La mer et les débuts du cinéma

Alban Lannéhoa

Domaine évocateur et propice à l’expression artistique s’il en est, la mer est l’un des grands thèmes privilégiés de la littérature et de la peinture. A la fin du XIXe siècle et au début du XXe, le cinéma va en toute logique s’emparer à son tour de ce sujet, quoique le milieu maritime soit plus complexe à mettre en scène. Nous vous emmenons à la découverte des premières œuvres cinématographique traitant de la mer et de la Marine.

Les premiers réalisateurs vont représenter la mer avant de mettre en scène la Marine. L’inventeur français Jules Etienne Marey (1830-1904) est à notre connaissance le premier à avoir tourné de courtes séquences en bord de mer. Il se lance dès 1882 dans la « chronophotographie », assemblage d’une succession de photographies. Son appareil de prise de vue s’inspire du « revolver astronomique » utilisé en 1874 par l’astronome Jules Janssen (1824-1907) pour filmer depuis Nagasaki au Japon le passage de la planète Vénus : le télescope est pourvu d’une chambre photographique en barillet, à la manière d’un revolver, dont la rotation est entraînée par un rouage externe. Marey miniaturise le concept avec son « fusil photographique », qui permet de prendre douze photographies par seconde.

Le « fusil photographique » de Jules Etienne Marey,
présenté dans la revue La Nature en 1882.

A l’aide de ce fusil photographique, Marey réalise notamment deux très courtes séquences en bord de mer en 1891. « La vague » et « barques sur la mer » sont à notre connaissance les premières apparitions de la mer dans le pré-cinéma. Chaque prise de vue ne restitue qu’une à deux secondes de film, le fusil photographique n’étant pas en mesure de prendre plus de 25 images à la fois. L’intérêt reste plus scientifique qu’artistique, et Marey ne dispose pas encore de moyens de projection adaptés.

Une série d’inventions vient transformer les procédés de prise de vue et de projection dans les années 1890. George Demenÿ (1850-1917), qui collabore avec Jules Etienne Marey, dépose en 1892 un brevet pour son « phonoscope », appareil projetant une succession d’images collées sur un disque en verre rotatif pour reconstituer une animation. Mais on reste plus proche du jouet optique que du véritable appareil de projection.  Aux Etats-Unis, Thomas Edison (1847-1931) et William Dickson (1860-1935) inventent le « kinétographe », la première caméra argentique de l’histoire, et le « kinétoscope », appareil de restitution des films ainsi réalisés. L’expérience reste toutefois individuelle.

En 1894, les frères Auguste et Louis Lumière développent leur propre « caméra cinématographe ». Louis Lumière (1864-1948) tourne en 1895 une « vue photographique animée », courte scène de 38 secondes intitulée « La Mer » ou « Baignade en mer ». L’œuvre montrant des enfants plongeant dans la Méditerranée depuis un ponton est présentée au Salon indien du Grand Café de Paris le 28 décembre 1895, à l’occasion de la première séance de projection cinématographique publique. La performance technique est encore modeste, on tourne depuis le rivage et non depuis un navire, mais représente une avancée considérable depuis les balbutiements de la chronophotographie, et l’on est déjà en mesure de gérer l’exposition lumineuse particulière du bord de mer. Le monde maritime fait une entrée remarquée dans le monde du cinéma.

« La Mer » est à l’affiche des premières projections cinématographiques organisées au
Salon indien du Grand Café par les frères Lumière à compter du 28 décembre 1895.
Affiche Henri Brispot (1846-1928).

Un an plus tard, Georges Méliès (1861-1938), autre pionnier du cinéma, tourne à son tour une scène de bord de mer. Son œuvre « Effet de mer sur les rochers » est malheureusement considéré perdue.

Au printemps 1896, les frères Lumière filment les chantiers navals du Sud de la France et immortalisent notamment le travail des ouvriers du chantier des Messageries maritimes à La Ciotat dans un film de 40 secondes d’une netteté remarquable. Ils tournent ensuite à La Seyne-sur-Mer une scène impressionnante, le lancement d’un navire devant une foule assemblée pour assister à l’événement.

La même année, les deux frères filment à Boulogne l’arrivée d’un bateau à vapeur. Occasion unique d’admirer l’entrée gracieuse d’un navire à roues à aubes dans le chenal du port. On notera l’absence de fumées s’échappant des cheminées, les chaudières devant tourner à un régime très réduit pour le retour au port.

Outre-Atlantique, le réalisateur canadien James Henry White (1872-1944) tourne en 1897 pour les studios Edison la première mise en scène d’une embarcation et de ses marins avec « Capsize of Lifeboat » et « Return of Lifeboat ». Deux scènes de moins de 30 secondes dans lesquelles on assiste à la remise à flot d’un canot de sauvetage chaviré, et à son retour sur le rivage.

La même année, James H. White tourne plusieurs séquences sur les manœuvres portuaires du SS Coptic, paquebot de la White Star Line assurant alors des liaisons de San Francisco vers l’Asie. Le dernier plan intitulé « SS Coptic running against the storm » est le plus impressionnant, première séquence connue tournée à la mer. La performance est significative : la prise de vue est étonnamment stable dans des conditions qui ne semblent pas avantageuses pour cet exercice novateur.

En France, le navire apparaît de nouveau à l’écran, mais sous une autre forme, reconstitué en studio. Avec le court métrage « Entre Calais et Douvres », Georges Méliès ne livre pas un simple film à portée documentaire, retranscrivant une scène de la vie courante, mais une véritable œuvre artistique scénarisée et à portée humoristique, mettant en scène les passagers d’un paquebot aux prises avec un violent roulis. Le commandant du navire reste imperturbable sur la passerelle tandis que les passagers tentent pour les uns de prendre un repas, pour les autres simplement de rester debout. Nous avons là un parfait exemple de la construction d’un décor dans les studios de la compagnie « Star Film » à Montreuil, et de l’usage des premiers effets spéciaux pour la restitution des mouvements du navire.

Le navire ne porte pas le logo d’une compagnie maritime mais celui des studios Star Film, fondés en 1897 à Montreuil par Georges Méliès, et du théâtre Robert-Houdin dont Méliès a été le directeur.

Avec le « Combat naval en Grèce », Georges Méliès propose une autre scénarisation en studio avec le même jeu d’acteur. L’œuvre aborde cette fois un thème militaire, davantage lié à l’actualité internationale : la Grèce indépendante depuis 1830, après plusieurs siècles d’occupation ottomane, intervient au début de l’année 1897 en réaction à l’insurrection crétoise et à la répression ottomane.

La flotte placée sous le commandement du prince Georges de Grèce a pour mission d’empêcher le ravitaillement de l’île par les forces ottomanes, tandis qu’un contingent miliaire est débarqué et que l’union de la Crète à la Grèce est déclarée le 16 février 1897. L’empire ottoman déclarera la guerre à la Grèce le 17 avril mais la scène dépeinte par Méliès reste fictive, les affrontements se limitant au sol Crétois. L’île deviendra autonome à la fin de l’année 1898, ne se trouvant formellement rattachée à la Grèce qu’en 1913 à l’issue de la Première Guerre balkanique.

Georges Méliès va aborder de la même manière en studio un incident au retentissement mondial : l’explosion du cuirassé USS Maine le 15 février 1898 dans le port de La Havane. Il s’agit de l’un des événements déclencheurs de la guerre hispano-américaine. Le court métrage « La guerre de Cuba et l’Explosion du Maine à La Havane » met en scène des scaphandriers évacuant les corps des marins américains de l’épave du cuirassé. Nous sommes là encore entre l’actualité et l’expression artistique à travers une représentation fantaisiste de l’événement.

La même actualité est couverte sous forme documentaire, avec « Troop ships for the Philippines », dans lequel James H. White filme à San Francisco le départ de troupes américaines sur le SS Sydney à destination des Philippines le 22 juin 1898, dans le cadre de la guerre hispano-américaine. Le court métrage d’une trentaine de secondes n’a pas de visée artistique mais préfigure les actualités cinématographiques du XXe siècle, projetées dans les salles de cinéma.

Si l’on peut filmer le départ des troupes, les théâtres d’opérations ne sont pas encore accessibles aux journalistes ou cinéastes désireux de rapporter des images du conflit. Les réalisateurs vont alors revenir aux méthodes de Méliès, en reconstituant en studio les batailles qu’ils souhaitent présenter au public. Un court métrage nous est parvenu, illustrant l’un des engagements navals de la guerre hispano-américaine. S’il ne nous est pas possible d’en identifier formellement l’auteur, il s’agit probablement des studios Edison (pour lesquels a travaillé James H. White) qui réutiliseront ce même décor en 1904.

Edward Hill Amet (1860-1948) propose quant à lui une astucieuse reconstitution du bombardement de Matanzas à Cuba avec l’utilisation de navires miniatures. Le film ne nous est malheureusement pas parvenu.  Pas davantage que les projections de Lyman Hakes Howe (1856-1923) pour lesquelles nous disposons toutefois d’une affiche annonçant un spectacle grandiose !

Reconstitution du bombardement de Matanzas à l’aide
de navires miniatures par Edward H. Amet, 1898.
Annonce pour la projection d’un film sur la guerre hispano-américaine
 par le réalisateur Lyman H. Howe.

En France, la Marine est également à l’honneur dans une séquence de près d’une minute réalisée par Alexandre Promio (1868-1926), mettant en scène l’exercice au sabre de bord par les matelots du cuirassé Formidable au mouillage en rade de Villefranche-sur-Mer. Débutant par un salut suivi de plusieurs mises en garde et parades, l’exercice chorégraphié n’a rien d’un véritable combat. Pour autant, il ne s’agit pas d’une simple mise en scène en vue de la représentation cinématographique, mais du déroulement habituel d’un véritable entraînement. L’hypothèse d’un engagement réel à l’arme blanche est devenue plus qu’improbable à l’ère des bâtiments cuirassés, ces exercices relèvent davantage de l’entretien de la condition physique des matelots.

Les colonies sont également mises à l’honneur dans un court métrage de Gabriel Veyre (1871-1936), opérateur du cinématographe des frères Lumière qui réalise un tour du monde et immortalise en Indochine une scène de la vie courante en escale, l’embarquement d’un bœuf sur un navire français au Tonkin en 1899. Les films réalisés par Gabriel Veyre seront présentés au public parisien à l’occasion de l’Exposition Universelle de 1900.

Désormais habitué des sujets navals, James H. White livre au tournant du siècle deux séries de séquences cinématographiques à visée documentaire. La première présente divers exercices réalisés par les cadets de l’école de Newport : gymnastique, exercice de combat d’infanterie et manœuvres dans la mâture de l’USS Constellation.

La seconde met en scène des technologies de pointe : on y voit le torpilleur USS Morris lancé en 1898 et basé à Newport, évoluant à pleine vitesse sous un lourd panache de fumée noire et larguant une torpille automobile Whitehead avant de défiler devant la caméra. Deux autres plans associés illustrent le tir d’une de ces torpilles depuis un autre bâtiment de surface, et l’impressionnante explosion sur un plan d’eau.

On revient à une œuvre à portée plus artistique avec « Un drame au fond de la mer » par Ferdinand Zecca (1864-1947), mettant en scène des scaphandriers et s’inspirant du court métrage de Georges Méliès sur l’USS Maine.  Mais il est ici question d’une scénarisation dramatique pour ce court métrage dans lequel l’un des deux scaphandriers à la recherche des corps dans une épave découvre un trésor. Il est aussitôt pris à partie par son camarade qui, coupant son tuyau d’oxygène, cause sa perte et s’empare seul du butin.

Le cinéma prend son essor, et des court-métrages au scénario plus abouti et d’une durée plus importante vont bientôt voir le jour.  En 1902 Méliès propose une adaptation de Robinson Crusoé. Il ne s’agit plus de tourner une courte scénette mais de proposer une scénarisation complète sur plus de 10 minutes pour illustrer ce grand classique de la littérature maritime. Méliès nous fait suivre le malheureux Robinson Crusoé de son naufrage à l’organisation de sa survie sur l’île, jusqu’à son sauvetage et son retour triomphal. Les scènes se succèdent devant de magnifiques décors de théâtre. Le film est naturellement tourné en noir et blanc, les images sont ensuite colorisées en studio.

Le début du XXe siècle est riche en événement navals majeurs, qui vont logiquement se retrouver transposés à l’écran. Le 8 février 1904, la flotte japonaise de l’amiral Tōgō Heihachirō attaque par surprise l’escadre russe stationnée à Port-Arthur dans la Péninsule du Liaodong en Chine. Le lendemain, les croiseurs de l’amiral Uryū Sotokichi surprennent à Chemulpo (Incheon, en Corée) le croiseur Varyag et une canonnière russe. Incapable de rivaliser avec une force supérieure en nombre, les deux navires russes sont détruits. Les studios Edison produisent le film « The Battle of Chemulpo » relatant cet événement. On reconnaît le décor qui avait été conçu pour dépeindre la guerre hispano-américaine en 1898.

L’année suivante, le réalisateur américain Frederick Albert Dobson propose à l’écran « Mutiny in the Black Sea », court métrage de 3 minutes évoquant la mutinerie du cuirassé Potemkine en juin 1905. Vingt ans avant le célèbre film muet soviétique, la mutinerie des marins russes de la flotte de la mer Noire est brillamment mise en scène.

Les réalisateurs anglo-saxons vont bientôt suivre l’exemple de Méliès et de Zecca, et produire des films au scénario plus construit. Le britannique Walter Robert Booth (1869-1938) tourne en 1903 « The Adventurous Voyage of the Arctic », film d’une durée de 10 minutes mettant en scène un voyage d’exploration polaire. Lewin Fitzhamon (1869-1961) propose en 1906 le court-métrage « The Pirate Ship », peut-être la première œuvre cinématographique à mettre en scène des pirates. Ces deux films sont malheureusement perdus.

En 1907, Georges Méliès s’inspire librement du célèbre roman Vingt Mille Lieues sous les mers de Jules Verne pour un court métrage du même nom, d’une durée de près de 10 minutes. Un jeune matelot se voit confier une mission d’exploration en sous-marin. Des muses et sirènes lui viennent en aide lorsque le bathyscaphe se trouve en péril, ses hélices endommagées. Le sous-marin touchant le fond des mers, l’explorateur est pris à partie par un monstrueux poisson, un crabe colossal puis un poulpe géant, enfin sauvé par ses protectrices. Notre marin se réveille enfin, découvrant que tout ce tableau fantastique n’était qu’un rêve. Le court métrage est toujours réalisé dans les studios de la Star Film à Montreuil et mobilise les danseuses du ballet du Châtelet pour ses impressionnants tableaux.

Ferdinand Zecca propose la même année un court métrage de 7 minutes bien plus construit que son précédent « Drame au fond de la mer ». Il s’appuie sur un scénario plus riche, plusieurs tableaux s’enchaînant dans des décors différents avec l’intervention de nombreux personnages. Comme chez Méliès, l’intrigue est simple mais donne lieu à une magnifique mise en scène dans des décors oniriques. Un pêcheur de perles explorant les fonds marins croise poissons, hippocampes, poulpe, étoile de mer, méduses, pour finalement rencontrer une fée marine accompagnée de deux sirènes, qui le mettent sur le chemin d’une imposante coquille Saint Jacques défendue par un homard géant et par un requin colossal, dont notre brave pêcheur peut heureusement se défaire facilement. La coquille s’ouvrant, ce dernier est de nouveau accompagné de muses l’entraînant dans une danse. Prenant place à leur invitation dans la coquille, le marin est protégé d’une violente éruption sous-marine, et se voit à son réveil transporté dans un tout autre lieu, trouvant à ses pieds tout un collier de perles d’une proportion incroyable. Notre pêcheur retrouve enfin sa femme sur la terre ferme, lui présentant sa fantastique trouvaille. D’une modeste condition, les voilà vêtus en châtelains, leur fortune étant faite.

En 1910, le film « The Aerial Submarine » réalisé par Walter Booth met en scène des pirates prenant le contrôle d’un sous-marin, torpillant des navires de commerce pour récupérer leur butin en sortant sous scaphandre. Le sous-marin quitte finalement le milieu marin pour s’élever dans les airs, dans une scène de science-fiction digne d’un romande Jules Verne !

Après la fiction, le cinéma va très tôt traiter de sujets historiques. Dès 1912, le réalisateur américain Kenean Buel (1880-1948) propose une fresque historique d’un quart d’heure sur la guerre de Sécession avec le court métrage « The confederate ironclad » (le cuirassé confédéré). Le scénario plus construit est appuyé par des textes intercalés entre les scènes. Le film s’achève sur la scène d’un affrontement entre des canonnières de l’Union et un cuirassé à casemate de la marine confédérée. Si le combat naval tourne à l’avantage du cuirassé, les officiers des deux camps s’entendent opportunément dans une scène finale des plus consensuelles.

Enfin, le cinéma vient à la comédie avec les célèbres films de Charlie Chaplin et son incontournable personnage Charlot. Ce dernier devient marin malgré lui dans le court métrage « Shanghaied » (Charlot marin pour le public français), film burlesque de près d’une demi-heure qui dépeint un armateur cherchant à faire sombrer son navire afin de toucher la prime d’assurance. L’opération est toutefois confiée à Charlot qui, on l’imagine, va faire échouer les plans de son patron, et va finalement s’enfuir avec la fille de ce dernier.

Affiche du film « Shanghaied » ou « Charlot marin », Charlie Chaplin, 1915.

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