Cet article anonyme, publié dans les colonnes de L’illustration le 1er novembre 1845, s’attache à décrire par le menu un pan essentiel des traditions maritimes : les honneurs rendus en de multiples occasions. Visites d’autorités, salut au pavillon, honneurs funèbres, donnent lieu à un cérémonial scrupuleusement respecté par les équipages.
Parmi les usages maritimes les plus intéressants et les plus curieux, ont doit ranger en première ligne les honneurs de tous genres rendus à bord, les uns, tels que les pavois et les salves, plus connus de nom que de fait, les autres inconnus au point de paraître étranges. Leur nomenclature complète serait capable d’épouvanter le plus scrupuleux observateur de la civilité puérile et honnête ; car le cérémonial et l’étiquette occupent sans contredit plus de place dans la marine que dans la diplomatie. Et pourtant, le diplomate est le type de l’urbanité compassée, tandis qu’à tort ou à raison, le marin pose encore pour la brusquerie, la rudesse, la grossièreté même, au dire d’une foule de gens.
Voiles, pavillons, canons, fusils, tambours, sifflets, fanaux, avirons, sont tour à tour transformés par les marins en instruments honorifiques. On rend à bord des honneurs religieux, patriotiques, internationaux, des honneurs royaux et diplomatiques, des honneurs militaires, des honneurs marins proprement dits ; — en signe de fête ou en signe de deuil, le jour et même la nuit, certains honneurs particuliers sont de rigueur. Prescrits par les ordonnances ou imposées par d’impérieuses traditions, ces honneurs divers deviennent également des devoirs auxquels on ne saurait se soustraire.

Gravure Edward William (1781-1855) d’après Cooke.
Le seul salut qui soit actuellement usité de peuple à peuple se fait à coups de canon… Mais montons à bord de la frégate française la Gloire, et observons ainsi à notre aise tout ce qui touche les honneurs maritimes. Notre première relâche sera Lisbonne. Avant même que l’ancre soit tombée par le fond, un canot se détache des flancs de la frégate ; l’officier qui le commande gouverne sur le fort de Bélem et va traiter avec l’autorité militaire du salut que fera la Gloire au nom de la France, afin de s’assurer d’avance que le fort rendra coup sur coup au nom du Portugal.
Cependant à bord on retire des pièces les projectiles dont elles sont toujours chargées à la mer ; tandis que l’équipage s’occupe de la manœuvre des voiles et des ancres, le maître-canonnier et ses aides s’apprêtent à faire un salut dans les règles ; les sabords sont ouverts, les canons sont amorcés, l’ancre mord la terre, les voiles sont entièrement serrées, le canot revient sur ces entrefaites. Les timoniers ont eu soin de préparer un pavillon portugais qu’on hisse tout roulé en tête de mât, on ne le déploiera qu’en ouvrant le feu.
Le salut à bord est loin d’être aussi lent que celui des batteries de terre, mais pour qu’il soit bien exécuté, les coups de canon doivent se suivre à intervalles parfaitement égaux, aussi l’officier qui le dirige se sert-il quelquefois d’une montre à secondes ; à son commandement, les canonniers tirent sur le cordon du percuteur qui enflamme la capsule. — Tribord ! feu ! s’écrie-t-il. Une première détonation se fait entendre, un nuage de fumée roule sous le vent de la frégate, l’enseigne de la nation saluée se développe en même temps. Après dix ou douze secondes de silence profond, le porte-voix reprend : Bâbord ! feu ! Un deuxième coup part à l’instant. Puis, alternativement, chacun des deux côtés de la frégate vomira la flamme et la fumée blanche qui tournoie sur les eaux. Mais le vingt et unième coup retentit, le pavillon portugais s’abaisse ; bientôt après, les embrasures de la batterie de terre s’illumineront à leur tour. A bord on compte attentivement, car un coup de moins serait l’objet d’une réclamation opiniâtre, et l’on regarderait comme une insulte des plus graves cette violation du petit traité de politesse, conclu, un quart d’heure auparavant, entre l’officier de corvée et le commandant du fort.

Parfois on a mal compté de part ou d’autre, ou bien deux coups de canons sont partis en même temps par l’effet d’un accident ou par maladresse. Un va et vient de canots s’établit sur le champs, de sérieuses négociations sont entamées. La frégate réclame le coup de canon qui lui est dû. Le fort répond qu’il a rendu coup sur coup. C’est un casus belli. L’officier de corvée déclare qu’il en référera à son gouvernement. Le commandant de la place jure qu’il n’a pas eu l’intention d’offenser la nation française mais qu’il aimerait mieux se faire sauter que de tirer un vingt et unième coup de canon, attendu que la frégate n’en a tiré que vingt. Des paroles très vives sont échangées à ce sujet. L’officier français se retire en menaçant ; le commandant portugais retrousse sa moustache grise de l’air le plus matamore.
Maintenant que notre frégate est paisiblement mouillée dans les eaux du Tage, jetons un œil sur le bâtiment lui-même. Arrêtons nos regard sur la grande enseigne qui flotte majestueusement à l’arrière. A bord, elle est l’objet d’un culte constant. Nul ne doit paraître sur le gaillard d’arrière sans porter la main au chapeau pour la saluer. Mais d’autres honneurs lui sont rendus deux fois chaque jour, et donnent lieu à une imposante cérémonie.
D’après les vieilles ordonnances de notre marine, le pavillon était hissé au lever du soleil, et n’était amené qu’à s’on coucher. Aussi longtemps que l’astre du jour était au-dessus de l’horizon, la bannière de France flottait sur les mers. Il y avait certainement une idée de grandeur dans cet usage maintenu durant plusieurs siècles ; mais les Anglais ne procédaient pas de même, ils avaient adopté huit heures du matin pour l’instant du lever officier, du grand lever maritime. Et nous avons suivi leur méthode ! Est-ce par caprice, par esprit d’imitation ou par courtoisie ? Les trois hypothèses sont également admissibles. Quoi qu’il en soit, aujourd’hui, pour la France comme pour toutes les autres nations maritimes, l’heure invariablement fixée est huit heures du matin.

Quelques minutes auparavant, le bâtiment qui commande les forces françaises réunies dans la rade fait signal de se préparer à arborer le pavillon, et habituellement cette cérémonie coïncide avec l’opération de larguer les voiles qu’on laisse ensuite exposées à l’air durant une partie de la journée. La Gloire vient de donner cet ordre aux navires mouillés sur le Tage. L’officier de service se tient sur le banc de quart. Il commande à chacun de se porter à son poste. Les marins de garde s’assemblent en armes au pied du mât d’artimon. La grande enseigne est frappée sur sa drisse, les timoniers sont prêts à la hisser. Les factionnaires, dont les armes sont chargées, mettent en joue. L’équipage est déjà rangé sur les vergues et sur les manœuvres. Le plus profond silence règne à bord. Enfin tous les navires ont répondu qu’ils sont parés ; la Gloire, qui fait fonction de vaisseau amiral, amène les flammes et guidons de signaux : c’est le moment d’exécution ; quatre coups doubles tintent à toutes les cloches de la division navale. — Envoyez ! commande l’officier de quart. Ce seul mot résume tout : les voiles sont déferlées, les couleurs nationales montent et se déploient majestueusement, la garde présente les armes, les factionnaires font feu, le tambour bat au drapeau. Tous les hommes qui se trouvent sur le pont, du commandant au dernier mousse, se tournent vers l’arrière et se découvrent jusqu’à ce que la bannière flotte au bout de la corne d’artimon. — En bas le monde ! crie l’officier, dont la voix perce au milieu du bruit général ; les sifflets roucoulent, la mâture se dépeuple en un clin d’œil, la musique de la frégate joue une fanfare, puis la garde rompt les rangs et replace ses armes au râtelier.

Au coucher du soleil, c’est avec la même pompe qu’on amène le pavillon ; seulement, au lieu d’être sur les vergues, comme le matin, les matelots sont répartis sur les garants des canots, qu’ils hissent en porte-manteaux pour la nuit, au pas de charge, et le plus souvent au son du fifre. Les honneurs quotidiennement rendus au pavillon, pour lequel le marin français est prêt à périr, sont un noble symbole digne d’admiration et de respect ; mais en mer, lorsqu’on aperçoit un navire ennemi, et que l’on hisse l’enseigne de combat en l’appuyant d’un coup de canon, lorsque l’équipage entier la salue, au bruit de la générale, la cérémonie que l’on vient de décrire prend un caractère plus religieux encore ; et alors s’il était permis de comparer aux misérables jouets des Césars les glorieux défenseurs de la France navale, on pourrait dire au drapeau qui se développe : Te morituri salutant !
Les fêtes nationales sont plus fréquentes pour les marins que pour qui que ce soit, car la politesse navale veut qu’ils s’associent aux démonstrations des peuples étrangers. Ainsi, la Gloire est dans le Tage, il est de règle qu’elle prenne part à toutes les fêtes politiques ou religieuses du Portugal ; une division anglaise est mouillée dans le fleuve, une frégate américaine est à l’ancre un peu plus loin, plus loin encore quelques légers navires de guerre de diverses nations. Eh bien ! aujourd’hui l’on pavoise et l’on salue pour la reine de Portugal, demain pour celle d’Angleterre, puis pour la fête de l’Ascension, puis pour l’une des féries des Etats-Unis d’Amérique. A peine s’écoule-t-il une semaine sans que les rives du fleuve soient ébranlées par d’interminables salves d’artillerie qui commencent à l’heure du lever officiel.
Depuis la veille, le chef de timonerie a étiqueté tous les pavillons de nations ou de signaux desquels il dispose. On les a classés en vertu des méthodes les plus sévères. Il importe de ne blesser personne. Le bout de la grand’vergue à tribord est la place d’honneur ; on la doit, en principe, à la nation dans les eaux de laquelle on est mouillé ; mais pourtant si l’on pavoise pour rendre hommage à la reine d’Espagne, à celle d’Angleterre, à l’Union ou à quelque potentat du Nord, on ne mettra le pavillon portugais qu’à la seconde place, grand’vergue bâbord. La troisième doit appartenir au pavillon de l’escadre étrangère dont le commandant en chef a le grade le plus élevé.

Il est bien rare qu’on ne froisse aucune susceptibilité, en déployant ainsi les couleurs de cinq ou six nations à des postes qui ne sont pas tous également estimés. Il est même des circonstances où une distraction devient une grave injure. N’allez pas hisser à l’envers la bannière britannique, vous risqueriez de compromettre la cordiale entente, vous seriez cause inévitablement d’un échange de notes diplomatiques. Danger plus grand encore, n’oubliez pas que parmi vos flammes, vos guidons et vos pavillons de signaux (dessins qui semblent n’avoir d’autre valeur que celle d’un chiffre alphabétique), n’oubliez pas qu’il en est de semblables à certains drapeaux étrangers, car vous iriez reléguer le yacht anglais ou la croix russes, aux barres de perruche, ou au-dessous de la civadière !! Place honteuse ! De semblables méprises se sont si fréquemment renouvelées, qu’on a presque entièrement renoncé au grand pavois. Hors des rades de France, on se borne le plus souvent à arborer en tête de mât le pavillon auquel on veut faire honneur, et des pavillons français flottent au-dessus de tous les autres mâts du navire. C’est là le petit pavois que les Anglais ont les premiers mis en usage.
L’on ne pavoise qu’en signe de réjouissance ; alors généralement trois salves d’artillerie sont faites, l’une le matin lorsque l’on arbore les couleurs, la seconde à midi, la troisième au coucher du soleil. Au vingt et unième et dernier coup de canon de ce dernier salut, tous les pavillons doivent disparaître à la fois ; la rade entière se dégarnit de ses guirlandes éclatantes.

Tableau Antoine Léon Morel-Fatio (1810-1871).
Les pavois et saluts d’artillerie entrent dans le nombre des honneurs rendus au roi, aux princes, aux amiraux, aux ambassadeurs. De longs règlements déterminent le nombre de coups de canons qui sont dus au visiteur, suivant son rang et son importance. Il suffira de décrire la réception faite au roi lorsqu’il paraît sur une de nos rades. Tous les bâtiments de guerre sont couverts de pavillons, et font trois salves de leur artillerie dès que l’enseigne royale flottant sur le canot de Sa Majesté est aperçue par l’escadre. Chaque fois que l’embarcation passe auprès d’un bâtiment, l’équipage, rangé debout sur les vergues, la salue de sept cris de vive le roi ! La garde, assemblée, présente les armes et les tambours battent aux champs.

Tableau Eugène Isabey (1803-1886).
Le roi monte-t-il à bord, les officiers généraux et le capitaine du vaisseau l’attendent au pied de l’escalier de commandement. Tous les officiers et les élèves de marine se tiennent sur le passavant du côté de l’échelle et saluent de l’épée. L’équipage, descendu des vergues, est aligné en bataille du côté opposé. Au moment où le roi met le pied sur le navire, son pavillon particulier, le pavillon royal, chargé de ses armoiries, est arboré à la cime du grand mât, à la poupe et sur le beaupré. Il est salué par l’équipage de sept autres cris de vive le roi ! et tous les autres bâtiments répondent par un nombre égal d’acclamations. Les mêmes honneurs sont rendus au roi lorsqu’il quitte le vaisseau. Enfin, une dernière décharge de toute l’artillerie de la rade salue le canot royal quand il rentre dans le port.

Dans la pratique journalière de la vie maritime, des honneurs, qui rappellent ces imposantes démonstrations, se représentent à tous moments ; ce n’est plus l’équipage entier qui se range sur les passavants, mais un certain nombre d’hommes ou de mousses proprement habillés, même dans les jours où quelque grossier travail oblige à rester à vareuse goudronnée, se tiennent prêts à passer sur le bord pour le moindre enseigne.
Il devient nécessaire d’expliquer cette expression au moins bizarre, et pour cela, remontons à bord de la Gloire. Un timonier en faction, la longue vue à la main, veille sur ce qui se passe en dehors. D’autres factionnaires, postés tout autour du bâtiment, ont en outre pour consigne d’avertir le caporal de garde de tout mouvement extérieur. Un canot apparaît ; il semble se diriger vers la frégate, au même instant il est signalé. Un mousse-pilotin, expédié par le timonier, et le caporal de garde, prévenu par ses factionnaires, se présentent presqu’en même temps devant l’officier de service. Si le canot est porteur d’un amiral, d’un capitaine ou d’un lieutenant, ce que ne manquent pas d’indiquer le mousse et le caporal, il y a aussitôt des honneurs à rendre. S’agit-il d’un enseigne ou d’un lieutenant de vaisseau (commençons par les plus humbles) : « Maître ! deux hommes sur le bord », commande l’officier de quart. Le maître de manœuvre donne un petit coup de sifflet, et deux hommes, vêtus suivant la saison, en petite tenue blanche ou bleue, se précipitent à l’escalier de commandement. Le maître et l’officier de quart se tiennent auprès d’eux. Le canot accoste, deuxième coup de sifflet ; les hommes qui passent sur le bord, — on comprend à présent le sens de cette expression, — présenteront d’une main à l’officier qui arrive un cordage garni de drap, dont il se servira en guise de rampe ; de l’autre main, ils saluent. Le maître alors donne un long coup de sifflet d’honneur ; le factionnaire placé sur les porte-haubans porte les armes.

Le coup de sifflet prolongé qui accueille tout personnage un peu marquant à son entrée à bord a parfois donné lieu à d’étranges méprises. Chaque épaulette, grosse ou petite, chaque décoration, chaque broderie consulaire, administrative ou diplomatique, ayant droit à ce bizarre hommage, rendu aux officiers du bord même quand ils sont en costume bourgeois, le maître de quart siffle en conscience, à percer les oreilles du nouveau venu. On est trop galant du reste, pour ne pas faire un semblable salut aux dames qui viennent visiter le bord. Mais si telle ou telle de nos actrices célèbres s’avisait de monter sur un de nos bâtiments de guerre, que penserait-elle, grands dieux ! de l’urbanité maritime, en s’entendant siffler à outrance ? Certains bon bourgeois décorés ont cru qu’on leur faisait une farce ; les uns en ont ri, d’autres se sont fâchés rouge. Décidément le présent article comble une immense lacune, puisqu’il apprend à la France et au monde ce qu’est un coup de sifflet honorifique.
S’agit-il d’un officier supérieur, quatre hommes passent sur le bord ; d’un officier général, six, huit, et quelquefois davantage. Alors la garde prend les armes et forme la haie. Suivant le grade du commandant ou de l’amiral, le tambour bat ou ne bat point. Pour un amiral la musique est toujours rassemblée et joue une marche ou une fanfare. Reçoit-on un officier général, un gouverneur ou un ambassadeur étranger, l’air national de leur pays est expressément recommandé au chef de musique, et dès que le tambour a cessé de battre, l’hymne patriotique retentit sur le gaillard d’arrière.
Le capitaine d’un navire, le jour ou la nuit, n’entre ni ne sort de son bord sans être salué à l’échelle par son second. Un amiral qui va se promener à terre ou qui en revient est sûr de déranger cinquante personnes tout au moins, à commencer par le capitaine du bâtiment qui doit se tenir au pied de l’escalier, et finir par le triangle de la musique militaire. Ces lois de l’étiquette maritime sont maintenues avec une extrême rigueur, et la nuit, quand un canot d’officier supérieur revient, afin qu’on soit bien prévenu à bord et qu’on ait le temps de s’y préparer, le patron de l’embarcation prévient de loin par un coup de sifflet. A ce signal, l’officier de quart envoie réveiller le second, fait allumer des fanaux, presse les endormis ; enfin le canot accoste, l’officier supérieur monte à bord, on le siffle, on l’éclaire, on le salue ; bon sommeil !

En marine, on rend donc des honneurs de nuit, contrairement au texte même des ordonnances et à tous les usages de l’armée de terre. Pour un amiral, huit ou dix fanaux ; pour un commandant, quatre au moins ; pour un officier, deux sont passés sur le bord. Et toujours, sauf pour le dernier cas, il faut réveiller l’infortuné second du bâtiment qui se lève chaque matin avant le soleil et ne se couche que fort tard, après n’avoir cessé d’aller, pendant tout le jour, de venir, d’inspecter, de pousser, de commander, de tourmenter les gens, malheureuse cheville ouvrière qui fonctionne sans cesse. Brusquement secoué dans son cadre à minuit ou à deux heures du matin, et prévenu que l’amiral ou le commandant revient à bord, combien de fois le second a dû maudire les bals, les raouts, les honneurs maritimes. Mais rien n’y fait ; il se lève, il arrive en bâillant, il salue, ne dit mot, et puis il va se recoucher et se rendormir, s’il plaît à Dieu !
Son grade ou plutôt ses fonctions lui procurent ces loisirs. Aussi, aime-t-il bien mieux la mer que la rade : à la mer au moins on ne l’oblige pas à se lever pour aller rendre honneur à toutes les grosses épaulettes qui ont passé la soirée au spectacle ou autour d’une table de bouillotte chez l’ambassadeur de France. Mais nous sommes à Lisbonne ; à toute heure de nuit et de jour les canots peuvent circuler sur le fleuve, et le second de la Gloire en a bien encore pour cinq ou six mois de réveils en sursaut. La réception du commandant à bord par son second, l’officier, les élèves et le maître de quart, six hommes sur le bord, et la garde sous les armes, et tous les hommes présents sur le pont, saluant avec respect, a dû donner à nos lecteurs une juste idée de l’étiquette navale qui ne s’arrête point à si peu de choses.
L’étiquette a divisé le navire en diverses zones où chacun se trouve relégué suivant son grade et ses fonctions. L’arrière est interdit aux matelots. Le côté de tribord en rade, celui du vent à la mer, n’est permis aux officiers que si le commandant est en bas. Dès que le capitaine du bâtiment monte sur le pont, les officiers se découvrent et passent du bord opposé. On semble le fuir, on ne fait qu’obéir strictement aux ordonnances. Maint passager à dû être étonné de cette manœuvre souvent répétée plusieurs fois en quelques instants. L’état-major, groupé sur l’arrière, causait ou se promenait à tribord ; le capitaine paraît, on se porte en masse à bâbord comme si l’on craignait le contact d’un pestiféré.

Dans les canots, des lois non moins rigoureuses déterminent la place de chacun ; l’angle de tribord à l’aviron, l’angle du côté au vent si l’on est à la voile, appartient au plus ancien des officiers ; l’officier qui le suit immédiatement dans l’ordre hiérarchique s’assoit en face de lui, et ainsi alternativement. Un canot à la rame rencontre-t-il un canot d’officier supérieur ou général, on lève les avirons horizontalement ou on les mâte perpendiculairement jusqu’à ce que le commandant ou l’amiral ait rendu du chapeau ce salut d’avirons. Si l’on est à la voile, on file l’écoute et tous les canotiers saluent du chapeau. Court-on dans la même direction que l’embarcation supérieure, on doit se laisser dépasser par elle et ne jamais jouer de vitesse, à moins que le canot soit porteur d’ordres importants et pressés.

Est-il nécessaire de rappeler enfin que tous les honneurs militaires proprement dits rentrent dans les honneurs maritimes et sont en vigueur à bord. Ainsi les visites officielles sont de rigueur ; ainsi les factionnaires, répartis dans l’intérieur du navire, qu’ils soient armés de fusils, de sabres ou de demi-piques, doivent porter leur arme aux officiers et aux élèves de première classe, et la présenter aux officiers généraux et supérieurs.
Pour compléter cette rapide étude de l’étiquette navale, il ne nous reste plus qu’à parler que des honneurs funèbres, car nous passons sous silence les marques distinctives arborées aux mâts pour indiquer le grade ou les fonctions de l’officier général qui monte le navire. Qu’importe en effet qu’une cornette ou qu’un pavillon carré flotte en l’honneur d’un chef de division ou d’un amiral ! Si le navire porte les insignes de son commandant supérieur, c’est encore plus un avis permanent affiché sous les yeux de la division ou de la flotte qu’un hommage rendu à la primauté de grade. Les honneurs funèbres au contraire ont quelque chose de grand et de noble, digne de faire contraste aux puérilités tyranniques de la politesse réglementaire.
De Lisbonne, la frégate Gloire partit pour les mers du sud où elle passa deux longues années en station, saluant et pavoisant en l’honneur de bien des gens qui ne méritaient guère tant de cérémonies ; mais, les règlements à la main, on leur devait du bruit et de la fumée. Enfin, elle fut rappelée en France, doubla le cap Horn sans difficultés, et arriva sur les sondes au large de Brest sans rencontre fâcheuse. Tout à coup la vigie signale une voile, deux, trois, quatre, dix voiles, une division… « Ce sont des Anglais ! Ils croisent devant Brest ! La guerre est sans doute déclarée. Force de toile ! Branle-bas de combat ». Lorsque la Gloire passa sous le fort Mengam, la division ennemi comptait une frégate de moins ; la meilleure marcheuse des Anglais avait été coulée par le fond en vue des vaisseaux retenus par leur peu de vitesse et la faiblesse de la brise. La Gloire, habilement pilotée à travers les écueils qui la défendaient de leur poursuite, entra donc victorieusement dans le goulet, mais son succès lui avait coûté cher, et quand elle parut sur la rade, son pavillon était en berne, ou, en d’autres termes, pliés par petits plis dans toute sa longueur, la queue étant seule déferlée au vent ; sa flamme, signe distinctif des navires de guerre, ne flottait plus à la tête du grand mât, elle était amenée à mi-distance de la pomme, en signe de deuil. Et les marins rassemblés sur le rivage dirent alors : « Elle a coulé l’autre, mais son commandant est mort ». Dès que l’on fut à l’ancre, le second de la frégate, qui venait d’en prendre le commandement, fit mettre les vergues en pantenne, c’est-à-dire qu’on les appliqua obliquement dans le sens vertical. Puis les ordres de l’autorité supérieure de la rade et du port ayant été pris, le corps du commandant fut déposé dans la chaloupe, la moitié de l’équipage prit les armes et s’embarqua dans les canots où les blessés avaient aussi été placés, car on devait les transporter à l’hôpital de la marine.
Au moment où la chaloupe déborda, sept coups de canon furent tirés. Toutes les embarcations avaient leurs pavillons en berne et leurs flammes amenées à mi-mât ; les tambours, voilés de crêpes noirs, battaient aux champs. L’escadrille de deuil traversa ainsi la rade sur une longue ligne. En entrant dans le port, tous les postes qui sont du ressort de l’autorité maritime prirent les armes et les tambours battirent aux champs ; — car il est écrit dans dans la consigne générale : « toutes les fois que l’on débarquera des militaires ou des marins blessés dans un combat, pour être portés aux lieux où les secours les attendent, il leur sera rendu les mêmes honneurs qu’à l’amiral ou au général de l’armée de terre ». L’équipage réparti dans les canots porta les armes, les rameurs levèrent rames un instant, puis on accosta. Lorsqu’après la cérémonie religieuse le corps fut inhumé, trois décharges de mousqueterie furent tirées autour de la tombe. A bord, on redressa les vergues, le pavillon déferlé se déploya en entier, et la flamme fut réhaussée en tête de mat.

Ainsi fut le dernier épisode d’une campagne noblement achevée, mais qu’il ne nous appartenait pas de décrire ici, car nous ne nous proposions qu’un but, celui de peindre les honneurs maritimes. Si le commandant d’un navire meurt à la mer, comme l’on ne peut mettre en pantenne les vergues chargées de toile, on doit seulement carguer la grand’voile en signe de deuil ; mais du reste on procède comme en rade. Au moment de l’immersion du corps, sept coups de canon et trois salves de mousqueterie saluent le corps du capitaine du vaisseau. Ces honneurs varient suivant le grade et les fonctions des officiers, mais ils ne diffèrent que du plus au moins. L’on doit à l’amiral commandant en chef un coup de canon d’heure en heure, depuis l’instant du décès jusqu’à celui des obsèques. Pour lui rendre les derniers devoirs, les trois quarts de l’équipage prennent les armes ; — trois salves de treize coups de canon par le bâtiment qu’il montait, trois salves de mousqueterie par tous les équipages de l’armée sont tirées lorsque son corps est débarqué ou immergé. L’on doit à un simple enseigne de vaisseau, servant en sous-ordres, un seul coup de canon, et pour lui rendre les derniers devoirs, le cinquième de l’équipage prendra les armes, sans que ce nombre puisse excéder soixante hommes. Les mêmes honneurs sont dus à tout officier, matelot ou passager décoré de la Légion d’honneur.
Au nombre des honneurs funèbres, nous devons ranger les fêtes de deuil patriotique ou religieux, telles que les anniversaires du 27 juillet ou le vendredi saint. La flotte, en ce cas, met du lever au coucher du soleil ses vergues en pantenne, ses flammes à mi-mât, ses pavillons en berne ; et des coups de canon sont tirés d’heure en heure ou à intervalles plus rapprochés encore, conformément à un ordre du jour spécial. Mais ces dernières démonstrations n’ont jamais lieu qu’au mouillage ; au large on se dispense en général de toutes salves tristes ou gaies, on a mieux à faire de sa poudre que de la brûler aux requins.
En couverture : Napoléon III recevant la reine Victoria à Cherbourg le 5 août 1858, tableau Jules Achille Noël (1810-1881)

