La disparition du Bouvet

Georges-Gustave Toudouze (1877-1972)

Le 18 mars 1915, le cuirassé français Bouvet disparaissait en quelques minutes dans les Dardanelles après avoir heurté une mine ottomane, emportant avec lui la quasi-totalité de son équipage. Le romancier Georges-Gustave Toudouze nous livra un récit de cet épisode tragique de notre histoire navale.

C’est par un bref communiqué que, le 19 au matin, nous avons connu la terrible nouvelle : « Au cours des opérations dans les Dardanelles, le 18 mars, les forces navales alliées ont eu à subir un feu très intense et les bâtiments se sont heurtés à des mines flottantes dans le détroit… Les résultats acquis dans cette chaude journée ont coûté des pertes sensibles… Le Bouvet a été coulé à la suite de l’explosion d’une mine ».

Alors, tout le long du littoral français courut un grand frisson d’angoisse et de douleur ; du cap Gris-Nez à la Bidassoa, du cap Cerbère à Vintimille tous les yeux se sont mouillés, ceux-là mêmes qui n’avaient personne des leurs parmi l’équipage du cuirassé péri au champ d’honneur. C’est que dans toute notre flotte il n’était pas de navire plus populaire que ce vétéran de nos escadres.

Lancement du cuirassé Bouvet en 1896.

D’abord il portant un vieux nom héroïque, un nom de gloire et d’épopée, le nom de cette famille de marins sans peurs et sans reproche qui donna à la France Jean Bouvet, compagnon de Dupleix et explorateur des mers australes, — l’amiral baron François Bouvet, chef d’escadre de la Révolution, — le contre-amiral Pierre Bouvet, héros des luttes de l’Empire. Il portait aussi le nom du vaillant petit aviso qui, le 7 novembre 1870, devant la Havane, chargea, bouscula, contraignit à une fuite désordonnée la grosse canonnière allemande Meteor, plus forte que lui…

Le Bouvet ! Depuis près de vingt ans qu’il comptait à nos escadres, combien de marins avaient passé par son bord ! Car il était l’un des joyaux de l’ancienne flotte, celle du temps où l’on n’avait pas encore inventé les monstres dreadnoughts ; et les plus fameux de nos chefs, Gervais, Fournier, Touchard, avaient hissé à son mât leur pavillon d’amiralissime. Dans tous les villages du littoral, il n’est guerre de chaumière où son chromo décoloré, souvenir précieux du temps où l’un, sinon plusieurs, des gars de la maison ont servi à son bord comme matelot ou comme gradé.

On le disait, avant la guerre, tout près de finir sa longue carrière de labeur — vingt ans, c’est la caducité aujourd’hui pour un cuirassé — comme finissent en temps de paix les bateaux vieillis : par adjudication aux marchands de ferraille. Et voici qu’à la dernière heure de sa carrière, la Fortune lui a donné ce destin, cette gloire suprême, à lui le vétéran, de couler au combat dans la tourmente de cette bataille, que tout le monde le croyait, l’an précédent, condamné à ne jamais voir. Après huit mois de guerre, huit mois de rude service naval, c’est le premier de nos cuirassés qui disparaisse…

Après vingt années de service, le Bouvet est à son tour déclassé, comme le vénérable Borda ici photographié en arrière-plan derrière le cuirassé.

Evidemment il n’avait plus le brillant de sa jeunesse, le vaillant Bouvet. Avec ses 12 034 tonneaux, il semblait petit à côté des colosses dreadnoughts fiers de leurs 25 000 à 28 000 tonneaux ; à côté de leurs 24, 26, 28 nœuds de vitesse, il paraissait médiocre coureur avec son maximum de 18 nœuds ; et contre leurs dix, douze ou seize formidables canons de 340 ou 381 millimètres, il ne pouvait présenter que deux canons de 305 millimètres, un à l’avant, l’autre à l’arrière, deux petites pièces de 274 millimètres, une sur chaque flanc, et quelques canons plus petits. A tous points de vue, il datait : excellent à son époque, 1896, il était démodé à la nôtre ; et il eût été dangereux de le risquer dans la tourmente d’un combat naval à toute allure et tir précipité comme fut celui du Dogger Bank. Mais il était parfait, pour accompagner ses cousins germains un peu plus jeunes, Suffren, Charlemagne, Gaulois dans cette mission spéciale qu’était l’attaque des Dardanelles.

Le cuirassé Bouvet durant les manœuvres navales de 1914. Agence photographique Rol.

Et il le prouva tout de suite dès son arrivée en eaux turques. Les 20 officiers, les 654 hommes qui le montaient manœuvrèrent si brillamment que l’amiral anglais leur manifesta hautement sa satisfaction : ne fût-ce pas dans l’après-midi du 20 février le tir du seul Bouvet qui, exécuté à 8 000 mètres de distance, écrasa en trois passes et réduisit au silence définitif le gros fort de Seddul-Bahr ?

Le fort de Seddul-Bahr, à l’ouvert du détroit des Dardanelles, réduit au silence par l’artillerie du Bouvet.

Aussi quelle émotion au carré du cuirassé français lorsque, le 9 mars, il est question de distraire le Bouvet de l’escadre pour l’envoyer tenir croisière devant Dédéagatch ! Le commandant, capitaine de vaisseau Rageot de la Touche, se précipite chez l’amiral Guépratte : « je ne vous quitte pas au moment du combat ! » Et l’amiral anglais Carden, chef suprême de l’escadre d’opérations, acquiesce par ce mot si hautement flatteur : « J’ai besoin du Bouvet, je le garde ! » Le jeune enseigne de vaisseau qui a raconté cet épisode conclut sa lettre en s’écriant : « C’est l’Amiral-Charner qui va croiser… il part aujourd’hui… Grande joie au carré, Carden est un brave homme… Ouf, nous sommes sauvés ! » Mot tout particulièrement tragique sous la plume de cet officier de vingt-deux ans, l’enseigne Comberousse, qui, tenant son poste de manœuvre à l’intérieur du pont cuirassé, disparaissait sous les flots avec son cher navire, huit jours après avoir écrit à ses parents cette lettre enthousiaste.

L’état-major du Bouvet photographié le 6 février 1915,
quelques semaines avant la disparition du navire.

Car voici la journée tragique qui se lève… Une division anglaise de six navires a commencé l’attaque, le 18 mars, à 10h45 en bombardant furieusement les forts avancés du coude de Chanak. Du haut de Tenedos, au sommet du mont Saint-Elias, un prêtre français aumônier d’un navire-hôpital, un hodja musulman, des journalistes anglais sont rassemblés, et autour d’eux, haletante, toute la population de l’île. Car, du haut de cet observatoire incomparable, on domine toute l’entrée des Dardanelles, et l’effroyable spectacle se déroule dans toute son ampleur devant les yeux de ces témoins. Sur l’eau calme le feu des canons trace de longs traits rouges, la chute des obus turcs fait jaillir d’énormes gerbes d’eau… Et puis soudain sur la côte d’Asie jaillit une immense gerbe de flammes et de fumée : comme un cratère qui s’ouvre, la poudrière turque de Chanak vient de faire explosion… Les nuages de poussière soulevés par la grêle des projectiles alliés s’unissent aux nuages de fumée qui roulent lourdement sur terre et sur mer. Dans ce brouillard de plus en plus dense, les six navires anglais n’apparaissent plus que comme des fantômes : ils tirent toujours méthodiquement, implacablement…

Mais au mât du commandant en chef un signal est monté : c’est l’ordre de relève pour la division engagée qui aussitôt se replie vers l’entrée du détroit ; c’est l’ordre de départ pour la division française dont l’ordre est venu. Il est midi vingt-deux minutes… les quatre cuirassés français s’avancent en ligne de file : en tête le Suffren qui porte le pavillon de l’amiral Guépratte, derrière lui le Bouvet suivi du Gaulois et du Charlemagne. Le Suffren attaque directement les forts Namazieh, et le Bouvet prend à sa charge les ouvrages secondaires ; des batteries insoupçonnées se démasquent alors, prenant pour cible le Bouvet qui riposte durement et les force à se taire. Aussitôt le Suffren, qui vient de tirer trois salves sur la batterie de Souan Déré, signal au Bouvet de l’aider dans sa tâche contre le groupe Namazieh. Le duel d’artillerie s’engage avec une extrême violence, et le Bouvet est plusieurs fois touché. Peu importe : le tir doit continuer, il continue. Mais, par une manœuvre rapide, le Bouvet vire de bord, présentant à l’ennemi son flanc droit intact, et, en deux salves suivies d’un tir continu, il écrase définitivement la batterie de Souan Déré qui désormais restera muette. 

Le Suffren suivi du Bouvet, sous le feu des batteries ottomanes.
Chromolithographie Etienne de Bertier de Sauvigny

Mais le Suffren a été atteint aussi : il lui faut sortir un moment de la ligne de feu, et le Bouvet prend immédiatement la place du navire-amiral, qui fait machine arrière. A ce moment, c’est une vision d’enfer : dix grosses pièces turques tirent à toute volée contre le cuirassé. Voulant dégager son flanc droit, le Bouvet vire, il présente son flanc gauche ; les tourelles avant et arrière pivotent, changent de bord ; et les deux canons de 305, avec la pièce de 274 installée en tourelle à bâbord, reprennent le tir accéléré, puis cessent le feu. La passe de tir a duré trente minutes : elle a été excellente, car les dix pièces turques se sont tues, successivement écrasées.

Le Suffren se repliant, le Bouvet prend la tête de la division française.
Tableau d’Albert Brenet.

Le Bouvet cherche un nouvel objectif et le trouve sans peine, car les batteries de Sari-Siglar le canonnent, et il se met à riposter. Mais la division française a fini sa tâche : elle est rappelée, devant laisser la place à une nouvelle division anglaise. Le commandant Rageot de la Touche met aussitôt son navire en marche à bonne allure vers l’entrée du détroit, cap au sud-ouest, filant d’abord 8 nœuds, puis bientôt augmentant sa vitesse jusqu’à 12 nœuds, et lâchant au passage sa dernière bordées, pour décharger ses pièces encore armées, sur des batteries aux environs d’Aren Kioi.

A ce moment, l’équipage, qui n’a pas cessé un instant de montrer la plus parfaite discipline et le sang-froid le plus méthodique, s’élance au secours des blessés, des malades et à la réparation des avaries. Tandis que les uns éteignent les incendies allumés, ramassent les éclats de projectiles entrés chez le commandant et dans une chambre d’officier marinier, réparent hâtivement le plus gros des avaries, les autres guidés par le capitaine de frégate Cosmao et par le médecin-major Cahuzac, courent au secours des servants d’une tourelle désemparée. Sur tout le bâtiment les matelots rient, plaisantent ; ceux-ci mangent un morceau de pain ou de biscuit, ceux-là nettoient leurs pièces, tous se félicitent des excellents résultats obtenus : on a marché sous le feu comme aux manœuvres.

A ce moment, sous le flanc de tribord, juste à la hauteur de la tourelle de 274 millimètres, il se produit une gerbe d’eau qui paraît insignifiante ; un choc ébranle le bâtiment qui se soulève légèrement sur la hanche gauche, puis retombe sur la droite et s’incline avec une rapidité vertigineuse, dessinant un effroyable mouvement de rotation…

Alors que la division française se replie, le Bouvet est brutalement touché sur l’avant tribord.

C’est une mine turque qui a heurté la muraille sous la cuirasse, éventrant le bâtiment. Le Bouvet, assez lourdement chargé sur les hauts du pont, ne se relèvera pas : d’un seul coup, il chavire… Tous à bord l’ont compris : c’est la fin ! Mais personne n’a bronché. « Du calme ! » ont dit officiers et gradés ; et l’admirable équipage est, dans le cataclysme, ce qu’il fut au combat. Le commandant Rageot de la Touche se penche sur le télégraphe de la machine : « Stoppez ! » Puis dans les porte-voix il donne l’ordre d’équilibrer si possible le bâtiment, de remplir les compartiments à eau de bâbord, au côté opposé à celui que la mine a heurté…

Ni l’un ni l’autre de ces ordres ne pourra être exécuté, faute de temps. Le commandant en second s’est élancé aux échelles de la batterie, et, sur son appel, les hommes, en ordre parfait, sans un cri, cherchent à gagner le pont, mais l’échelle verticale en position ordinaire est déjà complètement horizontale ; ceux qui peuvent y parvenir l’escalade en rang… sur les autres, le bâtiment tout entier se retourne.

Mortellement touché, le Bouvet s’incline rapidement. Gravure Willy Stöwer (1864-1931)

Dans les tourelles, le choc a eu une répercussion immédiate : les énormes cages d’acier se sont soulevées dans leurs alvéoles de plus d’un demi-mètre ; elles retombent lourdement, faussant tous leurs organes ; puis elles suivent l’effroyable mouvement de bascule. Tout est bouleversé à l’intérieur : projectiles, douilles vides, gargousses, accessoires divers chavirent les uns sur les autres ; les pièces rompent leurs freins, se cabrent… Et les hommes, impuissants à ouvrir les panneaux de sortie, coincés par l’inclinaison, adroitement dévissent les écrous des capots du toit : l’un après l’autre, à l’ordre des gradés, ils sortent, sautent sur le pont devenu vertical ; et les gradés passent, comme il convient, les derniers…

Sur ce pont cent cinquante officiers et marins sont là, agrippés en hâte à tout ce qui peut les soutenir. A la force des poignets, ils se hissent sur le flanc de bâbord, sur la cuirasse ruisselante qui sort maintenant de l’eau, sur la cheminée transformée en tube horizontal. Certains s’asseyent pour se déchausser, d’autres arrachent leurs vareuses pour mieux nager, tendent la main aux camarades… Du calme : c’est la consigne.

Mais tout est fini : le Bouvet achève son épouvantable mouvement de rotation : les tourelles, s’arrachant de leurs alvéoles, jaillissent du pont dans la mer ; la cheminée, les mâts plongent ; la quille avec sa vase grasse se montre au soleil. En un tournoiement fou les hélices battent l’air ; puis l’arrière s’enfonce, l’éperon se cabre et le cuirassé, retourné complètement, coule d’un seul bloc avec cinq cent vingt-sept officiers et marins… Cinquante secondes exactement se sont écoulées depuis le moment où une mine a crevé le flanc du Bouvet.

Croquis d’un survivant du naufrage : le bâtiment chavire en quelques dizaines de secondes, l’équipage tentant de s’extraire du piège d’acier tandis que les cheminées entrent déjà dans l’eau.

Sur la mer il n’y a plus que des débris, bouts de bois, hamacs, auxquels s’accrochent quarante-sept naufragés. Les autres bâtiments continuaient le combat, cependant que, sous le feu furieux des Turcs qui n’atteignirent d’ailleurs personne, les embarcations du Prince-George, de l’Agamemnon, du Suffren, faisaient force de rames vers le lieu du sinistre ; leurs marins recueillaient les survivants, les entraînaient hors de portée des canons turcs… C’est ainsi que périt le cuirassé Bouvet.

Le Bouvet sombre, emportant plus de cinq cents marins.

Ce que furent les hommes incomparables qui le montaient, seul l’un d’entre eux pouvait le dire ; et voici quelques passages d’une lettre poignante adressée par un officier au père de l’un de ses camarades disparus : « Le Suffren, engagé dans un dur combat contre les trois forts du groupe Nazamieh et des batteries de 150 millimètres, rencontre des difficultés de tir imprévues et nous donne sa place… Nous prîmes le feu contre les forts. Nous tînmes environ vingt minutes ou une demi-heure avec nos deux grosses pièces contre trois forts, soit dix pièces battant notre navire. Le tir fut excellent et, lorsqu’on nous rappela pour nous faire relever par la division anglaise, notre groupe de forts était réduit au silence. Nous venions de dépasser la ligne de relève anglaise, quand une mine nous heurta sous la tourelle de 274 tribord. Le bâtiment prit immédiatement 45 degrés de bande sur tribord ; l’évacuation commença partout dans le plus grand calme sur l’ordre des chefs de groupe. Les spectateurs estiment à cinquante eux qui purent atteindre l’extérieur de la coque. De ceux-là nous ne sommes que quarante-sept survivants, et la chance de chacun de nous a été affaire de fraction de seconde, car entre le moment où la mine fit explosion et le moment où la quille du Bouvet chaviré disparaissait, cinquante seconde seulement se sont écoulées. Il n’y a évidemment rien de plus anonyme qu’un combat naval. Chacun, absorbé dans sa tâche minutieuse qui demande la mise en œuvre de toutes ses facultés longuement éduquées, ignore tout de la marche du combat et ce que fait son plus proche voisin, rouage aussi indispensable que lui-même. Aussi l’amiral de Lapeyrère, en venant ce matin à bord nous apporter ses félicitations, n’a-t-il pas prononcé un nom, pas même celui de notre commandant. Il nous a dit que nous avions écrit une belle page d’histoire de la marine française et que nous étions égalés à ceux de Dixmude. Il nous a fait rendre des honneurs extraordinaires. L’armée navale a appareillé à notre vue, et, petit pavois en tête de mât, a défilé en deux colonnes à contre-bord de nous en poussant trois hourrahs, les équipages à la bande ».

Des honneurs extraordinaires, certes, ils les méritent pleinement, ces héros dont pas un instant la calme intrépidité ne s’est démentie et dont la discipline a fait l’admiration de tous les marins. Aussi convient-il qu’un hommage leur soit accordé, hommage rendu par la nation entière. En effet, il est dans la marine une ancienne et noble tradition : un navire ne meurt jamais ; lorsqu’il disparaît, par vieillesse, naufrage ou bataille, un autre, tel le phénix de la fable, surgit aussitôt, plus jeune et plus fort, qui porte à sa poupe le même nom illustré par l’ancien. Ainsi le Tourville, le Valmy, la Gloire, le Suffren, d’autres encore. Ainsi, depuis 1866, le Bouvet lui-même. Nous Français, dont les marins ne connaissent que l’honneur au service de la patrie, nous avons le devoir de perpétuer la gloire du Bouvet : il faut que son nom soit donné sans retard au plus fort, au plus prêt de nos superdreadnoughts en achèvement, et il faut en outre que, le jour où aura lieu, devant les survivants du cuirassé disparu, le baptême du cuirassé nouveau, le récit de cette fin héroïque soit fait dans toutes les classes, à tous les écoliers de France, comme le témoignage du respect et de la reconnaissance de cette France toute entière.

Le cuirassé Bouvet. Tableau de Gustave Alaux, Musée national de la Marine.

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