Le bombardement de Bomarsund

Stefan Frankowski (1887-1940)

Au cours de l’été 1854, une flotte franco-britannique fut envoyée en mer Baltique afin d’y établir le blocus des ports russes de Sveaborg et Cronstadt. Faute de pouvoir affronter directement la flotte russe, restant prudemment à l’abri de ses arsenaux, les alliés dirigèrent leur effort vers la forteresse de Bomarsund, située dans les îles Åland. Le récit de ces opérations est tiré du mémoire rédigé par le capitaine de frégate Stefan Frankowski, officier polonais qui rejoignit la promotion 1924 de l’école supérieure de guerre navale en France.

Le 5 mars 1854, l’empereur Nicolas Ier, dans son manifeste, déclara à ses sujets qu’en raison de l’injustice envers les orthodoxes de Jérusalem, la Russie se trouvait en désaccord avec la France et l’Angleterre et que la situation était devenue d’autant plus grave que les deux puissances avaient introduit leur flotte dans la mer Noire. Le manifeste se terminait ainsi : « les deux puissances occidentales, sans aucune cause de la part de la Russie et sans déclaration de guerre, introduisent leur flotte dans la mer Noire. La violation de la convention de 1841 par des nations civilisées force l’empereur à rappeler les ambassadeurs de Paris et de Londres ». La situation politique était tellement incertaine que l’empereur Nicolas décida de faire toutes les préparations de guerre, et comprenant que la Russie pouvait être accessible seulement par ses frontières maritimes, porta son attention avant tout sur la flotte et la défense des côtes.

Au début de 1854, la flotte russe de la mer Baltique comprenait 217 unités et 3374 canons ; c’était une force considérable, mais elle se trouvait dans un état si pitoyable que Nicolas Ier pouvait dire, comme avait dit autrefois Napoléon : « J’ai cent vaisseaux, mais je ne possède pas de flotte ». La flotte russe n’était pas entraînée et se composait d’unités qui étaient loin d’être contemporaines, et ne comprenaient pas les nouvelles inventions qui étaient introduites dans les flottes anglaises et françaises. Surtout elle ne possédait presque pas de machines à vapeur. En tout cas, la flotte russe était beaucoup moins forte qu’elle ne le paraissait, et inférieure aux forces anglo-françaises. L’introduction de la machine à vapeur empira la situation de la flotte russe, car l’industrie du pays se trouvait à un niveau très bas et l’Etat ne possédait pas les usines nécessaires. La Russie était en possibilité de construire un vaisseau par an à Archangelsk, et un vaisseau tous les deux ans à Saint-Pétersbourg. Les qualités maritimes des unités de la flotte de la Baltique étaient tout à fait mauvaises, les vaisseaux étaient construits en pin et en sapin, les mâtures étaient médiocres et pendant les croisières la flotte subissait des endommagements considérables.

Lancement du vaisseau Prokhor (Прохор) à Saint-Pétersbourg en 1851.

Pour se rendre compte de l’état dans lequel se trouvait la flotte de la Baltique, l’empereur Nicolas ordonna au capitaine Araks de se rendre à Cronstadt, Sveaborg et autres ports de Finlande, et de conduire une inspection. Le résultat de ces visites fut déplorable et le capitaine Araks présenta à l’empereur un rapport dans lequel il décrivit toute l’incapacité de combattre de la flotte. L’empereur fut surpris par ce rapport, et se rendit à Cronstadt où il présida un conseil d’amiraux réunis à bord du vaisseau Pierre Ie. Chacun à son tour, les amiraux déclarèrent que les équipages n’étaient pas entraînés pour faire la guerre, et qu’il était peu probable que les manœuvres sous voiles réussissent. Ces déclaration mirent en colère l’empereur qui s’écria : « Est-ce que ma flotte a été créée et entretenue pour déclarer juste avant la guerre qu’elle est incapable de combattre ? ». Il ordonna d’appareiller immédiatement et de conduire les exercices. Quelques jours plus tard, la flotte rentra à Cronstadt dans un état déplorable, et il n’y avait pas un seul vaisseau qui ne soit endommagé, bien que le vent ces jours là n’eût pas été très fort.

Outre la flotte à voiles, la Russie possédait, pour la défense des côtes de Finlande une flottille de canonnières à rames. L’inspection prouva que cette flottille n’était bonne à rien ; les qualités nautiques des canonnières étaient telles qu’il était très difficile de les gouverner, et qu’en cas de grand vent ou de mauvais temps elles étaient incapables de manœuvrer. Evidemment, le résultat de cette inspection fut connu de l’empereur.

Tel était l’état de la flotte de la mer Baltique, au moment où l’on s’attendait à une guerre avec des puissances qui possédaient les plus grandes flottes du monde, et l’on ne pouvait certainement pas songer à rencontrer l’ennemi en pleine mer pour lui livrer un combat. Malgré cette situation, il y avait parmi les marins russes des braves, qui proposaient à un conseil de guerre de s’entendre avec les Danois et d’envoyer la flotte de la Baltique dans le Sud afin de barrer à l’ennemi le passage dans la Baltique. Le prince Menchikov, qui prenait part au Conseil et profitait d’une grande influence sur l’empereur, s’opposa à un pareil projet, car il craignait l’attitude que pouvait adopter le Danemark et surtout la Suède, et il proposa de concentrer toute la flotte dans les ports armés afin de la mettre en sécurité. Le conseil s’arrêta enfin sur la décision suivante : « la force de l’ennemi, qui sera introduite dans la mer Baltique, sera de beaucoup supérieure à la flotte russe, ce qui ne permet pas d’envisager une bataille au-delà des forteresses avec un espoir quelconque, et pour cette raison la flotte russe doit rester dans une position purement défensive, sous la protection des canons de côte, mais en état de passer à chaque instant à l’offensive si le cas favorable se présente. Le principal souci doit être la concentration de toutes les divisions à Sveaborg, car une flotte concentrée dans cette forteresse flanquera chaque opération que l’ennemi voudra entreprendre dans le fond du golfe de Finlande, et surtout gênera chaque attaque de Cronstadt, cette porte de la capitale. Puisque le but probable de l’ennemi est la destruction de notre flotte, il nous est nécessaire de nous opposer à cette réalisation, et s’il est forcé de se retirer de la Baltique sans avoir détruit notre flotte, il subira une défaite morale qui pourra être comparée à la perte d’une bataille ».

La forteresse de Sveaborg (Suomenlinna, devant Helsinki). Tableau d’ Augustin Ehrensvärd (1710-1772), Nationalmuseum Stockholm.

En dépit de cette décision, deux divisions de la flotte furent retenues à Cronstadt par ordre de l’empereur, pour en renforcer les moyens de défense, et seule la troisième division dut envoyée à Sveaborg. Ainsi, sur décision de l’empereur, la flotte de la Baltique fut partagée et donc affaiblie, et devait rester inactive jusqu’à la fin de la guerre.

Pour gêner la navigation de l’ennemi dans la Baltique et dans les golfes, tous les phares furent éteints, les signaux de navigation furent retirés et les pilotes envoyés dans l’intérieur du pays. Des champs de mines furent mouillés devant Cronstadt, Revel (Tallinn), Dinamunde et Sveaborg. Les mines étaient flottantes et sur ancres, elles étaient pyrotechniques, galvaniques ou frappantes, et contenaient une charge de 20 à 30kg de poudre. Pour protéger la côte contre les tentatives du côté de l’ennemi, on résolut de construire un certain nombre de fortifications, mais dès le début on se heurta à un manque de canons et plus encore d’obus, tel qu’on ne pouvait même pas exécuter de tirs d’exercice.

Pour étudier les besoins de la défense côtière et trouver les moyens pour la rendre efficace, un comité fut nommé à Saint Pétersbourg sous la présidence du Grand-Duc Constantin, fils de l’empereur. Mais le résultat fut presque nul, car la Russie entière n’était pas dans en capacité de fournir le matériel exigé. Les forteresse de Finlande se trouvaient dans de meilleures conditions, car elles furent armées les premières et reçurent tout le matériel disponible. Avant tout furent armés Sveaborg, Vyborg, Bomarsund, Hangö, Rochensalm et le fort Slava à l’entrée du port Kotka, et Svartholm près de la ville Lovisa. Les trois derniers forts étaient extrêmement faibles et n’avaient presque aucune importance, mais le chef de la défense de Finlande, le général Rokossowski, exigeait leur renforcement car il craignait que la communication côtière soit coupée si l’ennemi réussissait à occuper ces forts. La garnison de ces forts était très faible. Par exemple, le fort Slava possédait en tout 8 officiers et 254 soldats. Plus tard, en octobre 1854, l’empereur ordonna le désarmement de ce fort pour qu’il ne fournisse à l’ennemi aucun butin facile.

Théâtre des opérations de la mer Baltique.

Puisqu’on s’attendait en Russie à ce que la coalition attaque toutes les frontières maritimes à la fois, l’empereur partagea tout le pays en trois fronts, et la défense des côtes de la Baltique appartenait au front nord. Outre ceci, la côte elle-même était partagée en sections, et chaque section avait son chef. La section de Narva à Vyborg fut confiée au grand-duc héritier, la section de la Finlande au général Rokossowski.

Le grand-duc Constantin, fils de l’empereur Nicolas 1er, est nommé grand amiral de la marine impériale russe en 1853.

Les pays occidentaux faisaient aussi leurs préparatifs de guerre, et déjà le 11 mars 1854 la flotte anglaise, réunie à Portsmouth, sous le haut commandement de l’amiral Napier, fut passée en revue par la reine Victoria et quitta le jour même les eaux de la métropole pour se rendre dans la mer Baltique. L’appareillage de la flotte anglaise fut exécuté longtemps avant la déclaration de guerre, et un peu à la hâte. Les Anglais étaient pressés de mettre la main sur les détroits des Belts et du Sund, pour que les Russes ne puissent pas fermer le passage vers la Baltique. Leurs escadres manquaient d’équipages entraînés, mais il était résolu que l’amiral Napier prenne du temps pour les exercices, qu’il pourrait exécuter dans les baies du Danemark. Ce d’autant plus que la flotte russe se trouvait immobilisée par les glaces.

La flotte britannique appareille de Spithead en 1854. La reine Victoria accompagne la sortie de l’escadre à bord du yacht HMY Fairy. Tableau d’Edward Duncan (1803-1882).

Le 18 mars 1854, la flotte de l’amiral Napier arriva à Vinga, près de Göteborg. L’apparition de la flotte anglaise à l’entrée de la mer Baltique provoqua une grande inquiétude dans toute la Russie, d’autant plus qu’on ignorait complètement les intentions de l’amiral. On savait seulement à Saint-Pétersbourg qu’après son arrivée dans la Baltique, l’amiral Napier avait consulté des ingénieurs, et avait examiné la situation de la forteresse de Bomarsund, dans les îles Åland. C’était la première dans l’histoire que l’Angleterre envoyait sa flotte contre la Russie, et il y avait bien longtemps que l’on avait vu une flotte aussi considérable pénétrer dans la Baltique, qui jouissait depuis 40 ans d’une paix et d’une tranquillité parfaites.

La flotte anglaise entrant dans la Baltique. Royal Museums Greenwich.

La flotte anglaise passa tout le mois de mars dans les eaux du Danemark, continuant à s’exercer. Enfin, le 3 avril la France et l’Angleterre déclarèrent officiellement la guerre à la Russie. Elle était accompagnée de déclarations de Londres et de Paris promettant de respecter le commerce et la navigation des personnes privées, et annonçant que les obus seraient exclusivement dirigés contre les bâtiments et les installations appartenant au gouvernement ennemi. Mais ces déclarations ne furent pas observées par les Anglais, qui capturèrent dès le début de la guerre des pêcheurs et marins finlandais, et même bombardèrent des villes ouvertes. Le 12 avril, l’amiral Napier déclara le blocus des côtes de la Russie, et quitta Kjöge en prenant la direction du Nord-Est. La flotte anglais comprenait entre autres : 14 vaisseaux de ligne à hélice, 4 frégates à hélice, 4 bâtiments auxiliaires à hélice. Tandis que la flotte russe se composait de 31 vaisseaux de ligne à voiles, 12 frégates à voiles, 10 corvettes, 12 bâtiments auxiliaires, 60 canonnières à rames, et seulement 6 bâtiments à vapeur.

Ne pouvant pas attaquer la flotte russe, qui se tenait toujours dans des ports bien défendus, et ne voulant pas rester inactifs, les Anglais entreprirent quelques attaques sur les ports et les villes de la côte de Finlande. Ainsi, le 19 avril, les premiers vaisseaux anglais s’approchèrent de Hangö, et à 11 heures retentit le premier coup de canon. Après un court bombardement, les Anglais se retirèrent et mouillèrent au sud de Hangö. Le 20 avril ils mesurèrent les fonds et le 21 s’éloignèrent en prenant la direction du sud.

Le 20 mai les Anglais attaquèrent la ville et c’est ici que furent versées les premières gouttes de sang. Après un bombardement assez fort, les Anglais firent une tentative de débarquement, mais les Russes cachés dans le terrain ouvrirent le feu et forcèrent les embarcations à retourner vers leurs bâtiments qui levèrent les ancres et disparurent dans la direction de l’Ouest. Le 23 mai les Anglais attaquèrent de nouveau les forts de Hangö. L’attaque était limitée à un bombardement très fort qui fut ensuite expliqué comme une manœuvre pour obliger la flotte enfermée à Sveaborg à sortir en mer. Mais les russes restèrent prudents et ne sortirent pas des forts.

Attaque d’Hangö le 23 mai 1854. Lithographie d’Antoine Léon Morel-Fatio (1810-1871) BNF Gallica.

Le 1er juin, les Anglais s’approchèrent de la ville de Bragestadt où ils mirent le feu aux chantiers, ainsi qu’à certaines installations de la ville. Cette dernière n’étant pas défendue par des forces armées, les Anglais n’eurent même pas à faire usage de leurs armes. Le 3 juin, le même incident eut lieu dans la ville d’Ouleaborg, qui se trouve à l’extrémité d’un chenal couvert de petites îles. La trahison d’un pilote finlandais permis à la flotte anglaise d’arriver sans aucun incident jusqu’à la ville où furent brûlés, entre autres, de grands stocks de bois. Pendant ce temps, l’amiral Napier se trouvait à Stockholm où il tentait de gagner la Suède à la cause des alliés et de l’entraîner en guerre.

Le 1er mai arriva à Stockholm le premier vaisseau français, l’Austerlitz, commandé par le capitaine de vaisseau Laurencin, qui se rangea sous les ordres de l’amiral Napier afin que l’ennemi pu voir flotter ensemble les pavillons de France et d’Angleterre. Au commencement du mois de juin, l’amiral Napier reçut l’ordre de l’amirauté d’attendre la flotte française avant les opérations, afin que celle-ci prenne sa part de responsabilité dans les évènements de la Baltique.

L’Austerlitz rejoint la flotte britannique devant Hangö. Royal Museums Greenwich.
Lithographie d’Oswald Walters Briely (1817-1894).

L’escadre française se composait d’un vaisseau de ligne à vapeur, de 8 vaisseaux de ligne à voiles, de six frégates à voiles, d’une frégate à vapeur et de 4 bâtiments auxiliaires à vapeur. L’amiral Parseval-Deschênes fut nommé commandant de cette escadre, le contre-amiral Penaud second commandant. L’escadre emportait sur ses ponts six compagnies d’infanterie de marine et 2 batteries d’artillerie. L’amiral Parseval avait pour instruction d’établir un blocus rigoureux dans le golfe de Finlande et dans la mer Baltique afin d’empêcher la flotte russe de rassembler ses éléments épars dans les différents ports de l’empire, de rechercher le combat et d’intercepter tous les secours du continent aux îles d’Åland, d’explorer et de sonder les abords de ces îles, de s’assurer de la force militaire de Cronstadt, de Sveaborg, de Reval, de Hangö et de Bomarsund, de juger s’il pourrait être tenté une opération sérieuse sur ces places fortes, d’étudier de concert avec l’escadre anglaise les moyens de frapper un coup dont le retentissement se ferait sentir au cœur de la capitale ennemie, d’atteindre la Russie dans sa flotte, de détruire ses forts, d’intercepter ses convois, mais de s’abstenir autant que possible d’attaquer les villes ouvertes et les places sans défense. Enfin, d’épargner aux propriétés privées tout dommage qui n’aurait pas pour objet direct de réduire les ressources navales et militaires de l’ennemi, et de respecter partout les devoirs sacrés de l’humanité.

La mer Baltique était inconnue aux marins français, et au vu des multiples écueils et de la difficulté de la navigation dans cette mer, on résolut à Paris que toutes les précautions devaient être entreprises. L’amiral reçut l’ordre de prendre à bord des pilotes anglais qui disaient connaître la Baltique. Malheureusement, ces pilotes appartenaient à la marine marchande anglaise, et par suite connaissaient seulement des routes fixes, faisant leur service sur les bâtiments à vapeur. Ce cas les privait d’une confiance absolue, mais puisque l’escadre anglaise se servait de ces pilotes et emportait sur chaque bâtiment deux d’entre eux, l’amiral décida de suivre cet exemple. Après la réception des pilotes, l’escadre était prête à continuer son chemin pour la Baltique, mais le départ dut être ajourné car le vent défavorable soufflait ave violence. C’est seulement le 20 mai que les habitants de Kiel aperçurent les premiers vaisseaux français, c’est-à-dire qu’il avait fallu 9 jours pour traverser les Belts.

L’escadre française dans la Baltique. Gravure d’après un dessin de M. Louvel. L’Illustration, 3 juin 1854, BNF Gallica.
L’escadre française au mouillage à Kiel. Gravure d’après un dessin de M. Louvel. L’Illustration, 3 juin 1854, BNF Gallica.

L’escadre mouilla dans le port de Kiel jusqu’au 3 juin, et enfin fit route pour l’île de Gotland où l’amiral espérait recevoir des renseignements sûrs sur la flotte anglaise ainsi que sur la situation ennemie. En effet, le 6 juin l’on apprit que la flotte anglaise se trouvait à Baresund, et l’amiral Napier quelque part dans le golfe de Finlande. Le 12 juin les deux flottes se rallièrent en grande joie et en grande solennité. La flotte française entra à Baresund et mouilla parmi les unités de la flotte anglaise. Barsund était très bien choisi pour une base d’opérations : les escadres étaient très bien protégées du côté de la mer par de nombreuses îles et avaient en même temps la possibilité d’observer presque toute la largeur du golfe de Finlande. De Baresund on pouvait voir l’île Nargen, et l’on distinguait parfois, quand le temps était beau, la ville de Reval. Enfermée dans ses ports, l’escadre russe ne pouvait passer inaperçue dans la mer Baltique.

Le jour de l’arrivée de la flotte française l’amiral Napier fit visite à l’amiral Parseval, et le lendemain l’amiral français se rendit à bord du Duke of Wellington pour lui rendre sa visite. Au cours de cette visite eut lieu la première conférence au sujet de la coopération avec les Anglais et des opérations contre les Russes. A la suite de cette conférence, l’amiral Parseval écrivit au ministre de la Marine : « Interrogé par l’amiral Napier sur l’opinion que je m’étais formée sur les projets que j’avais pu concevoir contre les russes dans le golfe de Finlande, j’ai répondu et fait dire autour de moi que j’arrivais sans jamais avoir jamais navigué dans la Baltique, que je n’avais encore rien vu, que l’escadre anglaise, plus favorisée par un séjour de deux mois qui lui avait permis de parcourir les points principaux de cette mer difficile, avait du se former une opinion que nous étions prêts à accepter, comme nous le serions à coopérer franchement aux plans d’attaque qui en seraient la conséquence ».

Les amiraux Parseval-Deschênes et Napier. Le premier était un vétéran de Trafalgar, embarqué pour la bataille sur le vaisseau Bucentaure qui avait livré un combat héroïque. Le second s’était illustré face à la flotte portugaise du roi Michel Ier au large du cap Saint-Vincent en 1833. Tableaux de Charles-Philippe Larivière (1798-1876) et Thomas Musgrave Joy (1812-1866)

Le 20 juin, les amiraux se réunirent à bord du Duke of Wellington pour un conseil de guerre qui devait décider quel genre d’opérations il fallait entreprendre. L’amiral Napier était d’avis de choisir immédiatement une rade dans les îles d’Åland, et de là commencer une opération contre la forteresse de Bomarsund. L’amiral Parseval, agissant selon son instruction, proposait de faire une reconnaissance de Cronstadt pour s’assurer dans quel état se trouvait la forteresse et la flotte, et pour examiner si l’on ne pourrait pas envisager une opération directe contre ce point principal de la côte russe. En outre, l’amiral prétendait que l’approche de Cronstadt par la flotte alliée produirait un effet important et même d’ordre politique. Le temps passé devant Cronstadt serait utilisé pour présenter aux gouvernements le projet d’attaquer Bomarsund et préparer cette opération. L’opinion de Parseval fut considérée juste et le conseil décida qu’il fallait partir pour Cronstadt.

Les deux flottes levèrent l’ancre le 22 juin et prirent la direction de Cronstadat. La totalité de la flotte alliée était représentée par 70 vaisseaux à voiles et 10 vaisseaux à vapeur. L’amiral Corry avec 9 vaisseaux à vapeur était chargé de la surveillance de Sveaborg et de la flotte russe enfermée dans ce port. Le 26 juin les flottes arrivèrent en vue de Cronstadt et mouillèrent près du phare Folbuchin. L’île Seskar fut choise pour sa base. Une reconnaissance entreprise le lendemain constata que 17 vaisseaux de ligne à voiles se trouvaient sur la rade de Cronstadt et étaient prêts à soutenir l’artillerie de la forteresse. On reconnut aussi que la partie nord de Cronstadt était beaucoup plus faiblement armée, mais une attaque du côté nord devait être exclue car les fonds ne permettaient pas de s’approcher à distance de canon. Les amiraux résolurent de rester en vue de la forteresse et de la bloquer, sans la bombarder car ils craignaient que les approvisionnements d’artillerie ne fussent suffisants. Les flottes restèrent devant Cronstadt et bientôt habituèrent tellement les russes à leur présence qu’à Saint-Pétersbourg on considérait que la meilleure promenade à faire était de se rendre à Oranieubaum où plus à l’ouest de la côte pour admirer le merveilleux aspect que représentait cette flotte si puissante.

La flotte de la Baltique en 1854. Gravure d’après John Wilson Carmichael (1799-1868),
Illustrated London News.

L’amiral Parseval rendit compte à son gouvernement dans les termes suivants : « le gouvernement anglais poursuit le désir de s’emparer des îles d’Åland. Bomarsund, point principal le mieux fortifié, paraît difficile à réduire avec l’artillerie des vaisseaux, puisque deux ou trois seulement pourraient en approcher. Mais l’accès de ces îles, malgré tous ces dangers, n’étant point impossible, on pourrait en débarquant attaquer cette forteresse par terre. Je n’ai par de données assez certaines pour affirmer qu’avec les troupes dont nous nous disposons nous puissions enlever cette position. Il faudrait être fixé sur la force de la garnison russe. Nous avons prévu de nous rendre prochainement au mouillage dans ces îles, afin d’étudier cette sérieuse entreprise ». La proposition d’une attaque de Bombarsund fut examinée et adoptée par les gouvernements de France et d’Angleterre. On décida que la France enverrait un corps de débarquement dans la Baltique. Il se composait de 12800 hommes qui furent embarqués à Boulogne. Avant de l’expédier, l’Empereur passa les hommes en revue, leur déclara qu’ils étaient destinés à la mer Baltique et qu’ils seraient transportés par des vaisseaux anglais, « cas inconnu dans l’histoire, prouvant l’étroite alliance des deux puissances et la ferme volonté de ne reculer devant aucun sacrifice quand il s’agit de défendre le droit du plus faible, la liberté de l’Europe et l’honneur national ». Le commandement du corps de débarquement fut confié au général Baraguey d’Hilliers, ex-ministre français à Constantinople. Le corps se composait d’une brigade commandée par le général Gressi et d’une autre commandée par le général Hug

Le général Baraguey d’Hilliers partit à bord d’un vaisseau anglais pour Stockholm afin d’essayer encore une fois d’attirer les Suédois et de leur promettre les îles d’Åland. La forteresse de Bomarsund, que les alliés avaient l’intention d’attaquer, n’avait pas une grande importance , elle se trouvait presque en dehors de la Russie et sa chute ne pouvait pas produire un effet qui pouvait atteindre le cœur de la capitale russe. Elle pouvait seulement servir de base aux flottes et provoquer l’entrée en guerre de la Suède.

La forteresse de Bomarsund, réputée inexpugnable.

La construction de cette forteresse date du règne d’Alexandre 1er, lorsque naquit l’idée de construire toute une suite de forts qui devait défendre les frontières de la Russie du côté de la Suède. Le 13 janvier 1854 Nicolas ordonna d’augmenter la défense de la forteresse. La garnison fut portée à 7 officiers supérieurs, 35 officiers subalternes et 1942 soldats. Le général Bodisco fut nommé chef de la forteresse. Jusqu’au dernier moment on tâcha d’entretenir la communication entre elle et le continent à l’aide des canots de pêcheurs. A partir du 1er mai la communication devint plus difficile car des vaisseaux anglais apparurent et commencèrent des travaux hydrographiques.

L’intention d’attaquer Bomarsund fut connue à Saint-Pétersbourg le 23 juillet, et l’empereur ordonna immédiatement à son adjoint Aracks de prendre un certain nombre de canonnières et de navires à Helsingfors pour les conduire à Bomarsund afin de barrer le passage entre les îles. Araks obtint à Helsingfors 4 bateaux à vapeur et 20 canonnières. A Abo il prit encore 20 canonnières, et toute cette flottille se dirigea vers l’île Cumling. Mais elle arriva trop tard, car à l’approche de cette île les Russes aperçurent que les forces alliées se trouvaient déjà devant Bomarsund, et ainsi il fallait retourner à Abo.

Le général Baraguey d’Hilliers rejoint la flotte alliée dans les îles Åland à bord du yacht impérial Reine Hortense. Le dispositif franco-britannique est en place avant l’arrivée des renforts russes. Lithographie d’Oswald Walters Brierly (1817-1894)

Du 23 juillet au 8 août, le blocus de la forteresse devint plus effectif et la communication avec le continent devint dangereuse et plus tard impossible. Le 28 juillet, à 10 heures du matin, le vaisseau amiral lança son premier coup de canon et le siège de Bomarsund et la lutte pour cette forteresse s’engagea. Enfin, les troupes arrivèrent le 31 juillet. Avec l’arrivée du corps, les alliés disposaient d’un total de 31000 hommes.

Le bruit courait que la forteresse était munie de nouvelles construction et était défendue par deux casemates qui couvrait ses flancs. La partie Est ne possédait pas de défense. Au nord et à l’ouest du principal fort se trouvaient deux tourelles avec un certain nombre de canons. La troisième tourelle se trouvait tout près du principal fort, sur une île isolée, qui se trouvait vis-à-vis du fort. L’armement de cette tourelle n’était pas complet.

Les défenses du fort de Bomarsund sont complétées par trois imposantes tours.

Le 6 août tous les préparatifs furent terminés. Deux jours plus tard le terrain qui entourait la forteresse fut occupé sans la moindre résistance du côté des Russes. Le 13 août deux batteries furent construites autour de la forteresse, et le bombardement de terre et de mer commença. Ce bombardement fut très fort et efficace, et le lendemain les deux forts auxiliaires furent pris, et l’on commença les préparatifs de l’attaque contre le fort principal.

Bombardement de Bomarsund. Lithographie d’Oswald Walters Brierly (1817-1894).
Bombardement de Bomarsund. Lithographie d’Oswald Walters Brierly (1817-1894).

Le 16 août, un violent bombardement fut exécuté, mais le résultat escompté ne fut pas atteint, et on dût le prolonger le 17 août quand, le fort ne pouvant plus tenir, fut obligé de se rendre. D’après les Russes le nombre d’obus lancés contre le fort pendant ces deux jours atteint 120000. La garnison de la forteresse fut faite prisonnière et envoyée en France et en Angleterre. Malgré ce formidable bombardement, les pertes ne furent pas considérables : les Russes comptèrent 53 tués et 36 blessés et les alliés, d’après le rapport de l’amiral Napier, avaient perdu 120 hommes.

Investissement du fort de Bomarsund par les alliés. Gravure d’après un dessin d’Emile Miot. L’Illustration, 30 septembre 1854, BNF Gallica.
Transport des prisonniers russes de la garnison de Bomarsund à l’île d’Aix.
L’Illustration,
30 septembre 1854, BNF Gallica.

Immédiatement après la chute de Bomarsund, une frégate fut envoyée à Stockholm pour porter la joyeuse nouvelle. En même temps, des démarches furent faites afin que le gouvernement suédois accepte l’incorporation des îles d’Åland à la Suède et envoie ses troupes pour occuper les ruines de la forteresse. La Suède montra une prudence extrême et repoussa cette proposition, craignant de créer une situation l’obligeant à entrer en guerre avec la Russie, d’autant plus que s’approchait l’hiver qui devait forcer les flottes alliées à se retirer et quitter la mer Baltique.

Bomarsund après le bombardement. Le fort est démantelé par les alliés.

Après la chute de Bomarsund, les alliés firent une reconnaissance jusqu’à la ville d’Abo et la forteresse de Sveaborg, afin d’examiner la possibilité d’entreprendre une nouvelle opération avant l’hiver. Cette reconnaissance fut confiée à l’amiral Chads qui présenta un rapport à l’amiral Napier dans lequel il précisait que la forteresse était bien armée et possédait 2000 canons. Si l’on envisageait également sa position sur des îles isolées, on arrivait à l’avis que la forteresse était inaccessible. L’attaque pouvait seulement être exécutée par la flotte, mais alors cette dernière devait se préparer à des pertes considérables.

La puissante forteresse de Sveaborg.

L’amiral Napier ne partagea pas cet avis, car l’espionnage, qui était bien organisé par les Suédois, lui donnait de bons renseignements sur la situation en Finlande, en particulier de la forteresse de Sveaborg. Influencé par les Suédois, l’amiral était persuadé que par un fort bombardement exécuté par des canonnières on pouvait tellement affaiblir la forteresse et sa garnison qu’une attaque exécutée après le bombardement devait la faire succomber. Ce bombardement devait se faire par les canonnières placées en première ligne, et en seconde ligne devaient se trouver des vaisseaux qui enverraient des hommes sur les canonnières afin que le tir soit ininterrompu.

Mais pour réaliser ce plan, il fallait absolument des canonnières qui se trouvaient encore en Angleterre. A la fin de l’été fut réuni un conseil d’amiraux et de généraux auquel le général Baraguey, l’amiral Perseval et l’amiral Napier furent d’avis qu’au vu du manque de canonnières et de batterie, ainsi que du temps trop avancé, il était impossible de commencer une opération sérieuse contre la forteresse de Sveaborg. Les généraux Djousholm et Niel insistèrent sur l’idée qu’un vif bombardement de 7 ou 8 jours pourrait rendre Sveaborg aux alliés. On s’arrêta sur la première solution et l’on envoya des rapports à Paris et à Londres. Quand, à Londres, on connut les opinions du conseil, on ordonna à Napier de rassembler encore une fois un conseil de guerre et de discuter, sur la base des avis des généraux Djousholm et Niel, la possibilité d’une attaque immédiate de Sveaborg. Mais l’ordre arriva trop tard : le 3 septembre les troupes françaises se trouvaient déjà hors de la Baltique, en route pour la France.

La flotte anglaise continua seule de bloquer les côtes de la Russie, mais arriva l’automne et avec lui le mauvais temps. L’amiral Napier ne pouvait pas songer à passer l’hiver dans la Baltique. Le 26 septembre une partie de sa flotte fut envoyée à Kiel. A la fin du mois, il reçut l’ordre de rester dans la Baltique jusqu’au moment où les glaces auraient enfermé les flottes russes à Cronstadt et Sveaborg. Le 9 octobre arriva l’ordre de retourner en Angleterre. Le dernier vaisseau anglais sortit du golfe de Finlande à la moitié du mois de novembre. Un mois après les Anglais sortirent de la Baltique et le 22 décembre l’amiral Napier abaissa son pavillon en rade de Spithead. Dans le même temps les Russes passèrent par la glace et hissèrent de nouveau leur pavillon sur les îles d’Åland. Ainsi se termina l’année 1854 : après presque un an de guerre les adversaires se trouvèrent de nouveau sur leurs positions initiales.

En couverture : Bombardement de Bomarsund. Lithographie de William Simpson (1823-1899) d’après un dessin d’Edwin Tolby (1838-1900).

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