson à Trafalgar.

Matelots armés de fusils Kropatschek postés en hune.

Après avoir fait montre d’une certaine réticence à l’égard du fusil Kropatschek, le ministère de la Guerre fut contraint d’admettre l’avantage opérationnel majeur que représentait cet armement moderne, et mit cinquante exemplaires à disposition du 10e bataillon de chasseurs à Epinal pour en faire l’essai. On décida finalement d’appliquer au fusil Gras de 1874 le mécanisme Kropatschek. Les armes ainsi produites par la manufacture d’armes de Saint-Etienne furent désignée modèle 1884. En attendant ces nouvelles armes, la Marine mit également 4000 fusils Kropatschek à destination des troupes de l’Armée envoyées en renfort au Tonkin. Ces armes furent décisives en 1885, quand un détachement de 40 hommes fut pris à parti par plusieurs centaines d’assaillants et ne dut son salut qu’à la rapidité et la cadence de leur tir.

Le fusil d’infanterie modèle 1884 ne fut qu’une transition vers un armement plus célèbre : le fusil modèle 1886 dit Lebel, du nom du colonel Nicolas Lebel (1838-1891), membre de la commission qui présida à son adoption. Le fusil Lebel reprenait le principe du Kropatschek et du modèle 1884, mais tira profit d’une nouvelle innovation capitale : l’invention par Paul Vieille de la poudre sans fumée. Outre cette caractéristique de ne pas dégager de fumée à la détonation, cet explosif à base de fulmicoton (nitrocellulose) présentait également un pouvoir détonant supérieur à quantité égale. On pouvait ainsi l’employer pour concevoir des cartouches conservant le même pouvoir létal à calibre inférieur, réduisant de ce fait le poids de l’armement. Le fusil Lebel fut ainsi conçu pour employer des munitions d’un calibre de 8mm et non plus de 11mm. Par souci d’uniformité dans les approvisionnements en munitions, la Marine adopta à son tour le fusil Lebel dans les années 1890.

Fusil modèle 1886 dit Lebel, reprenant le système de chargement du Kropatschek.
Fusilier marin armé d’un fusil Lebel.

A Pékin en juin 1900, le détachement de fusiliers marins du croiseur d’Entrecasteaux envoyés protéger le périmètre de la cathédrale du Pé-T’ang, tira de nouveau profit de la supériorité de son armement. Le soir du vendredi 15 juin, seize matelots attendirent fermement l’assaut chinois, cartouchières et musettes approvisionnées à cent vingt cartouche par personne. L’efficacité de l’armement et la discipline des fusiliers marins arrêta court un premier assaut, comme le rapporta l’officier commandant le détachement, l’enseigne de vaisseau Paul Henry : « Joue ! A cent cinquante mètres, feu ! Dix-sept balles fauchent les premiers rangs, qui s’abattent comme des capucins de cartes. Joue, feu ! Seconde salve, seconde fauche. Quand la fumée est dissipée, la place est nette, à part quelques blessés, quelques égarés qui essayent de se sauver ; on les salue à coups de fusil ». Notons ici que la fumée dégagée par le tir en peloton semble encore indiquer l’emploi de fusils Kropatschek, peut-être encore en usage sur les bâtiments déployés en Extrême-Orient à cette date.

L’armement des matelots aurait autorisé un tir à volonté, mais on préféra économiser les munitions tout en privilégiant l’effet psychologique produit par trois salves très rapprochées. Les seize tireurs et l’enseigne de vaisseau Henry retinrent leur feu jusqu’à une distance réduite à 150 mètres face à des assaillants en nombre. Le résultat du tir fut sans appel : pour un total de 55 munitions tirées, en comptant celles de l’enseigne avec son revolver, on releva 47 tués dans les rangs des Boxeurs. Le contraste avec l’efficacité l’armement employé par les insurgés chinois était frappant : le matelot Jouannic fut atteint le 27 juin à courte portée par une balle qui glissa sur la cage thoracique avant de traverser le bras. La fièvre qui s’ensuit emporta malheureusement le marin deux jours plus tard, mais un armement plus moderne l’aurait tué sur le coup.

L’enseigne de vaisseau Paul Henry dirige le tir de son détachement de fusiliers marins. Les assaillants sont représentés à une distance beaucoup plus proche que celle reportée par Paul Henry, probablement dans le but de rendre la scène plus dramatique.

Trois ans plus tard, le ministère de la Marine et des colonies trouva un usage singulier aux derniers fusils Kropatschek conservés dans les entrepôts : il en fit distribuer soixante aux pêcheurs de Douarnenez, aux prises avec des dauphins de Risso, appelés Bélougas par les marins bretons qui les jugeaient responsables de la quasi-disparition de la sardine des eaux de la mer d’Iroise. La crise sardinière couvait depuis 1902 et l’on préféra donner la chasse à ce bouc-émissaire plutôt que de remettre en cause une pêche trop intensive. Les torpilleurs de la Marine participèrent à cette curieuse chasse sur nos côtes aux côtés des pêcheurs, triste épilogue pour un armement qui marqua un tournant décisif dans l’histoire de l’armement individuel de nos marins.

Appuyés par les torpilleurs de la Marine, les pêcheurs armés par l’État chassent les dauphins de Risso.

Les marins au service de l’État, quant à eux, restèrent armés du fusil Lebel plusieurs décennies. Devenu pratiquement obsolète avec l’introduction du magasin amovible par Lee, Mannlicher et Mauser, cette arme rendit toutefois de bons et loyaux services jusqu’à la Première Guerre Mondiale. C’est avec le fusil Lebel que les fusiliers marins s’illustrèrent notamment sur l’Yser en 1914.

L’évolution de l’armement individuel :
1. Fusil modèle 1822 à Silex
2. Fusil modèle 1842 à percussion
3. Fusil Chassepot modèle 1866
4. Fusil Kropatschek modèle 1878
5. Fusil Lebel modèle 1886

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