Exemplaires dans la défense de la capitale assiégée, les Marins se montèrent également capable d’actions offensives particulièrement audacieuses. Cet article anonyme, publié dans les colonnes du Monde Illustré, revient sur les terribles combats du Bourget.
Depuis les combats du 2 décembre à Villiers et à Champigny, les opérations offensives du siège étaient suspendues. Paris se morfondait dans son impatiente inaction, mais ne se départissait pas de ce calme qui fait sa force, de cette confiance qu’il accorde pleine et entière à ceux qui ont assumé l’écrasante mais glorieuse responsabilité de sauver la France.
Dès le 20 décembre, bien des indices annonçaient une action prochaine. Le général Trochu quittait son quartier général du Louvre pour diriger lui-même les opérations conçues sur une plus vaste échelle que la dernière fois. Dans la nuit, cent huit bataillons de marche de la garde nationale avaient franchi les pont-levis pour renforcer l’armée et la mobile. Le mercredi matin, à l’aube, le canon grondait avec violence du Mont Valérien jusqu’à Vincennes et Nogent. L’attaque se développait de l’ouest au nord et à l’est de nos positions.

Tableau Auguste Doviane (1825-1887), Musée national de la Marine.
L’amiral de La Roncière-Le Noury était chargé d’enlever le Bourget, ce nid à bombes que les Prussiens avaient occupé après notre échec du 28 octobre. Il dirigeait les opérations de la redoute de la Courneuve. A sept heures un quart, le fort d’Aubervilliers donnait le signal. Concurremment avec une batterie de fort calibre établie à la bifurcation de la route de Lille et du chemin de la Courneuve, et avec le soutien des batteries du fort de Romainville, il canonnait le Bourget. Des batteries de campagne, deux locomotives blindées, des mortiers dont les projectiles pèsent 75 kilos battent en brèche le fameux mur blanc qui entoure le par cet derrière lequel l’ennemi s’est fortifié d’une manière formidable.
L’attaque de l’infanterie commence. Les marins de la garnison de Saint-Denis et le 138e de Ligne se lancent au pas de course tout en abordant de flanc et de front les positions prussiennes situées à l’entrée du village. L’avant-poste ennemi est enlevé en un clin d’œil. Il faut attaquer les dernières maisons du village, et la lutte devint terrible, une lutte corps à corps. Les marins abordaient les prussiens à la hache, comme sur le pont d’un navire ennemi. Intrépides, ils portaient leurs chassepots en bandoulière et couraient sus au Prussien, brandissant leur arme de prédilection. Leur attaque fut une irruption devant laquelle les plus solides soldats de la garde prussienne reculèrent épouvantés. Ces braves enfants de la mer frappaient d’estoc et de taille, abattant ici un membre, là fendant une tête.

Tableau Adolphe Gustave Binet (1854-1897), Musée Alfred Canel.

Il fallait conquérir les maisons une à une, sous les feux tirés des caves et des fenêtres, sous une grême de projectiles. Les marins marchaient toujours de l’avant, laissant à chaque pas un des leurs, mais vengeant largement ceux qui tombaient sous les balles prussiennes.
A la suifferie, le combat prend des proportions homériques. Dans la cour, dans les ateliers, dans l’économat, effondrés et jonchés de débris, on se battait avec rage. Pressés par la phalange de loups de mer, les Prussiens se réfugièrent dans le seul corps de bâtiment resté encore en bon état. Les marins la suivent derrière la grande porte extérieure, que l’ennemi avait eu soin de barricader. Là, les Prussiens, épouvantés d’un courage si étonnant, terrifiés par les coups que frappent autour d’eux nos vaillants soldats de Marine, les Prussiens se mettent à genoux et demandent grâce. Devant un ennemi désarmé et suppliant, les marins, qu’une lutte si acharnée ne peut fatiguer, laissent cependant retomber leur terrible hache, et se contentent de faire prisonniers ceux qui implorent leur clémence.

Après l’attaque de la suifferie, les marins abordent avec le 138e de Ligne le mur crénelé du parc qui termine le village, sur la gauche, de notre côté. Mais des meurtrières de ce mur pleuvent sur nos troupes, qui manœuvrent à découvert, une grèle de projectiles qui déciment nos soldats. La partie gauche du Bourget n’en était pas moins enlevée.
Leur intrépide ténacité avait coûté cher à nos marins. Sur 600 soldats, 270 étaient tombés sous les balles allemandes. Les lieutenants de vaisseau Laborde et Bouisset, l’enseigne Duquesne, descendant de l’illustre homme de mer que son rival Ruyter appelait le grand Duquesne, avaient été tués sur le coup. Les lieutenants Morand, Peltereau, Patin, les enseignes Wits et Caillard étaient très gravement atteints. Malgré ces blessures, ce dernier, l’enseigne Caillard, n’en a pas moins ramené, sans vouloir jamais le lâcher, un officier prussien qu’il avait fait prisonnier dans le combat.
Pendant que nos marins se conduisaient si fièrement et tombaient si noblement pour le salut de la France dans la partie nord du Bourget, une attaque, vigoureusement menée par le général Lavoignet, avait lieu, à droite, dans la partie sud-ouest. Une première colonne, composée de francs-tireurs précédemment campés au plateau d’Avron, et d’un détachement de diverses compagnies de la ligne et de la mobile, prenait la route de Drancy et débouchait sur le Bourget au pas de course. La fusillade s’engagea vive et serrée ; les Prussiens, abrités derrière leurs ouvrages, tiraient dru sur les nôtres, qui durent se coucher à terre et riposter par des feux de tirailleurs. Pendant trois heures on se disputa le terrain pied à pied. La nuit vint, et il fallut songer à la retraite, laissant à l’ennemi ses fortes barricades et ses murs crénelés.

Musée national de la Marine.
On s’était battu au Bourget ; mais on ne l’avait pas pris. C’était un nouvel échec, et au même endroit. Décidément ce village, dont la possession, on l’avouait à la fin d’octobre, n’avait aucune importance pour la défense, ne nous porte pas bonheur. Qu’on le rase et qu’on n’en parle plus. La besogne d’ailleurs est à moitié faite. La partie sud, que regardent directement nos forts, composée de villas et de fabriques, est complètement détruite. Les maisons sont transformées par nos boulet et nos obus en véritables écumoires ; les toits sont défoncés, les étages supérieurs effondrés, quelques pans de murs inférieurs sont encore debout au milieu des décombres sous lesquels couve encore l’incendie. L’église n’ a pas beaucoup souffert : on n’aperçoit dans le mur qu’une large brèche faite par un boulet ; la toiture est intacte. La partie supérieure du village, celle où l’on arrive après avoir franchi la barrière où nos marins ont si vaillamment combattu et où tant d’entre eux sont tombés, et au pied de laquelle se voient, sur la terre durcie par la gelée, de larges flaques de sang, cette partie, complètement dominée par le Blanc-Mesnil, a été peu atteinte par la canonnade ; à peine une façade criblée par les projectiles d’une mitrailleuse et un toit défoncé par les obus. Aujourd’hui, on s’est décidé à faire le siège en règle du Bourget. On creuse des tranchées qui doivent nous amener à couvert jusqu’à cette position.
En couverture : Les marins au Bourget, Alfred Paris (1848-1908)

