La guerre franco-tahitienne

Dans les années 1840, la marine royale prit une part active dans un conflit méconnu, qui avait pour objet l’établissement de l’autorité française à Tahiti, sur fond de rivalité avec la Grande-Bretagne. La marine affronta dans les îles de la Société l’influence prosélyte d’agents britanniques, puis des soulèvements locaux difficilement réprimés par des forces longtemps isolées dans l’archipel. Nous retrouvons cet épisode de notre histoire navale sous la plume de l’amiral et académicien Edmond Jurien de la Graviere.

Edmond Jurien de La Gravière (1812-1892)

Le corps de la marine est en possession d’un précieux privilège. Les orages de la politique passent au-dessus de sa tête, et il est rare qu’on lui demande autre chose que de bien servir le pays. En revanche, les missions extérieures ont souvent créé aux officiers qui montent nos vaisseaux les responsabilités les plus sérieuses et les plus étendues. Grosses complications en effet que ces complications d’outre-mer qui, par la distance où elles se produisent, échappent presque toujours à l’intervention opportune de la métropole ! Les îles Falkland ont allumé au XVIIIe siècle la guerre entre l’Angleterre et l’Espagne ; en 1843, une petite île de l’Océanie a failli devenir le sujet d’un conflit non moins grave.

C’était le moment où la France, brutalement exclue du concert européen, avait senti s’éveiller dans son sein une ambition nouvelle, et rêvait « expansion transatlantique ». Ce besoin d’expansion arrivait malheureusement un peu tard. Durant le long blocus auquel nous avait soumis notre infériorité maritime, toutes les positions de quelque valeur, tous les territoires de quelque importance étaient tombés aux mains de nos rivaux. Nous finîmes cependant par découvrir dans les vastes solitudes de l’Océan-Pacifique un groupe d’îles qui avait échappé à l’envahissement presque universel. Les Marquises, reconnues pour la première fois en 1595 par Mendaña, avaient conservé leur indépendance et n’avaient encore servi que de point de relâche à quelques navires baleiniers. Nous y plantâmes hardiment notre drapeau, et personne en Europe n’eut un instant l’idée d’en prendre ombrage.

Carte des îles Marquises, dont la prise de possession a été faite au nom de la France le 1er mai 1842. Carte dressée par Aristide Michel Perrot (1793-1879), BNF Gallica.

Mais quand il fallut demander à la chambre des députés les crédits nécessaires pour affermir notre domination sur des rochers habités par une race farouche, placés en dehors du grand circuit commercial, l’opposition se montra peu favorable à cette acquisition. Elle en contesta les avantages immédiats, et parut ne vouloir tenir aucun compte de ceux que le ministère lui faisait entrevoir dans un très prochain avenir. Le ministère prétendait en effet que l’isthme de Panama ne tarderait pas à être percé. Les Marquises se trouveraient alors sur la route de l’immense trafic qui s’établirait par cette voie entre l’Europe, les États-Unis et la Chine. L’opposition n’admettait pas qu’on pût percer les isthmes. Les Romains eux-mêmes, disait-elle, avaient dû renoncer à creuser un canal entre le golfe de Lépante et le golfe de Corinthe. On allait établir un poste dans le désert ; c’était chose plus facile que d’ouvrir un nouveau chemin aux caravanes.

Impuissant à faire pénétrer sa conviction dans l’esprit de ses contradicteurs, le cabinet s’apprêtait à leur céder la place quand on apprit tout à coup que l’île de Tahiti venait de se ranger à son tour sous la tutelle de la France. La nouvelle arrivait par une voie privée ; on n’en eut que quelques jours plus tard la confirmation officielle. Le ministre de la marine était à cette époque M. l’amiral Roussin, esprit éminent, fortifié par de constantes études, à qui l’on n’eût pu adresser sans injustice ce reproche si souvent fait à nos compatriotes « de ne pas savoir la géographie ». Fort étonné d’apprendre que nous étions devenus les protecteurs d’un peuple que les missionnaires méthodistes avaient, après de longs travaux, conquis à la foi chrétienne, l’amiral crut à une méprise. On avait dû, suivant lui, se laisser égarer par une similitude de nom et confondre les îles Viti avec la plus considérable des îles de la Société ; mais un second courrier dissipa toute incertitude. C’était bien une des plus riches conquêtes du protestantisme, et non pas un des derniers repaires de l’anthropophagie, qui venait de reconnaître la nécessité de vivre désormais sous notre protectorat.

Le contre-amiral du Petit-Thouars prend possession de Tahiti le 9 septembre 1842. Les Britanniques ne s’opposent pas à l’établissement du protectorat français, pourtant obtenu sous la menace d’un bombardement naval. Gravure Louis Le Breton (1818-1866).

N’était-il pas à craindre que l’Angleterre ne se montrât offensée d’un pareil procédé ? À notre grand étonnement, l’Angleterre se contenta de demander pour ses missionnaires des égards, pour ses anciens protégés une bienveillante indulgence. Si le gouvernement du protectorat ne portait nulle atteinte à l’œuvre de prosélytisme qui faisait l’édification de toutes les âmes saintes et que les sociétés bibliques s’accordaient à représenter comme le plus heureux résultat de leurs efforts, le cabinet de lord Aberdeen n’avait aucune objection contre l’exercice du droit que nous nous étions arrogé. Le lion britannique nous faisait de bonne grâce notre part au soleil. Forts de cet assentiment et du nouvel argument dont ils pouvaient appuyer leur projet, les ministres reparurent le front haut à la chambre. On ne voulait pas des Marquises : repousserait-on avec le même dédain « la reine de l’Océanie » ? L’opposition cette fois ne trouva rien à répondre, et le cabinet raffermi se hâta de faire partir pour Nouka-Hiva le capitaine de vaisseau Bruat, muni du double titre de « gouverneur des Marquises et de commissaire du roi aux îles de la Société ».

L’île de Tahiti, la plus importante des îles de l’archipel de la Société. BNF Gallica.

La condescendance empressée de l’Angleterre fit-elle regretter au gouvernement français de n’avoir pas profité de ces bonnes dispositions pour pousser plus loin ses avantages ? Eut-il, dès ce moment, la pensée d’échanger la situation mal définie du protectorat pour une domination moins précaire ? Le gouvernement britannique dut le supposer, lorsqu’il apprit quelques mois plus tard que l’arrivée du commandant Bruat aux Marquises avait été le signal du départ de l’amiral du Petit-Thouars de Nouka-Hiva pour Tahiti, et que, vers la fin du mois d’octobre 1843, le protectorat avait fait place à la prise absolue de possession. De là vint surtout l’extrême irritation qui s’empara sur-le-champ des esprits de l’autre côté de la Manche. L’Angleterre s’imagina qu’on avait voulu la tromper, et, de toutes les offenses, c’est peut-être celle qu’elle pardonne le moins. Le soupçon cependant était injuste. Le cabinet français avait été loyal dans ses déclarations, non moins loyal dans les ordres qu’il avait donnés ; mais les entreprises maritimes sont plus que d’autres sujettes aux malentendus, et la lenteur des communications allait faire de l’incident presque insignifiant dont on s’était flatté de restreindre la portée un des plus gros évènements du règne.

Arrivée du contre-amiral du Petit-Thouars au mouillage de Papeete. De protectorat, Tahiti devient un territoire formellement annexé le 6 novembre 1843. Gravure de Louis Le Breton (1818-1866).

Malgré sa fertilité, malgré la beauté de son climat et les précieux abris qu’offrent ses côtes, l’île de Tahiti n’était pas, avec ses neuf ou dix mille âmes répandues sur une superficie de 108 000 hectares, une possession tellement enviable qu’elle dût mettre en péril la bonne intelligence de deux grandes nations. Malheureusement les rapports peuvent s’aigrir avant même que les intérêts soient en jeu, et la jalousie politique est prompte à s’éveiller quand elle a pour aiguillon la passion religieuse. Les deux gouvernements devaient donc faire de stériles efforts pour pénétrer leurs agents des sentiments de cordialité qui les animaient. La conduite équivoque du capitaine Toup Nicholas, de la Vindictive, avait motivé la grave détermination dont se plaignait si amèrement lord Aberdeen. Le désaveu de l’amiral du Petit-Thouars, accordé aux réclamations de l’Angleterre, remplissait d’indignation toutes les âmes françaises, et ne désarmait pas, dans le camp britannique, les rancunes du parti puissant qui taxait de faiblesse les héritiers des Chatam et des Castlereagh. Une chose était donc à prévoir : pendant que les dépêches d’apaisement et de conciliation chemineraient à travers l’Atlantique, les évènements suivraient leur cours à Tahiti.

Les missionnaires protestants avaient conservé un empire absolu sur l’esprit de la reine Pomaré, et cette reine dépossédée était puissante encore. Aussi leur était-il facile d’entretenir dans l’île soumise en apparence à notre autorité une sourde agitation. « M. Pritchard, écrivait le commandant Bruat, est toujours l’homme qui tient ici les fils de toutes les intrigues ». On sait quel était le double rôle de ce personnage réservé à une si bruyante notoriété. Consul de sa majesté britannique jusqu’au jour où le drapeau du protectorat avait été remplacé par le drapeau français, il était resté le directeur de la royale conscience qui s’était confiée de bonne heure à ses soins indulgents.

Le missionnaire et consul britannique George Pritchard (1796-1883).
Portrait par George Baxter (1804-1867).

Les navires anglais qu’on vit durant quelques mois se succéder avec obstination devant Tahiti prêtaient à ses conseils un grand appui moral. Un jour vint cependant où, d’après les ordres expédiés d’Angleterre, il ne dut plus rester sur la rade de Papeete qu’un très petit navire de chétive apparence, le ketch le Basilisk. La reine, au fond du cœur, crut sa cause perdue ; mais, docile aux avis qui lui furent donnés, elle dissimula son découragement à ses sujets. « Notre vaisseau de guerre, leur dit-elle dans un manifeste qui fit rapidement le tour de l’île, est à la veille de partir pour Honolulu, où l’amiral l’appelle. Ne vous en inquiétez pas. Il reste ici un petit bâtiment de guerre qui prendra soin de nous jusqu’au moment où de nouvelles forces arriveront. Ne croyez pas ceux qui vous disent que nous ne serons pas secourus. L’Angleterre ne nous abandonnera jamais ». Voilà comment les instructions de lord Aberdeen étaient comprises, et de quelle façon ses agents pratiquaient la neutralité ! S’ils ne prenaient pas ouvertement parti contre nous, ils ne renonçaient pas pour cela à nous chasser un jour de Tahiti ; ils voulaient nous en faire chasser par les naturels eux-mêmes. Prodiguant les promesses, multipliant les provocations, ils se flattaient de rendre notre domination impossible et de nous pousser à des actes de rigueur qui soulèveraient contre nous l’opinion de l’Europe. Cet indigne calcul eût été certainement déjoué par la patience du gouverneur, fort aidée, il faut bien le dire, par l’humeur apathique des indigènes, si les missionnaires ne se fussent résolus à faire un dernier et plus violent appel aux passions que, depuis plus de deux mois, ils ne cessaient d’exciter.

Plans du cotre HMS Basilisk de 1822. Royal Museums Greenwich.

Dans la nuit du 30 au 31 janvier 1844, la reine Pomaré, cédant à leurs instigations, abandonna la maison qu’elle occupait dans l’enclos de M. Pritchard, et alla chercher un refuge à bord du bâtiment que commandait le capitaine Hunt. Tout vestige du pouvoir auquel nous avions conservé la plupart de ses prérogatives, bien qu’il nous eût paru convenable de ne pas lui laisser son drapeau, semblait ainsi s’effacer devant nos persécutions. On nous rendait odieux en se montrant craintif. « Dans le trouble d’esprit qui agitait cette malheureuse femme, écrivait le capitaine Hunt au commandant Bruat, je n’ai point osé lui refuser la protection du pavillon anglais ». Ne croirait-on pas voir la pauvre Pomaré, comme l’appelèrent bientôt les feuilles britanniques, échappant par la fuite aux ennuis de tout genre dont nous l’abreuvions ! Cette hypocrite pitié n’avait cependant, — est-il en vérité besoin de l’affirmer ? — ni motif ni prétexte. La reine était libre, et, si quelque demande lui avait été adressée, c’était celle d’attendre avec calme les résolutions qui arriveraient bientôt de la métropole. La démarche à laquelle on l’avait poussée ne pouvait donc créer que des complications nouvelles. Le gouverneur s’en expliqua très nettement avec le capitaine Hunt. « Du moment, lui écrivit-il, qu’il convenait à la reine de renoncer à la protection dont je la couvrais, vous pouviez parfaitement lui donner asile ; mais la reine, à dater de ce jour, s’est interdit la faculté de rentrer à son gré dans ses états. Je considérerai comme un acte formel d’hostilité son débarquement sur un point quelconque des îles de la Société ».

La reine de Tahiti Pōmare IV. Tableau de Sébastien Charles Giraud (1819-1892).

Le Basilisk cependant ne songeait pas à quitter Tahiti. Sa présence nous y créait de plus grands embarras que n’eût pu le faire l’exécution du projet dont le gouverneur croyait le capitaine Hunt complice. L’agitation, qui jusqu’alors s’était bornée à de sourds mécontentements, prenait peu à peu le caractère d’une sédition ouverte. Les grands chefs, Tati, Utomi, Hitoti, Paraïta et Taraïpa, réunis à l’hôtel du gouvernement, avaient, il est vrai, accepté l’investiture des territoires qu’ils devaient administrer suivant les lois du pays ; les petits chefs, plus accessibles aux conseils étrangers, plus habitués à subir l’ascendant de l’autorité royale, avaient précipitamment évacué leurs cases, et s’étaient retirés sous la conduite de Tariri, de Pitomaï, de Farchau, de Teraï, dans la presqu’île de Taïrabou. C’est là que, recrutant sur tous les points de l’île de nombreux adhérents, s’organisait, comme dans un vaste camp retranché, le parti de la résistance.

L’effectif total des troupes françaises envoyées dans l’Océanie n’était que de 1200 hommes, et encore avait-il fallu, pour les porter à ce chiffre, livrer de rudes batailles à l’opposition. De ces 1200 hommes, 700 avaient dû être laissés aux Marquises, où la population se montrait fort remuante. Le gouverneur de Tahiti avait donc 500 soldats à peine à opposer à l’insurrection, mais il prit, dès le début, une excellente mesure. Au lieu d’aller chercher les insurgés dans leur camp, il se contenta d’intercepter par un fortin bâti sur l’isthme de Taravao la communication entre les deux parties de l’île. Ce fut à cette occasion et avant l’achèvement de l’ouvrage qui devait dominer l’isthme tout entier que les premiers coups de fusil s’échangèrent avec les rebelles. « Ces hommes ne sont pas, écrivait le commandant Bruat, ce qu’on nous avait dit. Ils ont montré beaucoup plus de résolution qu’on ne leur en supposait. Le canon même ne les a pas fait fuir. »

Le fort de Taravao. Dessin de Charles Giraud (1819-1892), Musée du quai Branly.

Cette appréciation des difficultés qui nous attendaient n’était que trop exacte. Loin d’intimider les Tahitiens, le combat de Taravao, où leurs pertes furent peu considérables, avait exalté leur audace. Une femme de sang illustre, Teritoua, grand chef de Merehu, s’était mise soudainement à la tête de la révolte, et, en lui apportant avec l’appui de son nom l’exemple de son courage, elle allait lui imprimer une impulsion nouvelle. Ce ne fut plus seulement dans la presqu’île de Taïrabou qu’à dater de ce jour on brava notre autorité, ce fut sur la grande terre, sur la côte opposée au district de Papeete, que les insurgés osèrent arborer le drapeau de la reine ; 1500 combattants se trouvèrent bientôt réunis à Mahahena. Ils y avaient creusé, sur une longueur de 1800 mètres, trois fossés de 6 à 7 pieds de profondeur, recouverts d’une toiture à l’épreuve de la balle, et, bravant de ces retranchements qu’ils croyaient inexpugnables toutes les menaces du gouverneur, ils refusaient obstinément de se disperser. Avant de se décider à frapper un grand coup, sentant bien qu’il allait infliger aux rebelles assez imprudents pour l’attendre de pied ferme une cruelle et sanglante leçon, le commandant Bruat voulut tenter un dernier effort sur l’esprit de celui à qui dans sa pensée devait remonter la responsabilité de ces déplorables troubles. « Tout tend à me prouver, monsieur, écrivit-il au capitaine Hunt, que votre bâtiment est non plus un lieu d’asile, mais un centre d’où partent les intrigues qui mettent en danger la tranquillité de l’île. Je vous en préviens à temps pour que vous n’ayez pas à vous reprocher plus tard les châtiments qui pourraient être encourus par les malheureux qu’on pousse à la rébellion, et je vous en préviens officiellement afin que nos deux gouvernements puissent juger en connaissance de cause de nos deux conduites respectives ».

Ce langage était dur. Peut-être hésiterait-on aujourd’hui à le croire pleinement justifié ; toutefois, à l’heure où de pareils soupçons trouvaient place dans un document officiel, on n’eût pu sans faire mettre en doute son patriotisme se refuser à les partager. Telles sont les fâcheuses conséquences des situations fausses. Animés du plus vif et du plus sincère désir de maintenir la paix, les deux cabinets, en ne coupant pas à la racine un regrettable incident, s’étaient exposés à rallumer des passions qu’on eût crues à jamais éteintes. Les relations de deux grands peuples avaient rétrogradé de vingt ans, et les pauvres Tahitiens allaient payer les frais de la querelle.

La Charte venait d’arriver à Papeete. En joignant la compagnie de débarquement de cette frégate à celles de l’Uranie, de l’Embuscade et du Phaéton, le gouverneur pouvait laisser 350 hommes à Papeete, 150 à Taïrabou, et conduire encore à l’attaque des retranchements de Mahahena 461 soldats et marins. Il était impatient d’en finir, et jugea cet effectif assez fort. Les retranchements qu’on n’avait pu réussir à tourner furent abordés de front. Après quatre heures et demie d’engagement, nous restions les maîtres du champ de bataille. Le corps de débarquement comptait 18 morts et 52 blessés, mais l’élite de la noblesse tahitienne avait péri et la tranquillité de l’île était pour quelque temps assurée.

Mort de Max de Nansouty (1816-1844), second de l’aviso Phaéton à Mahahena le 17 avril 1844, tué avant d’avoir connaissance de sa promotion au grade de lieutenant de vaisseau.
L’Illustration
, 1er mars 1845, BNF Gallica.

Le gouverneur n’avait eu recours aux armes qu’à la dernière extrémité. Voyant les populations atterrées, les meneurs abattus, les chefs les plus jeunes et les plus ardents morts dans la lutte, la supériorité de nos armes incontestablement établie, il espéra que la guerre ne viendrait plus transformer en champs de bataille ces sites délicieux, cette fraîche et ravissante nature, qui semblaient ne devoir servir de cadre qu’aux plus douces scènes de paix et de tranquille bonheur. Il aimait sincèrement l’ennemi qu’il venait de combattre, race douce et vaillante, intelligente et naïve, que le climat a pu amollir sans l’énerver, et qui sait passer joyeusement des plus faciles plaisirs aux plus sanglants combats. Une trêve tacite s’était établie à la suite de nos succès. Le gouverneur l’avait acceptée avec satisfaction ; nos adversaires ne négligèrent rien pour en amener la rupture.

Deux mois environ après le combat de Mahahena, la reine Pomaré fit un nouvel appel à l’insurrection. Elle adressa un message à ses sujets, les engageant à prendre patience et leur annonçant de prochains secours. A quelques jours de là en effet, on vit apparaître devant Papeete la frégate anglaise la Thalia, commandée par le capitaine Hope. Cette frégate, qui venait de l’Inde et en dernier lieu de Sydney, n’entra pas dans le port ; mais le lendemain un navire à vapeur, la Salamandre, sous les ordres du capitaine Hamond, y jetait l’ancre. Le gouverneur fut instruit à l’instant par les principaux chefs rattachés à notre cause de l’agitation qu’excitait dans toute l’île l’apparition de ces bâtiments anglais. Les insurgés, renforcés par les habitants de Morea, se préparaient à marcher sur Papeete. Le gouverneur résolut de les prévenir, et, à la tête de 400 hommes, il se porta sur-le-champ à leur rencontre. Pendant qu’il les chassait de tous les points où ils s’étaient embusqués, et les obligeait à se retirer dans la montagne, la ville qu’il avait dégarnie de troupes était sérieusement menacée. Fort inquiet des intelligences que l’ennemi pouvait posséder dans la place, le commandant de Papeete crut nécessaire de faire arrêter M. Pritchard, l’instigateur avéré de tous les complots. L’incident à Tahiti parut sans portée. Il devait soulever en Europe un formidable orage.

L’arrestation de George Pritchard en 1844. The Illustrated London News, 3 août 1844.

Le gouverneur était rentré à Papeete et y avait ramené la confiance. Conduit à bord du navire de guerre anglais qui se trouvait sur rade, M. Pritchard n’avait pas tardé à s’éloigner. La reine avait imité son exemple, et les Anglais l’avaient débarquée à Raiatea. Les indigènes se trouvaient ainsi livrés à eux-mêmes au moment où les ordres de la métropole prescrivaient au gouverneur de rétablir le protectorat dans ses conditions premières. Nous eussions vivement désiré ramener la reine Pomaré à Tahiti ; c’eût été la meilleure sanction de la paix. Malheureusement la reine, séquestrée à Raiatea par les missionnaires, se montra insensible à toutes les avances qui lui furent faites, elle refusa même de recevoir une lettre autographe que lui avait adressée le roi Louis-Philippe. Ne pouvant réussir à la convaincre, le gouverneur prit le parti de l’isoler. Il mit le blocus devant Raiatea, et convoqua sur-le-champ à Papeete une assemblée où comparut tout ce que Tahiti et Morea avaient de sang illustre.

Avec la netteté habituelle de son jugement, le commandant Bruat avait très promptement démêlé le sens des institutions tahitiennes. Purement aristocratiques dans le principe, ces institutions n’étaient devenues féodales que depuis un demi-siècle. La royauté avait affermi son pouvoir en lui donnant pour appui le concours des juges et de la petite noblesse. Elle avait au contraire abaissé autant qu’elle l’avait pu l’influence des principaux chefs. Ce fut cette influence que le gouverneur s’empressa de reconstituer pour l’opposer à celle de la souveraine absente. Quand l’assemblée se trouva réunie, l’orateur du gouvernement lui exposa la situation, fit connaître la résistance opiniâtre de la reine, et demanda l’élection d’un régent. Le choix de l’assemblée, ratifié par le gouverneur, désigna Paraïta, ancien compagnon d’armes du grand roi Pomaré. Le 7 janvier 1845, la régence était proclamée, et le pavillon tahitien, écartelé du drapeau tricolore, emblème de la protection française, flottait, arboré au bruit des salves d’artillerie, sur les deux îles.

Navire français en baie de Papeete. Le pavillon du protectorat français de Tahiti est hissé à terre.

Presque au même moment arrivait dans les eaux de Tahiti la corvette anglaise le Talbot. Le capitaine Thompson qui la commandait venait, suivant les ordres qu’il avait reçus, reconnaître et saluer le pavillon du protectorat ; mais l’hommage qu’il était prêt à rendre au drapeau de la reine Pomaré, il refusait de l’accorder aux couleurs qui ne représentaient plus à ses yeux que l’autorité usurpée du régent. Cette abstention était le plus dangereux appel qui pût être adressé à la révolte. Le gouverneur n’hésita pas un instant. Il fit déclarer au capitaine du Talbot que toute communication avec la terre lui était interdite. Les abords de la corvette furent gardés par des canots armés qui en défendirent l’approche à toute embarcation venant de terre, et ne permirent à aucun canot anglais de s’approcher du rivage. Devant cette démonstration énergique, le Talbot s’empressa de quitter la rade et de reprendre la route des Sandwich.

Tahiti se prit à douter d’un ascendant auquel on nous avait vus si clairement ne pas nous soumettre. La trêve un instant interrompue reprit donc son cours, et pendant près d’un an elle se prolongea, observée des deux parts, sans qu’aucune convention en eût réglé les termes. Les districts soumis aux chefs qui soutenaient ouvertement notre cause étaient administrés par le gouvernement du protectorat. Ceux qui prétendaient ne reconnaître que l’autorité de la reine se gouvernaient eux-mêmes sans être inquiétés. Les deux partis, tout en évitant de se confondre, entretenaient des relations constantes ; quelques Français même circulaient autour de l’île et traversaient impunément le territoire occupé par l’insurrection.

Cette période de tranquillité relative fut bien employée. Les émouvantes péripéties de la lutte avaient détourné un instant l’attention des travaux qui devaient assurer l’établissement de la petite armée, la conservation des approvisionnements, la défense des positions militaires. Au mois de mars 1845, la plupart de ces ouvrages n’étaient encore qu’ébauchés ; le gouverneur en pressa l’exécution avec une nouvelle ardeur, dès qu’une pacification momentanée lui eut rendu la libre disposition de ses troupes. Tout devint ouvrier à Tahiti, comme tout y avait été soldat. Une machine à vapeur apportée de France fut rapidement montée et distribua bientôt autour d’elle la force et le mouvement. Les ateliers les plus divers prirent racine sur ce sol nouveau. Des carrières s’ouvrirent au flanc des montagnes, le corail enlevé aux récifs de la côte se convertit en ciment ; une vaste manutention, des magasins, des hôpitaux, des casernes, s’élevèrent à la place des baraques de bois, des cases de palmier et de bambou qui avaient d’abord abrité la garnison, les munitions et les vivres. De vastes terrains incultes, des marécages insalubres, se transformèrent en jardins potagers ou en pâturages, des quais s’avancèrent assez loin en mer pour permettre aux plus gros navires de commerce d’y débarquer leurs cargaisons. En même temps, les fortifications se rectifiaient, s’étendaient et s’armaient.

Vue de Papeete en 1845. Dessin de John Speer.

La ville de Papeete ne possédait pas encore une enceinte complète ; on s’occupait activement de la mettre, par un long retranchement et par une succession de blockhaus et de redoutes, à l’abri d’une agression venue de l’intérieur, en mesure de repousser une attaque dirigée de la mer. Ces travaux n’étaient pas les seuls qui reçussent l’impulsion d’une initiative aussi infatigable que féconde. Comprenant à merveille que la domination étrangère, sous peine de devenir doublement odieuse, doit autant que possible respecter les anciens usages et enter son pouvoir sur des droits consacrés par une possession séculaire, le gouverneur s’enquérait avec soin des traditions qui avaient fixé le rang et les prérogatives des chefs, des modifications que l’introduction du christianisme avait apportées dans les lois du pays. C’est ainsi qu’il parvint à organiser l’administration intérieure et les diverses juridictions auxquelles les étrangers et les indigènes devaient recourir.

Le 10 août 1845, l’amiral Hamelin, montant la Virginie, l’amiral Seymour, dont le pavillon flottait à bord du Collingwood, s’étaient réunis sur la rade de Papeete pour aviser de concert au règlement de cette fameuse compensation qui a pris dans nos fastes politiques le nom d’indemnité Prichard. Animés de l’esprit le plus conciliant, ces deux officiers généraux étaient facilement tombés d’accord sur le chiffre de la réparation demandée.

Le vaisseau HMS Collingwood à Bora Bora, très probablement à la période de la rencontre à Papeete de l’amiral Seymour avec son homologue, l’amiral Hamelin.

Une autre question devait par malheur venir troubler encore la bonne harmonie si nécessaire à notre établissement. L’amiral Seymour avait l’ordre de saluer à Tahiti le pavillon du protectorat ; il lui était enjoint de ne pas admettre l’extension de notre autorité sur le groupe des îles sous le Vent. Cette déclaration produisit son effet ailleurs qu’à Raiatea, à Borabora ou à Huahiné. Les flammes mal éteintes de l’insurrection se ranimèrent soudain, et le territoire de nos alliés fut envahi par des bandes hostiles. Le gouverneur pourvut au plus pressé en envoyant sur les points menacés des renforts ; mais ce qu’il lui fallait avant tout pour réparer l’atteinte portée au crédit de la France, c’était un grand succès moral. Ce succès serait à coup sûr complet, si, affectant de ne tenir aucun compte de la proclamation de l’amiral Seymour, on réduisait à l’obéissance les îles mêmes dont l’envoyé de la Grande-Bretagne avait si hautement affirmé l’indépendance.

Tel fut le motif qui détermina, vers la fin de l’année 1845, l’envoi de la frégate l’Uranie à Huahiné. La résolution était hardie ; elle avait cependant de grandes chances de réussite, si elle n’eût trouvé sur son chemin l’opiniâtre adversaire avec lequel, en dépit de toutes les conventions souscrites en Europe, il nous fallait lutter bien plus qu’avec les indigènes insoumis. Un officier anglais de la Salamandre qui avait obtenu la permission d’aller à Morea n’hésita pas à se rendre à Huahiné. Il franchit les 30 lieues qui séparent ces deux îles dans une simple pirogue, et se mit en communication avec les indigènes. Sa visite confirma les chefs dans leurs idées de résistance. Après avoir vainement épuisé tous les moyens en son pouvoir pour arriver à un arrangement pacifique, le commandant de l’Uranie dut se résoudre à commencer les hostilités. Le 18 janvier 1846, une expédition, composée de 450 marins et soldats, marcha en deux colonnes sur le camp ennemi. Nos troupes enlevèrent successivement toutes les positions sans pouvoir s’emparer du réduit où l’ennemi s’était retranché ; la difficulté du terrain avait arrêté la colonne qui devait prendre cet ouvrage à revers. Il fallut se décider à battre en retraite, après avoir eu 18 hommes tués et 43 blessés.

Le commandant de l’Uranie, le capitaine Bonard, compagnon de captivité du gouverneur sur les plages d’Afrique, associé à sa fortune depuis plus de quinze ans, était un de ces officiers que leur entreprenante audace ne rend pas toujours victorieux, mais qui ne se tiennent pas facilement pour vaincus. Il s’apprêtait à reprendre avec l’opiniâtre énergie qui était le trait saillant de son caractère une attaque dont il ne voulait attribuer l’insuccès qu’à un mécompte tout à fait imprévu, lorsqu’il reçut l’ordre formel et pressant de ramener, sans perdre une minute, sa frégate à Tahiti. Une levée de boucliers, soudaine, irrésistible, telle que l’île n’en avait pas encore vu, exigeait impérieusement la concentration de nos forces. Papeete était menacé de trois côtés : au nord par le camp de Papenoo, au sud par celui de Punavia, à l’est par les indigènes établis sur les sommets inaccessibles de Fatahua, dont la vallée débouche aux portes mêmes de la ville. Ainsi enfermé dans un cercle qui ne lui laissait d’issue que la mer, le gouverneur envisagea d’un œil calme la situation. Le chiffre de ses troupes ne s’élevait pas, depuis le départ de l’Uranie, à 600 hommes, même en y comprenant les ouvriers et les employés civils. C’était avec ce petit nombre de défenseurs qu’il fallait contenir les forces au moins quadruples de l’insurrection, soutenir les postes détachés, faire face à toutes les attaques, couvrir enfin l’espace considérable qu’occupaient les établissements du gouvernement, la ville européenne et les habitations adjacentes qui nous restaient fidèles.

Marins français à Tahiti en 1846. Dessin de Charles Giraud (1819-1892).

Le 20 mars 1846, à cinq heures du soir, la ville se trouva tout à coup envahie par une foule venue du camp de Punavia. Cette bande avait pénétré par le côté de l’ouest pendant que toutes nos troupes étaient occupées au travail sur les défenses de l’est. C’était en effet par le camp de Papenoo et non par celui de Punavia qu’on s’attendait à être attaqué. Étonnés de ne rencontrer aucune résistance, ils s’avancèrent jusqu’aux abords de l’hôtel du gouvernement. Des ouvriers de l’Uranie, laissés à terre par cette frégate au moment d’un départ précipité, furent les premiers qui reconnurent l’ennemi. Ils poussèrent le cri Aux armes ! et envoyèrent prévenir le gouverneur. En un instant, la générale est battue, les troupes jettent à la hâte les pelles et les pioches qu’elles avaient aux mains pour saisir leurs fusils, toujours formés en faisceaux sur le lieu du travail. Elles arrivent au pas de course et refoulent l’ennemi dans la campagne. À huit heures du soir, tout était terminé, mais l’alerte avait été chaude.

La situation était devenue intolérable. Le blocus qui investissait la ville se resserrait davantage chaque jour. Tout homme isolé qui s’aventurait en dehors de la ligne de défense ne reparaissait plus au camp. Des soldats furent tués au pied même des blockhaus dont ils avaient la garde. Nos auxiliaires manquaient de vivres, car les viandes salées et le biscuit dont se contentaient nos troupes ne pouvaient leur convenir, et il leur était interdit d’aller chercher à quelques pas même de nos ouvrages les fruits et les légumes qui assuraient autrefois leur subsistance. Ils souffraient donc encore plus que nous, mais aucun d’eux ne songeait à nous abandonner. Le gouverneur n’attendait que le retour de l’Uranie pour dégager la place et les districts fidèles. Dès que cette frégate l’eut rallié, il rompit la ligne du blocus et obligea l’ennemi à s’écarter. Les insurgés durent prendre à leur tour des mesures de défense. Le gouverneur ne se dissimulait pas néanmoins que, tant que ses expéditions ne ressembleraient qu’à des sorties, il ne pourrait espérer de soumission générale. Le 8 août 1846, le gouverneur résumait en ces termes la situation : « Par suite des travaux que j’ai entrepris, les insurgés se trouvent maintenant refoulés dans les vallées inaccessibles de Papenoo et de Punarou. Ils en sortent quelquefois pour faire des vivres, gravissant des montagnes fort escarpées, obligés en plusieurs endroits de s’aider de cordes pour les franchir et allongeant considérablement le chemin qu’ils ont à faire ; ces sorties ne peuvent intercepter la circulation entre Papeete et Punavia ».

Dégagés sur deux de leurs faces, nos établissements n’étaient plus tenus en échec que par les indigènes restés maîtres de la vallée de Fatahua. De cette vallée centrale, on pouvait arriver à Papeete en suivant les crêtes qui dominent la ville. Mais comment arriver jusqu’à la redoute bâtie comme un nid d’aigle au sommet du pâté de rochers à pic qui domine de plus de 600 mètres le fond de la vallée ? En abordant cette position de front, on se fût heurté à une muraille. C’est par là cependant que le gouverneur résolut de prendre l’ennemi à revers, pendant qu’on simulerait une attaque de l’autre côté.

Le capitaine Bonard, qui commandait l’expédition, partagea sa troupe en deux colonnes : 150 hommes d’infanterie, sous les ordres du capitaine Massé, marchèrent directement vers le fort et s’avancèrent avec précaution dans la gorge, plaçant des sentinelles à tous les débouchés par lesquels on eût pu les tourner. Vers dix heures, ils étaient en vue de la redoute, et ils ouvraient une vive fusillade à laquelle les insurgés, prenant cette attaque au sérieux, s’empressaient de répondre par quelques coups de feu et par une avalanche de pierres. Pendant que le capitaine Massé par sa diversion hardie attirait l’attention des insurgés, le mouvement tournant s’exécutait avec des difficultés inouïes et un courage vraiment surhumain. Le pic avait à peu près 600 mètres d’élévation. Il en fallait gravir 150 à force de bras, n’ayant pour appuyer ses pieds que la roche nue ou quelques touffes d’herbe.

Le combat de Fautahua le 17 décembre 1846. Tableau de Charles Giraud (1819-1892).

Dès cinq heures du matin, les volontaires s’étaient mis en route. Laissant sacs et habits au pied de la montagne, ils n’avaient conservé que leur fusil et des cartouches. C’est ainsi qu’ils parvinrent à escalader le premier degré du piton. Vers trois heures de l’après-midi, ils avaient atteint le sommet, objet de leurs efforts. De ce point culminant, ils apercevaient au-dessous d’eux les insurgés, tout occupés de riposter au feu du capitaine Massé ; mais entre les deux pitons il y avait un abîme qu’il fallait franchir sur une crête rocheuse, pont étroit que la lave en fusion jeta jadis en se refroidissant d’une muraille à l’autre. À cheval sur cette arête aiguë, pareils à des couvreurs sur le faîte d’un toit, les volontaires s’avancent à la file, le fusil en bandoulière, un précipice à leur droite, un précipice à leur gauche et l’ennemi devant eux. Leur vie ne tient qu’à un fil. Muets, la sueur au front, ils poursuivent leur route. À quoi bon songer au danger quand la retraite est devenue impossible ? Ils ont enfin touché le bord. Un monticule boisé les sépare seul de la fameuse redoute ; ils s’y rallient, franchissent ce dernier obstacle d’un élan et arrivent sur les parapets avant que les insurgés aient pu soupçonner leur présence. Le pavillon tahitien est renversé, l’ennemi couché en joue et sommé de mettre bas les armes. Les rebelles éperdus ne songent pas un instant à se défendre. Ils se résignèrent à faire leur soumission.

Une nouvelle année ne s’était pas ouverte que tous les chefs de l’île sans exception avaient reçu du gouvernement du protectorat leur investiture. La reine Pomaré comprit qu’elle n’avait plus de motifs pour rester à Raiatea. Elle se décida enfin à écrire au gouverneur, et, rompant définitivement avec ses anciens conseillers, fit connaître son intention de rentrer à Tahiti sur un bâtiment français. Le 22 janvier 1847, elle s’embarquait à bord du Phaéton, et le 7 février nous la reconnaissions officiellement en présence du peuple assemblé à Papeete comme reine des îles de la Société, sous le gouvernement du protectorat. Ainsi se termina ce regrettable conflit qui, pendant plus de trois ans, avait tenu la guerre suspendue entre l’Angleterre et la France, aigrissant les rapports des deux peuples, compromettant l’attitude des hommes d’état les plus honorables, servant de texte à toutes les déclamations des partis et complétant par là le fâcheux effet des évènements de 1840.

Papeete en 1846. Tableau de John Duncan King (1789-1863).

Le fait d’armes de Fatahua, la soumission des insurgés et la réintégration de la reine furent connus en France dans les premiers jours de juin. L’Uranie, portant le pavillon du commandant Bruat, promu depuis six mois au grade de contre-amiral, cinglait alors à pleines voiles vers la rade de Brest. Ce fut le nouveau gouverneur de Tahiti, le capitaine de vaisseau Lavaud, qui fut chargé de mettre à l’ordre du jour de la colonie les félicitations que méritait un si complet succès.

En France la presse ne prend pas toujours très au sérieux les événements de Tahiti.
Caricature d’Amédée de Noé dit Cham (1818-1884), BNF Gallica.

En couverture :  Mouillage de Matavai, gravure Louis Le Breton (1818-1866).

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