Le débarquement en Crimée

Vice-amiral Edmond Jurien de La Gravière (1812-1892)

Le 14 septembre 1854, une force franco-britannique débarquait à Eupatoria, au Nord de Sébastopol en Crimée. Cette opération fut permise par une extraordinaire mobilisation des vaisseaux de ligne et de la flotte de transport de la Marine impériale. Cet épisode de la guerre de Crimée nous est relaté par le vice-amiral Edmond Jurien de La Gravière.

Le XVIIe siècle avait assisté à une entreprise merveilleuse, la création de la marine française ; cette marine avait osé naître et se développer en face des flottes déjà considérables de la Hollande et de l’Angleterre. Notre siècle devait être témoin d’une audace non moins grande : nous avons vu la Russie préparer en silence une lutte qui semblait impossible, et se proposer de surprendre l’Angleterre et la France en flagrant délit d’infériorité. L’entreprise de l’empereur Nicolas n’eut pas une meilleure issue que celle de Louis XIV. Si les Français cependant n’avaient eu à combattre que les Anglais à La Hougue, si les Russes en 1854 n’avaient eu à se mesurer qu’avec une des deux flottes alliées, on serait moins fondé peut-être à taxer de présomption la pensée lentement poursuivie des deux souverains. La flotte du grand roi n’avait contre elle que le nombre ; les quarante vaisseaux du tsar furent surtout réduits à l’impuissance par l’extension qu’avait prise depuis quelques années sur les deux rives de la Manche cette marine de l’avenir dont les préventions les plus opiniâtres n’avaient pu arrêter les progrès. Supposons un instant que l’art naval fût resté stationnaire, on reconnaîtra qu’il n’eût pas été si facile, même à l’Angleterre et à la France réunies, de tenir enfermés dans Cronstadt les vingt-cinq vaisseaux de la Baltique, dans Sébastopol les quinze vaisseaux de la Mer-Noire. La Russie a profité de la leçon. Nous ne la trouverons plus en arrière d’aucune idée nouvelle ; mais, chose singulière à dire, si elle s’est laissé attarder dans une circonstance aussi grave, si elle a montré un attachement presque aveugle à l’ancien ordre de choses, c’est que la fortune lui avait donné, — qu’on me passe le mot, — un empereur trop marin. L’empereur Nicolas avait voulu que la flotte russe, dans laquelle il mettait son espoir, se formât sous ses yeux. Il assistait à ses évolutions, prenait un intérêt particulier à ses exercices. Il s’était à ce jeu imbu de tous les préjugés des vieux officiers contre la marine à vapeur. Quand la guerre éclata, il reconnut, mais trop tard, la faute qu’il avait commise. L’histoire est remplie d’erreurs semblables : chaque progrès méconnu s’est vengé en changeant la face du monde.

Au début du règne de Nicolas Ier, la flotte russe s’impose dans le dernier grand engagement de la marine à voiles. Trente ans plus tard, cette marine est déclassée technologiquement.

Ce ne fut point cependant sans quelque émotion que les deux puissances coalisées s’aperçurent aux premiers symptômes de guerre de l’avance importante que la Russie avait su se ménager. L’Angleterre toutefois ne crut pas devoir en cette conjoncture recourir au suprême expédient de la presse ; elle se contenta d’activer par des primes plus élevées les engagements volontaires. La France fit appel aux ressources de l’inscription maritime. Ces ressources dépassèrent toutes les espérances. On avait épuisé pour armer déjà deux escadres les dépôts établis dans nos cinq ports militaires. Les grandes pêches venaient de quitter les ports de commerce, emmenant au loin plus de 12,000 marins. Comment arriver à former les équipages de la troisième escadre promise à l’empereur, promise à l’Angleterre, qui comptait sur son concours ? La pêche côtière et le cabotage firent les frais du nouvel armement. On prescrivit la levée des marins qui avaient accompli une première et même une seconde période de service. En quelques jours, les équipages demandés furent au complet ; ils ne furent pas seulement au complet, ils furent admirables, entièrement composés d’hommes robustes, aguerris, et dès le premier jour prêts à faire campagne. Un embarquement de trois ans au moins sur les bâtiments de l’état les avait façonnés aux diverses fonctions qu’ils allaient être appelés à remplir. Toute médaille malheureusement a son revers. Pendant que les ports de guerre se réjouissaient, la consternation régnait dans les ports de commerce. Un long cri de deuil et de désespoir avait accueilli sur tout le littoral les ordres du ministre. C’étaient pour la plupart des pères de famille, des patrons de pêche que cette brusque levée venait de ravir à leurs travaux, et dont l’industrie se trouvait ainsi compromise. Le souvenir de cette année néfaste ne s’est pas encore effacé. Le succès obtenu a donc été payé bien cher, puisqu’il a pu attirer sur la grande institution qui venait de manifester sa puissance d’une façon si éclatante les seules critiques fondées qu’on lui ait jamais adressées. Le ministère de la marine, en cette occasion, qui n’était vraiment pas assez impérieuse pour motiver un tel déploiement de rigueur, avait péché d’abord par excès de confiance ; quand il se trouva pris au dépourvu, il pécha par excès de zèle.

L’administration de cette époque était très éprise des intérêts et de la gloire du département qui lui était confié. Son premier effort fut exagéré. Pour le justifier, il eût fallu que la patrie fût en danger. Notre amour-propre seul était en péril. Cet amour-propre, il faut bien le dire, eut une satisfaction qu’on n’aurait osé rêver si complète : trois escadres apparaissant à la fois sur les mers dans un si court délai ! la France primant l’Angleterre de vitesse, présente partout, dans l’Archipel, dans la mer Noire, dans la Baltique, et partout se montrant avec honneur ! Quel triomphe pour notre organisation ! quel argument pour ceux qui la défendent, mais aussi quel avertissement de n’en point abuser !

L’arsenal de Toulon en 1854 : vaisseau de ligne converti en mixte à hélice, et transports mixtes à roues à aubes. La flotte de la Marine impériale a subi une modernisation décisive au milieu du XIXe siècle. Détail d’un tableau d’Antoine Léon Morel-Fatio (1810-1871), Musée national de la Marine.

La campagne de Crimée a singulièrement grandi le rôle de la marine. Ce n’est pas seulement comme un puissant et vaillant auxiliaire que la marine est intervenue dans cette lutte : la flotte y a été pendant plus d’un an la base d’opérations de l’armée. C’est par ce pont jeté en travers de la Mer-Noire que viennent incessamment les munitions, les renforts, les vivres, tout, jusqu’au bois de chauffage. Pendant ce temps, une autre armée traverse en toute hâte les plaines boueuses, les steppes immenses. Elle arrive épuisée par les fatigues d’une longue marche ; elle apporte le typhus, elle trouve en arrivant la famine. En vain, la sainte Russie redouble ses sacrifices, et veut soutenir encore cette guerre à bras tendu. Il faut que Sébastopol succombe, car Sébastopol est trop loin de Moscou, et, tant qu’il y aura des flottes alliées, Marseille sera trop près de Kamiesh. Voilà ce que vaut aujourd’hui l’ascendant maritime ; voilà ce que peuvent pour la destinée des empires les flottes du XIXe siècle !

Deux escadres se sont partagé la tâche de seconder l’armée de Crimée dans ses opérations : l’escadre de la Méditerranée, commandée par le vice-amiral Hamelin, l’escadre de l’Océan, commandée par le vice-amiral Bruat. C’est sur le vaisseau le Montbello, autour duquel se groupait cette seconde escadre, que je suis entré dans la Mer-Noire au mois de juin 1854, que j’en suis sorti au mois de novembre 1855. Le Montebello était un ancien vaisseau à trois ponts dont la construction remontait au temps du premier empire. On l’avait récemment pourvu d’une machine à hélice de 120 chevaux qui pouvait, quand la mer était calme, lui imprimer une vitesse de (5 à 7 milles à l’heure. J’avais vivement insisté auprès de l’amiral pour qu’il arborât son pavillon sur ce vaisseau mixte. L’amiral avait cédé à mes instances, mais non, je dois le dire, sans quelque hésitation. Le Montebello avait la réputation d’être un mauvais voilier, et le rêve de la plupart des officiers de marine était encore à cette époque de ne demander à la vapeur qu’un secours éventuel. L’ancien vaisseau de ligne, doublé d’une frégate à roues qui put le remorquer au besoin, leur semblait préférable à ces navires hybrides dont la cale ne pouvait plus contenir que des approvisionnements insuffisants, et qui, mal servis par leurs voiles, étaient souvent trahis par leur machine. N’avait-on pas vu le Napoléon lui-même, ce vaisseau qui faisait des pas de géant, qui traînait deux ou trois autres vaisseaux après lui, manquer de souffle et s’arrêter court au milieu des escadres qu’il venait d’éblouir par ses prouesses ?

Le Napoléon, premier vaisseau propulsé par hélice, lancé en 1850 à Toulon. Tableau de Barthélémy Lauvergne (1805-1871).

La marine à hélice, dans sa plus haute expression, semblait n’avoir d’haleine que pour deux ou trois jours de marche : la marine à voiles était moins prompte sans doute à franchir les distances, mais on la trouvait toujours prête à répondre au signal. Ce n’était pas la lampe dont il faut à chaque heure visiter le mécanisme et alimenter le récipient. Si la paix, qui durait depuis quarante ans, n’eût point été troublée, la vieille machine n’eût pas probablement accepté de si tôt sa déchéance. Les courants des Dardanelles et du Bosphore, qu’elle ne pouvait refouler sans un vent favorable, mirent à trop forte épreuve ses facultés restreintes. Toutes les objections qui s’obstinaient à plaider encore en sa faveur s’effacèrent devant le besoin impérieux de rapides transports et d’arrivées ponctuelles. Le nouvel instrument ne devait pas d’ailleurs avoir un bien long règne. Les vaisseaux à vapeur avaient relégué dans l’histoire les vaisseaux à voiles ; ils se virent à leur tour chassés de l’arène par un engin de date plus récente. Les murailles de fer succédèrent aux boulevards de bois. L’architecture navale en fut troublée jusque dans ses fondements ; l’artillerie en resta longtemps déconcertée. Il lui fallut enfin céder à l’impulsion qui emportait tout en avant. La lutte s’établit entre le canon rayé et le vaisseau cuirassé. Cette lutte dure encore, et de l’issue que la science lui réserve dépend la constitution de la marine à venir.

Le Napoléon prend en remorque le vaisseau Ville de Paris dans les Dardanelles, devant les flottes française et anglaises piteusement encalminées dans les détroits. Le vaisseau mixte fait taire ses détracteurs. Gravure de G. Burgun, Les Merveilles de la science, 1867-1891.

Tout un règne s’était écoulé pour notre marine dans l’attente d’une crise qui n’éclata jamais. Chaque année appelait nos flottes devant Besicka ; chaque année les renvoyait déçues à Toulon. Une génération entière d’officiers vieillit ainsi à l’entrée des Dardanelles. L’amiral Lalande était mort en 1845 sans avoir entrevu la terre promise. Ses élèves devaient être plus heureux. L’amiral Hamelin, le premier, franchit les portes de la Mer-Noire. Il était réservé à l’amiral Bruat de voir crouler les remparts de Sébastopol. Le vice-amiral Bruat avait été appelé, dans les derniers jours du mois d’octobre 1853, au commandement de l’escadre qui se rassemblait à Brest sous le nom d’escadre de l’Océan. Il m’écrivit sur-le-champ pour me proposer d’être son chef d’état-major. « Nous continuerons ensemble, me disait-il, les traditions de votre digne père et celles de l’amiral Lalande. » L’escadre de l’Océan se croyait destinée à opérer dans la Baltique. Elle reçut l’ordre d’entrer dans la Méditerranée. Les Russes venaient de franchir le Pruth, et menaçaient de se porter au-delà du Danube. On hâla notre départ pour Gallipoli. Une armée anglo-française se trouva bientôt rassemblée à l’entrée de la mer de Marmara.

Il y avait lieu de croire que les progrès des Russes ne nous laisseraient pas le temps d’aller défendre Constantinople ; on éprouvait même quelques craintes pour la sûreté des flottes mouillées dans le Bosphore. Il fallait assurer du moins leur retour et se créer en même temps une base d’opérations d’où l’on pût, à un jour donné, reprendre l’offensive. Pour répondre à ce double objet, un fossé de plusieurs mètres de profondeur coupa l’isthme de Gallipoli d’une mer à l’autre. L’ascendant moral n’était donc pas, au début, de notre côté ; il ne se déplaça que par suite des lenteurs du siège de Silistrie. Ce ne fut pas le moindre mérite de nos braves généraux d’Afrique d’avoir su promptement le ressaisir en dépit des exagérations qui s’obstinaient à grossir les forces et les ressources de l’armée russe. Cette armée, qu’on disait innombrable, demeurait arrêtée sur les bords du Danube. Elle se fondait dans les marais au milieu desquels on l’avait campée. Elle n’appuyait plus, comme en 1821, sa gauche à une flotte maîtresse de la Mer-Moire. Privée d’un pareil secours, elle était plus près de repasser le Pruth que de franchir les Balkans. Les alliés pouvaient évacuer sans crainte la presqu’île de Gallipoli ; ils résolurent de se porter en avant, et leurs troupes commencèrent à se concentrer à Varna. Une partie de ces troupes prit passage sur l’escadre de l’Océan. Au mois de juin 1854, nous défilions devant Constantinople et faisions notre entrée dans la Mer-Noire.

Nous amenions à l’amiral Hamelin six vaisseaux de ligne, dont trois vaisseaux à hélice, le Montebello, le Jean-Bart et le Napoléon. La flotte alliée n’avait possédé jusque-là que trois vaisseaux à vapeur : un vaisseau français, le Charlemagne, deux anglais, le Sans-Pareil et l’Agamemnon. Le pavillon des amiraux Hamelin et Dundas était arboré sur des vaisseaux à voiles, la Ville-de-Paris et le Britannia. La flotte que nous venions de rallier s’était déjà présentée devant Sébastopol. Elle avait reconnu les fortifications sous lesquelles la flotte russe s’obstinait à rester abritée, et l’on assure que la grave pensée d’une expédition en Crimée naquit du projet d’un coup de main qui eût mis au pouvoir de nos troupes la partie de ces défenses qu’on jugeait la plus accessible. L’idée insensiblement avait fait des progrès ; tout à coup elle prit des proportions inattendues. Inquiets de l’attitude de l’Autriche, les Russes avaient levé le siège de Silistrie. Les armées alliées n’avaient plus d’objectif. Un an d’efforts et de préparatifs leur aurait à peine suffi pour se mettre en état de poursuivre l’ennemi, décidé à reculer. Attendre ainsi l’hiver dans les cantonnements de Varna, c’était ruiner le moral des troupes, les exposer à se dissoudre sous la double influence du climat et de l’oisiveté. Quelle opération cependant pouvait-on tenter avant l’hiver, si ce n’est une opération où la flotte tiendrait lieu de tout autre moyen de transport ? Il n’y avait donc que deux partis à prendre : traiter à Varna, ou porter la guerre en Crimée. Je m’étonne aujourd’hui que nous n’ayons pas tous reconnu dès le principe à quel point cette alternative était inévitable.

La flotte alliée à Varna en 1854. The Illustrated London News.

Diverses circonstances peuvent expliquer des hésitations dont les plus fermes esprits eurent leur part. Porter les forces alliées sur la rive asiatique de la Mer-Noire, c’était isoler l’Autriche et l’arrêter sur la pente de l’alliance qu’elle semblait disposée à conclure. C’était aussi jusqu’à un certain point cesser de couvrir Constantinople. D’un autre côté, à quoi serviraient les échecs infligés aux Russes, les réductions de territoire qu’on leur imposerait, si l’on devait laisser la capitale de l’empire ottoman sous la menace perpétuelle de Sébastopol ? Les Anglais discernaient très clairement la nécessité d’en finir avec ce guetteur incommode. La seule chose qui les embarrassait, c’était de trouver le moyen de le supprimer. On ne possédait aucune notion précise sur la Crimée : c’était toujours la farouche Tauride inabordable aux étrangers. La Belbek, la Katcha, l’Alma, la Bulganac, étaient-elles au mois d’août des rivières ou des torrens desséchés ? Avant de songer à débarquer, comme on en avait le projet, entre Eupatoria et Sébastopol, il était indispensable d’éclaircir cette question. La flotte à la rigueur pouvait nourrir l’armée, elle ne pouvait pas l’abreuver. Dix-sept vaisseaux partirent de la baie de Baltchick, sous les ordres de l’amiral Bruat et de l’amiral Dundas, pour aller opérer une reconnaissance dont le résultat devait décider la poursuite ou l’abandon de l’expédition. Bad bottom, no water, stupid soldiers ! « mauvais fond, pas d’eau, les soldats sont stupides ! » tel fut le signal laconique par lequel, sous les murs mêmes de Sébastopol, un humoriste anglais exprimait l’impression que cette exploration lui avait laissée ; mais cette boutade n’était pas une opinion sérieuse. Le fond était excellent ; l’Alma, quoiqu’on fût au cœur de l’été, coulait encore à pleins bords, et les soldats qui voulaient aller en Crimée avaient raison.

Le retour des escadres à Baltchick permit de discuter de plus près le plan du débarquement. Pour choisir le point où s’opérerait la descente, il y avait trois considérations capitales qu’on ne devait jamais perdre de vue : l’armée ne pouvait marcher, puisqu’elle manquait de moyens de transport ; il lui fallait camper près d’un cours d’eau, elle était tenue de rester pour vivre en communication constante avec la flotte. C’était désigner d’avance la zone limitée où elle prendrait terre. Cette zone s’étendait de l’embouchure de l’Alma à l’embouchure de la Belbek. Le maréchal de Saint-Arnaud eût préféré la presqu’île Chersonèse. Il trouvait là, pour se mettre au besoin sur la défensive, une forte position qui le tentait. La presqu’île Chersonèse est bornée, du côté du nord, par un soudain déchirement du sol qui la sépare de la Crimée proprement dite. Cet enfoncement forme la rade de Sébastopol. Après s’être longtemps consulté, il fut enfin décidé qu’on débarquerait à l’embouchure de la Katcha.

Les environs de Sébastopol. On hésite entre le cap de Chersonèse et la côte au Nord de Sébastopol, entre la Katcha et l’Alma, pour débarquer le contingent franco-britannique. Carte dressée en 1856 par Auguste Logerot (1804-1876), BNF Gallica.

Il faut s’être trouvé à Varna au mois d’août 1854, avoir assisté aux péripéties des conseils qui se tinrent à cette époque, pour bien comprendre l’énergie de la détermination qui jeta notre armée sur la terre lointaine où elle ne pouvait espérer de salut que dans la victoire. En arrivant sur la rade de Baltchick, nous y avions appris la reconnaissance désastreuse de la Dobrutscha. Le choléra était dans l’armée. Quelques jours après, il s’abattait sur la flotte ; jamais épidémie ne fut plus foudroyante. On eût dit que l’air qui nous entourait avait cessé d’être respirable. Les escadres se hâtèrent de quitter la rade pestilentielle ; la plupart des vaisseaux cherchèrent au large une atmosphère plus pure. Nous préférâmes aller déposer nos nombreux malades sous des tentes que nous dressâmes dans la plaine de Varna. À bord de quelques navires, le choléra avait passé à l’état chronique, chaque jour il désignait et emportait deux ou trois victimes. Sur le Montebello, il balaya d’un coup d’aile tout ce qu’il avait marqué pour la destruction : deux cents hommes sur onze cents périrent en quatre jours ; nous pûmes alors reprendre en quelque sorte haleine, et nous nous comptâmes, étonnés de nous retrouver encore si nombreux. L’admirable sérénité de notre chef, sa gaîté communicative, eurent bientôt ramené la confiance parmi nous. L’orage qui avait fondu sur les flottes s’était à peine dissipé que déjà les préparatifs de l’expédition reprenaient leur cours.

Le sort en était jeté. Nos vaisseaux avaient reçu quatre divisions d’infanterie, les vaisseaux anglais cinq divisions et un millier de chevaux, l’escadre turque deux brigades, sur le concours desquelles on comptait médiocrement. La cavalerie française, faute de navires qui la pussent transporter, avait été renvoyée à Andrinople. Le 9 septembre, les flottes alliées appareillaient de la rade de Baltchick. Jusqu’au dernier moment, on avait douté que nos chefs voulussent persister dans cette aventure. À Varna même, on s’imaginait encore que la destination avouée était Sébastopol, la destination réelle Odessa. Les bruits les plus alarmants se propageaient avec une persistance incroyable. On assurait qu’on ne trouverait pas moins de 140,000 Russes en Crimée. Il fallait un grand sang-froid pour résister à toutes ces rumeurs.

Les généraux cependant n’hésitaient plus que sur le choix du lieu où ils iraient aborder. Pendant que les flottes erraient dans la Mer-Noire, arrêtées par des vents contraires, cette importante question, qu’on avait crue tranchée, venait d’être remise inopinément à l’étude. En débarquant sur les bords de la Katcha, on aurait, disait-on, à opérer une descente de vive force, et l’on ne tarderait pas à être abandonné de la flotte.  La flotte continuait à se rapprocher du cap Tarkan, son premier rendez-vous ; un immense convoi l’avait ralliée en pleine mer, et l’on ne savait pas encore où cette masse confuse irait jeter l’ancre. On délibérait avec anxiété. Le général en chef, qui se trouvait en proie aux plus vives souffrances, n’assista pas au conseil. Une nouvelle reconnaissance fut faite avec son aveu, et de guerre lasse on finit par s’arrêter à un compromis. L’armée consentit à marcher sans transports, à bivouaquer sans eau. La marine lui promit un débarquement qui ne serait pas sérieusement inquiété. Entre Eupatoria et l’embouchure de l’Alma, à quatre journées de marche de Sébastopol, le rivage d’Old-Fort offrait une plage découverte, flanquée par deux lagunes. Cette plage, que la flotte pouvait balayer de son artillerie, était merveilleusement propice à la descente. On s’y précipita, oubliant les inquiétudes les plus exagérées comme les plus légitimes, enivré de l’enthousiasme du moment. Ceux qui prétendent qu’à la guerre il ne faut jamais rien donner au hasard, qui veulent des succès assurés et se montrent impitoyables envers la défaite, feront bien de méditer la campagne de Crimée.

On opte finalement pour Old-Fort, entre Eupatoria et l’Alma, 30km plus au Nord.

Un officier russe, le lieutenant Stetenkoe, observait, par ordre du prince Mentchikof, la partie de la côte vers laquelle s’étaient dirigées nos flottes. Il vit nos premiers bataillons se ranger sur la plage et y former bientôt un vaste front de bandière. Ce fut le seul ennemi témoin de notre débarquement. L’invasion de la Crimée s’était accomplie sans coup férir. Le prince Mentchikof ne montra nulle émotion en apprenant cette nouvelle. Depuis longtemps, il s’y attendait. Il avait pressenti et annoncé que les alliés trouveraient toute autre opération impraticable, qu’ils n’iraient point en Bessarabie, qu’ils n’iraient pas davantage à Kaffa, et que ce serait entre Eupatoria et Sébastopol que la première action s’engagerait. Si jamais les lettres que le prince écrivit à cette époque sont destinées à voir le jour, on sera surpris qu’un langage aussi ferme et aussi sensé n’ait pas produit à Saint-Pétersbourg plus d’impression.

Le débarquement allié en Crimée, le 14 septembre 1854.

Le premier soin de nos troupes, dès qu’elles eurent formé les faisceaux, fut de creuser des puits dans le sable. On n’y recueillit qu’une eau saumâtre. Les soldats s’en contentèrent ; les chevaux se montrèrent d’abord plus difficiles. Les préparatifs du départ se traînèrent pendant trois jours. L’armée leva enfin le camp, et la flotte la suivit en côtoyant de près le rivage. Dans l’après-midi, on fit halte sur les bords de la Bulganak. Jusque-là, on n’avait point aperçu de troupes russes ; mais on vit alors apparaître dans la plaine de longues files d’escadrons dont les casques brillants reluisaient au soleil. Cette cavalerie s’approcha de nos lignes. Quelques canons furent mis en batterie pour la recevoir. Les escadrons russes se replièrent ; ils avaient reconnu nos forces. De part et d’autre, on se préparait pour le lendemain à la bataille.

Le prince Mentchikof n’avait pas voulu nous attendre dans Sébastopol. Il avait la prétention de nous en barrer la route. Son armée s’était grossie de quelques régiments envoyés en toute hâte à son aide ; il y avait joint les troupes de marine qui formaient la garnison des vaisseaux, et avait occupé les hauteurs au pied desquelles se déroule le cours sinueux de l’Alma. Malgré les renforts qu’elle avait reçues, l’armée russe restait encore inférieure en nombre aux armées alliées ; mais le prince avait une confiance absolue dans la forte position qu’il avait choisie. Il appartenait aux alliés de prendre l’offensive. Ils devaient attaquer à sept heures du matin : ce ne fut qu’à midi et demi que nos premiers soldats commencèrent à gravir la falaise. Ils avaient traversé à gué la rivière et montaient lentement, les uns suivant à la file un sentier, les autres répandus à droite et à gauche, se faisant un chemin des aspérités de la roche. Au sommet de la falaise s’étend un vaste plateau à peine accidenté par quelques mouvements de terrain. Une lueur étrange a brillé tout à coup au-dessus de cette plaine déserte. C’est la pointe des baïonnettes qui scintille. Nos soldats ignorent le danger qui les menace. L’ennemi est sur leurs têtes sans qu’ils puissent soupçonner sa présence. La ligne d’acier peu à peu grandit et devient plus distincte.

À bord de nos bâtiments, une incroyable angoisse a serré tous les cœurs. Plus de doute ! ce sont des bataillons en marche. Voilà les casquettes blanches de l’armée du Caucase. L’ennemi s’est enfin montré à découvert ; il se penche sur l’escarpement. Nos tirailleurs se rejettent en arrière. — C’est une déroute ! — s’écrie-t-on de toutes parts. — Non, ce n’est pas une déroute : c’est le commencement de la victoire. Nos vieux soldats d’Afrique sont faits à ces surprises. Chacun d’eux, en reculant, a choisi son poste. Le moindre rocher les abrite, le plus léger pli de terrain leur sert à s’embusquer ; ils répondent sans s’émouvoir au tir plongeant des Russes. Cette fois ce sont les longues capotes grises privées de leur chef qui reculent ; nos soldats s’élancent, la crête du plateau est en leur pouvoir.

La bataille de l’Alma, le 20 septembre 1854. Lithographie de Philippe Benoist (1813-1896).

Les alluvions de l’Alma ont jeté à l’embouchure du fleuve comme un pont étroit entre les deux rives. Des soldats passent l’un après l’autre sur cette barre ; leur défilé menace de se prolonger jusqu’à la nuit. Au loin, dans l’intérieur, un village est en flammes. Les cosaques, qui viennent d’y mettre le feu, s’enfuient de toute la vitesse de leurs chevaux. La bataille se dessine, elle tend à tourner les Russes par leur gauche ; mais où sont donc les Anglais ? Il est trois heures de l’après-midi, et les Anglais ne paraissent pas encore. Les voici, les voici enfin ! Leurs bataillons, alignés comme à la parade, marchent sur une batterie qui fait de larges trouées dans leurs rangs. Au centre ondoie et brille un vaste drapeau de soie. La batterie charge et tire ; les Anglais ne cessent pas d’avancer. Les habits rouges sont chargés à la baïonnette. Pas un coup de feu ; c’est une lutte acharnée, une lutte corps à corps qui s’engage. Les Anglais dispersés se répandent dans la plaine. Les réserves par bonheur sont à portée. Formés en seconde ligne, les highlanders et les guards ouvrent leurs rangs pour laisser passer les fuyards. À leur tour, ils s’avancent ; c’est un nouveau mur qui marche. Tout l’effort de l’ennemi vient se briser contre ce front intrépide. La victoire cependant hésite encore ; nos soldats la décident. Maîtres du plateau, ils descendent en foule dans la vallée. Ce mouvement est pour les Russes le signal de la retraite. La bataille s’éloigne, et nous voyons s’éteindre les dernières lueurs du canon.

Tel a été pour la flotte le spectacle de cette grande journée. Les Anglais, qui seuls avaient de la cavalerie, devaient tourner la droite des Russes et les rejeter vers la mer, où nos bâtiments se tenaient prêts à les accabler. Divers incidents conduisirent à un résultat inverse. Ce furent les Anglais qui abordèrent les Russes de front, et nous qui, tournant le flanc gauche de l’ennemi, le rejetâmes sur la route de Simféropol. La stratégie est un grand art ; mais les plans dressés sous la tente se modifient singulièrement sur le terrain. Les vaincus ne furent pas poursuivis. Leurs pertes avaient été considérables ; les nôtres n’avaient pas laissé d’être sensibles. Il fallut tout un jour pour reformer les bataillons décimés, pour enterrer les morts, pour transporter les blessés sur les navires qui devaient les déposer à Constantinople.

En couverture : Débarquement de l’armée française à Eupatoria, 14 septembre 1854, tableau de Félix Joseph Barrias (1822-1907).

Laisser un commentaire