Robert Degouy (1852-1942)
A la veille de la Première Guerre Mondiale, la Marine nationale conduisait comme chaque année de grandes manœuvres destinées à éprouver la capacité de nos escadres à répondre à divers scénarios tactiques. Les manœuvres de 1914 mirent en lumière les capacités et les lacunes de notre flotte, ici exposées par le contre-amiral Degouy. Le sous-marin et l’aéronef, appelés à jouer un rôle de premier plan dans la Grande Guerre, étaient eux aussi sollicités, mais dans un rôle secondaire, ne laissant pas encore percevoir leur potentiel.
Voilà longtemps déjà que notre marine fait, chaque année, ses grandes manœuvres, et l’utilité de ces exercices d’ensemble est encore discutée. Elle l’est surtout par ceux qui estiment que, quelque effort que l’on fasse — et on ne le fait pas toujours — pour se rapprocher des conditions véritables d’un conflit maritime déterminé, on ne peut réaliser qu’une bien incertaine, bien incolore, et donc assez vaine image de la guerre navale. Il est, dit-on, moins ambitieux mais aussi efficace, en tout cas beaucoup moins coûteux, de s’en tenir aux ordinaires exercices de tactique, aux tirs réglementaires et, de temps à autre, à une marche à bonne vitesse, soutenue quelques heures.
Que ce système soit moins onéreux, point de doute ; et il faut avouer que, dans l’état présent de nos affaires, la considération ne manque pas de valeur. Les partisans des grandes manœuvres ne s’y arrêtent cependant pas. Ils iraient volontiers jusqu’à prétendre que le million qui passe dans cette petite guerre pourrait être pris sans inconvénient majeur sur les 200 que nous coûtent annuellement nos constructions ; car, à quoi sert d’avoir une flotte si l’on ne sait pas s’en servir, si son personnel n’est pas capable de lui faire donner tout le rendement dont elle est susceptible ?… Et ils affirment qu’il n’est d’autre moyen pour cela que de mettre en branle le grand appareil des manœuvres, qui utilise simultanément toutes les unités actives de l’armée navale en les faisant coopérer à l’exécution de plans combinés qui, par là, surexcite l’émulation, stimule les amours-propres, éprouve à la fois les qualités des équipages et l’endurance du matériel, bref, met en jeu toutes les forces des hommes — forces physiques et forces morales — en même temps que toute la puissance des choses, des coques, des machines, des engins de toute espèce.
Il en est bien ainsi. Du moins ai-je gardé à ce sujet la conviction que j’exprimais, il y a une quinzaine d’années, dans cette revue même, où j’essayais de mettre en lumière le grand, le précieux effet moral des manœuvres navales que dirigeait le chef suprême d’alors, le vigoureux et habile amiral Gervais. Il y a toutefois, dans les critiques que je rapportais tout à l’heure en les résumant, quelque chose de fondé, mais qui apparaîtra mieux, me semble-t-il, quand nous aurons commenté — aussi brièvement que possible — les manœuvres qui viennent de se dérouler dans le bassin occidental de la Méditerranée, du 13 au 29 mai.

Le premier des trois thèmes de manœuvres proposés aux deux partis constitués dans notre armée navale s’inspirait visiblement, mais avec des modalités particulières que je noterai tout à l’heure, de l’idée générale qu’en cas de guerre de la « Duplice » (laissons de côté l’Angleterre) contre la « Triplice, » une force navale allemande importante, au moins égale à notre flotte de la Méditerranée, pourrait venir opérer dans cette mer, dès le début des hostilités, et s’opposer au transport en France de nos troupes d’Algérie.
Cette conception, remarquons-le, tient judicieusement compte du fait que l’Allemagne serait obligée de laisser dans la Baltique une bonne part de sa flotte pour balancer la force navale russe, devenue fort sérieuse et menaçante ; mais elle suppose que l’Italie « ne marche pas », ou que du moins elle hésite, elle n’est pas prête… ou encore que le grand conflit a éclaté dans le moment précis que, les intérêts de cette Puissance se trouvant en opposition aiguë avec ceux de l’Autriche — complications albanaises, par exemple — son escadre se trouvait concentrée à Tarente, peut-être même à Ancône.
Quoi qu’il en soit, l’hypothèse fondamentale étant admise, il était dans la logique expresse de la situation stratégique que la pseudo-flotte allemande (représentée par le parti B) fût surveillée par les éclaireurs du parti A dès son passage à Gibraltar, en tout cas, dès qu’elle atteindrait le cap de Gate où, forcément, elle devait incliner sa route, soit au Nord-Est, à peu près, vers Minorque — ce qui marquait l’intention d’intercepter le convoi en haute mer — soit à l’Est franc, vers Alger ou au Sud-Est, vers Oran — ce qui annonçait immédiatement l’attaque de transports à leur départ de la côte d’Algérie et même celle des ports de concentration des fractions constitutives du convoi.

Diverses considérations et en premier lieu, sans doute, la préoccupation d’éviter, en restreignant le champ d’action stratégique, de trop grandes dépenses de combustible, conduisirent à admettre que l’adversaire avait déjà atteint un point situé un peu à l’Est de Minorque lorsque le parti national (parti A, placé à Ajaccio) s’avisait de l’observer. Le choix de ce point initial faussait donc les données naturelles d’un problème dont la solution, je le reconnais, restait toujours délicate en raison du défaut de grands éclaireurs rapides et bien armés qui est le trait essentiel, malheureusement, de la composition de notre armée navale. Nous n’avons pas, en 1914, et n’aurons pas de sitôt un seul croiseur bien armé et bien muni de charbon dont la vitesse, comparée à celle d’un corps de bataille de cuirassés, modernes, présente la nécessaire supériorité — 6 à 7 nœuds au moins — qu’offrait, il y a vingt-cinq ans, celle du Sfax par exemple, vis-à-vis des facultés de la moyenne des unités de combat d’alors.

D’ailleurs une conséquence fâcheuse, au point de vue de l’intérêt des opérations du parti français, résultait aussi bien du choix de la position initiale assignée au parti ennemi que de la convention qui ne permettait à ce dernier d’attaquer, d’une part, que Philippeville et Bizerte, de l’autre que Toulon et Marseille, considérés comme points de départ et points d’arrivée obligatoires du convoi. En effet, les deux ports les plus rapprochés du parti B (ennemi) étaient soit Toulon, soit Philippeville, qu’il relevait tous deux à la même distance, 200-210 milles marins. Mais ces mêmes ports se trouvaient pour le parti A (national) à des distances fort différentes, car d’Ajaccio à Toulon, on ne compte que 140 milles, tandis qu’il y en a 275 d’Ajaccio à Philippeville. Il était donc évident, d’abord que B se porterait sur Philippeville, qu’il avait le temps de bombarder, ainsi que les transports qui pouvaient y être enfermés, avant l’arrivée de A ; ensuite que A n’aurait, a priori, aucun doute sur le choix exercé par son adversaire, mais que, ne pouvant espérer de s’opposer en temps utile à l’opération sur le port algérien (il aurait fallu qu’il pût faire donner 22 nœuds à l’heure a une escadre dont la bonne vitesse normale ne dépasse pas 17 nœuds), il se résoudrait à s’efforcer d’atteindre le parti B à la mer, lorsque celui-ci se dirigerait sur Bizerte pour continuer son œuvre de destruction, ou qu’il ferait route en plein canal de Sardaigne.
Ces dispositions, adoptées, comme on pouvait s’y attendre, par l’officier général commandant le parti A, furent suivies d’un plein succès. Il y eut rencontre au large de Bizerte, le matin du 15, combat des cuirassés sur deux lignes de file parallèles, ainsi qu’il convient, et deux belles charges d’escadrilles de torpilleurs.


C’est le deuxième thème qui se rapprochait le plus de ce qui se passerait en cas de conflit européen où les flottes italienne et autrichienne, bien résolues à opérer ensemble — contre nous — seraient prêtes à marcher à peu près en même temps et s’efforceraient de faire leur jonction en dépit de l’intervention de notre armée navale.
Le parti A, augmenté des sous-marins offensifs et des torpilleurs de Bizerte qui avaient rejoint à Bône une des trois escadrilles de contre-torpilleurs, devait partir d’Alger le 18 à 11 heures du matin, pour s’opposer à la réunion des deux fractions du parti B, placées, l’une, B1, à Bizerte, l’autre, B2, à Ajaccio. B1, (cuirassés type Patrie, 2e division de croiseurs, Foudre avec ses avions et défenses fixes de Bizerte) ne pouvait quitter Bizerte que 30 heures après l’ouverture des hostilités, mais B2 (division cuirassée de complément, c’est-à-dire cuirassés anciens, plus le Jurien de La Gravière, croiseur protégé, éclaireur d’escadre) devait appareiller d’Ajaccio 12 heures seulement après le moment initial des opérations. Ces dispositions n’étaient d’ailleurs prises qu’en vue de permettre au parti A de s’interposer réellement entre les deux groupes de B. En fait, A s’établit sur un parallèle (38°15’) distant de 60 milles de celui de Bizerte — et c’était un peu loin peut-être, si l’on voulait surveiller étroitement B, et lui courir sus dès sa sortie — installa entre Sardaigne, Sicile et Tunisie des barrages de sous-marins et de torpilleurs, fit explorer les routes venant du Nord, à l’Est et surtout à l’Ouest de la Sardaigne, par sa division légère, qui ne vit rien, enfin observer les abords de Bizerte par une escadrille que les croiseurs et contre-torpilleurs de B, eurent tôt fait de chasser devant eux.

L’attitude expectante du gros du parti français a été, paraît-il, fort discutée dans l’armée navale. Cette passivité relative, en tout cas attentive, n’aurait pas eu beaucoup d’inconvénients, elle eût eu même l’avantage de permettre au chef de ce parti de prendre à point nommé la direction convenable pour garder la ligne intérieure et battre successivement les deux fractions de l’adversaire, si ses croiseurs avaient été plus heureux dans leurs raids de découverte. Poussant un peu plus dans l’Ouest, ceux-ci auraient rencontré la division de complément (B2) qui descendait au Sud, mais en infléchissant sur sa droite pour atteindre le point de rendez-vous fixé par B1, et qui, jusqu’à sa jonction avec ce groupe, offrait au parti A l’occasion d’un premier et décisif avantage. Mais il eût fallu que ces croiseurs fussent plus rapides et que leur approvisionnement de combustible fût plus abondant — car les explorations à grande allure consomment d’énormes quantités de charbon — il eût fallu, répétons-le, que notre armée navale eût à sa disposition les beaux croiseurs de 20 à 28 000 tonnes ou, au moins, les éclaireurs rapides et à grand rayon d’action, de 5 000 à 7 000 tonnes, que possèdent toutes les marines, sauf la nôtre.
Les fâcheux autant qu’inévitables effets de cette lacune de notre ordre de bataille étant d’ailleurs bien connus, ne convenait-il pas que le parti A prît d’autres mesures — il semble qu’on en pouvait imaginer — pour être renseigné sur la marche du groupe B2 et se mettre en situation de le détruire avant sa jonction avec B1 — Je me borne à poser la question.
Cette jonction, en tout cas, ne fut pas empêchée. Le chef du parti B avait fixé, dans l’Ouest et à 110 ou 120 milles de Bizerte, un point de rendez-vous dont le choix semblait n’être pas seulement fondé sur les facultés respectives des pièces de l’échiquier et sur la connaissance parfaite de cet échiquier même, mais paraissait s’inspirer aussi de l’exacte prévision de la position que prendrait le parti A et de ses méthodes d’observation. Le succès n’eût pu faire défaut à ces combinaisons que si A, dès le moment où il fut avisé de l’appareillage de B, et qu’il fit route au Sud-Ouest environ pour l’intercepter, avait pu faire donner au gros de ses forces, à ses cuirassés type Danton, la vitesse qu’ils devraient pouvoir réaliser, dans un cas extrême. Loin de là, l’augmentation de vitesse fut à peine d’un nœud.
Je ne dirai rien du combat matinal qui couronna l’opération, le 20 mai, et qu’un grain très fort de pluie et de vent vint abréger. On affirme que le parti B y montra de remarquables qualités de souplesse. C’est, en général, la limite extrême des éloges que l’on peut adresser en semblable conjoncture à l’un ou à l’autre des « belligérants. »

La troisième phase des manœuvres devait se dérouler sous les yeux du ministre, M. Gauthier, sénateur de l’Aude. En son honneur sans doute, les deux vice-amiraux — le commandant en chef de l’armée navale, commandant en même temps la première escadre et le commandant de la deuxième escadre — avaient pris, le premier le commandement du parti A et le second la direction du parti B.
La bataille eut lieu dans l’après-midi du 26 après déjeuner. Dirigé immédiatement par le commandant en chef, le parti A prit vigoureusement l’offensive. On fit de ces beaux mouvements « tout à la fois », si impressionnants pour les spectateurs, en vue de se rapprocher rapidement de l’adversaire, sur lequel on mettait le cap sans se soucier beaucoup de conserver battante toute son artillerie. Pendant ce temps, la ligne ennemie bien formée nous gardait par son travers, nous accablait de feux et eût peut-être doublé notre tête s’il ne s’était agi de l’escadre du commandant en chef.
Malheureusement, le type de l’unité de combat actuelle, l’énorme cuirassé d’escadre, et les facultés de l’arme unique à laquelle ce bâtiment sert de véhicule, le canon monstre à très grande portée, excluent à peu près tout autre mode d’engagement que ce combat banal, barbare dans sa simplicité, de deux lignes de file parallèles qui se tiennent obstinément, l’une par rapport à l’autre, aux limites de l’horizon ; lutte étrange et terrible où n’entre en jeu qu’une seule des qualités si diverses de l’instrument humain, le sang-froid, la puissance d’extériorisation qui assure aux pointeurs la tranquille justesse de leur coup d’œil, condition essentielle de la victoire, et au reste du personnel l’exactitude quasi automatique du maniement des appareils, tandis que tous attendent stoïquement la mort qui arrive, qui est là, sans qu’on puisse même discerner d’où viennent ses coups. Après cela, toute l’armée se dirigea vers la Nouvelle, où l’on devait laisser le ministre. En route et par le travers d’Ajaccio, il y eut attaque des sous-marins, puis attaque de tous les torpilleurs.

Quelques observations, maintenant, de l’ordre purement tactique. Les croiseurs, d’abord. On en vit un que la judicieuse conviction de l’intérêt qu’il y a à maintenir le contact avec la force navale adverse conduisit à se tenir obstinément dans la limite de la portée des grosses pièces des cuirassés. L’indiscrétion tenace de ce trop zélé surveillant provoqua un assez habile mouvement tournant des croiseurs ennemis. Pris entre cette division légère et le gros des cuirassés, le croiseur en question se déclara loyalement hors de combat. Il fut neutralisé, mais seulement quelques heures. Un peu avant, quatre croiseurs s’étant longtemps canonnés deux à deux, leurs chefs respectifs avaient demandé à l’arbitre général des manœuvres la neutralisation de deux de ces bâtiments. Le cas ne parut pas assez clair au commandant en chef, qui se borna à rappeler que les croiseurs doivent s’efforcer de tenir le contact, mais, autant que possible, sans combattre, même avec leurs similaires. Ainsi posé, le principe semble avoir une rigueur trop absolue. N’oublions jamais qu’à la guerre il n’y a pas de « principe » qui puisse prévaloir contre l’appréciation exacte d’un cas d’espèce. Il est bien clair, par exemple, que si l’armée navale allemande marchait contre la nôtre, ses quatre beaux croiseurs « Dreadnought », de vrais cuirassés rapides, ne laisseraient passer aucune occasion de détruire nos six croiseurs cuirassés de type ancien, car, ce résultat acquis, notre gros serait toujours et complètement découvert.
Il ne faut pas compter, en effet, sur les torpilleurs d’escadre (ou contre-torpilleurs) pour tenir à distance suffisante des éclaireurs aussi puissants. Quel que fût leur nombre — sauf cas de surprise, la nuit — ces petites unités seraient écrasées, faute de cuirassement, pendant qu’elles essaieraient de se rapprocher à portée de torpille de bâtiments armés de 8 à 10 pièces de gros calibre et de 10 à 12 canons moyens.

Mais si l’on refuse à nos flottilles la possibilité pratique de s’approcher d’une division composée du Vonder Tann, du Moltke, du Gœben et du Seydlitz (sans parler des 8 éclaireurs de 5000 tonnes qui les accompagnent), convient-il d’admettre, comme il semble qu’on le fasse en ce moment dans notre armée navale, qu’elles puissent se lancer à l’attaque d’une escadre de 6 à 8 cuirassés bien rangés, les canons bien battans et avant que le feu de l’adversaire ait pu les désorganiser ? En d’autres termes, une « charge à fond » de torpilleurs peut-elle avoir une suffisante efficacité au début de l’engagement, ou bien faut-il attendre la fin du combat, la dernière phase, du moins, celle où il ne sera plus question pour les flottilles que d’achever le vaincu, ou de couvrir sa retraite en se sacrifiant ?
La vérité c’est, il me semble, que, dans certains cas particuliers, on peut, on doit, même lancer les flottilles à l’assaut des citadelles flottantes et mobiles — fort mobiles même, ce qui complique l’affaire — que sont les cuirassés, avant que ces citadelles aient été démantelées, désarmées, paralysées par la trombe des projectiles. C’est, par exemple, lorsque l’on jugera nécessaire, ou seulement avantageux, d’empêcher la formation de la ligne ennemie, de gêner son déploiement, de diviser ses feux, et, ainsi, de prendre avantage sur elle dès le début du combat. Mais, dans une telle conjoncture, il ne faut pas se faire illusion sur le sort qui attend les flottilles. Si leur mise en jeu peut en effet produire le résultat désiré, à quel prix cet objet sera-t-il atteint ! Combien de torpilleurs reviendront-ils après cette charge qui, si rapide, si bien conduite qu’elle soit, les exposera pendant dix, quinze, peut-être vingt minutes à un feu violent des canons moyens et légers de l’adversaire, sans parler des coups égarés de leur propre parti ?… Et il sort de là, d’une manière évidente, qu’une tactique de ce genre — très admissible, très défendable en soi — suppose l’emploi des torpilleurs en grandes masses, non pas seulement quatre pauvres flottilles de six unités chacune, mais huit ou dix au moins.

En fait d’engins nouveaux, comment ne pas parler des avions à flotteurs, les « hydravions » ? On disposait, au début des manœuvres (14 mai), de 14 hydravions et de 13 pilotes, ainsi répartis : à Toulon, 8 hydravions et 7 pilotes, avec 3 hangars démontables ; à Bizerte, 4 hydravions (monoplans Nieuport) et 4 pilotes ; à bord de la Foudre, 2 hydravions et 2 pilotes.

Pour l’exécution du premier thème les avions de la Foudre, rattachée au parti A, entrèrent seuls en action. Encore la rencontre prématurée du gros du parti B ne permit-elle pas à ces deux appareils d’exécuter la reconnaissance qui leur était prescrite. Du moins, pendant l’engagement tactique entre A et B, les avions survolèrent les combattants et firent d’intéressantes observations. Eussent-ils pu incommoder d’une manière directe et immédiate les cuirassés ennemis ? Sans doute, mais à la condition d’être sensiblement plus grands, et plus forts. Et alors on se demande si le « dirigeable » ne vaudrait pas mieux, étant, lui, fort capable de porter un nombre appréciable de projectiles suffisamment puissants.
Dans la deuxième phase des opérations, la Foudre resta au mouillage de la baie Ponty (Bizerte) pour organiser les reconnaissances des abords de la place par des patrouilles de deux avions régulièrement espacées. Les appareils de Bizerte et ceux de la Foudre même exécutèrent ainsi cinq sorties poussées jusqu’à 30 milles. Le temps étant « bouché », les observateurs n’aperçurent pas les cuirassés bloqueurs qui se tenaient, on l’a vu plus haut, à une soixantaine de milles de la place et ils ne purent signaler que des torpilleurs et des sous-marins (ceci est intéressant) qui surveillaient l’escadre bloquée en se tenant à quelques milles des issues du port.


Faire exécuter, une année sur deux, les manœuvres navales dans l’Océan et dans la Manche, ce ne serait déjà pas un si mauvais moyen d’intéresser la nation à sa marine. Que la Méditerranée l’emporte dans les préoccupations que les politiques accordent à notre action sur la mer, nul ne va là contre et l’on sent bien que les raisons sont fortes de cette préférence. Mais la Méditerranée, c’est bien loin, du moins bien loin de Paris, et cette longue bande de France que baignent les deux autres mers est bien plus étendue, plus peuplée, plus puissante, économiquement, plus puissante aussi comme facteur de l’opinion que celle dont la grande bleue caresse les bords heureux.
Or, cette longue bande de notre terre, avec ses beaux et grands ports, Dunkerque, Calais et Boulogne, puis le Havre, puis Cherbourg, enfin Brest, Nantes (ou Saint-Nazaire), la Rochelle et Bordeaux (ou Royan), ne voient jamais l’armée navale française, « l’escadre de la Méditerranée, » comme on l’appelle toujours. De temps en temps, trois vieux croiseurs cuirassés (quand leur amiral réussit à les tenir dans sa main, en dépit de la longueur des réparations au port de Brest), une douzaine de torpilleurs d’escadre et quelques sous-marins, voilà tout ce qu’on aperçoit et ce n’est point assez pour attirer l’attention, retenir le regard, raviver l’intérêt…
Un mot encore, sur un point spécial, en faveur des manœuvres dans le Nord. Ce n’est que là, croyons-le bien, qu’on fera de la bonne besogne au point de vue de l’étude des procédés de guerre sous-marine, parce que c’est là seulement que les circonstances géographiques et hydrographiques s’y prêtent : côtes découpées, souvent basses ; petits fonds ou fonds moyens en pleine mer ; bancs, passes, estuaires de grands ports, où il faudrait que les sous-marins apprissent à pénétrer, en dépit des mines… Je ne méconnais pas du tout ce que l’on a fait dans la Méditerranée, en particulier pendant l’exécution du début du troisième thème des manœuvres que nous venons de commenter. Mais que fera-t-on, ou que fait-on en ce moment dans le Nord ?
Résumons-nous. L’intérêt des grandes manœuvres navales exécutées dans le Midi est, momentanément, si l’on veut, mais certainement épuisé. Cet intérêt, il est nécessaire de le raviver — aussi bien en ce qui touche l’opinion publique qu’en ce qui concerne les marins eux-mêmes — en changeant le théâtre d’opérations, en agissant dans l’Océan et dans la Manche. Ces opérations, pour être vraisemblables, doivent avoir d’abord une certaine durée dans le temps et une certaine étendue dans l’espace, ensuite n’être pas modifiées, en cours d’exécution, par d’arbitraires interventions, quelquefois tout à fait étrangères à la succession normale des faits de l’ordre militaire. La durée et l’ampleur des opérations conduiront à des constatations du plus haut intérêt sur l’endurance véritable — la faculté de tenir la mer longtemps — des diverses catégories de bâtiments. Si quelques-unes de ces constatations peuvent paraître, fâcheuses, on se souviendra du moins qu’il vaut mieux qu’elles soient faites en temps de paix qu’en temps de guerre. Enfin il y aura lieu de profiter des circonstances dont je viens de parler pour pousser à fond l’examen de toutes les questions qui se rattachent à l’organisation de la guerre sous-marine. Il faut, à tout prix, que nous sachions regarder loin en avant, reconnaître l’importance considérable que vont prendre, dans la prochaine guerre, les opérations de l’espèce et adapter résolument les moyens d’action de notre force navale à des exigences que tous, autour de nous, proclament inéluctables.

En couverture : Escadre à la mer, Léon Couturier (1842-1935), vers 1910.

