L’Artémise à Tahiti

Louis Reybaud (1799-1879)

Journaliste et homme politique, Louis Reybaud publia en 1840 dans les colonnes de la Revue des deux mondes cet article consacré à la campagne de la frégate Artémise à Tahiti. Soixante-dix ans après le voyage de Bougainville, cette campagne lointaine avait pour objet de réaffirmer l’influence française dans l’archipel de la Société, et en particulier la plus grande de ses îles, Tahiti. Les intérêts français y affrontaient alors la concurrence économique et religieuse des Britanniques.

Depuis longtemps notre commerce avait sujet de se plaindre du rôle auquel le condamnait, dans les archipels de l’Océanie, la prépondérance jalouse de l’Angleterre et de l’Amérique du Nord. Suzeraines des mers du Sud, ces deux puissances semblaient avoir adopté, vis-à-vis des tiers, un système d’exclusion brutale ou d’éviction souterraine, et aucun établissement stable n’avait pu se fonder à côté des leurs, ni dans un intérêt religieux, ni dans un intérêt maritime. Nos armateurs, jouets de procédés odieux, avaient subi de nombreux mécomptes sur les marchés polynésiens, et les missionnaires catholiques, attirés par l’espoir d’une moisson spirituelle, s’y étaient vus, à divers reprises, en butte à des persécutions ombrageuses et à des déportations violentes.

Cette situation, si elle eût été impunément soufferte, aurait fait à notre pavillon un tort dont il se serait difficilement relevé aux yeux des naturels. Une démonstration imposante devenait d’autant plus nécessaire, que les évangélistes luthériens avaient eu soin d’inspirer une idée peu avantageuse des forces et de la grandeur de la France. C’était, suivant eux, une puissance du second ordre, incapable d’intervenir dans des affaires lointaines et disposant à peine de quelques corvettes de guerre. Il importait de dissiper ces illusions, de venger ce discrédit moral, de faire acte de présence, de rétablir l’autorité de notre pavillon. L’expédition de deux frégates fut résolue. Opérant en sens opposé, elles devaient, chacune de son côté, traverser l’Océanie, en visiter les principaux archipels, prêter main-forte aux résidents français et aux missionnaires catholiques. L’une de ces frégates était la Vénus, placée sous les ordres du capitaine Dupetit-Thouars ; l’autre était l’Artémise, que commandait le capitaine Laplace. L’itinéraire de la première devait la conduire dans les mers du Sud par le cap Horn ; la seconde, doublant le cap de Bonne-Espérance, avait pour mission de parcourir les échelles [NDLR : escales] de la Chine et de l’Inde, puis d’accomplir le tour du monde à la suite de stations intermédiaires dans les divers groupes de la Polynésie. C’est l’Artémise que nous allons suivre, en choisissant l’un des épisodes les plus intéressants de sa longue campagne.

Plan de frégate de 52 bouches à feu type Artémise.

Partie de Toulon en janvier 1837, l’Artémise arriva dans l’Inde vers la fin de juillet, après avoir successivement mouillé à Table-Bay, à Bourbon, à Maurice et aux Seychelles. Dans le cours des deux années 1837 et 1838, elle promena le pavillon français dans les mers asiatiques, se montra dans le Gange, où elle ne paraît pas avoir obtenu de résultats bien décisifs, poussa une reconnaissance plus fructueuse sur la côte ouest de Sumatra, visita Colombo dans l’île de Ceylan, Cochin, Calicut, Mahé, Goa, Bombay, sur la côte de Malabar, Diù et Maskat dans le golfe d’Oman, puis se rendit à Moka dans la mer Rouge. L’Artémise se trouvait dans ces parages quand l’Angleterre sut négocier à prix d’argent la cession d’Aden, et il ne semble pas que M. Laplace ait compris toutes les conséquences de ce fait, accompli presque sous ses yeux. La présence d’une frégate française pouvait ébranler les résolutions du chef arabe qui vendit aux Anglais cette clé du golfe arabique. On n’essaya rien dans ce but : l’Artémise quitta Moka et passa devant Aden sans se préoccuper de ces négociations mystérieuses. Quelques relâches dans les ports de la presqu’île indienne et une croisière peu significative de la mer de Chine complètent cette partie du voyage et conduisent l’Artémise à Hobart-Town et à Sydney. C’est de ce dernier port qu’elle se dirigea vers les îles polynésiennes.

L’Artémise en 1837. Tableau de François Geoffroy Roux (1811-1882).

Dès les premiers jours qui suivirent le départ, de fâcheux événements marquèrent la traversée. Un canot fut emporté par les lames ; un matelot, tombé à la mer du bout d’une vergue, se noya sous les yeux de l’équipage, malgré les secours des embarcations. Cependant, après une suite de temps orageux, on découvrit, le 19 avril, Toubouaï, île de corail comme on en rencontre tant dans l’Océanie. Une ceinture de récifs et une couronne de cocotiers révélèrent cette côté, sur laquelle les vagues brisaient sourdement leurs nappes d’écume. Le jour tombait, et le soleil versait dans les ravins, chargés de masses de verdure, les flots d’une lumière horizontale. On longea rapidement le rivage, et, quarante-huit heures après, Tahiti se dessina comme une apparition confuse au milieu des ombres de la nuit.

A l’aube, la gracieuse fille de la mer déroulait devant la frégate les paysages enchanteurs qui avaient fait l’admiration de Wallis et de Bougainville. Le ciel était chargé de brumes, l’île en était couronnée ; on ne pouvait distinguer que par échappées les accidents de terrain. Çà et là des bouquets d’arbres à pain, d’hibiscus et d’aleurites sortaient des anfractuosités de ce sol volcanique. Cette végétation conservait partout un air de jeunesse et de vigueur, des teintes chaudes, un éclat métallique, un luxe sauvage. Bizarrement tourmentée, l’île entière offrait ces aspects convulsifs qu’affectent toutes les formations de laves, ce désordre particulier aux terres nées de feux sous-marins. Tantôt ces mornes s’abaissaient vers la grève par de molles ondulations, tantôt ils se découpaient en vives arrêtes ou en falaises verticales.

L’arrivée à Tahiti en 1840. Tableau de Conrad Martens (1801-1878).

L’Artémise touchait au port : elle avait laissé loin d’elle la presqu’île de Taïarabou, sorte d’annexe méridionale de Tahiti , elle avait côtoyé toute la partie nord-est de la grande île, pleine de sites délicieux ; elle allait doubler la pointe de Vénus, sur laquelle Cook avait jadis établi son observatoire, quand un roulement sourd se fit entendre dans les flancs de la frégate. Il n’y avait pas à s’y tromper, elle heurtait un bas-fond, elle talonnait. Tout l’équipage écouta, glacé d’effroi. Un instant, on put croire que le bâtiment en serait quitte pour effleurer les pointes tranchantes des madrépores ; mais une horrible secousse fit évanouir cette illusion. Le pont bondit sous les pieds ; l’Artémise s’arrêta comme clouée au rocher. Elle venait d’échouer sur un banc de corail, que les cartes ne signalent pas, et qu’un changement dans la couleur des eaux aurait pu seul trahir. Ce fut un moment affreux ; la frégate s’agitait déjà sur son lit de douleurs, elle se tordait dans les convulsions de l’agonie. Les sabords avaient été fermés ; la mâture, chargée de voiles, fouettait l’air, s’arquait à vue d’œil, et menaçait de couvrir le pont de ses débris. Dans un fort coup de talon, le bâtiment s’inclina même comme pour ne plus se relever, et sembla se rendre à merci.

Qu’on juge des angoisses de l’équipage ! Voir périr aussi misérablement un noble vaisseau, assister au spectacle de son anéantissement, entendre ses craquements lugubres et le jeu des eaux dans ses flancs entr’ouverts, que de douleurs dans le présent, que d’incertitudes dans l’avenir ! Pour un marin, le navire est tout : il est la patrie, la maison, la famille. Depuis trois ans, l’Artémise promenait autour du globe cette colonie nomade. Son pont, ses gaillards, ses batteries, étaient encore la France ; sa force était la force de tous, son pavillon le palladium commun. Aussi, nétait-il personne à bord dont la vie ne fût pour ainsi dire suspendue à celle de l’Artémise. En périssant, quel sort attendait l’équipage ? Quel accueil rencontrerait-on sur ces îlots perdus au sein du grand Océan ? Quel secours y trouverait-on, quels moyens de retour ? Ces pensées rapides remuèrent tous les cœurs, et se peignirent sur tous les visages. Il n’y eut plus qu’un sentiment pari ces quatre cents hommes, celui du danger de la frégate.

Une seule chose pouvait la sauver. Si le rocher sur lequel elle était alors enchaînée formait l’extrémité du banc, on pouvait espérer qu’une grande surface de voiles la ferait glisser sur les coraux, et la rejetterait dans des eaux plus profondes On la sonda, la sonde rapportait de dix-neuf à vingt pieds ; la proue du navire flottait en partie, et cherchait à entraîner l’arrière, fortement engagé. L’équipage suivait avec une consternation muette les incidents de cette lutte, ou l’Artémise semblait puiser de la force dans ses douleurs et de l’énergie dans ses blessures. Le gouvernail, broyé dans sa partie inférieure, flotta bientôt après avoir brisé ses énormes gonds de cuivre. Le moment critique était venu ; quelques pieds de rochers de plus, et c’en était fait du vaillant navire. Quelle attente ! quel triste moment ! Un coup de talon ébranle la dunette, fait crier les mâts : on peut craindre que la coque s’entr’ouvre et ne sombre. Mais non ! la quille a cédé, ses débris montent à la surface de l’Océan ; la frégate a payé sa dette au récif. Lancé sur un plan rapide, elle divise de nouveau les ondes, redresse son corps gracieux, et s’éloigne du lieu fatal de toute la vitesse de sa voilure.

Malmenée par les éléments, l’Artémise reprend sa route.

Les cœurs s’épanouirent, le premier danger avait cessé. L’Artémise s’était dégagée des étreintes de l’écueil ; mais ce passage sur des coraux aigus qui l’avait profondément atteinte. Le gouvernail était désemparé, et une énorme voie d’eau accusait de graves avaries dans les œuvres vives. Le péril n’avait fait que changer de nature ; on pourvut au plus pressé ; on restaura le gouvernail, on courut aux pompes. La frégate faisait de sept à huit pieds d’eau à l’heure ; cent hommes, se succédant sans relâche, suffisaient à peine pour les étancher. Au milieu de ces opérations, la nuit était survenue, et il fallait prendre un parti. Devait-on tenir la mer, ou gagner la baie de Matavaï, qui n’était plus qu’à quelques lieues de distance ?

Le commandant assembla le conseil, qui fut unanime. On résolut de passer la nuit dehors, et de n’atterrir que le lendemain. Dans l’état où se trouvait la frégate, une navigation pareille, sur des parages peu fréquentée, pouvait avoir une triste issue. Le hasard envoya du secours à l’Artémise : un navire baleinier, trompé par le pavillon tricolore, qu’il prenait pour un signal de reconnaissance, vint ranger la frégate vers le soir, et s’aboucher avec elle. Il se nommait le Champion de Dogaston, faisait route pour l’un des ports de Tahiti. On lui demanda de servir d’escorte et de pilote au navire français ; il accepta. Des fanaux allumés furent, sur les deux bords, hissés au haut des mâts, et les bâtiments naviguèrent dès lors de conserve.

La nuit était affreuse. La pluie inondait le pont, le vent sifflait, la mer était courte et dure. L’Artémise, obligée d’obéir aux manœuvres de son guide, tenait sur pied une bonne partie de son monde, tandis que le reste, nu jusqu’à la ceinture, remuait les puissants leviers d’énormes pompes à piston. Le bruit des brinqueballes, les cris des travailleurs, la chaleur suffocante qui régnait dans la batterie, ne permirent pas à l’équipage de fermer l’œil ; le danger suffisait d’ailleurs pour l’exciter à demeurer debout. L’eau gagnait d’une manière sensible, et si l’une des deux grandes pompes se fût trouvée hors de service seulement pendant une heure, l’Artémise était perdue ; la mer l’engloutissait immanquablement. Enfin, le jour venu, la situation s’améliora ; le baleinier avait reconnu la terre et il forçait de voiles pour l’atteindre. La frégate l’imitait, et se maintenait dans son sillage. Les accidents de la côte tahitienne devenaient visibles de nouveau. Pour un bâtiment en détresse, la rade foraine de Matavaï n’était plus assez sûre ; l’Artémise ne fit que passer devant ce mouillage et cingla vers Papeete, le seul havre de cette côte auquel on pût se confier.

Papeete en 1841. Tableau de Conrad Martens.

La formation du havre de Papeete appartient au grand travail madréporique dont l’Océanie offre des échantillons si curieux. Les litophytes, ces rochers vivants, ces architectes sous-marins, ont élevé sur ce point, comme en beaucoup d’autres, des barrières de corail qui défendent contre la vague un bassin profond et tranquille. Aucun ouvrage humain n’égalerait en sûreté et en solidité ces digues naturelles ; leur seul inconvénient est de rendre les abords du havre difficiles et dangereux. A peine la ligne du récif de Papeete ouvre-t-elle sur deux points passage à des navires de fort tonnage. L’une de ces issues est directe ; elle se trouve au milieu même de la chaîne de coraux qui ferme le port ; mais, étroite et dangereuse, elle est en outre le siège d’un courant violent qui devient fatal aux navires surpris par le calme. L’autre issue, indirecte et plus longue, débouche dans la rade de Tanoa et se prolonge, pendant un mille environ, entre la terre et la ligne des brisants. Ce fut dans ce canal naturel que dut s’engager l’Artémise après avoir reconnu l’impossibilité d’aborder la passe extérieure. Entre deux périls elle choisit le moindre.

Cependant, dès le matin, la frégate avait été secourue. A la vue d’un navire de guerre portant pavillon en berne, l’agent consulaire français, M. Moërenhout, était accouru à bord avec un tahitien nommé James, pilote juré de Papeete. Pauvre James ! Habitué à manœuvrer de petits bricks baleiniers, il paraissait fort soucieux à la vue d’un bâtiment de guerre de 52 canons, et ne cachait pas ses craintes sur le sort qui l’attendait dans le canal de Tanoa. Fort heureusement un marin anglais, M. Abrill, avait aussi accompagné M. Moërenhout. Croiseur familier de ces parages, ce digne capitaine alliait au coup-œil le plus sûr l’intrépidité la plus rare. Il se mit à la discrétion du capitaine Laplace avec un désintéressement qui égalait sa modestie, et si l’Artémise se tira sans encombres des passes dangereuses de Tanoa, ce fut au capitaine Abrill, à son habileté, à sa prudence, à sa résolution qu’elle en fut redevable. Jamais plus habile marin ne posa les pieds sur les planches d’une frégate.

Dès que le capitaine anglais eut pris en mains le pouvoir, le pauvre James sentit qu’il devait s’effacer, et il le fit de fort bonne grâce. Pourtant, en sa qualité de pilote responsable, il se crut en droit de s’effrayer quand l’Artémise rasa le récif de son élégante étrave, et lorsqu’à l’abri de la terre, la brise manqua tout-à-coup. Les voiles battaient le mât, et si l’élan antérieur n’avait pas soutenu la frégate, elle serait tombée de nouveau sur les arrêtes du rocher. Mais le capitaine Abrill ne s’alarma point ; il fit prendre la remorque à treize embarcations, et, dans un moment où l’Artémise semblait de nouveau arrêtée dans sa marche, enclouée et immobile, il agita en l’air son chapeau de paille. Les matelots des embarcations répétèrent le cri d’alarme, et, se courbant sur les avirons, ils entraînèrent des naturels rassemblés sur le rivage. Il était temps ; de droite et de gauche, et presque à toucher le navire, des lames furieuses déferlaient sur le récif.

L’Artémise empruntant la passe de Tanoa.

L’Artémise mouilla ce soir-là dans le canal intérieur, sur des eaux tranquilles et à portée de pistolet d’une côte enchanteresse. Des pirogues chargées de fruits sillonnaient ce bassin, et venaient opérer quelques échanges le long du bord. Les premiers rapports que l’on eut avec ces indigènes furent pleins d’effusion, d’intimité et de bienveillance.

L’horrible travail des pompes durait toujours et tenait sur pied un équipage accablé de fatigue. Quand on put croire la frégate hors de péril, ce service devint plus rebutant encore, et à diverses reprises des symptômes d’insubordination firent sentir la nécessité d’appeler le concours des bras indigènes. A la moindre interruption dans le travail, l’eau gagnait de nouveau en hauteur, et réveillait les inquiétudes passées. De toutes les manières, il fallait donc gagner le port de Papeete. Le capitaine Abrill avait sondé le chenal : il le déclarait praticable pour la frégate. On leva l’ancre, les embarcations prirent la remorque, quelques voiles furent déployées, et après deux heures de marche, dans lesquelles l’Artémise, dirigée par le capitaine anglais, fit des prodiges d’évolution, on mouilla devant Papeete, à une ou deux encâblures du rivage. Rien de plus calme, de plus gracieux que ce bassin, gardé contre les fureurs de l’Océan par son rempart de madrépores.

A peine l’Artémise se trouva-t-elle mouillée dans ce havre sauveur, qu’on s’occupa des moyens de réparer ses avaries. La frégate était trop profondément atteinte pour qu’un désarmement complet ne fût pas nécessaire. On y avisa : les maisons qui bordaient la rivière furent louées pour cet usage. On palissada une vaste enceinte qui devait servir d’entrepôt et d’arsenal. Cent vingt Tahitiens, engagés pour le service des pompes, épargnèrent désormais à l’équipage ce travail pénible et ingrat. Les matelots n’eurent plus qu’à dégréer et à alléger le navire. La poudre fut déposée sur la petite île Motou-Ta, résidence favorite du célèbre Pomaré ; les canons saisis par d’énormes poulies, roulèrent à terre sur des chantiers préparés pour les recevoir ; les boulets, lancés par des conduits en bois, se rangèrent sur la plage en pyramides ; le gouvernail, les hauts mâts, toute cette forêt de vergues et ce réseau de cordages disparurent peu à peu sous des mains actives et l’Artémise, si coquette naguère, vit tomber un à un tous les atours de sa toilette maritime.

Pour étancher la voie d’eau, on essaya d’abord les moyens les plus simples. Des plongeurs de perles, venus des îles Pomotou, tentèrent à diverses reprises d’aller reconnaître et boucher les ouvertures. Leurs efforts furent vains. Il fallut songer à un expédient plus décisif, à l’abattage en carène. Les pompes redoublèrent d’activité. Les naturels, qui les servaient étaient jeunes, robustes et gais ; ils travaillaient en chantant un air américain arrangé sur des paroles tahitiennes, et quand l’eau ne venait plus, ils se rassemblaient autour d’un danseur qui exécutait un pas national accompagné d’un récitatif lent et mélancolique. Dès les premiers jours, la plus parfaite harmonie s’était établie entre l’équipage et les naturels. C’est ainsi que l’on arriva au jour de l’abattage. Cette opération eut lieu le 20 mai, c’est-à-dire un mois environ après l’arrivée de la frégate. La besogne avait été conduite avec une rapidité merveilleuse. L’Artémise était entièrement vide, avec un petit lest seulement pour équilibrer ses parties. Les bas mâts restaient seuls debout ; d’un côté, les haubans étaient flottants, et raidis de l’autre ; d’énormes câbles s’apprêtaient à soutenir l’effort de la frégate se renversant sur elle-même. Les sabords, les ouvertures, furent hermétiquement fermés et calfatés ; les batteries et le faux-pont furent garnis d’épontilles pour conjurer la pression ; enfin des faisceaux de cordes, allant de la plage à la tête des mâts, servirent à frapper et à maintenir d’énormes poulies d’appareil qui allaient agir énergiquement sur cette masse gigantesque.

L’abattage en carène de l’Artémise à Papeete.

L’opération commence, le bruit des cabestans l’annonce à Papeete. Toute la population accourt. L’Artémise, vivement attaquée, se rapproche d’abord des quais et s’arque d’une manière effrayante. On s’aperçoit qu’elle touche sur un point ; mais à l’aide de quelques précautions, on la maîtrise, on la dompte, et bientôt elle montre au-dessus de l’eau sa carène verdâtre. La quille est toute à découvert ; on peut voir les blessures qu’elle a reçues et s’assurer jusqu’à quel point les roches l’ont entamée. Sur une longueur de trente pieds, le bordage enlevé offre une déchirure énorme, l’étambot est broyé, la cale est à jour. Pour peu qu’une avarie aussi grave eût porté sur des parties moins fortes, l’Artémise ne résistait pas au choc : elle sombrait. Désormais la frégate, devenue inhabitable, demeurait livrée aux ouvriers qui allaient la réparer. L’équipage entier, officiers et matelots, s’installa de son mieux à terre, soit dans les cases des naturels, soit dans un campement improvisé. L’initiation de cette colonie française à la vie tahitienne fut des plus faciles et des plus douces.

L’Artémise en carénage à Tahiti. Musée national de la Marine, Toulon.

Pour remplir et tromper de longues soirées, Papeete avait une petite société de choix que fréquentait l’état-major de la frégate. M. Moërenhout en était le centre. Venu de Lima en 1830, M. Moërenhout avait éprouvé quelques malheurs dans le commerce des perles par suite de naufrages et d’accidents. Accrédité depuis ce temps par la France auprès des autorités de Tahiti, il était devenu l’un des hommes les plus importants et les plus éclairés de l’archipel. Chez lui se réunissaient un jeune négociant anglais, M. Robson, et le général Freyre, ex-président de la république du Chili. M. Freyre, l’un des personnages les plus marquants de l’Amérique du Sud, venait d’être exilé de sa patrie par la suite d’une réaction dirigée par le général Priato. C’était un beau vieillard, au regard calme et doux, parlant de ses malheurs sans amertume et ne regrettant que l’impuissance où il se trouvait de pouvoir servir son pays.

Presque tous les soirs le général Freyre se rendait chez M. Moënrenhout, où les officiers de l’Artémise venaient de leur côté. La conversation roulait alors sur Tahiti, sur les mœurs curieuses de ses peuples, sur les intérêts politiques et commerciaux qui s’y rattachaient. Le thé terminait la soirée. Au milieu de cette vie doucement occupée, les officiers de l’Artémise ne perdaient pas de vue l’objet essentiel de leur mission. Il s’agissait d’une réparation à obtenir des évangélistes luthériens qui s’étaient imposés à ces populations naïves et dociles.

Depuis longtemps la Société des Missions de Paris, et surtout la maison de Picpus, voyaient avec douleur la propagande protestante s’étendre sur l’Océanie, sans que la prédication orthodoxe s’y fût assuré la moindre conquête. Un préfet apostolique, M. de Pompallier, et divers vicaires, furent dirigés vers ces contrées lointaines. Un navire déposa en passant ces missionnaires sur les îles Gambier, groupe encore sauvage, et sur lequel n’existe aucun établissement européen. Durant quatre longs mois, leur vie fut constamment en danger ; mais leur patience, leur douceur, le soin qu’ils prenaient des enfants, des malades, des vieillards, finirent par adoucir ces natures farouches. Ces premiers succès furent bientôt suivis de conquêtes plus importantes. Les chefs des quatre îles se convertirent successivement, et le plus important de tous, celui que les missionnaires nomment le roi, abattit de ses mains et brûla les dernières idoles.

Cependant, vers 1836, deux membres de cette mission avaient pris terre à Papeete. A peine le bruit s’en fut-il répandu que l’église luthérienne trembla pour ses ouailles. Procédant de manière indirecte, elle ameuta contre les nouveaux venus la population de Tahiti, et excita une espèce d’émeute dont ils faillirent tomber victimes. M. Moërenhout, alors chargé d’affaire des Etats-Unis, intervint à temps et les sauva. Mais le chef de la mission anglicane, Pritchard, n’était pas homme à s’arrêter à mi-chemin. Cumulant les fonctions de ministre du culte et d’agent commercial, il réunit les hommes dévoués de sa double clientèle, fit entourer la maison dans laquelle se trouvaient les prêtres français, les en arracha et les rembarqua de vive force. Vainement, M. Moërenhout essaya-t-il de défendre ces malheureux ; il ne réussit qu’à se faire destituer par le gouvernement des Etats-Unis, qui lui reprocha d’avoir agi contre les intérêts de la foi luthérienne. Une autre vengeance, plus mystérieuse et plus cruelle, attendait à quelque temps de là ce digne négociant. Assailli nuitamment dans sa demeure et réveillé en sursaut, il se trouva en face d’un homme qui le renversa d’un coup de hache, et tua sa femme d’un second coup. Cet assassin était un sujet anglais qui échappa à la justice locale, et qui, en assassinant M. Moërenhout, croyait sans doute servir les haines de ses coreligionnaires. Tant de services rendus aux sujets français, et si cruellement expiés, méritaient quelque retour de la part de notre gouvernement. M. Moërenhout fut accrédité par la France auprès des autorités de Tahiti.

Portrait de Jacques Antoine Moërenhout (1796-1879), consul des Etats-Unis puis représentant des intérêts français à Papeete.

Mais des outrages pareils ne pouvaient pas demeurer impunis. La Vénus et l’Artémise reçurent toutes deux des instructions à ce sujet. La Vénus, capitaine Dupetit-Thouars, arriva la première à Tahiti, et par un singulier hasard, elle s’y croisa avec l’expédition du capitaine Dumont d’Urville, composée des corvettes l’Astrolabe et la Zélée. A l’aspect de cette force imposante, grande fut la surprise des naturels, et grand aussi l’effroi des missionnaires. Le capitaine Dupetit-Thouars entra hardiment dans le bassin de Papeete, et après avoir mis le village sous le feu de son artillerie, demanda le libre accès de Tahiti pour tous les Français, prêtres ou laïques, une amende de deux mille gourdes, un salut de vingt-et-un coups de canon pour le pavillon national. A une signification ainsi appuyée, on ne pouvait qu’obéir. La jeune reine Aïmata entra dans une violente colère contre les missionnaires, et leur signifia de s’exécuter promptement et pour l’argent et pour le salut. La somme demandée fut portée à bord de la frégate, et Pritchard alla mettre de ses mains, sur l’île de Motou-Ta, le feu au canon qui rendait hommage aux couleurs françaises. Mais le révérend ne devait pas en être quitte pour si peu.

L’île de Motu Uta devant Papeete. Dessin de Conrad Martens (1801-1878), février 1835.

La Vénus partie, Pritchard essaya de prendre sa revanche, et berça de nouveaux contes l’esprit crédule des naturels. A le croire, les Français n’avaient qu’une seule frégate qui ne reviendrait jamais. La reine avait rendu une loi qui assurait à nos missionnaires l’accès de Tahiti ; cette loi fut révoquée. L’Artémise apprit cela à Sydney et cingla à l’instant même pour Papeete, afin d’inspirer de nouveau une terreur salutaire. Quand elle arriva, le révérend Pritchard était en tournée dans les îles voisines. Les avaries de la frégate ne permettaient pas de parler haut tout de suite.

L’Artémise en carénage à Tahiti. L’incident tombe fort peu à propos, alors que l’on entendait conduire une démonstration de force devant Papeete. Musée national de la Marine, Toulon.

On attendit que les réparations fussent achevées. Alors le commandant Laplace fit inviter la reine et les principaux chefs à se réunir en conseil pour recevoir les propositions qu’il allait faire. A cette ouverture, une terreur générale se répandit dans l’île ; on crut d’abord que la reine résisterait, qu’elle n’obéirait pas. Mais le principal chef du pays, Tati, se porta garant pour elle, et le 19 juin, Pomaré-Vahiné, souveraine de l’archipel, parut au grand conseil qui se tint dans le temple protestant. Un prodigieux concours de peuple obstruait les avenues. Dans la salle étaient rangés tous les chefs, et derrière eux plusieurs missionnaires. Le commandant français s’avança au milieu de l’assemblée, accompagné du consul, M. Moërenhout, et du capitaine Henri, qui lui servait d’interprète. Après avoir exposé ses griefs et qualifié sévèrement la violation du traité consenti avec le capitaine Dupetit-Thouars, il demanda que les Français fussent traités dans l’île à l’égal de la nation la plus favorisée, qu’un emplacement fût désigné pour la construction d’une église catholique, avec toute liberté aux prêtres français d’y exercer leur ministère. Quand ces propositions eurent été répétées à l’assemblée par l’interprète, le commandant se retira avec tous ses officiers.

Le congrès demeurait livré à lui-même, ou plutôt aux inspirations du chef Tati. Tati était le vrai roi de l’archipel ; rien ne se faisait que par ses conseils. C’était un vieillard de soixante-douze ans, d’une constitution d’athlète, et admirablement proportionné. Ami de M. Moërenhout, il avait sut, durant le court séjour de la frégate, apprécier le caractère, la bravoure, la générosité de nos officiers, et s’était pris pour eux d’une amitié véritable. L’influence française allait donc dominer dans le débat. Quelques chefs timorés avaient pris d’abord la parole, opinant pour une acceptation immédiate de l’ultimatum, quand Tati, jaloux de sauver la dignité de l’assemblée, monta sur la tribune. A l’instant le plus profond silence s’établit. Tati déplora l’aveuglement dans lequel les chefs avaient vécu jusqu’alors sur le compte de la France ; il parla de la nécessité d’accorder une réparation à une nation puissante ; puis, par un mouvement oratoire du plus grand effet, il déclara que voter à l’étourdie serait justifier la réputation de légèreté que les Tahitiens avaient trop souvent méritée par leur conduite. « Songez, dit-il en frappant sur la tribune, que vous délibérez aujourd’hui sous les yeux des représentants de très grandes puissances ; ne tranchez rien sans y avoir mûrement réfléchi Vous demandez qu’on vote par acclamation, et moi je demande qu’on se sépare sans avoir rien décidé. Que chacun médite cette nuit dans le silence, et demain nous nous prononcerons avec maturité, avec sagesse, pour ou contre la loi ». C’était donner à la fois à l’assemblée une leçon et une impulsion. On se sépara sur ces paroles, et malgré les intrigues des missionnaires qui s’agitèrent vainement, les chefs déclarèrent le lendemain, à l’unanimité, qu’ils acceptaient les conditions posées par le commandant français. Ainsi se termina cette affaire dont l’Artémise eut tous les honneurs. Désormais nos missionnaires seront respectés sur ces plages, et les relations commerciales se ressentiront certainement des leçons successives que les naturels ont reçues.

Cependant l’Artémise était entièrement restaurée. Des ses blessures récentes il ne lui restait qu’une courbure légère, résultat du premier abattage. Le noble navire avait retrouvé sa grâce et son aplomb : sa mâture, son réseau aérien, ses voiles, ses canons, son lest, tout était remis en place. Le 21 juin, elle se pavoisa pour recevoir la reine de Tahiti, qui, après bien des hésitations, avait consenti à l’honorer de sa visite. Au moment de s’embarquer dans le canot du commandant, Pomaré-Vahiné paraissait peu rassurée ; elle jetait des regards craintifs sur M. Moërenhout, qui avait répondu sur sa tête des suites de cette démarche. L’air affable des officiers de l’équipage la rassurait à peine. Enfin elle se décida. En arrivant à bord, la pauvre princesse se crut perdue. Les tambours qui battaient aux champs, une garde nombreuse qui présentait les armes, le bruit d’une musique assourdissante, tout ce cérémonial, tout ce tapage, la surprirent, l’inquiétèrent visiblement. Cependant elle se remit de son hésitation et présenta la main au commandant de la manière la plus gracieuse. Quand elle quitta la frégate, un salut de vingt-un coups de canon l’accompagna sur le rivage.

Cette soirée était la dernière que l’Artémise eût à passer à Tahiti. Au moment du départ, toute la colonie européenne se trouva réunie sur le rivage. Cependant la frégate se couvrait de voiles, et la brise l’emportait rapidement. Les pirogues l’escortèrent jusqu’à la ligne de brisants qui ferme la rade. Là, il fallut se dire adieu, et, donnant un dernier regret à cette côte aimée, l’Artémise alla chercher, sous d’autres cieux, de nouvelles émotions et de nouvelles aventures.

En couverture : Île de Moorea, îles du vent, Polynésie française en 1840, tableau de Conrad Martens (1801-1878).

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