La bataille de Fou-Tchéou

Maurice Loir (1852-1924)

Au mois d’août 1883, la démonstration de force française aux portes de Hué, la capitale annamite, conduisit à la signature d’un traité par lequel l’Annam reconnaissait et acceptait le protectorat de la France. Restait à combattre au Tonkin les « pavillons noirs », troupes irrégulières maintenant une influence chinoise dans la région. Les opérations terrestres s’enlisant, une expédition visant directement la Chine fut décidée. Après une première opération indécise à Keelung, au nord de l’ile de Formose, l’amiral Courbet résolut de frapper l’arsenal de Fuzhou, abritant la flotte du Fujian, l’une des quatre flottes régionales chinoises.

Les coups de canon tirés à Keelung n’avaient pas amené la Chine à composition, et les espérances d’intimidation qu’on avait pu fonder sur ce bombardement étaient évanouies. D’autre part, la prise d’un gage ne s’était pas réalisée, puisque les deux cents marins mis à terre le 5 août avaient dû, dès le lendemain, regagner leurs navires, poursuivis par un ennemi dix fois plus nombreux. La question n’avait donc pas fait un pas, il fallait recommencer de nouveau l’expérience.

La situation avait singulièrement changé depuis la fin de juillet. A cette époque, l’amiral, par une audacieuse offensive, était sûr du succès. En surprenant à l’improviste, avec six bâtiments et ses torpilleurs, la flotte chinoise de Fou-Tchéou, celle-ci aurait été facilement coulée par le fond sans que les ouvrages à terre qui tombaient en ruines eussent été en état d’envoyer un seul obus pour la défendre : l’escadre française aurait ainsi réglé en quelques minutes, sans danger pour elle, le sort des canonnières chinoises. Mais à mesure que le temps marchait, notre évidente supériorité du premier jour allait s’affaiblissant devant la constante progression des avantages de l’ennemi et un engagement avec lui devenait de plus en plus périlleux. Le 15 août, en effet, les Chinois comptaient dans la rivière dix ou douze bateaux porte-torpilles, défectueux peut-être, mais très capables, avec un peu de chance, de nous endommager sérieusement ; à côté de ces canots, neuf bâtiments de guerre, dix jonques armées chacune de huit ou neuf canons et une série de jonques mandarines, de brûlots en nombre exagéré. Depuis le jour de notre entrée, nous avions vus s’établir et s’armer sur le monticule de la Pagode une batterie au ras de l’eau, et un peu au-dessus, derrière des épaulements de terre, trois pièces de 8cm Krupp de campagne. Auprès de l’arsenal, deux pièces protégées par des sacs de sable ; puis, dominant toute la rade, sur la haute colline au nord de l’arsenal, deux batteries nouvelles armées de pièces Krupp. Tandis qu’au mouillage même de la Pagode, l’ennemi avait opéré cette accumulation de batteries, de casemates, de fortifications, il n’était resté inactif ni à Mingan ni à Kimpaï. Ces deux passes étaient hérissées de canons de tous les calibres et les camps qui y avaient été établis regorgeaient de troupes.

Les appoints qui, depuis le 1er août, avaient grossi les forces de l’amiral, était sérieux, mais pas en proportion de ceux acquis par nos adversaires. La Saône était entrée le 5 août, le Villars le 15 et le d’Estaing le 16. Mais le Château-Renaud avait dû être envoyé avec la Saône en grande garde à l’entrée de la rivière, entre Mingan et Kimpaï. Les navires à Pagoda étaient donc le Volta, le Lynx, l’Aspic, la Vipère, le Duguay-Trouin, le Villars et le d’Estaing, plus les deux torpilleurs. Le 16 août, l’amiral télégraphiait à M. Patenôtre de lui envoyer la Triomphante et le Drac qui n’avaient plus rien à faire à Shanghaï. Pourtant une question se posait. La Triomphante, qui calait plus de sept mètres, pouvait-elle entrer dans le Min ? Certains pilotes ne le pensaient pas. L’un d’eux disait la chose possible. L’amiral écrivit donc au commandant Baux qu’il lui laissait le soin d’apprécier lui-même s’il devait essayer d’arriver à Pagoda. En tout cas l’amiral recommandait de tout tenter pour que la Triomphante pût franchir au moins la passe extérieure, afin d’aider la sortie de la rivière avec sa puissante artillerie.

Le torpilleur n°45, l’un des deux torpilleurs emportés par l’escadre de l’amiral Courbet, appelés à jouer un rôle essentiel à Fuzhou.

Sur ces entrefaites, le 15 août, à la Chambre et le 16 au Sénat, le ministère soutenait une demande de crédits pour la continuation des hostilités. Les crédits étaient votés, et par un ordre du jour, la Chambre se déclarait « confiante dans la fermeté du Gouvernement à faire respecter le traité de Tien-Tsin ». Fort de ce vote, le ministère envoyait à l’amiral Courbet l’ordre d’attaquer la flotte chinoise et de détruire l’arsenal et les forts de la rivière Min. L’ordre parvint le 22 août vers cinq heures du soir. La nouvelle s’en répandit bientôt dans toute l’escadre, apportant aux esprits un immense soulagement et mettant dans les cœurs une patriotique allégresse.

Lorsque l’amiral Courbet reçut l’autorisation d’ouvrir le feu, les forces qu’il avait devant lui se décomposaient ainsi : onze navires de guerre, Yang-ou, Yang-pao, Tschen-Hang, Fou-Sheng, Kien-Sheng, Yu-Sing, Fou-Poo, Fou-Sing, Tsi-ngan, Feï-Yuen, Tchen-oueï. Ces onze navires (4 croiseurs, 2 transports-avisos, 2 avisos, 2 canonnières dites alphabétiques, 1 canonnière en bois) étaient armés ensemble de 47 bouches à feu, à savoir 2 canons de 25cm pouvant lancer des obus ou des boulets de 185 kilogrammes, 1 canon de 19cm avec projectile de 82 kilogrammes, 19 canons de 16cm Withworth, 16 canons de 40 livres, 6 canons de 12cm, enfin sur la petite canonnière 3 espingoles. Tous ces bâtiments étaient en bois, sans aucun blindage, élégants de formes mais faibles d’échantillon. Leurs coques étaient plus ou moins protégées contre la submersion à l’aide de quelques cloisons étanches. Le Yang-ou, le plus grand de tous, avait un déplacement de 1600 tonneaux ; les deux avisos-transports déplaçaient 1450 tonneaux, trois autres croiseurs 1258 tonneaux. Les équipages très nombreux ne possédaient ni canons-revolvers ni mitrailleuses, mais ils avaient entre les mains des fusils de modèles très récents et perfectionnés.

Le Yangwu et le Fuxing au mouillage de Fuzhou la veille de la bataille.
L’équipage du Yangwu, gravure d’après une photographie.

A ces onze navires s’ajoutaient neuf jonques de guerre armées chacune de sept à huit canons lisses anciens et montés par 60 à 70 hommes d’équipage ; deux autres jonques très grandes chargées d’au moins 120 à 150 soldats ; sept canots à vapeur et trois ou quatre embarcations à rames, les uns et les autres munis à l’avant d’un espar porte-torpilles ; enfin un grand nombre de brûlots chargés de matières explosives. Toutes ces forces maritimes étaient appuyées par la nombreuse infanterie du général Chang-peï-Loun et par sept batteries de création récente.

Protections placées sur l’avant des navires pour parer les attaques de brûlots.

L’escadre française comprenait le Volta, l’Aspic, le Lynx, la Vipère, le Duguay-Trouin, le Villars, le d’Estaing et les deux torpilleurs. Au total 58 canons dont 5 de 19cm, 47 de 14cm, 6 de 10cm. Croiseurs et canonnières avaient tous des canons-revolvers. Le Nantaï et quatre canots à vapeur munis de Hotchkiss formaient une escadrille à part, qui était chargée de prendre des navires à l’abordage et de jouer le rôle de contre-torpilleurs. La Saône et le Château-Renaud étaient toujours en amont de la passe Kimpaï : ils devaient s’opposer à ce que les Chinois obstruassent cette passe, soit en y coulant des jonques chargées de pierres, soit en y mouillant des torpilles. Tous les bâtiments avaient une toilette de combat uniforme : le grand mât de hune et le mât de perroquet de fougue calés, les verges amenées. Seul le phare de l’avant était en place sans mât ni vergue de perroquet. Les hunes, entourées de panneaux en tôle, étaient armées de canons-revolvers.

Placés sur les ponts, dans les hunes et à bord des canots, les canons-revolvers Hotchkiss sont des armes nouvelles et redoutables à courte portée, notamment utilisées pour contrer les torpilleurs et brûlots.

L’amiral Courbet avait mouillé ses navires sur une ligne brisée contournant la presqu’île triangulaire de la Pagode. Cette presqu’île dessine au milieu de la rivière Min un angle, presque géométrique, dont le sommet est au sud et dont les deux côtés sont orientés, l’un vers le nord-ouest, l’autre vers le nord-est. Sur le côté de l’angle qui se dirige vers le nord-ouest et où se trouve bâti le célèbre arsenal de Fou-Chéou, il y avait le Volta en tête, puis l’Aspic, la Vipère, le Lynx et, un peu en arrière du Volta, les deux torpilleurs. En aval de la Pagode, du côté du nord-est, étaient les trois croiseurs Duguay-Trouin, Villars, d’Estaing. La largeur de la rivière Min en cet endroit est de moins de 1000 mètres. Les deux escadres ennemies étaient donc à des distances de quelques centaines de mètres. En outre, la hauteur du fond interdisait aux trois grands croiseurs français, qui calaient 5 à 6 mètres, de venir, sauf à la haute mer, dans le voisinage du Volta.

Le vendredi 22 août, à 8 heures du soir, l’amiral appelle tous les capitaines à bord du Volta et leur communique le plan de combat qu’il a résolu et qui se résume en ceci : pendant l’évitage au jusant de l’après-midi du 23, un peu avant 2 heures, les navires appareilleront et se tiendront à leurs distances respectives actuelles de mouillage, sous toute petite vitesse à la vapeur. L’amiral hissera le pavillon n°I en tête de mât. A ce signal, les deux torpilleurs iront attaquer deux des bâtiments chinois mouillés en amont de l’amiral. Quand le pavillon I s’amènera, le feu commencera sur toute la ligne. Le Volta, tout en soutenant l’attaque des torpilleurs au moyen de son artillerie et de sa mousqueterie de bâbord, ouvrira son feu par tribord sur les jonques de guerre dont il est le principal point de mire. En même temps, les canonnières Lynx, Aspic et Vipère, laissant l’amiral à tribord, se porteront rapidement à hauteur de l’arsenal et livreront combat aux trois canonnières et aux trois avisos qui s’y trouvent. Le Duguay-Trouin, le Villars et le d’Estaing devront couler les trois avisos chinois qui sont par leur travers avec leur artillerie d’un bord, battre les jonques en enfilade avec leur artillerie de l’autre bord. Le d’Estaing entrera ensuite dans l’arroyo près de la douane pour donner la chasse aux torpilleurs, après quoi il ralliera le Volta.

La bataille va se tenir en deux lieux : l’arsenal de Fuzhou dans la rivière Min ,
et la passe de Kempaï au nord

En se décidant à engager l’action à l’évitage au jusant, l’amiral prenait sur l’ennemi un avantage tactique tout à fait décisif. Dans cette position, le Volta, les trois canonnières et les deux torpilleurs étaient sous le courant par rapport à l’escadre chinoise, et la menaçaient de leurs étraves. Les Chinois, au contraire, leur présentaient l’arrière, point faible de tout navire, et ne pouvaient venir sur eux qu’après avoir fait une demi-évolution complète, c’est-à-dire après avoir présenté leur travers à nos coups. Leurs trois avisos mouillés en aval près de la douane avaient, il est vrai, sur les navires français situés en amont, les avantages qui viennent d’être dits, mais les trois grands croiseurs Duguay-Trouin, Villars et d’Estaing les tenaient sous leur puissante artillerie : ils étaient de taille à les tenir en respect et à leur barrer la route. L’habile résolution prise par l’amiral de n’attaquer qu’au jusant avait un seul danger : c’était d’éloigner le moment de l’ouverture du feu et de donner ainsi aux Chinois la faculté de prendre l’offensive pendant l’évitage du flot qui devait durer toute la matinée du 23. Il y avait à craindre, en effet, que, par suite de l’avis qui devait être fait officiellement aux consuls étrangers, nos ennemis ne fussent renseignés sur los intentions et amenés à prendre l’avance sur nous. S’ils attaquaient pendant le flot, les rôles seraient alors intervertis et tous les avantages dont l’amiral escomptait les bénéfices passeraient en leurs mains et seraient tournés contre nous. Mais il y avait lieu d’espérer que les Chinois, qui n’avaient pas encore osé prendre l’initiative des hostilités, ne seraient pas plus hardis cette foi. La guerre est faite de chance autant que d’audace.

Position des navires français et chinois au moment de l’attaque.

La soirée du 22 fut calme, les jonques allaient et venaient comme d’habitude. Pourtant, plusieurs symptômes indiquaient que les Chinois supposaient la bataille imminente : les marchands venus dans la journée avaient insisté pour qu’on réglât leurs factures, et le domestique chinois du commandant du Volta avait quitté furtivement le bord pour n’y plus revenir. Bientôt tout fut enveloppé dans l’obscurité. On n’entendit plus sur la rivière que le clapotis de l’aviron des sampans qui de temps en temps glissaient sur l’eau. Vers 9 heures, le Duguay-Trouin illumina la scène en projetant son feu électrique pour surveiller la rade et ses alentours. L’aurore du samedi 23 présageait un jour d’une pureté sans égale. Le soleil apparaissait dans toute sa splendeur derrière les collines de l’est. Paisible et majestueuse, la rivière Min roulait ses eaux rapides et rien ne faisait prévoir la lutte terrible qui, quelques heures plus tard, ensanglanterait les flots. La journée débuta par une triste cérémonie : le d’Estaing envoya un de ses canots enterrer sur la rive un matelot qui s’était noyé la veille.

A 9 heures et demie, le flot s’établit, il ne dura que quatre heures, comme dans bien des rivières ; de 9 heures et demie à 1 heure et demie, ce fut une alerte de tous les instants. Les Chinois firent des préparatifs ostensibles d’appareillage et de combat. Pourvu qu’ils n’eussent pas la hardiesse de nous attaquer dans cette situation ! L’amiral ne quittait pas le pont du Volta pour observer leurs mouvements. Debout, il surveillait avec anxiété tout ce qui se passait. Il était calme, comme à son ordinaire, toujours recherché dans sa mise, vêtu d’un veston d’uniforme en flanelle de Chine, guêtres blanches à ses chaussures, la tête coiffée d’un petit chapeau de paille blanc dont le ruban noir portait, en lettres dorées, le nom du Bayard.

L’amiral Courbet à bord du Volta. Dessin Maurice Rollet de l’Isle.

A 9h45, les bâtiments furent prêts à marcher. A 11h les équipages dînèrent : la bordée de quart mangea sur le pont. Le temps s’était un peu couvert, il faisait calme plat, la chaleur était accablante. A 1 heure et demis, on mit aux postes de combat sans sonneries de clairon. Les Chinois se tenaient à leurs pièces. On vira les chaînes aux cabestans, tandis que les navires évitaient, de façon à avoir l’ancre haute lorsque l’évitage au jusant serait complètement achevé. A 1h45 l’escadre était appareillée, prêt au combat.

Les Chinois, qui avaient imité nos mouvements, étaient prêts également. Le cœur battait, les regards ne se détachaient plus des navires ennemis. Pas un bruit ne s’entendait : un silence solennel fait d’émotion, d’impatience et d’espoir. Minute suprême et grandiose que rien ne pourrait faire oublier !

Tout à coup, un canot porte-torpille chinois se dirigea du côté du Volta d’un air plus résolu que de coutume. L’amiral crut à une attaque. Sans perdre un instant, il fit hisser le pavillon I en tête de mât. Les deux torpilleurs se lancèrent en avant. L’amiral, pour leur laisser le temps de faire éclater leur torpille, ne voulut donner le signal du combat d’artillerie qu’une fois leur attaque accomplie. Mais soudain un coup de Hotchkiss partit de la hune du Lynx. Une riposte de l’ennemi était à craindre. Pour la prévenir, l’amiral, un peu plus tôt qu’il ne l’aurait voulu, amena ce pavillon I, signal de l’ouverture du feu. Un long roulement de canon résonna tout aussitôt et deux explosions élevèrent dans les airs deux lourds et épais nuages de fumée blanchâtre. Le sort en était jeté, la bataille engagée.

Le plan, réglé la veille, fut exécuté avec un ensemble parfait. Le torpilleur Douzans, n°46, devait attaquer le Yang-ou dont il était distant de cinq cent mètres environ. Sa torpille était chargée de treize kilogrammes de fulmi-coton. Au signal convenu, il appareilla, poussa sa hampe et vint faire éclater au choc sa torpille contre la partie centrale du Yang-ou, et cela nettement, résolument, sans aucune hésitation, comme dans un simple exercice ! Mortellement atteint, le croiseur pouvait cependant faire usage de sa machine. Grâce à elle, il gaga la berge ou il s’échoua. Le torpilleur marchait en arrière pour se dégager. A peine avait-il fait quelques tours que sa chaudière était crevée par un éclat d’obus. Le fragment recueilli à bord avait la section hexagonale caractéristique de l’obus Withworth : c’est bien un projectile chinois. Le 46, désemparé, dériva en aval jusqu’à la hauteur des bâtiments neutres, dans le voisinage desquels il vint mouiller. Un seul homme avait été tué par une balle. A ce torpilleur et à son énergique capitaine, M. Douzans, revinrent les honneurs de la journée. Un brillant succès couronna leur superbe attaque.

Le torpilleur Latour, n°45, audacieux lui aussi, fut moins heureux. Il avait pour mission de couler le Fou-Sing. En courant sur l’ennemi, il rencontra le canot-torpille qui, depuis quelques instants, paradait devant le Volta. Il voulut l’éviter, ce qui l’obligea à choquer le Fou-Sing en un point qui n’était pas exactement son objectif. Aussi l’explosion n’amena pas un effet destructeur immédiat, et le torpilleur resta engagé par sa hampe et sa fourche dans le massif arrière de l’aviso. Vainement il marcha en arrière à toute vitesse : il demeura collé aux flancs de l’ennemi. Alors l’équipage chinois, revenu de sa stupeur, l’innonda de petits projectiles et même d’obus lancés à la main. Une balle de revolver atteignit à l’œil M. Latour et un biscaïen frappa le bras d’un de ses hommes. Après plusieurs minutes, le Fou-Sing réussit à faire toute en avant et le torpilleur, dont la machine continuait à tourner à toute vitesse, se trouva brusquement dégagé et partit violemment en arrière. De là il alla s’amarrer en dehors de l’action.

L’attaque du Fou-Sing. Le coup porté n’est pas décisif.

A ce moment, M. De Lapeyrère, second du Volta, chargé par l’amiral de diriger la flottille des embarcations destinées à l’abordage, s’aperçut que l’attaque du 45 n’avait pas pleinement réussi. Il se décida à torpiller de nouveau l’aviso chinois ; quittant le Nantaï où il se trouvait, il embarqua dans le canot à vapeur du Volta, armé en porte torpille. Il poursuivit dans cette petite embarcation le Fou-Sing et réussit fort heureusement à l’atteindre en faisant exploser sa torpille dans le voisinage de l’hélice. Celle-ci fut sans doute brisée, car le navire stoppa instantanément. Désemparé, tombant en dérive, abîmé par les obus que les canonnières lui avaient déjà lancés, le Fou-Sing fut bientôt accosté par la flottille qui s’en empara à l’abordage. A la tête de nos matelots, l’aspirant Layrle escalada les bastingages, sauta sur la drisse du pavillon, amena l’étendard jaune de la Chine et fit flotter à sa place les couleurs françaises.

Le Fou-sing est pris à l’abordage par les hommes de l’aspirant Layrle.

Soudain, dans le lointain, de fortes détonations retentirent en aval de la pagode. C’étaient les canons de 24 de la Triomphante qui grondaient. Le commandant Baux, laissé libre, comme on l’a vu, d’entrer dans la rivière s’il croyait la chose possible, avait trouvé un pilote pour le conduire jusqu’à la pagode. Pendant vingt-quatre heures, il avait déjaugé son navire en envoyant une partie de son matériel sur la Nive, et à 10 heures il avait quitté Matsou, ayant mis l’équipage aux postes de combat, les pièces prêtes à faire feu. Mais les forts de Kimpaï et de Mingan l’avaient laissé passer. Et le voilà qui vient se mêler à la lutte. Quand, à 1h50, on prévient l’amiral qu’un grand navire français arrivait, il s’écria : « C’est Lespès ou la Triomphante ! ». C’était la Triomphante, et la venue de ce cuirassé avec ses six canons de 24 était faite pour diminuer les vives préoccupations que la descente de la rivière devant susciter au commandant en chef. Pendant ce temps, le Volta avait envoyé au Yang-ou, après l’explosion, quelques obus qui hâtèrent sa perte. Puis, intrépide et brave, insouciant du danger, l’amiral fit avancer son navire au plus fort de l’action, du côté des jonques où les Chinois, habitués au maniement de leurs mauvais canons, faisaient une résistance vigoureuse.

L’amiral Courbet à bord du Volta devant la pagode. Dessin d’Albert Sébille, BNF Gallica. Petite entorse à la réalité : le ruban légendé du chapeau de l’amiral portant le nom du Bayard et non du Volta.

Sous une pluie de mitraille, les Chinois tiraient et rechargeaient sans cesse. Grâce à la faible distance, tous les coups portaient. Un de leurs boulets ronds traversa la passerelle du Volta, tua le pilote Thomas et deux timoniers à la roue du gouvernail. Le commandant Gigon et l’enseigne Mottez échappèrent miraculeusement à ce boulet qui les frôla. Les balles et les obus sifflaient de toutes parts, mais l’amiral conserva un calme admirable qui soutint les uns et les autres. L’équipage du Volta se montra digne de lui.

La passerelle du Volta pendant le combat. Lithographie Charles Leduc.
Un obus traverse la passerelle du Volta.

Les trois canonnières Aspic, Lynx et Vipère, en passant devant les jonques, leur avaient lâché deux ou trois bordées, puis elles avaient été canonner les navires en amont, auxquels elles firent de graves avaries. Enfin, les trois grands croiseurs avaient ouvert un feu des plus vifs sur les batteries de la Pagode et sur les avisos mouillés dans leur voisinage. Il se fit un calme absolu ; en quelques secondes, une épaisse fumée couvrit le champ de bataille, on distinguait mal amis ou ennemis, et peu à peu la canonnade se ralentit.

A 2h25, après trente minutes de combat, elle cessa presque complètement de part et d’autre. Bientôt la fumée se dissipa. Ce n’était pas sans anxiété que, de tous côtés, on cherchait, on regardait, on interrogeait… Les navires français étaient intacts. Ils portaient à peine, çà et là, quelques glorieuses traces d’obus ou de boulets : le grand pavillon tricolore qui flottait à chacun de leurs mâts était bien réellement victorieux. La flotte chinoise était écrasée. Les neuf jonques coulaient et brûlaient en même temps. Leurs équipages étaient à l’eau, pêle-mêle, dans un fouillis de mâts, de cordages, où la mitraille avait fait d’affreux ravages. Les brûlots flambaient et sautaient. Les deux jonques chargées de soldats étaient coulées ou en feu. Les flammes dévoraient le Yang-ou. Quant aux deux transports amarrés le long des quais de l’arsenal, ils avaient été abandonnés par leurs équipages : les obus des canonnières avaient fait brûler l’un d’eux et sauter l’autre. Seuls, les deux petits navires Fou-Poo et Yu-Sing, grâce à leur faible tirant d’eau, avaient pu quitter le combat et remonter la rivière ; mais ils portaient aux flancs de graves blessures et s’échouèrent sur les bancs dans leur fuite rapide. Les eux canonnières, dites alphabétiques, Fou-Sheng et Kien-Sheng, ont résisté plus longtemps. Dès le commencement de l’action, elles avaient évolué pour présenter l’étrave à l’escadre française, leur unique canon de 25cm étant sur l’avant. Mais criblées d’obus par nos navires de tête, elles avaient été désemparées et leur moteur paralysé. Maintenant, elles dérivaient au milieu de la rivière, entraînées par le courant, meurtries, défoncées, percées à jour. Leur pont était jonché de cadavres. Quant aux trois avisos mouillés près de la Douane, bien loin de se lancer en avant comme on pouvait le craindre, pour venir à la rescousse des bâtiments en amont, on les avait vus essayer de fuir en aval ; ils avaient, dans ce but, filé leurs chaînes par le bout et marché en arrière, mais pas assez promptement pour éviter d’être foudroyés sur place. Nos obus avaient jeté le feu à bord, enflammant les gargousses mises en grenier sur le pont ; les chaudières avaient été crevées par nos projectiles, les machines s’étaient arrêtées : le courant entraînait ces lamentables débris.

Les équipages cherchaient à se sauver. C’était en vain. Des obus impitoyables semaient la mort parmi eux. Quelques-uns de ces matelots donnèrent de beaux exemples de courage et d’héroïsme. Sur l’un des croiseurs, aux trois quarts incendié et prêt à s’abîmer dans la rivière, le pavillon chinois fut tout à coup rehissé, et un servant envoya à nos navires un dernier coup de canon.

Un matelot chinois reprend le feu depuis l’un des navires désemparés.

Le fleuve est couvert de morceaux de bois, d’espars, de tronçons de mâts, de débris de jonques, et accrochés à ces épaves de pauvres diables de Célestiaux cherchant à se sauver. Leur tête émerge de l’eau et n’apparaît que comme un petit point noir. Nos matelots qui, depuis le début, ont été admirables d’entrain et de discipline, sont maintenant surexcités par le combat. On a toutes les peines du monde à les empêcher de décharger leurs fusils sur ces petits points noirs qui défilent au gré du courant.

A 2h32, la canonnade recommence, un peu plus lente. Les batteries de terre ont rouvert le feu depuis que la fumée s’est dégagée. La batterie de campagne de la Pagode est servie avec acharnement. Celle qui est située sur la hauteur tire avec non moins de ténacité. Elles seront dures à démonter. Pendant qu’on leur répond, les deux alphabétiques construites en acier et à cloisons cellulaires flottent toujours, malgré les nombreuses blessures dont elles sont atteintes. Elles arrivent à la hauteur des derniers navires de l’escadre française et les énormes projectiles de la Triomphante et du Duguay-Trouin les achèvent. L’une d’elles coule d’une façon singulière. Après avoir reçu un dernier obus de 24, elle plonge immédiatement de l’arrière avec une telle violence qu’elle se plante, pour ainsi dire, dans les vases de la rivière, la quille presque verticale. Elle oscille pendant quelques secondes, puis s’engloutit en tombant sur le côté bâbord.

Le Fou-Sing, avec son pavillon français, dérive toujours en aval de la Pagode, entouré de nos canots. Une épaisse fumée s’échappe de ses panneaux. Sur son pont, sur sa passerelle, partout des morts ou des mourants. Les chaudières crevées par nos boulets ont couvert les Chinois de vapeur et d’horribles brûlures ajoutent encore aux plaies et aux mutilations faites par nos armes. L’incendie gagne toujours. Impuissant à le maîtriser, M. de Lapeyrère a le regret d’abandonner sa prise. Il donne l’ordre de l’évacuer en emmenant prisonniers les rares survivants de l’équipage, et quelques minutes après l’aviso coule. Il n’est pas tout à fait 3 heures, et il n’y a plus de bâtiments chinois autour de l’escadre française. Il ne reste d’autres traces de ces vingt-deux navires ou jonques que des carènes en flammes échouées sur la plage ou des mâtures qui pointent hors de l’eau.

Débris de jonques encombrant la rivière Min.

A 4 heures, l’amiral signale de ne plus tirer que pour se défendre. Les batteries de terre, voyant notre feu se ralentir, reprennent confiance. Celle de la Pagode n’envoie que quelques obus. Elle craint la riposte de nos navires, qui ne sont qu’à quatre cents mètres d’elle. Mais tout autre est le tir des pièces qui domine l’arsenal et qui se trouvent moins à portée de nos coups. Des trois canons Krupp, un feu des plus nourris est dirigé sans discontinuité sur le Volta. Les obus pleuvent autour de lui. Il est manifeste que les Chinois font à l’amiral l’honneur de viser obstinément son navire. L’amiral se pique au jeu et il veut réduire au silence la batterie chinoise. Toujours au pied du mât d’artimon, d’où il a mené tout le combat, il surveille le pointage, encourage les canonniers, les félicite de leurs coups heureux et les anime de sa grande et juvénile ardeur. Il faut plus d’une heure pour faire taire le feu de ces trois canons. Il en coûte au Volta plusieurs tués et de nombreux blessés, parmi lesquels le lieutenant de vaisseau Ravel, aide de camp de l’amiral.

Le lieutenant de vaisseau Ravel est tué sur le Volta.

A 4h55, ordre est donné de prendre un mouillage pour la nuit, en dehors de la portée des forts. Peu après, les embarcations sont armées en guerre. Sous le commandement de M. le lieutenant de vaisseau Peyronnet, elles ont mission de poursuivre et de détruire les canots-torpille chinois qui, dès le début du combat, se sont réfugiés dans l’arroyo de la Douane. Trois canots se sont trouvés échoués et abandonnés par leurs équipages. Il n’y a donc qu’à crever leurs chaudières et leurs coques à coups de Hothckiss, pour les mettre hors d’état de servir.

La nuit arrive et un nouveau danger nous menace. Les Chinois font dériver sur nous une série de brûlots de toutes les tailles et de toutes les dimensions. Dans l’obscurité, c’est un spectacle émouvant et grandiose que celui des jonques en feu, glissant lentement au fil de l’eau. Tous nos navires passent leur temps à changer de mouillage pour ne pas se trouver sur la route d’un de ces énormes brasiers flottants. « La nuit du 23 au 24, dit l’amiral, fut un qui-vive continuel. La plupart des bâtiments durent appareiller trois et quatre fois. Vers 9 heures, à la fin du jusant, le Tschen-Hang, mis en feu par nos obus, était poussé vers notre mouillage par deux grandes jonques que montaient une trentaine de matelots ; quelques coups de canon du d’Estaing, mouillé en vedette, coulèrent les jonques et leurs équipages ; mais le transport continua à dériver au courant et menaça successivement plusieurs bâtiments ». D’autres moins grands lui succédant, il fallut les couler à coups d’obus pour s’en débarrasser.

Attaques de brûlots chinois sur l’escadre française. BNF Gallica, Le Monde Illustré, 1er novembre 1884.

Le soir du 23, l’amiral faisait parvenir aux navires l’ordre du jour suivant : « Il y a aujourd’hui deux mois, nos soldats étaient victimes à Lang-Son d’une infâme trahison. Cet attentat est déjà vengé par la bravoure de vos camarades de Kelung et par la vôtre. Mais la France demande une réparation plus éclatante encore. Avec de vaillants marins comme vous, elle peut tout obtenir ».

Le lendemain 24, les compagnies de débarquement se préparent, dès le branle-bas, à aller à terre. Elles doivent protéger les torpilleurs qui vont faire sauter l’arsenal et tenter de le mettre en ruines. Mais, au dernier moment, l’amiral se ravise. C’est là un des traits les plus remarquables de sa grande et incontestable supériorité. Il sait peser les avantages et les sacrifices de toute opération. Il ne tente que ce qu’il reconnaît indispensable et possible. Les marins qu’il ne peut débarquer ne sont pas plus de six cents : les Chinois ont des milliers de fantassins et peut-être, comme le bruit en a couru, ont-ils miné l’arsenal ? L’entreprise serait trop hasardeuse. Il y renonce et se contentera de bombarder les établissements chinois. Malheureusement les sondages les plus minutieux lui ont donné la fâcheuse certitude que ni le Duguay-Trouin avec ses canons de 19, ni la Triomphante avec ses canons de 24, ne pourront, en aucun moment de la marée, venir coopérer à ce bombardement. Le tirant d’eau du Villars et du d’Estaing ne permettra même à ces croiseurs de coopérer à la destruction de l’arsenal qu’à mer haute. Seuls les petits navires seront en mesure de s’approcher suffisamment, et ils n’ont pour armement que du 14 ou du 10. Malgré cela, le 24, vers 11 heures, ceux-ci appareillent et remontent le fleuve. A 11 heures et demie, ils ouvrent le feu : « Nos obus de 28 kilogrammes ont démoli tout ce qui n’était pas au-dessus de leurs forces, dit l’amiral ; le tir, dirigé sur les ateliers ou sur un croiseur en achèvement, y a produit de graves dégâts, mais point autant que je l’aurais désiré. Avec du 14cm, on ne pouvait obtenir davantage… La fonderie, l’ajustage, l’atelier de dessin ont des avaries
considérables »
.

Plan de l’arsenal de Fou-Tchéou en 1882. Construit par Prosper Gicquel, détruit par Courbet, la France reprend ce qu’elle a donné à la Chine.

Pendant ce temps, les embarcations armées en guerre continuent la destruction des jonques et des sampans. Les unes, commandées par M. Peyronnet, vont dans l’arroyo de la Douane ; les autres, dirigées par M. de Lapeyrère, fouillent les coins de la rivière près de l’arsenal. Elles purgent le mouillage de tous les brûlots qui pourraient renouveler les dangers et les craintes de la dernière nuit. A 4 heures, les canots sont de retour et le Volta, suivi des canonnières, revient à son mouillage du matin.

La nuit est calme. La lumière électrique ne cesse d’éclairer le fleuve et ses bords. Pourtant, à 4 heures du matin, deux embarcations porte-torpilles ennemies reparaissent et menacent la Vipère, mouillée en tête de ligne. La première, aperçue de bonne heure, est fusillée par la canonnière. Elle change de route et gouverne sur le Duguay-Trouin. Mais le feu électrique l’éclaire et les Hotchkiss la coulent en un clin d’œil. Quant à la deuxième, elle est également découverte et suivie par la gerbe de lumière électrique. Son équipage n’attend pas pour l’abandonner qu’elle ait subi le même sort que la première.

Attaque des canots porte-torpilles chinois dans la nuit du 24 au 25 août.
Dessin de Maurice Loir (1852-1924).

Le lundi 25, au matin, les compagnies du Duguay-Trouin et de la Triomphante, conduites par MM. Joulia et Dehorter, sous la direction de M. le commandant Sango, vont enlever la batterie de trois canons Krupp de la Pagode. Les navires tiraillent à coups d’obus et de Hotchkiss sur les environs du monticule. Cela suffit pour assurer la sécurité aux deux compagnies qui reviennent à bord vers 10 heures avec les trois pièces, sans avoir été inquiétées par l’ennemi. « Il n’y a plus rien à faire à la Pagode, rien du moins que nos moyens nous permettent de tenter ». Il s’agit désormais de descendre la rivière et d’en sortir, malgré des forts élevés sur les deux rives, malgré des obstacles tels que barrages et lignes de torpilles. Le brillant combat du 23 n’a été qu’un prélude. Il n’a pas suffi de couler une flotte ennemie pour se dire victorieux. Il faut maintenant affronter, durant un parcours de douze milles, soit pendant vingt kilomètres, le feu des batteries de terre et détruire un à un des ouvrages aussi sérieux que multipliés. La belle ardeur des équipages ne doit pas se ralentir encore : elle va être soumise à de nouvelles épreuves.

Prise de la batterie de la pagode par les compagnies de débarquement. Ce tableau de Vignaud, qui cherche à faire une synthèse de la bataille, mélange cet événement précis avec l’attaque du 23.

En couverture : L’amiral Courbet sur la passerelle du Volta, Alfred Jean Marie Paris (1846-1908).

Laisser un commentaire