Le collège royal de la Marine

Flavien Pech de Cadel (1849-19..)

La formation des officiers de Marine, autrefois dispersée sur les arsenaux, fut centralisée en 1816 avec la création du « Collège royal de Marine », en charge de la formation des jeunes gens destinés à commander nos vaisseaux. Ce Collège, établi à Angoulême, forma les officiers de Marine jusqu’à 1830, date à laquelle l’Ecole Navale moderne poursuivit cette mission à bord du vaisseau Orion. Flavien Pech de Cadel, auteur de cet article, était historien et ancien officier de l’Armée de terre. Il avait déjà livré une Histoire de l’Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr avant de se pencher sur l’Histoire de l’Ecole navale et des institutions qui l’avaient précédée.

« L’éducation pratique et l’éducation théorique des jeunes gens qui se destinent au service de la marine ne peuvent marcher simultanément. La première exige un collège spécial, la seconde des bâtiments armés exprès ». Ainsi s’exprimait le ministre du Bouchage dans le rapport qu’il adressait à Louis XVIII, au sujet de la réorganisation des écoles de la marine. L’ordonnance du 31 janvier 1816 faisant suite à ce rapport, blâmait le système d’éducation adopté sur les écoles spéciales de Brest et de Toulon qui, disait-elle, « présentait ce grave inconvénient de comprimer, par une vie sédentaire et trop isolée, le développement des facultés physiques et morales des élèves, et de les former pour des fonctions subalternes plutôt que pour le service honorable qu’ils sont appelés à remplir ». En conséquence, ces écoles étaient supprimées, ainsi que le titre et le grade d’aspirant de la marine, et l’éducation des jeunes gens se destinant au service de la marine militaire était ainsi réglée : L’éducation théorique leur serait donnée dans un établissement à ce spécialement destiné, sous la dénomination de Collège royal de la Marine. L’éducation pratique leur serait donnée dans les ports sur des corvettes d’instruction armées à cet effet. Les élèves admis au Collège royal de la marine auraient le titre d’élèves de la marine de troisième classe. Ceux qui, après avoir terminé au Collège royal leur éducation théorique, seraient embarqués sur les corvettes d’instruction, et auraient le titre d’élèves de la marine de deuxième classe. Enfin ceux qui auraient terminé sur les corvettes leur éducation théorique et pratique auraient le titre et le grade d’élèves de marine de première classe.

Ordonnance du 31 janvier 1816 portant création du Collège royal de Marine. BNF Gallica.

Le Collège royal de la Marine fut établi dans la ville d’Angoulême, choisie par le ministre à cause de sa position centrale et en même temps rapprochée d’un grand port, celui de Rochefort, distant seulement de vingt-cinq lieues. « L’esprit y est bon, les vivres y sont abondants et à des prix raisonnables, et il me semble d’ailleurs, ajoutait le ministre dans son rapport au roi, que le nom de cette ville serait d’un heureux augure pour l’établissement, et qu’il excitera les élèves à se rendre un jour dignes de l’auguste protection de l’amiral de France ». En présence de la dernière des raisons invoqyées par M. du Bouchage pour justifier son choix, on ne peut s’empêcher de penser qu’il fut heureux pour les futurs officiers de Marine que l’amiral de France ne portât pas le nom d’une ville située à cent lieues de la mer et loin de tout cours d’eau.

Louis-Antoine d’Artois (1775-1844), duc d’Angoulême et amiral de France. Tableau de François-Joseph Kinson (1770-1839), Musée des beaux-arts de Bordeaux.

Le nombre des élèves fut fixé à cent cinquante au maximum, et l’âge d’admission de treize à quinze ans. Jamais, même au temps de sa plus grande activité, ce chiffre de cent cinquante élèves ne fut atteint par le Collège. Le prix de la pension fut de 800 francs par an ; celui du trousseau de 600 francs, une fois donnés. Devaient être admis, de préférence, les fils d’officiers militaires et civils de la marine, ainsi que ceux des officiers de toutes armes et des magistrats qui, ayant servi le roi avec zèle et fidélité, auraient transmis les mêmes principes à leurs enfants. Des bourses ou des demi-bourses furent accordées aux fils des officiers de marine qui avaient été tués ou blessés grièvement, ou qui, par leurs services, avaient acquis des droits particuliers à la bienveillance du souverain.

L’uniforme fut ainsi réglé : Pour la grande tenue, un habit en drap bleu avec parements et collet de même, un gilet de drap bleu, garni de deux rangées de petits boutons, une culotte longue en drap bleu, un chapeau monté à la française, un chapeau monté à la française, souliers avec boucles unies en cuivre doré ; pour la petite tenue, un habit veste ou paletot de drap bleu, avec revers, collet et parements de même couleur, les revers garnis de cinq boutons, les manches coupées et garnies chacune de quatre boutons, une culotte longue et un gilet en drap bleu, chapeau rond à la matelote, bordé d’un galon de poil de chèvre. Hâtons-nous de dire que, d’ordinaire, les élèves allaient nu-tête dans l’intérieur du Collège.

Elèves du Collège royal d’Angoulême. Dessin Albert Brenet. Le pantalon blanc n’est pas certain, le réglement décrivant une culotte longue en drap bleu.

Le petit équipement fut, à très peu de choses près, le même que celui des élèves des écoles flottantes de l’empire. Le personnel du Collège dut se composer d’un contre-amiral ou d’un capitaine de vaisseau, portant le titre de gouverneur des élèves de la marine royale, de deux sous-gouverneurs, capitaines de vaisseau ou de frégate, et de cinq aides-majors, lieutenants de vaisseau ou enseignes. Des professeurs de belles-lettres, d’histoire, de géographie, de mathématiques, d’hydrographie, de dessin, de langue française, de langue anglaise furent chargés de l’instruction des élèves. Un quartier-maître trésorier, un chirurgien-major, un économe et un aumônier complétèrent le cadre supérieur du Collège, auquel furent aussi attachés comme instructeurs militaires un sous-officier d’artillerie de Marine, des maîtres et des officiers mariniers.

Les élèves devaient être divisés en cinq brigades, commandées chacune par un lieutenant de vaisseau ou un enseigne, mais le petit nombre d’élèves admis pendant les premières années de l’institution ne permit de constituer que trois brigades. Tous les trois mois devait avoir lieu un examen fait par les professeurs en présence de l’état-major du Collège, et, à la suite de cet examen, deux élèves, par brigade, étaient choisis pour remplir les fonctions de brigadier et de sous-brigadier. L’ordonnance disait bien que chaque brigade devait correspondre à un degré différent d’instruction, et que tout élève ayant, dans le courant de l’année, rétrogradé de deux brigades, par suite d’insuffisance dans ses examens trimestriels, devait être licencié. Mais, si un certain ordre fut observé dans la répartition des élèves par brigade, il n’y eut jamais d’exemple de l’application de la dernière prescription.

Le Collège royal de la Marine, en contrebas de la ville d’Angoulême.

Tous les ans, au premier avril, l’examinateur de la marine se rendait à Angoulême pour procéder à l’examen des élèves admis à concourir pour l’obtention du titre d’élève de deuxième classe. En théorie, pouvaient seuls concourir les brigadiers et les sous-brigadiers des brigades et les élèves des deux premières classes, mais cette distinction ne fut jamais observée. Toute l’école concourait. L’examen, fait avec indulgence, portait sur les matières du cours d’études : arithmétique, géométrie, les deux trigonométries, le traité de navigation, les éléments de statique, la langue française, l’histoire, la géographie, les éléments de langue anglaise, la construction des cartes, le lavis des plans et les vues des côtes. L’indulgence était nécessaire, car les jeunes élèves étaient, d’ordinaire, d’une faiblesse remarquable, due, d’un côté, à l’insuffisance des professeurs chargés de les instruire, et de l’autre à la faiblesse de la direction un peu trop débonnaire. Cependant il y eut quelques rares cas d’élèves licenciés pour n’avoir pu, après trois ans de séjour au Collège, satisfaire à l’examen de sortie, mais il fallut, pour cela, que l’ignorance fût trop grande pour permettre leur admission comme élèves de deuxième classe.

L’ordonnance relative aux élèves de deuxième classe édicta une série de prescriptions qui, si elles avaient été appliquées, auraient utilement contrebalancé l’insuffisance de l’enseignement donné à Angoulême, et produit d’excellents résultats. Mais, d’un côté, le très petit nombre d’élèves de deuxième et de première classe, d’un autre côté, la pénurie des ressources empêchèrent d’appliquer une grande partie de ces prescriptions, dont nous donnons ci-après la teneur. Les jeunes gens auxquels le roi conférait le tire d’Elèves de la marine de deuxième classe, devaient être dirigés sur le port de Rochefort, et embarqués en nombre égal sur deux corvettes, pour accomplir deux campagnes d’instruction, chacune d’environ dix mois. Ces corvettes devaient naviguer de conserve pendant une partie des campagnes, afin de mettre les élèves à même de former leur coup d’œil sur les manœuvres, les mouvements et la marche d’un bâtiment relativement à un autre, et pour entretenir et exciter leur émulation.

En quittant la conserve réciproque, les deux corvettes devaient terminer la première campagne, commençant en juin et finissant en avril de l’année suivante, en allant, l’une à Brest, l’autre à Toulon, où elles étaient réparées et réarmées. Vers le 15 juillet commençait la seconde campagne, qui se terminait au mois de mai suivant. Les deux bâtiments se rejoignaient en un point déterminé, naviguaient de conserve et allaient ensuite, celui venant de Toulon, déposer à Brest, celui venant de Brest, déposer à Toulon les élèves qui devaient être attachés à chacun de ces deux ports. Cela fait, les deux corvettes rejoignaient Rochefort avec le restant des élèves destinés à cette ville.

Elèves du Collège royal de Marine en campagne. Gravure de Léon Couturier (1842-1935).

Pendant la première campagne, les élèves de deuxième classe étaient subordonnés au maître d’équipage, au maître canonnier, au chef de timonerie, et n’avaient aucune autorité sur les hommes d’équipage. Pendant la seconde campagne, ils restaient subordonnés aux maîtres, mais commandaient à l’équipage. Au retour de cette seconde campagne, les élèves bien notés, au point de vue de la conduite et du zèle, étaient admis à subir un examen sur les diverses parties de l’instruction qu’ils avaient dû acquérir. Cet examen, passé devant une commission composée du commandant de la Marine, du major général, du commandant de la compagnie des élèves, dont nous verrons plus loin l’organisation, et de quatre capitaines de vaisseau, portait sur l’installation et le gréement d’un vaisseau, sur l’arrimage, sur les principales manœuvres à la voile, les mouillages et les appareillages dans divers cas, l’armement et le désarmement, les observations nautiques et astronomiques, l’exercice du canon et de la mousqueterie, le dessin et sur les connaissances théoriques enseignées aux élèves en mer et pendant les relâches. Disons tout de suite que la commission se réduisait d’ordinaire à un délégué du major général, au professeur d’hydrographie et à un officier des compagnies d’élèves.

Quant aux corvettes d’instruction, dont le rôle était si précisément indiqué, elles furent remplacées par les bâtiments des escadres sur lesquels on embarquait les élèves, dès leur sortie d’Angoulême. Ce ne fut qu’en 1821 qu’une corvette, la Sapho, partit de Toulon avec quelques élèves de la compagnie de cette ville. La Sapho devait aussi embarquer des élèves venant de Rochefort, mais ceux-ci n’arrivèrent à Toulon qu’après le départ de la corvette, qu’ils essayèrent vainement d’atteindre à Naples, et qu’ils ne rejoignirent que dans le Levant. Là, tous les élèves furent répartis sur l’escadre qui croisait dans l’Archipel. Les élèves de deuxième classe, ayant subi leur examen avec succès, étaient nommés élèves de première classe et prenaient rang entre eux d’après leur cote d’examen. Ceux qui échouaient une première fois étaient autorisés à subir, l’année suivante, une seconde épreuve, après laquelle, s’ils échouaient encore, ils devaient être licenciés.

La corvette Sapho en carénage à Brest en 1823. Dessin de Prosper Barbot (1798-1878), Musée du Louvre.

Les élèves de la Marine de première classe étaient répartis dans les ports de Brest, Rochefort et Toulon. On les embarquait sur des bâtiments de guerre, en les envoyant successivement dans les directions différentes pour leur instruction graduelle. Au retour de chaque campagne, des notes sur leur conduite, leur zèle et leurs aptitudes étaient remises au commandant de la marine par le commandant de leur bâtiment. Après trois ans de navigation, non comprises les deux campagnes d’instruction faites en qualité d’élèves de deuxième classe, ils étaient susceptibles d’être promus au grade d’enseigne de vaisseau. Cette règle ne souffrait d’exception que pour ceux qui accomplissaient une action d’éclat. Dans ce cas, il leur suffisait d’avoir quatre ans de navigation, y comprises les deux campagnes d’instruction. Dans le cas contraire, l’avancement était remplacé par une distinction honorifique. Les élèves de première classe avaient rang de lieutenant en second d’artillerie, rang d’officier par conséquent, et si, par suite d’un événement quelconque, le bâtiment sur lequel ils se trouvaient venait à manquer d’officier de vaisseau, le plus ancien des élèves de première classe devait en prendre le commandement.

Officiers de la Marine royale. A gauche, élève de 1ère classe en grande tenue d’été et élève de 2ème classe en petite tenue d’hiver. Desdin d’Hippolyte Lalaisse.

Des dispositions communes aux élèves des deux classes, complétées par le règlement sur le service à bord, déterminaient leurs fonctions, droits et devoirs sur les corvettes d’instruction pour les uns, sur les bâtiments de la flotte pour les autres. Outre le service habituel du bord, tel que quarts, corvée, inspection des hunes, commandement des chaloupes et des canots, les élèves étaient successivement employés près le commandement en second du bâtiment, chargé de leur apprendre et de leur faire exécuter, en sa présence, toutes les opérations du détail général. Les élèves étaient tenus de faire leurs journaux, le point chaque jour, et des heures d’étude étaient déterminées dans la journée pendant tout le cours de la campagne. Leur poste était établi dans le faux pont des vaisseaux de tous rang et dans l’entrepont des frégates et autres bâtiments inférieurs, immédiatement sur l’avant de la dernière chambre d’officier à tribord. L’ameublement de ce poste comprenait, autant que la place le permettait, outre un hamac et un pliant garni par élève, une armoire en bois peinte, un petit buffet, une table à manger en chêne et deux caissons. Indépendamment de ce poste, le capitaine pouvait assigner aux élèves un emplacement dans la première batterie pour y suivre leurs études et prendre leurs repas, mais ce poste, entouré de toile, n’était occupé que pendant le jour et était assujetti au branle-bas.

Le plus ancien des élèves du poste était chargé de veiller au maintien du bon ordre et de la propreté, et ses camarades lui devaient, réglementairement seulement, obéissance dans tout ce qu’il leur commandait à cet effet. A la mer, la solde ordinaire était augmentée d’un franc par jour pour traitement de table, et les élèves touchaient, en outre, une ration en nature. Aux colonies, le traitement de table était de 1 fr. 50 cent. Défense expresse était faite aux commandants et aux officiers de recevoir habituellement aucun élève à leur table.

Nous venons d’énumérer, aussi brièvement que possible, les prescriptions officielles relatives à l’instruction à donner aux élèves de la marine des trois classes, au Collège d’Angoulême et à bord jusqu’au jour de leur nomination au grade d’enseigne. Ces programmes n’eurent qu’un défaut, c’est de ne pouvoir être suivis que de très loin. La pénurie du trésor ne permit guère d’appliquer la combinaison des corvettes d’instruction, et celle du cadre fit que, dès leur sortie d’Angoulême, les élèves étaient les plus souvent embarqués sur les bâtiments de guerre où, dès qu’ils étaient élèves de première classe, il leur arriva de faire souvent le service d’officier.

La mise en activité du Collège d’Angoulême eut lieu au mois de janvier 1818. Des élèves « bien choisis, appartenant à des familles honorables, élevés dans les mêmes principes », firent du nouvel établissement un foyer de pur royalisme, entretenu avec soin par le gouverneur, le contre-amiral de la Serre, ainsi que par les corps d’officiers et de professeurs, triés sur le volet et reconnus dignes de « donner aux élèves des préceptes et des exemples de véritable honneur, d’attachement à leurs devoirs et de fidélité à la personne du roi ». Au point de vue matériel, un aménagement presque luxueux donnait aux élèves tout le confortable possible. Bonne nourriture, vaste installation qui permit à chaque élève d’avoir une sorte de petite chambre particulière pour la nuit, soins paternels, rien ne fut épargné pour contribuer au bien-être des enfants choisis par le roi comme futurs officiers de Marine.

Vue de l’hôpital et d’une partie du Collège royal de la Marine à Angoulême.

La composition du cadre du collège, sauf les professeurs, étant exclusivement militaire, le règlement intérieur fut mis toutefois en rapport avec cette organisation. Chaque jour, deux officiers, l’un de garde, l’autre de corvée, furent chargés, sous la direction du gouverneur et des sous-gouverneurs, de l’application de ce règlement. L’officier de garde eut dans ses attributions la police intérieure du collège, les inspections de propreté, les rondes de nuit. L’officier de corvée était chargé de la surveillance des élèves pendant les leçons exclusivement militaires, et durant leurs promenades au dehors en marches militaires auxquelles ils devaient être préparés par des exercices du fusil et des premières leçons de l’école de peloton. Les fusils arrivèrent en 1823 !

Disons un mot, en passant, de ce cadre d’officiers remarquable à plus d’un titre. Ces postes avaient été donnés, comme une sorte de retraite bien rétribuée à des officiers, remplis de zèle, et de sentiments épurés, mais dont l’aspect était de nature à exciter des réflexions peu encourageantes chez les enfants se destinant à la carrière maritime. Ces braves serviteurs étaient, en effet, un exemple vivant de toutes les infortunes corporelles pouvant atteindre un marin au cours des campagnes. A l’un, mutilé par les éclats d’une bombe, il manquait, à la fois, un œil, une oreille, le bras gauche et un morceau de mollet. Un autre avait eu le nez gelé. Un troisième était amputé au haut de la cuisse. Un seul était ou paraissait complet. Les jeunes élèves respectaient certainement, au fond, ces nobles débris, mais que de niches, que de plaisanteries faites, dans les moments d’humeur taquine, à ces honorables officiers ! L’un d’entre eux, celui qui paraissait complet, avait reçu le surnom de Cosinus. Les élèves avaient remarqué que cet officier aimait à être consulté par eux sur les petites difficultés des problèmes de trigonométrie, et, profitant de cela, lorsqu’ils voulaient faire quelque niche, un certain nombre d’entre eux entouraient Cosinus, détournaient sa surveillance au moyen d’une foule de questions, pendant que leurs camarades s’en donnaient à cœur joie, contre les prescriptions du règlement.

Malgré la sollicitude du Gouvernement à l’égard du Collège d’Angoulême, on ne tarda pas à s’apercevoir qu’on avait fait fausse route, en s’efforçant, par une combinaison malheureuse, de séparer la théorie de la pratique en établissant une école spéciale dans une ville de l’intérieur, loin de tout ce qui pouvait donner aux élèves le goût ou quelques connaissances de la mer. Cette faute n’était pas la seule. On avait conféré aux élèves des privilèges aussi dommageables à leur instruction qu’au service de l’Etat. Admis à toutes les époques de l’année, sans qu’on exigeât d’eux une instruction préparatoire convenable, arrivant au Collège avec un égal savoir, il était impossible qu’ils suivissent tous, avec fruit, les mêmes cours.

On conférait, en outre, à ces jeunes gens, dès leur entrée au Collège d’Angoulême, un titre, celui d’élève de troisième classe, qui les rattachait au service de la Marine avant que leur vocation ou leur tempérament eût subi l’épreuve décisive de la mer. Enfin, la nécessité de combler les vides du cadre de la marine leur donna la certitude d’être incorporés dans ce cadre avec le titre d’élève de deuxième classe, quel que fût le résultat de l’examen auquel ils étaient soumis pour la forme, à l’expiration de leurs cours d’études, et de ce fait il n’y eut qu’un nombre insignifiants d’élèves renvoyés chez eux pour incapacité notoire. L’expérience révéla vite les vices d’un système qui paralysait l’émulation et qui substituait la faveur à la capacité personnelle.

Les familles elles-mêmes se rendaient bien compte des inconvénients du système d’admission et d’études, appliqué à Angoulême, où jamais, avant la réforme qui s’imposa, les mots de tribord et de bâbord n’avaient frappé les oreilles des élèves, où jamais ils n’avaient vu l’ombre seulement d’un mât, d’une voile ou d’un canon, et dont le programme des sciences mathématiques applicables à la marine, ne tenait qu’une place infime dans le programme général des études, tandis que celui de l’histoire ancienne, sacrée et profane, y était admis avec des développements démesurés.

Les élèves, sans émulation, presque assurés de recevoir quand même les titres d’élèves de deuxième classe, ne travaillaient guère, étaient indisciplinés et souvent les désordres éclataient dans l’enceinte du collège. En 1823, surtout, l’année fut particulièrement mauvaise pour la discipline. Le duc d’Angoulême, à son retour de la guerre d’Espagne, voulut voir ses jeunes protégés, contre lesquels il avait reçu de nombreuses plaintes. Il s’arrêta à Angoulême, le 28 novembre, et manda l’école. Lorsque les jeunes gens furent devant lui, le prince fit sortir des rangs le plus mutin et, au lieu de s’armer de sévérité, lui prit affectueusement les mains, les serra dans les siennes et lui fit une allocution si douce, si bonne, que l’enfant, fondant en larmes, se jeta à ses pieds, anéanti de douleur et de repentir.

Le contre-amiral Louis Antoine Marie Victor Gallard de Terraube, nommé gouverneur du Collège royal de Marine d’Angoulême de 1823 à 1829, devait être chargé de combattre l’indiscipline et de conduire une réforme du recrutement du Collège.

Cette bonté, cette indulgence produisaient, sur le moment, le plus heureux effet, mais ne pouvaient réagir longtemps contre les vices de l’indiscipline. On comprit d’autant mieux la nécessité d’une réforme, qu’en cette année 1823 on avait craint de manquer d’élèves, les familles ne faisant plus de demandes, et, sur la proposition d’une commission présidée par l’amiral Halgan, le Gouvernement décida qu’à l’avenir les jeunes gens se destinant à la Marine seraient tenus de subir un concours public pour l’admission au Collège d’Angoulême. L’effet de cette mesure, prise le 22 janvier 1824, se traduisit par l’inscription de deux cents candidats.

On n’admit au concours que des sujets ayant de quatorze à dix-sept ans. Les examens furent faits par les examinateurs de l’Ecole polytechnique, d’après un programme publié deux mois à l’avance. Tout candidat dut produire son acte de naissance, des certificats d’un médecin constatant qu’il avait eu la petite vérole ou qu’il avait été vacciné, sa taille, sa bonne constitution et qu’il n’avait pas de difformité corporelle. Il dut aussi produire une attestation de son chef d’institution prouvant qu’il possédait outre les connaissances mathématiques et de dessin exigées par le programme, des connaissances littéraires dont le candidat devait justifier en traduisant un morceau d’un auteur latin de la force de ceux qu’on explique en quatrième. Un quatrième et dernier certificat des autorités du lieu de son domicile, déclarant que le candidat était digne d’entrer au collège royal, sous le rapport des principes religieux, du dévouement au roi et de la bonne conduite.

Prospectus annonçant une réforme majeure du fonctionnement du Collège royal de la Marine, désormais accessible sur concours pour l’année 1827.

Les examens commençaient le 1er août à Paris et se poursuivaient dans trente-trois villes de province. Les candidats devaient répondre sur l’arithmétique, jusques et non compris les logarithmes, les premiers éléments de géométrie, y compris les surfaces, traduire un auteur latin, avoir une écriture lisible, une orthographe correcte, et dessiner une tête ombrée d’après un dessin présenté par l’examinateur. Vers le 1er octobre, un jury d’admission composé d’un officier général de la Marine, de deux examinateurs de la Marine et de des deux examinateurs d’admission classait les candidats admissibles, en autant de listes qu’il y avait eu d’examinateurs. Ce classement était envoyé au ministre qui prononçait.

Les cours du Collège furent révisés. Leur durée fut fixée à deux ans, tandis qu’auparavant tout élève pouvait être nommé élève de deuxième classe au bout d’une année. Par exception, et dans des cas déterminés, il pouvait être permis à un élève de faire une troisième année d’études. Chaque année, au mois d’août, un examinateur de la marine dut se rendre à Angoulême, pour examiner les élèves de première et de deuxième année, prononcer le passage des uns en première division ou déclarer les autres admissibles au titre d’élèves de deuxième classe. Le collège reçut des canons pour l’instruction pratique des élèves. Dans une salle fut installé un vaisseau modèle servant à l’instruction théorique. On envoya de Rochefort un bateau plat qui fut ancré sur la Charente, et des embarcations servirent à exercer les jeunes gens. Ce fut un progrès certainement, mais la séparation qui existait toujours entre l’enseignement théorique d’Angoulême et l’instruction pratique donnée aux élèves des compagnies, était toujours un obstacle à l’obtention des résultats que l’on proposait.

Une circonstance fortuite amena le commencement d’une réforme bien plus sérieuse dans le système d’instruction des élèves de la Marine. En 1826, il fallut combler les vides produits par quatre-vingt-neuf places d’enseignes de vaisseau vacantes. Le nombre des élèves de première et de deuxième classe était tellement réduit qu’une commission présidée par l’amiral baron de Mackau et chargée d’examiner les moyens d’équilibrer la situation proposa de recevoir par concours direct des élèves de deuxième classe. Une ordonnance du 30 juillet 1826 accueillit cette proposition. Les formalités de l’inscription furent les mêmes que pour le concours d’admission au collège d’Angoulême. Ils furent, en outre, interrogés sur les éléments de l’histoire et de la géographie, sur l’arithmétique jusqu’aux logarithmes inclusivement ; sur la géométrie élémentaire, la géométrie descriptive et sur l’algèbre, y compris les équations du second degré. En fait de dessin, ils durent ombrer une tête et faire un lavis. Les candidats admis durent être rendus, le 15 novembre, à Brest où on avait disposé, pour les recevoir, un vaisseau, l’Orion, qui fut conduit en rade.

Le vaisseau de 74 canons Orion en rade de Brest

A bord de l’Orion, les nouveaux élèves de deuxième classe furent divisés en quatre brigades, commandées chacune par un lieutenant de vaisseau. Les premiers d’entre eux au classement fait à la fin du premier trimestre de leur séjour à bord reçurent le titre de brigadiers, et eurent autorité sur leurs camarades dont, en cas de faute, ils pouvaient demander la punition à l’officier de service. Après les brigadiers, les élèves compris dans le premier quart de la liste de classement reçurent le titre d’élèves d’élite, titre qui ne leur conférait aucun droit.

Les élèves couchaient dans la batterie basse du vaisseau, les première et troisième brigades à tribord, les deux autres à bâbord. Les études et les cours avaient lieu dans la deuxième batterie. L’uniforme fut le même que celui des officiers de deuxième classe, précédemment nommés. Les nouveaux élèves complétèrent sur l’Orion leurs études théoriques, et furent initiés aux détails pratiques du service à la mer sur le vaisseau même et ensuite au moyen de campagnes d’instruction faites sur des corvettes, spécialement aménagées à cet effet. C’est ainsi que successivement la Bayadère avec trente-huit élèves, la Victorieuse avec quarante, la Bayonnaise avec douze, servirent à l’instruction de ces jeunes gens qui, au bout de deux ans, passaient l’examen d’élève de première classe.

La corvette Bayadère. Musée national de la Marine.

Cette innovation troubla profondément l’organisation du Collège d’Angoulême, dont les élèves réclamèrent, avec juste raison d’ailleurs, le droit de subir, dès qu’ils s’en sentiraient capables, des examens semblables à ceux exigés des candidats au concours direct. Le 26 mars 1829, la transformation du Collège royal fut officiellement arrêtée, et il prit le nom d’Ecole préparatoire de la marine. Les enfants y furent admis depuis l’âge de neuf ans jusqu’à celui de treize, sans examen préalable. Les études commençaient à la classe de sixième jusqu’à la rhétorique inclusivement, et l’enseignement était le même que dans les collèges royaux. Chaque année l’examinateur de la Marine devait faire passer un examen portant sur les mêmes matières que celles exigées au concours direct pour les élèves de la Marine de deuxième classe. Le classement des élèves reconnus admissibles avait lieu concurremment avec celui des candidats provenant de ce concours.

L’Ecole fut placée sous l’autorité d’un officier supérieur de la Marine, qui eut le titre de commandant de l’Ecole préparatoire de la Marine. Le personnel se composa, en outre, d’un directeur des études, d’un aumônier, d’un quartier-maître économe, d’un officier de santé de la Marine et du nombre de professeurs nécessaires. Tous les ans, un officier général de la Marine devait passer l’inspection de l’Ecole. Aucun élève ne pouvait rester à l’Ecole après l’année scolaire au cours de laquelle il avait atteint sa seizième année. Ceux qui ayant atteint cet âge n’étaient pas admis comme élèves de la Marine de deuxième classe, étaient renvoyés à leur famille.

Mais l’établissement d’Angoulême, dépouillé du privilège de fournir exclusivement des officiers de vaisseau, n’était plus, malgré son titre, qu’un simple collège où des enfants élevés en grande partie aux frais de l’Etat, recevaient une instruction qui pouvait les disposer à suivre la carrière maritime, si leur goût les y appelait, mais sans les dispenser de l’obligation commune de se présenter aux concours généraux. Il n’y avait plus aucune raison de lui laisser un titre sans aucune valeur réelle, et de le maintenir hors du contrôle de l’Université, sans compter que son entretien grevait d’une assez forte somme le budget du département de la Marine. Le 7 décembre 1830, une ordonnance royale supprima l’Ecole préparatoire de la Marine. Les trente-trois élèves payant pension furent rendus à leur famille. Les soixante-dix-huit élèves boursiers furent placés, en la même qualité, au collège de Lorient. Les édifices où l’Ecole était établie furent rendus au département de la Charente, auquel ils appartenaient auparavant.

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