Le Bidon

A. Lannéhoa

La Marine à voiles nous a laissé un important répertoire de chants de marins. Ces airs marquaient le rythme pour le labeur quotidien sur les bâtiments de l’Etat ou les navires civils. On trouvait ainsi des chants à virer au cabestan, des chants à hisser ou à déhaler. A contrario, les « chants de gaillard d’avant » n’avaient d’autre but que d’animer les rares instants de détente de l’équipage. Nous nous proposons de revenir dans cet article sur l’un des chants les plus populaires sur nos bâtiments au XIXe siècle et au début du XXe, remontant au moins à la monarchie de Juillet. 

Nous devons la première mention de ce chant à Gabriel de La Landelle (1812-1886), ancien capitaine de frégate de la Marine royale devenu journaliste et romancier à la fin des années 1830. Cet auteur prolifique rapporta le 31 août 1844 dans les colonnes de l’Illustration cet « échantillon poétique du gaillard d’avant ». Selon La Landelle, qui rapporta neuf couplets, plusieurs dizaines d’autres auraient existé, probablement agrémentés au fil des interprétations sur les différents navires. L’œuvre se trouvait traditionnellement attribuée à un certain Canut, gabier d’artimon, que La Landelle décrivait comme un « matelot provençal fameux dans la division de Toulon par sa verve comique ». Difficile toutefois d’attester l’existence de ce Canut, peut-être un simple pseudonyme ou non commun, comme le « Mathurin » désignant communément les matelots de cette époque, le « Patara » de Paul Léonnec ou le « Toutara » de Louis Ernest Lesage, alias Sahib. 

Les neuf couplets recensés, truculents d’authenticité, devaient selon La Landelle être interprétés selon un accent provençal, qui seul pouvant en restituer tout le caractère : « Le chanteur doit grasseyer et imiter la prononciation des classes populaires du Var ». Du reste, les rimes n’étaient pas nécessairement respectées pour cet air populaire, et la longueur des vers était assez irrégulière, l’interprète s’accommodant aisément de la prononciation pour rendre l’ensemble harmonieux.

Partitions de la version de Gabriel de La Landelle. L’illustration, BNF Gallica.

Intitulé « La journée du matelot » ou « Le bidon » selon La Landelle, cet air fut simplement désigné « Chanson de bord » par l’enseigne de vaisseau Léon Pâris (1843-1873), fils du vice-amiral Edmond Pâris, qui restitua les neuf couplets pratiquement identiques dans les années 1860, agrémentés de plaisantes illustrations gravées à l’eau forte. Seul le nom de l’auteur supposé changeait marginalement, Pâris citant un certain Chanu et non Canut. 

Le chant restituait une journée type du marin sur un bâtiment du XIXe siècle, et décrivait sur un ton humoristique tous les évènements du quotidien susceptibles de priver le matelot de sa ration de vin quotidienne. Le vin était alors distribué dans un « bidon », décrit par La Landelle comme « une sorte de baril, cerclé en fer, qui affecte la forme d’un cône tronqué, et sert à contenir la ration de vin ou d’eau-de-vie d’un plat de matelots ». Si la mise aux fers pouvait sembler plus dissuasive, le retranchement de la ration de vin était tout autant redouté par les matelots. Aussi cette chanson revenait-elle plaisamment sur toutes les occasions pouvant conduire à cette terrible sanction, ce qui nous donne l’opportunité de suivre en chanson le quotidien à bord. 

La journée débutait avec le réveil de l’équipage, au son du fifre et du tambour. Les matelots dormaient dans des hamacs suspendus à la charpente du navire. Ces hamacs étaient surnommés « branles », d’où le « branle-bas » qui désignait l’ordre de mettre bas les hamacs avant de les replier et de les aligner sur les bastingages du pont supérieur où l’aération contribuait à améliorer la salubrité du bord. La journée commençait bien mal pour les retardataires, qui perdaient déjà l’occasion de recevoir leur ration de vin à midi. 

Gravure du branle-bas par Le branle-bas dans le pont de batterie. Gravure par eau forte de Léon Pâris, Le Yacht, 3 août 1878, BNF Gallica 

Servi vers cinq heures du matin, le déjeuner désignait strictement à l’époque ce que nous appellons « petit déjeuner » de nos jours, une rapide collation souvent accompagnée d’une boisson chaude avant le service matinal. Il n’était bien entendu pas encore question de servir du vin à cette occasion, mais la terrible sanction pouvait toujours tomber si le capitaine d’armes ou l’un de ses subordonnés surprenait un matelot troublant la quiétude matinale.  

Le déjeuner de l’équipage. Gravure par eau forte de Léon Pâris, Le Yacht, 10 août 1878, BNF Gallica.

Aussitôt le déjeuner pris, l’équipage se consacrait au lavage des ponts de gaillard et de batterie. Les ponts étaient aspergés d’eau puis lessivés au moyen de filins tressés, avant d’être essardés et récurés à l’aide de grattoirs. Maintenir au quotidien le navire dans un état impeccable devenait d’autant plus important dans les années 1860, avec la généralisation de la propulsion à la vapeur. Le matelot ne mettant pas de cœur à l’ouvrage pouvait là aussi subir la redoutée punition.

Lavage du pont. Gravure par eau forte de Léon Pâris, collection de l’auteur.

Suivait l’inspection par service. Les officiers mariniers faisaient part à l’état-major de leurs observations à l’issue de leur visite détaillée du navire. La tenue des matelots était également attentivement examinée. L’occasion bien entendu de faire l’objet des réprimandes du capitaine d’armes ou de l’état-major pour un défaut quelconque, et de subir conséquemment le retranchement de la ration de vin.

L’inspection matinale. Gravure par eau forte de Léon Pâris, Le Yacht, 24 août 1878, BNF Gallica.

Le reste de la matinée était occupé par divers exercices : manœuvre du navire, exercice du revolver, du sabre, mise en œuvre de l’artillerie, exercice physique. La participation attentive de tous à ces entraînements rigour était attendue, au risque encore une fois de subir les foudres du capitaine d’armes !

L’exercice. Gravure par eau forte de Léon Pâris, collection de l’auteur.


Venait enfin le tant attendu dîner. La révolution industrielle n’ayant pas encore modifié les usages quotidiens, on désignait à cette époque par « dîner » le repas principal pris en milieu de journée. Pour chaque tablée un chef de gamelle se rendait à la cuisine pour y chercher le repas de ses camarades. Le menu était généralement peu varié, souvent à base de pois ou de haricots, denrées se conservant facilement sur de longues périodes. La viande de faisait plus rare, son approvisionnement étant directement assuré par des animaux embarqués à chaque escale et parqués sur le pont de gaillards.

Le fameux quart de vin rouge était enfin servi aux matelots dans le bidon collectif. Conservé dans des « foudres », tonneaux de plusieurs centaines de litres traités au souffre avant remplissage, le vin était servi par le moyen de manches imperméabilisées à l’huile ou à la colle de poisson. Le breuvage restait plus prisé des matelots que l’eau, également conservée dans des conditions sommaires.

Le dîner. Gravure par eau forte de Léon Pâris, Le Yacht, 31 août 1878, BNF Gallica.

Le dimanche, l’équipage des bâtiments stationnés en rade était autorisé à descendre à terre. Une permission de deux heures était donnée aux matelots pour aller flâner en ville. Mais gare à celui qui rentrait trop tardivement et manquait le canot, la sanction tombait inévitablement pour le prochain repas !

Permission dominicale. Gravure par eau forte de Léon Pâris, Le Yacht, 14 septembre 1878, BNF Gallica.

Loin des contraintes du service à bord, le retour au port base était bien entendu l’occasion de toutes les réjouissances exubérantes des matelots. Le vin n’était plus rationné : « c’est là qu’il gn’en a de vin dans le bidon » !

Matelots en permissions. Gravure par eau forte de Léon Pâris, collection de l’auteur.

Comme il était souvent d’usage dans les chants de marins de cette époque, un dernier couplet venait signer l’œuvre. Celle qui nous intéresse était ainsi attribuée à notre Canut ou Chanu, gabier d’artimon, qui aurait composé cette chanson alors qu’il était « au sec » dans les haubans, alternative aux fers en fond de cale pour un matelot puni. Canut aurait ainsi pris sans permission du vin dans le fond d’un bidon. La Landelle souligne le peu de sévérité de cette sanction : « le matelot condamné à cette peine passe une partie de la nuit à contempler la lune et les étoiles. Vous conviendrez que rien n’est plus propre à inspirer un poète ».

Matelot « au sec ». Gravure par eau forte de Léon Pâris, collection de l’auteur.

Illustrée dans plusieurs ouvrages par Louis Ernest Lesage alias Sahib (1847-1919), la punition n’était pas prévue par le réglement de discipline générale et ne semble pas réellement avoir eu cours, relevant peut-être davantage du folklore maritime que d’une pratique authentique.

Matelot « au sec ». Marins et Navires anciens et modernes, Sahib.

En 1881, l’élève officier Maurice Rollet de l’Isle rapporta cette même chanson à bord de la Flore, frégate accueillant l’école d’application. Rollet de l’Isle revint sur la fameuse punition, toujours en vigueur : « Le retranchement s’explique de lui-même L’homme retranché est privé de son quart de vin pendant un certain nombre de repas C’est la plus petite punition, mais elle est certainement la moins agréable. D’ailleurs elle est si fréquente qu’elle a donné lieu à la chanson suivante bien connue à bord. On y passe en revue toutes les occupations de la journée qui se terminent généralement mal comme tu vas en juger ». Toujours en neuf couplets, la chanson était pratiquement inchangée sous la plume de Rollet de l’Isle, près de 40 ans après la première recension connue.

Rollet de l’Isle souligna l’anachronisme de certains aspects de cet air : « inutile de te dire que la chanson date de longtemps, car le clairon a depuis de longues années remplacé le fifre à bord ». Il en allait de même pour la suspension de l’auteur présumé dans les haubans : « cette punition, dont il est question dans le dernier couplet, n’est plus en usage ;  l’homme était amarré en croix par les quatre membres, le dos contre les haubans et cela pendant un temps déterminé. C’était presque un supplice ». Autre temps autres mœurs, Rollet de l’Isle jugeait la punition bien plus sévère que La Landelle, qui n’y voyait quelques décennies plus tôt qu’une l’occasion pour le sanctionné de rêvasser sous les étoiles !

Paroles et dessin par Rollet de l’Isle en 1881. SHD Brest, 24 S 2.

A la même époque, une version légèrement différente apparaissait sous la plume de Narcisse Barret (1844- ?). Ce participant à la Commune de Lyon, amnistié à l’instauration de la IIIe République, devint maître d’hôtel dans la Marine et accompagna à bord du Navarrin ses anciens camarades communards, déportés en Nouvelle-Calédonie. On retrouvait à bord la chanson légèrement remaniée. Un couplet introductif nous faisait appareiller de Toulon. Le tambour était plus spécifiquement la cible du capitaine d’armes au matin et non l’équipage. On n’évoquait plus ensuite le lavage mais le fourbissage, entretien des métaux. L’inspection était enfin rapportée sous une autre tournure. L’œuvre largement remaniée ne comptait plus que six couplets.

Variante rapportée en 1878. Tiré de l’ouvrage Nouméa, aller et retour, Narcisse Barret (1844- ?).

En 1902, le carnet de chant d’un marin restitua une version hybride en cinq couplets seulement, basée principalement sur la version de Narcisse Barret, réintroduisant le couplet final mais attribuant cette fois-ci l’œuvre à un certain Léon, toujours gabier d’artimon.

Carnet de chant du matelot Joseph Gaillard, 14 décembre 1902. Document présenté par les « Couillons de Tomé », groupe interprétant des chants de marins traditionnels.

Une version très proche de celle rapportée par Joseph Gaillard au début du XXe siècle, intégrant aussi le cinquième couplet historique, a été interprétée en 1983 par un collectif, enregistrée et diffusée par les éditions du Chasse-Marée.  

Enfin, une version modernisée nous est également parvenue. Les couples sont ici totalement différents, il ne s’agit plus d’un véritable chant de marin mais plutôt d’unz comptine enfantine, conserve toutefois à la fin un reliquat de la chanson d’origine.

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