Georges Blanchon (1869-1917)
Si l’on employait encore officiellement le terme générique de « poudre », les explosifs développés au tournant du XXe siècle se présentaient généralement sous forme de prismes, lamelles ou cordite. La Marine française adopta à cette époque un explosif à base de nitrocellulose, dit « poudre B ». Relativement instable, cet explosif fut à l’origine de nombreuses catastrophes. Le journaliste George Blanchon évoqua en 1911 dans les colonnes de la revue des Deux Mondes le scandale national que suscitèrent ces accidents.
Le 5 mars 1899, à 2 h. 20 du matin, les habitants des communes voisines de la poudrière navale de Lagoubran, près de Toulon, étaient éveillés en sursaut par un roulement semblable à un formidable coup de tonnerre et accompagné d’un tremblement très prononcé du sol. Sur la poudrière avait paru une grande lueur subite. Le gaz s’éteignit dans les rues partout à la fois, jusque dans Toulon. Un immense nuage de fumée noire et fétide plongea dans une obscurité profonde tout le quartier de Lagoubran d’où s’échappaient des cris et des gémissements étouffés. La poudrière venait de sauter, avec 180 000 kilos d’explosifs.
La caserne des artificiers située à quelque distance envoya les premiers secours ; on alluma de grands feux sous la voûte pour éclairer les travailleurs. Les dégâts étaient énormes. De la poudrière il ne restait rien. À la place précédemment occupée par la partie Est du bâtiment s’ouvrait un vaste entonnoir de 50 mètres de diamètre qui descendait à 5 mètres au-dessous du niveau de la mer. L’explosion faisait 70 victimes. Les deux sentinelles placées hors du mur d’enceinte à une centaine de mètres de la poudrière avaient été tuées sur le coup. Les maisons d’habitation, à 200 ou 300 mètres, ne formaient qu’un monceau de décombres sous lesquels gisaient les habitants. Les toits des hangars et leur façade, à 600 et 800 mètres, étaient renversés. Il y avait des vitres brisées, des cloisons abattues, des toitures endommagées, dans un rayon de 3 kilomètres. Enfin le bruit et la commotion portèrent, dit-on, jusqu’à Nice. Sur la colline voisine et jusqu’à 2 kilomètres du lieu de l’explosion le sol était jonché de lamelles de poudre B qui n’avaient subi aucun commencement de combustion.

L’enquête menée par le service des Poudres et Salpêtres conclut à la possibilité d’une combustion spontanée des poudres B, sans attribuer à cette hypothèse une haute probabilité. L’explosion était certainement due à la mise en feu subséquente des approvisionnements de poudre noire, qui éclatent beaucoup plus brusquement. Mais l’hypothèse d’un attentat ne fut pas écartée. Elle fut même considérée comme seule plausible par l’enquête de l’artillerie de marine. On était d’ailleurs au lendemain de Fachoda : beaucoup d’esprits, pour cette cause, admettaient plus facilement une intervention criminelle. Le doute subsiste encore ; et depuis lors les si nombreuses attaques de sentinelles aux portes de poudrières n’ont pu que contribuer à y maintenir une partie de l’opinion. Il n’y eut donc pas, au cours des années suivantes et malgré le douloureux retentissement de celle catastrophe, d’inquiétudes formelles dans le pays au sujet de la poudre B.
Le 12 mars 1907, le cuirassé d’escadre Iéna était à sec dans le bassin de radoub, à Toulon. On y faisait des travaux. Les ouvriers de l’arsenal quittaient le bord à midi, pour le déjeuner, Ce jour-là donc, un peu après une heure, avant qu’ils ne fussent revenus mais alors que l’équipage du cuirassé avait repris le travail, chaque homme étant à son poste habituel, une grande flamme jaillit sur le pont, vers l’arrière, en forme de gerbe rouge, jaune et blanche, parsemée de petites flammèches bleues. Le feu sortait aussi par les hublots du navire, par les orifices des monte-charges et des manches à air. Au bout de quelques secondes se produisirent deux détonations rapprochées : lune sourde, l’autre retentissante ; puis, d’intervalle à intervalle, d’abord de dix en dix minutes, puis de minute en minute, d’effroyables explosions projetant violemment des débris dans le bassin et tout alentour.

Dans les ateliers voisins, criblés de morceaux de tôle, de balles, de fragments de projectiles, se déclaraient des commencements d’incendie. Des éclats pesant jusqu’à 4 et 5 kilos venaient tomber sur l’arsenal et la ville de Toulon.
L’incendie, qui courait le long du bateau, s’y propageait rapidement, s’opposant au sauvetage et atteignant successivement les diverses soutes à projectiles. Le plus pressé eût été de faire fonctionner les pompes à incendie, mais, nous l’avons dit, le bateau était à sec. L’enseigne de vaisseau Houx s’efforça dès le premier moment d’ouvrir les portes du bassin pour faire entrer l’eau. Malheureusement, les vannes ne fonctionnaient pas. S’obstinant dans sa tentative, sur ce terre-plein fauché par la mitraille, le jeune officier périt en héros sans pouvoir réussir. Et il fallut que la Patrie démolisse les portes à coups de canon.
Il ne restait plus de l’Iéna qu’une coque percée à jour, éventrée sur les deux flancs, des ponts tordus, des cheminées déchiquetées, des machines détruites. L’équipage comptait, avec 33 blessés, 117 morts, dont 8 officiers, et parmi eux le capitaine de vaisseau Adigard, commandant du cuirassé.
Il n’y eut qu’une voix parmi les officiers de vaisseau pour accuser la poudre B. Mais l’enquête technique ne put conclure, faute d’accorder les convictions opposées de ses membres marins et de ses membres artilleurs. Quant à la direction centrale de l’Artillerie de marine, venant appuyer de tout son pouvoir celle des Poudres et Salpêtres, elle prit hâtivement parti contre l’hypothèse des marins.



Des deux grandes commissions parlementaires, l’une, celle du Sénat, accepta au contraire cette hypothèse comme la seule justifiée, tandis que la commission émanant de la Chambre des députés restait dans le doute. Néanmoins l’une et l’autre demandaient des réformes profondes dans le service des poudres et des progrès de la technique. L’opinion publique réclamait avec elles. Les documents portés à sa connaissance par ces différentes enquêtes révélaient le peu de sécurité de la poudre B, contrairement aux affirmations officielles. On y voyait relevés des accidents imputables à une combustion spontanée : à la poudrerie du Pont-de-Buis en août 1893, à Alger en septembre 1894, sur le cuirassé Amiral-Duperré en mai 1896, à la poudrerie de Saint-Médard en juin, à celle du Bouchet en juillet de la même année et à Tunis en août, à Saigon en 1897, au Bouchet en novembre 1898, à Nice et à Villefranche en août et octobre 1899, à Angoulême en juillet 1900, sur le Vauban en septembre, sur le Descartes en octobre, à Marseille en juin 1901, à la poudrerie du Ripault en septembre, à Versailles en juin 1903 et à Constantine en août, sur le Forbin en avril 1904 et sur le Charlemagne en décembre, à Orangea près de Diégo-Suarez en février et en novembre de la même année et à Antsirane également en février, à Tunis en juin 1905.
Enfin les tirs et les exercices d’escadre avaient été fertiles en incidents. Ils avaient révélé des irrégularités extrêmes dans la portée des projectiles et dans la force des charges théoriquement semblables. On voyait paraître des inflammations prématurées de gargousses, des déclassements avec mort d’hommes. Le pays attendait qu’on fît quelque chose.

Il crut bientôt avoir reçu satisfaction, on se détourna peu à peu vers d’autres objets. Une haute commission technique, présidée par un membre de l’Institut, avait été nommée. Des mesures réglementaires nouvelles avaient été décidées dans la marine. Des ministères avaient été renversés. Les services poudriers se portaient garants de leur produit dans les conditions de conservation fixées par eux. La quiétude s’était répandue jusque dans les états-majors navals.
On sait comment, le 25 septembre dernier, la catastrophe de la Liberté devait donner tort à cet optimisme. C’était en rade de Toulon, peu après le branle-bas du matin ; à 5 h. 30 on aperçoit des flammes montant des fonds, s’échappant par les sabords de l’avant. La fumée asphyxiante qui envahit, les batteries empêche de faire fonctionner les vannes de noyage des soutes. Quatre petites explosions se font entendre et, malgré les efforts de l’équipage, vingt minutes plus tard, une dernière et formidable explosion projetait sur la rade une pluie de fer mêlée de membres humains. La moitié des poudres du cuirassé, soit environ 100 tonnes, avait seule sauté. L’avant du bateau était replié sur lui-même, recouvrant l’arrière. La Liberté ne formait plus qu’un chaos de ferraille tordue et déchiquetée. Les bâtiments voisins avaient été sérieusement atteints. Des pièces énormes d’acier avaient volé dans toutes les directions : une coupole de tourelle tout entière était allée retomber à plusieurs centaines de mètres. Et la catastrophe faisait 226 victimes, sans compter les blessés.


Alors, comme après l’Iéna, des voix s’élevèrent, — moins nombreuses, il est vrai, — pour prendre la défense de la poudre B. Dans le premier moment, on envisagea la possibilité d’un attentat. Un ancien ministre de la Marine incrimina l’imprudence du personnel ou son indiscipline. Mais au Conseil général du Finistère, appelé à voter des secours pour les familles des victimes, un des conseillers généraux, en même temps directeur d’une des poudreries de l’Etat, M. Maissin, accusa le service poudrier de fabriquer sciemment et de donner à la marine des produits déplorables. Et cependant, après cet aveu, après la déclaration immédiate de l’amiral Bellue, commandant en chef l’escadre, et le rapport péremptoire de la commission d’enquête réfutant toutes les hypothèses autres qu’une inflammation spontanée de la poudre B, on discute encore ; aux yeux du pays, l’obscurité semble redescendre avec la contradiction sur un problème si brusquement éclairé par la grande lueur tragique de la catastrophe.
On comprend qu’il y ait pour la marine, pour les hommes destinés à vivre sur une poudrière flottante et à combattre pour le salut de leur pays avec les munitions qu’elle porte, une question primant toutes les autres, une question de la poudre B.

Supplément illustré du Petit Journal, 8 octobre 1911.
Qu’est-ce que la poudre B ? Autrefois on chargeait les armes à feu avec de la poudre noire, mélange de charbon, de soufre et de salpêtre. C’est pourquoi le service poudrier constitué en l’an V prit le nom de service des Poudres et Salpêtres. La poudre noire est brisante, c’est-à-dire qu’elle explose brusquement, en développant d’un coup toute sa pression. On l’emploie encore à l’intérieur des obus, qu’il y a justement intérêt à faire voler en éclats. Dans une cartouche de fusil ou dans une gargousse de canon sa soudaineté est un inconvénient. Les pressions ne peuvent pas monter au-delà d’une certaine limite sous peine de détruire la bouche à feu. Le poids de la charge de poudre noire est donc étroitement limité, et la vitesse du projectile aussi.
Lorsqu’on voulut imprimer à la balle du nouveau fusil français, qui allait être le fusil Lebel, une vitesse supérieure afin d’en pouvoir réduire le calibre, on chercha une poudre progressive, c’est-à-dire développant d’une façon moins instantanée les gaz qu’elle peut engendrer et les pressions qui en résultent. On s’adressa au coton-poudre, déjà connu depuis un demi-siècle, expérimenté non sans accidents en Autriche, mais qu’on n’avait pas jusque-là réussi à rendre sans danger. On cherchait à l’étranger comme en France. En 1884, M. Vieille trouva le moyen de donner au coton-poudre, matière pulvérulente, la cohésion nécessaire : la poudre B était créée. On s’aperçut alors qu’elle ne faisait presque aucune fumée, avantage considérable qu’on n’avait pas cherché, mais qui assurait la rapidité du tir et permettait de dissimuler les troupes. M. Vieille venait de nous procurer une supériorité indiscutable sur nos rivaux. La poudre B, disait dès le début le général de la Rocque parlant seulement de l’artillerie de marine, décuple la valeur du canon ; elle la centuple, corrigeait-il quelques années plus tard.
Le coton-poudre s’obtient en traitant le coton par un mélange d’acide nitrique et d’acide sulfurique : c’est un coton où un certain nombre d’atomes d’hydrogène sont remplacés par autant de groupes nitrés. Quels que soient les soins apportés à sa fabrication, son caractère est d’être un produit instable. A haute température, cette instabilité en fait, par la violence de la décomposition, un explosif ; mais à froid elle existe encore. Le coton-poudre dégage, en faibles quantités, mais d’autant plus activement qu’il fait plus chaud, des gaz divers, résultats derniers d’une sorte de combustion interne. Et tous les cotons-poudres connus en sont là. C’est en quelque sorte pour eux une véritable fonction normale, sans danger si elle est modérée par des dispositions convenables. Au cas contraire, elle est de nature à amener des élévations de température et même des inflammations spontanées. Les divers gaz qui se dégagent à l’état naissant forment en effet des produits nitreux dont le contact avec le coton-poudre en accélère la décomposition suivant une progression très rapide. Ces produits nitreux sont acides, si l’on imprègne la substance d’un élément basique, ils seront neutralisés, accaparés par ce dernier dès leur formation, et n’agiront plus sur le coton-poudre. On introduit à cet effet du carbonate de chaux dans les eaux de lavage. Tant qu’il existe une réserve de neutralisation, le coton-poudre, tout en se modifiant sans cesse comme font toutes les matières, d’origine vivante, n’est pas exposé à une décomposition tumultueuse.


Le coton-poudre n’est pas la poudre B. Il en est seulement la matière première. Il existe en France deux usines fabriquant le coton-poudre : l’une au Moulin-Blanc, près de Brest, l’autre à Angoulême. Les poudreries proprement dites en sont distinctes ; elles sont au nombre de cinq, toutes aux mains de l’Etat, en vertu du monopole, comme d’ailleurs les fabriques de coton-poudre. L’une se trouve à Sevran-Livry, près Paris, les autres au Ripault, près Tours, à Saint-Médard-en-Jalles, près Bordeaux, au Pont-de-Buis (Finistère), enfin au Bouchet (Seine-et-Oise), celle-ci dirigée par l’Artillerie. Le coton-poudre humide est une pâte solidifiée. Sec, il a l’aspect d’une poudre blanche, sorte de farine. Dans les deux cas il constituerait un explosif extrêmement brisant, celui même qui est employé dans l’intérieur de nos torpilles. L’invention de M. Vieille a consisté à l’enrober dans un agglutinant, qui est le collodion. Ce collodion se forme dans la masse même du coton-poudre par l’action d’un dissolvant, mélange d’alcool et d’éther. Le coton-poudre, en effet, n’est pas un corps chimiquement homogène : c’est probablement une juxtaposition intime de colons diversement nitrés, de trinitro-celluloses et de binitro-celluloses. Ces dernières se dissolvent dans le mélange alcool-éther pour donner le collodion, matière gélatineuse qui emprisonne la trinitro-cellulose. Le tout forme une pâte qu’on dessèche, qu’on lave et qu’on comprime au travers de filières la débitant en rubans. De la farine primitive on a fait une nouille ou un macaroni. La fabrication de la poudre B est calquée, dans ses procédés mécaniques, sur l’industrie des pâtes alimentaires.


En France, on aboutit seulement à des lamelles, plus ou moins minces suivant le calibre de l’arme où elles doivent être employées. Les plus épaisses, destinées au canon de 305 millimètres, ont jusqu’à un demi-centimètre d’épaisseur. Ces lames, qui ressemblent à de la colle à bouche, sont réunies en fagots réguliers qui constituent les éléments des charges ou gargousses.

Les poudres ainsi formées évoluent, tout comme le coton-poudre qui les compose. A l’intérieur de ces lames compactes, les gaz produits par sa combustion lente se meuvent difficilement et risquent d’accumuler sur un point les actions dangereuses. Mais le dissolvant qui a servi à gélatiniser le coton-poudre se trouve utile ici pour produire une neutralisation supplémentaire. Car il est impossible de purger, en cours de fabrication, la poudre de tout ce qui s’y était incorporé de ce dissolvant en excès. Au début, on y vit un inconvénient auquel il fallait se résigner ; on ne tarda pas à s’apercevoir que c’était au contraire un avantage parce que ce résidu, en terme technique le « dissolvant résiduel. » arrête au passage et réduit sur place les produits nitreux de la décomposition. Tant qu’il subsiste de l’éther dans la poudre, elle est ainsi préservée d’un échauffement qu’on pourrait appeler normal.
Mais il en est d’anormaux, résultant du manque d’homogénéité de la masse. Les matières traitées ensemble dans une poudrerie pour faire partie d’un même lot de poudre B, qui portera un baptême unique et constituera officiellement une unité réglementaire comprenant souvent jusqu’à 40 tonnes d’explosif, passent par fractions séparées dans plusieurs appareils différons, à des moments successifs, de sorte que l’opération peut durer trois mois. On y incorpore d’ailleurs des poudres antérieures, parfois de plusieurs années. L’unité du lot est ainsi une fiction. Elle répond à cette seule condition que toutes les gargousses correspondantes donnent les mêmes résultats balistiques. Il est donc évident que le lot n’a pas été, dans toutes ses parties, soumis à des actions identiques. Le coton-poudre qui en est la base manquait lui-même d’homogénéité. Il en résulte des différences entre les charges extraites du même lot, entre les brins d’une même charge, entre les points voisins d’un même brin. Chacun évolue à sa façon ; certaines parties prennent de l’avance sur les autres, et, à égalité d’âge, sont réellement plus vieilles, plus près de leur mort, de la décomposition finale. En particulier, les impuretés du coton qui a servi de point de départ à toute la fabrication paraissent se traduire par des réactions locales donnant, au bout d’un certain temps, sur les brins de poudre, des taches de couleurs variables. Ces taches sont le siège de productions nitreuses qui les transforment en abcès verdâtres. Ces abcès s’étendent, provoquent des élévations de température considérables qui arrivent à dépasser les 180 degrés nécessaires pour l’inflammation de la poudre.
Toutes ces actions, nous l’avons dit, sont favorisées et puissamment accélérées par la chaleur. On a donné comme un résultat d’expérience, qu’une élévation de température, de seulement 10 degrés, rendait trois fois plus rapide la décomposition du coton-poudre ; et en vertu d’une loi générale de chimie, applicable aux explosifs, la loi de Van ’t Hoff, lorsque la température extérieure croît en progression arithmétique, la durée de décomposition totale devrait décroître en progression géométrique.

Mais l’influence de la température est encore moins néfaste que celle de l’humidité. Une goutte d’eau condensée sur la paroi des soutes et qui tombe sur une gargousse, ou simplement la vapeur toujours répandue dans les fonds des bateaux, suffiraient à provoquer un échauffement spontané, extrêmement prompt, des poudres B. On a relevé à cet égard une entière analogie entre sa décomposition et réchauffement des foins. Pour se mettre à couvert de cette influence désastreuse de l’humidité, on a dû enfermer toutes les poudres marines dans des récipients étanches à parois métalliques. On ne peut cependant pas se flatter de les avoir placées ainsi dans la même condition que celles de l’armée de terre, qui sont conservées dans une atmosphère sèche, sous l’abri de magasins bien aérés. Les soutes étroites, tassées au fond des bateaux contre la paroi des chaufferies et au milieu d’un lacis de tuyaux brûlants, participent forcément de la chaleur régnant autour d’elles.
À bord enfin, les poudres sont soumises à des mouvements incessants qui ne peuvent que hâter leurs réactions internes. On sait quelles trépidations secouent en permanence les bateaux modernes, trépidations si fortes qu’à certaines allures, il est parfois difficile d’y lire. Pour toutes ces raisons, la poudre B, plus stable aux mains de l’armée de terre, devient instable au service de la marine. Il faut noter d’ailleurs qu’elle n’est pas tout à fait la même ici et là. Les gros canons de marine emploient les poudres épaisses dont la guerre n’a pas besoin. Or, l’épaisseur des lames colloïdales s’oppose à l’évaporation des réactifs en excès. Au centre, la proportion des dissolvants resterait ainsi beaucoup trop grande ; il faut dès lors, pour en enlever la majeure partie, ajouter à la dessiccation des trempages à l’eau chaude qui altèrent le produit.
Finalement, il arrive ce dont nous avons aujourd’hui trop d’exemples : dans une caisse fermée ou à l’intérieur d’une cartouche métallique un brin avarié qui se décompose répand des vapeurs nitreuses qui pénètrent toute la charge. Elle s’échauffe jusqu’à s’enflammer. La poudre B brûle lentement : ce n’est pas une explosion ; mais la pression des gaz fait ouvrir l’enveloppe. On entend parfois de l’extérieur la cartouche qui fuse ; de longs jets de flammes, comme projetés par des chalumeaux, en sortent et viennent lécher les cartouches voisines dont elles portent rapidement la paroi au rouge. Dans les gargousses, dans les caisses, dans les soutes, l’air est mélangé d’éther, lentement sorti de la poudre, à mesure que son dissolvant résiduel s’évapore. Il s’y trouve donc un mélange détonant qui s’enflamme et communique le feu à tous les objets combustibles. Les cartouches partent les unes après les autres ; la soute se remplit de flammes, ses parois de fer deviennent incandescentes ; et quand la température est assez élevée, une décomposition totale violente les défonce, portant l’incendie dans les soutes voisines et partout sur le bateau. Cet intervalle laissé à l’équipage pour tenter d’étouffer le fléau, ce répit bien court et bien chanceux, on a pu le mesurer ; il est de 20 minutes environ ; c’est le temps qui sépare, sur l’Iéna comme sur la Liberté, les premières détonations intérieures de l’explosion finale.

Savoir, c’est pouvoir : la connaissance des phénomènes n’a d’autre intérêt que de servir à se mettre à l’abri des dangers, à venir. La sécurité, si nous l’obtenons, désormais, nous aura coûté assez cher, au prix de Lagoubran, de l’Iéna et de la Liberté : il serait inexcusable de ne pas tirer de ces cruelles leçons tout le profit qu’elles comportent. On n’avait pas attendu les premiers accidents pour prendre des précautions. Néanmoins, il fallut ceux qui, de 1893 à 1896, marquèrent la vieillesse des premiers lots de poudre B fabriquée vers 1886 ou depuis lors, pour montrer la nécessité de pousser plus loin la prudence. En même temps qu’on s’efforçait de stabiliser la poudre, on prescrivait des mesures plus rigoureuses pour sa conservation. Il faut dire qu’à l’origine la confiance avait été complète. On ignorait encore qu’elle reposait sur les résultats d’expériences de trop courte durée, et trop limitées aux conditions d’un laboratoire pour supporter l’extension qu’on avait cru pouvoir en faire. Le service des Poudres affirmait donc que ses produits ne nécessitaient aucune précaution particulière. Et l’illustre Berthelot, consulté en 1888, répondait « qu’aucun des faits observés jusqu’à ce jour n’autorisait à mettre en doute la conservation de la poudre B dans les conditions ordinaires ou extrêmes de la pratique. » En 1890 encore, le service des Poudres et Salpêtres croyait livrer à la marine des produits « susceptibles de résister sans altérations ni même abaissement de résistance aux conditions les plus dures de la conservation à bord ».
On en était là quand la catastrophe de l’Iéna vint jeter une terrible suspicion sur l’efficacité des mesures prises. Avant l’accident, le malheureux commandant Adigard et beaucoup d’autres officiers de marine s’étaient officiellement plaints, à diverses reprises et dans des termes prophétiques, des signes d’instabilité donnés par les poudres à bord et les avaient rattachés à la chaleur excessive des soutes. On s’empressa, après la catastrophe, d’organiser la réfrigération de ces dernières. Elles ne devaient pas dépasser 30° ; on abaissa cette limite à 25° pour les bâtiments à mettre en chantiers. Les dispositions ont été prises à cet effet pour les cuirassés du type Danton et les navires postérieurs. A chaque fois que la question revient devant eux, les services producteurs réclament un nouvel abaissement du maximum toléré : ils voudraient des bateaux construits pour les poudres, pour s’épargner de faire des poudres appropriées aux bateaux.
L’histoire de cette longue lutte entre deux tendances d’esprit opposées, également sincères et désintéressées, mettant en contradiction le plus souvent des caractères d’une élévation toute pareille, est instructive au plus haut point. Il faut souhaiter que notre pays profite de la lumière qu’elle jette sur quelques-unes de ses institutions. Elle éclaire en tout cas profondément la question de la poudre B, et permet d’envisager les solutions nécessaires à la sécurité de la marine.
En couverture : L’explosion du cuirassé Iena. Le Monde Illustré, 16 mars 1907.

