Les navires noirs du commodore Perry

Alban Lannéhoa

Après des siècles d’isolement, les « navires noirs » du commodore Matthew Calbraith Perry vont obtenir à la suite d’une démonstration de puissance l’ouverture des ports du Japon au commerce occidental. Cet événement décisif aura des répercussions majeures, conduisant à l’effondrement d’un système féodal vieux de plus de six siècles.

Les premières évocations européennes du Japon sont particulièrement anciennes. L’archipel est évoqué sous le nom de « Zipangu » ou « Cipango » par Marco Polo dans le Devisement du monde, relation de ses voyages en Chine au XIIIe siècle. Mais il n’est pas encore établi de contact direct, on évoque déjà un archipel difficile d’accès pour le commerce extérieur : « En cette île, il y a de l’or en très grande abondance ; mais le roi ne permet que fort difficilement qu’on en transporte hors de l’île. C’est pourquoi aussi il n’y a guère de marchands qui aillent négocier dans cette île ».

Les Portugais sont les premiers à entreprendre de commercer avec le Japon. Après l’installation de comptoirs à Goa en Inde en 1510, puis à Malacca l’année suivante, un premier navire lusitanien touche les îles du Japon en 1543. Le commerce se développe d’abord autour de l’île d’Hirado, à l’Ouest du pays, à une cinquantaine de kilomètres au Nord de Nagasaki où les commerçants portugais parviendront également en 1570. Les premiers européens à fouler le sol japonais sont considérés avec méfiance, couramment désignés par le terme de Nanban (南蛮) « barbares du Sud ». Leurs lourdes caraques noires à l’architecture tranchant radicalement avec celle des navires traditionnels japonais, seront désignées non moins péjorativement par le terme de Kurofune (黒船), les « navires noirs ».

Représentation d’un navire noir Nanban, panneau peint par l’artiste Kanō Naizen (1570-1616), contemporain de l’arrivée des premiers navires portugais.

Le commerce est strictement réglementé : un seul navire portugais est autorisé à se rendre au Japon chaque année. Les commerçants apportent notamment avec eux des armements modernes, arquebuses et artillerie, qui vont rapidement se répandre au Japon. Les missionnaires de la Compagnie de Jésus sont aussi du voyage, et entreprennent l’évangélisation du pays. Au sortir d’un siècle de guerre civile quasi permanente, les autorités japonaises voient toutefois dans ces technologies et dans l’essor de cette nouvelle religion une menace pour la stabilité du pays, récemment unifié. Le Daimyo Toyotomi Hideyoshi promulgue en 1587 un édit d’interdiction du christianisme, assorti d’une sévère répression.

Le commerce extérieur se voit bientôt confiné à l’île artificielle de Dejima (出島), aménagée en 1634 par poldérisation dans la rade de Nagasaki. A compter de 1636, il s’agira du seul point d’entrée et de sortie brièvement autorisé pour le commerce avec les Portugais. Cette maigre concession est en effet remise en cause dès 1638 suite à la révolte de Shimabara, émeute paysanne dans laquelle le shogunat d’Edo voit une agitation liée à l’influence catholique croissante dans l’Ouest du Pays. S’ensuivra une politique de répression sévère du catholicisme et l’expulsion des Portugais suite à l’édit Sakoku (鎖国,), « isolement du pays ». Les Néerlandais, de confession protestante et se déclarant dépourvus d’intentions prosélytes, seront par la suite les seuls européens autorisés à commercer avec le Japon. Après avoir obtenu l’autorisation de s’établir sur l’île d’Hirado, ils seront à leur tour tenus de s’en tenir à la fréquentation de l’île de Dejima à partir de 1641, ce jusqu’au XIXe siècle.

L’île artificielle de Dejima, petite bande de terre reliée à la terre par un pont sous étroite surveillance. Deux navire néerlandais sont au mouillage dans la baie de Nagasaki.

Plusieurs incidents viendront toutefois marquer l’histoire de Dejima. En particulier le 14 octobre 1808, lorsque la frégate britannique HMS Phaeton, commandée par Fleetwood Pellew, entre dans la baie de Nagasaki sous faux pavillon néerlandais, saisit des otages et obtient par la force un ravitaillement en eau, en vivres et en matériel. L’événement est une humiliation pour la garnison de Nagasaki, dont le commandant Matsudaira Yasuhide se donne la mort. Le Shogunat Tokugawa réagira en publiant en 1825 l’édit Ikokusen Uchiharairei (異国船打払令), « ordre d’expulsion des navires étrangers ». Il est formellement défendu d’entretenir aucun contact ou de fournir une quelconque assistance à un navire européen, en dehors des strictes règles entourant le fonctionnement de l’île de Dejima.

Au milieu du XIXe siècle, un nouvel acteur va à son tour entrer en jeu : la jeune puissance navale et commerciale que représentent les Etats-Unis d’Amérique. La Californie ne sera un Etat fédéré qu’en 1850, le territoire de l’Oregon en 1859 seulement, et Hawaï ne sera un territoire américain qu’en 1897, mais déjà les armateurs des Etats-Unis étendent leur commerce au Pacifique, cherchant en Asie le thé, la soie ou l’opium. Un autre commerce particulièrement profitable va voir la bannière étoilée s’imposer dans le Pacifique : la chasse à la baleine. Herman Melville écrira dans son célèbre roman Moby-Dick en 1851 que « si jamais ce pays fermé à double tour, le Japon, doit devenir hospitalier, car il est déjà sur le seuil, l’honneur en reviendra au baleinier ». Il est dans l’intérêt évident des Etats-Unis de négocier avec le Japon des accords permettant la relâche des baleiniers, garantissant le bon traitement des naufragés, et si possible ouvrant au commerce de toutes sortes de marchandises.

Carte des zones de pêche à la baleine établie en 1851.

Le vaisseau USS Colombus et le sloop USS Vincennes se rendent en 1846 au Japon sous le commandement du commodore Biddle, qui a négocié l’année précédente des accords commerciaux avec la Chine. Ce dernier a pour mission de « persévérer dans le dessein [d’établir des relations commerciales], mais pas de manière à susciter un sentiment hostile où à engager le gouvernement des Etats-Unis ». Après une escale à Macao, les deux navires se rendent en baie d’Edo (Tokyo) où ils vont passer neuf jours et tenter en vain de négocier des accords commerciaux. Essuyant un refus catégorique, le commodore Biddle aurait même été quelque peu rudoyé au cours des échanges. La mission du commodore excluant toutefois tout usage de la force, les navires américains sont reconduits hors de la baie le 29 juillet par une flottille pourtant dérisoire au regard de la puissance du Colombus et du Vincennes.

L’USS Colombus et l’USS Vincennes reconduits hors de la baie d’Edo le 29 juillet 1846.

Les Américains ne s’avoueront pas vaincus pour autant. Dès 1849, le commander James Glynn, commandant la corvette USS Preble, se rend à son tour au Japon pour demander qu’on lui remette des marins américains naufragés dans les environs de Nagasaki. Obtenant satisfaction sans âpres négociations, Glynn voit dans la résolution rapide de cet incident un signe de bonne volonté des autorités japonaises, et l’on recommandera à son retour de poursuivre les négociations en vue de l’ouverture de l’île au commerce.

En 1852, le commodore Matthew Calbraith Perry est nommé commandant en chef de la flotte des Indes orientales et ambassadeur extraordinaire au Japon, chargé de négocier l’ouverture des relations commerciales. Matthew Perry est le frère cadet d’une gloire nationale, le captain Oliver Hazard Perry, vainqueur des Britanniques sur le lac Érié en 1812.

Quittant Norfolk au mois d’octobre, l’escadre américaine composée des frégates mixtes à roues à aubes USS Mississipi et USS Susquehanna ainsi que de deux corvettes prend la route Est vers le Japon avec escales à Madère, Sainte-Hélène, Le Cap, l’île Maurice, Singapour, Hong Kong et Shangai, puis atteint Naha dans l’archipel des Ryūkyū le 26 mai 1853. La flottille se dirige enfin au mois de juillet vers Uraga à l’entrée de la baie d’Edo, atteinte le 8 juillet après une croisière de près de 17 000 milles nautiques. La route Ouest via le cap Horn aurait représenté 1 500 milles nautiques de plus, sans véritables points d’appui logistiques pour la relâche de l’escadre, notamment au cours de la traversée de l’océan Pacifique.

Le 14 juillet, le commodore met pied à terre avec trois cents marins et musiciens, et remet une lettre du président des Etats-Unis Millard Fillmore adressée à l’empereur du Japon et sollicitant de nouveau l’ouverture de relations diplomatiques et commerciales. Perry suggère à ses homologues japonais de prendre le temps de réfléchir à ses propositions, avant son retour au printemps. On lui promet une réponse pour l’année suivante, ce qui est déjà un signal relativement positif, eut-égard aux réponses expéditives apportées aux précédentes délégations. Perry accepte volontiers, mais l’escadre de l’US Navy reste trois jours de plus en baie d’Edo pour marquer la différence avec le départ précipité de l’expédition de James Biddle, n’appareillant que lorsqu’il l’aurait décidé.

L’importance des moyens déployés et la puissance affichée des navires à vapeur ont probablement joué dans cette volonté de ne pas éconduire prématurément le commodore, produisant l’effet escompté par Perry qui cherchait à impressionner et intimider ses interlocuteurs. Afin de parer à toute éventualité, notamment dans l’hypothèse d’une initiative hostile et d’une blocus de la baie d’Edo, les autorités japonaises ont anticipé les arrivages de riz depuis Kyoto et Ōsaka.

Si les résultats sont encourageants dans une perspective commerciale, les esprits japonais ont été brutalement et durablement bouleversés par cette intrusion. Les artistes de l’époque illustreront les navires à vapeur de Perry dans la droite ligne des navires noirs Nanban, poussant la représentation sous des formes démoniaques et menaçantes. Les officiers américains seront eux-mêmes dépeints sous des traits grossiers. Cette première visite de Perry fait naître un véritable débat au Japon entre les partisans d’une ligne dure, souhaitant refuser fermement toute concession à l’étranger, et ceux prônant une ouverture raisonnée, sensée éviter au Japon le sort de la Chine à l’issue de la première guerre de l’opium. Le shogun Tokugawa Iesada se trouvant bien en peine pour trancher entre les deux éventualités.

Les navires à vapeur du commodore Perry et leur puissante artillerie frappent les esprits japonais, qui les dépeignent sous une allure maléfique.  Gravure sur bois vers 1854, Préfecture de Nagasaki.

Perry est de retour au Japon le 11 février 1854, venant au mouillage en baie d’Edo à Kanagawa, déjà rendue célèbre par l’artiste Hokusai dans son œuvre « la grande vague de Kanagawa », probablement l’estampe japonaise la plus connue au Monde. Le commodore vient cette fois en force avec sept navires : le Susquehanna, le Mississipi, le Macedonian, le Lexington, la Vandalia et le récent USS Powatan, frégate mixte et navire amiral de cette nouvelle expédition. La démonstration de puissance est éclatante. Prétextant des relevés hydrographiques, Perry rapproche même l’escadre d’Edo afin de faire peser une menace plus directe sur la capitale japonaise. Cette stratégie d’intimidation porte ses fruits : après sept semaines d’âpres négociations, un premier Traité est signé le 31 mars, ouvrant les ports de Shimoda et d’Hakodate aux navires de commerce américains.

Les navires de Perry en baie d’Edo. British Museum.
La délégation américaine est reçue par les officiels japonais. British Museum.

Perry poursuit au mois de juin par une visite des ports de Shimoda et d’Hakodate, afin de montrer clairement que le Traité n’est pas qu’une vaine déclaration d’intentions, mais bien suivi d’effets. Il en profite pour faire signer des paragraphes complémentaires concernant l’approvisionnement en charbon, la protection des naufragés, et l’installation d’un consulat. Surtout, anticipant les démarches similaires des puissances européennes, il faut signer une clause de la « nation la plus favorisée », assurant que nul autre Etat ne pourra profiter de conditions plus avantageuses.

Des initiatives similaires ne vont en effet pas tarder : l’amiral James Stirling obtient la même année la signature d’un Traité ouvrant les ports de Nagasaki et d’Hakodate au commerce britannique. La France en fera de même en 1858, tandis que les Américains négocieront un nouveau Traité étendant leurs droits commerciaux aux ports d’Edo, de Yokohama, de Kobe, de Nagasaki et de Niigata. Cette ouverture brutale à l’Occident va avoir des répercussions profondes, allant jusqu’à précipiter la chute du système féodal en place depuis plus de six siècles. La présence d’occidentaux bouleverse une société japonaise isolée pendant des siècles, et le mouvement de contestation Sonnō jōi (尊皇攘夷), « révérer l’empereur, expulser les barbares », prend de l’ampleur. Les incidents se multiplient, venant bientôt entacher cette cohabitation forcée. Un ressortissant britannique, Charles Lennox Richardson, est tué à Namamugi en septembre 1862 par des samouraïs du clan Satsuma.

Donnant corps à ce sentiment anti-étranger, la cour impériale publie le 5 janvier 1863 l’édit jōi jikkō no chokumei (攘夷実行の勅命), « ordre d’expulser les barbares ». Cette proclamation n’a a priori qu’une valeur symbolique, l’Empereur n’ayant en principe qu’un pouvoir moral. Elle formalise cependant un mouvement de défiance des domaines dissidents cherchant à défier l’autorité du Shogunat Tokugawa et prônant une restauration du pouvoir impérial servant leurs intérêts. Des navires du clan Chōshū prennent à partie le navire à vapeur américain Pembroke dans le détroit de Shimonoseki dès le 25 juin 1863. Le lendemain, l’aviso français le Kienchang essuie des tirs d’artillerie des batteries côtières du même clan. Le 11 juin, malgré les avertissements français, la corvette HNLMS Medusa, se pensant protégée par les relations néerlandaises privilégiées avec le Japon depuis plusieurs siècles, est à son tour frappée, et neuf marins sont tués.

Illustration japonaise des attaques contres les navires européens à Shimonoseki.

Les puissances occidentales vont vivement réagir : la corvette USS Wyoming bombarde les batteries de Shimonoseki et coule un navire de la flotte Chōshū le 16 juillet. Quatre jours plus tard, la frégate française la Sémiramis et l’aviso le Tancrède bombardent à leur tour Shimonoseki. Au mois d’août, n’ayant pas obtenu réparation suite à l’incident de Namamugi, la Royal Navy bombarde Kagoshima, port du clan Satsuma. Maintenant la pression sur le domaine Chōshū, une escadre franco-britannique bombarde de nouveau Shimonoseki le 5 septembre 1864, puis débarque le lendemain des compagnies de débarquement qui neutralisent les batteries japonaises. 

L’aviso le Tancrède et la frégate la Sémiramis bombardent Shimonoseki le 20 juillet 1863.

Si les clans de Chōshū et de Satsuma sont les premières victimes de ces bombardement, l’humiliation est plus cuisante encore pour le Shogunat Tokugawa, incapable d’imposer sa volonté aux différents domaines malgré des expéditions punitives en territoire Chōshū, incapable à plus forte raison d’assurer la sécurité du pays d’agressions extérieures. Cette succession d’incidents dans les dix années suivant l’ouverture au commerce par l’expédition Perry marque ainsi un profond bouleversement, qui va conduire à la guerre de Boshin et à la restauration du pouvoir impérial, ouvrant la voie à une modernisation fulgurante du Japon sous l’ère Meiji.


Pour aller plus loin :

PERRY Matthew Calbaith, Narrative of the Expedition of an American Squadron to the China Seas and Japan, Performed in the years 1852, 1853 and 1854, Under the Command of Commodore M. C. Perry, United States Navy, By Order of the Government of the United States, New York, 1857.

GRIFFIS William Elliot, Matthew Calbraith Perry : a Typical Americain Naval Officer, Boston, 1887.

KROUT Mary H., Perry’s expedition to Japan, U.S. Naval Institute Proceedings, 47 N°2, 1921, pp.215-229.

The opening of Japan, U.S. Naval Institute Proceedings, 79 N°7, 1953, pp.772-781.

HENSON Curtis T., Commissionners and Commodores : The East India Squadron and American Diplomacy in China, University of Alabama, 1982.

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