Maurice Rollet de l’Isle (1859-1943)
Embarqué sur la Flore aux côtés des élèves officiers de Marine, l’élève ingénieur hydrographe Maurice Rollet de l’Isle tint à jour de précieux carnets témoignant de la vie à bord au cours de la campagne d’application dans l’Atlantique Sud. A la fin du mois de novembre 1881, le franchissement de l’Équateur donna notamment lieu à la traditionnelle cérémonie qui nous est ici relatée.
À bord de La Flore – En mer – 24 novembre 1881
Avant-hier à midi, en même temps que montait sur la dunette l’officier des montres armé de son sextant pour prendre la latitude par la hauteur du soleil, apparaît un second officier des montres, mais que son uniforme nous fait reconnaître de suite comme étant l’astronome en titre du Père la Ligne, dans le royaume duquel nous allons entrer. Il est suivi d’un timonier, d’une tenue non moins bizarre et qui portait comme chronomètre un moulin à café et un sextant de dimensions extraordinaires, dont la lunette est remplacée par une bouteille vide. Après quelques instants d’observation, l’astronome se tourne vers son acolyte et lui ordonne de faire piquer midi, ce qui est exécuté de suite. S’avançant alors vers le commandant qui se trouvait sur la dunette entouré de l’état-major, il lui annonce gravement que La Flore, en continuant la route qu’elle fait, entrera demain dans les domaines du Père la Ligne et qu’elle y sera parfaitement reçue. Le commandant paraît fort touché de cette nouvelle et prie l’astronome de remercier le Père la Ligne de ses bonnes dispositions pour lui.

La journée se passe comme d’ordinaire. Le soir, à 6 heures, nous entendons un roulement de tonnerre (en zinc). Une grosse voix se fait entendre qui paraît venir du ciel et le dialogue suivant s’engage avec l’officier de quart.
La voix – Quel bâtiment ?
L’officier – La Flore.
La voix – De quel port ?
L’officier – De Brest.
La voix – Le nom du commandant ?
L’officier – Monsieur de Boissoudy.
La voix – Combien de passagers ?
L’officier – Cinquante (c’est nous).
La voix – Combien d’hommes d’équipage ?
L’officier – 500.
La voix – Combien de malades ?
L’officier – Tous !
Après un silence, on entend un nouveau roulement de tonnerre et l’on voit s’avancer de l’avant vers la dunette un cortège extraordinaire. Ici, je n’ai plus très bien compris l’à-propos de la comédie : je vais toujours te la raconter en détail. En tête marche un postillon, le fouet à la main, abondamment botté et éperonné. Il porte une énorme lettre à cinq cachets rouges et conduit deux bêtes que nous avons d’abord quelque peine à baptiser d’un nom connu de mammifères, mais que l’on nous dit être des ours.

Derrière viennent en se donnant le bras, un paysan et une paysanne, l’un portant un lapin et l’autre des crêpes. Le plus curieux dans l’affaire c’est certainement la manière dont sont affublés ces différents personnages. Il faut toute l’ingéniosité du matelot pour arriver à tirer parti à un point pareil des vieilles boites de sardines, des peaux de bœuf, des vêtements hors de service, de tout ce qui traine à bord enfin, et ne paraît pas pouvoir être jamais utilisé à quelque chose de propre.
Arrivé sur la dunette, le postillon remet au commandant (qui tient décidément à jouer consciencieusement son rôle) la lettre à cinq cachets qui n’est autre qu’un télégramme du Père la Ligne. Puis commence entre le postillon, le paysan et la paysanne une sorte de pantomime qui finit par des coups de pied quelque part et des œufs cassés. Je crois décidément que c’est un simple intermède. Il est terminé par la danse des ours. Puis tout cela disparaît sur l’avant pour se préparer à la grande cérémonie du lendemain.

Tout cela est absolument d’actualité, car nous avons passé la ligne, cette nuit, à 4 heures. À midi, tout comme pour les grandes solennités, le commencement des réjouissances est annoncé par un coup de canon et par un roulement de tambours. Nous pouvons d’ailleurs nous lever à ces manifestations bruyantes sans crainte de gêner les voisins. Tout autour de nous, on n’aperçoit que le ciel et l’eau et ce n’est pas un contraste banal que le celui des acrobaties auxquelles nous allons nous livrer et du calme absolu, de l’isolement complet où nous sommes.
Tout à coup débouche du gaillard d’avant le cortège le plus bizarre : tout l’esprit inventif du mathurin s’y est développé, atteignant parfois un incomparable grotesque. En tête marche la musique conduite par un tambour-major des plus empanachés ; les instruments les moins connus la composent, mais s’ils ont des formes incongrues, ils émettent des sons encore plus sauvages. Leurs Majestés, le roi et la reine de la Ligne, apparaissent ensuite, assis au fond d’une calèche parfaitement décorée. Ils y ont donné place à leur maison particulière composée de l’aumônier, bon père capucin aux lunettes et au gigantesque chapelet composé de grains gros comme des noix de coco ; du commissaire qui porte sous son bras armé un énorme registre où sont inscrits les noms des néophytes, et de l’astronome qui nous était déjà apparu hier dans l’exercice de ses fonctions.

La calèche est trainée par des ours et tout un état-major d’affreux diables noirs de la tête aux pieds, portant des cornes menaçantes et des queues de bœufs, voltige tout autour ou bouscule violemment le piquet de messe qui marche sans enthousiasme. Ce piquet de messe est composé des néophytes de l’équipage ; ils sont empilés l’un derrière l’autre, maintenus par une longue échelle qu’ils portent sur leurs épaules et où leurs têtes passent entre les barreaux, vêtus de longues chemises blanches. Ils ont de plus de superbes moustaches en paille et un bonnet blanc.

Le cortège se déroule tout autour du bâtiment aux accords d’une musique à mener le diable en terre et nous pouvons regarder avec inquiétude les nombreux bourreaux qui nous attendent : de gigantesques gendarmes chargés d’aller nous chercher dans nos refuges si nous essayons d’esquiver le baptême, les barbiers portant un affreux peigne ébréché et un rasoir énorme, les cireurs qui nous garniront les pieds d’excellent goudron, des aides portant des pinceaux destinés à nous farder d’un liquide peu ragoûtant, des scies, des seringues et d’autres instruments dont l’usage nous échappe et ne fait que nous effrayer davantage.

Enfin le roi et la reine mettent pied à terre et vont prendre place sur une estrade au pied de laquelle s’accroupit le piquet de messe, non sans difficulté, vu la dépendance dont sont victimes ceux qui le composent.
En face de l’estrade, on a préparé les fonts baptismaux composés simplement d’un grand prélart plein d’eau suspendu à quatre barres de cabestan, tout autour les lances d’arrosage et des pompes à incendie sont prêtes à terminer le bain par une douche énergique.
La cérémonie commence par un sermon de l’aumônier qui se hisse dans une manche à air et de ce poste élevé nous abreuve d’une éloquence qui n’a rien de sacerdotal. Il nous annonce que dans le royaume de la Ligne, tout va changer, la fin de nos maux est arrivée. Entre autres réformes, il est décidé que l’on ne tuera plus qu’un demi-bœuf à la fois, on ne prendra plus que des capitaines d’armes sourds et aveugles, etc. Inutile de te dire si cette annonce agréable, suivie de beaucoup d’autres tout aussi séduisantes est accueillie avec transports par l’auditoire, et c’est au milieu des applaudissements que l’on « amène » la chaire du prédicateur.
Maintenant notre tour est arrivé. Le commissaire prend place près de la baignoire improvisée et appelle les néophytes un par un. Celui qui est appelé se présente modestement et est immédiatement saisi par les diables qui l’assoient sur une planche étroite placée au bord de la baignoire. Il passe successivement entre les mains des différents bourreaux, puis au commandement de :
« Envoyez Monsieur ! »
La planche bascule et Monsieur fait une culbute complète suivie d’un plongeon qui ne l’est pas moins. Il patauge un instant, douché par toutes les lances et, tout trempé, va chercher un seau pour arroser les collègues qui vont lui succéder.

Quand tout le monde est baptisé, la bataille commence à coups de seaux d’eau et ces projectiles ne sont pas trop désagréables à recevoir vu la température dont nous jouissons. Vêtus de costume ad hoc, c’est-à-dire en toile, nous faisons la fin de la journée à nous doucher réciproquement et nous en avons l’air si heureux que quelques officiers n’y tiennent pas et viennent prendre part à la bataille. Ce ne sont pas les moins enragés.
L’obscurité seule met fin au combat et la journée se termine par un bal accompagné d’un feu d’artifice et de chansonnettes débitées par un mathurin qui a dû fréquenter pas mal de beuglants et nous débite les échantillons les plus variés de son répertoire.
Et me voilà maintenant, mon cher ami, possesseur d’un diplôme dûment paraphé et enregistré attestant que j’ai passé la Ligne. Il nous restera, en plus de ces moments de folie, une série de souvenirs qui défrayera pendant longtemps les conversations du soir, pendant qu’assis sur la passerelle nous écoutons chanter les mathurins sur le gaillard d’avant.

