Vice-amiral Edmond Jurien de La Gravière (1812-1892)
Le 17 octobre 1854, l’escadre du vice-amiral Hamelin conduisait le bombardement des fortifications de Sébastopol. Si l’opération ne permit pas la chute rapide de la ville, position stratégique en mer Noire, elle contribua activement à en établir un siège qui devait durer jusqu’en septembre 1855.
La route de Sébastopol était ouverte. Les flottes continuèrent d’escorter l’armée, et jetèrent l’ancre devant l’embouchure de la Katcha. Un aviso alla reconnaître l’entrée du port. Il revint annoncer que les Russes avaient coulé dans la passe cinq vaisseaux de ligne et deux frégates. Cette opération avait eu lieu avec une telle précipitation, qu’on n’avait pris le temps de retirer des vaisseaux coulés ni les canons, ni les munitions, ni les vivres. La plupart des bouches à feu qui armaient les forts du nord avaient également été jetées à la mer.

Le prince Mentchikof campait avec les débris de ses troupes dans la plaine de Balaklava, et les Russes semblaient vouloir se borner à défendre la rive méridionale du port, sur laquelle s’élèvent les établissements de la marine. L’autre rive est protégée par la citadelle de Sievernaïa. Cette citadelle est un ouvrage bastionné capable de recevoir 10,000 hommes ; mais la fortification n’avait pas été entretenue, et l’escarpe tombait en ruine. Le prince croyait que les alliés emporteraient cet ouvrage avec l’élan qui venait de déconcerter son plan de défense à l’Alma. Quant à l’action des flottes, il en exagérait aussi la portée. De toutes les places du monde, Sébastopol était peut-être celle qui possédait les moyens les plus formidables pour repousser une attaque maritime. L’armement des ports et de la rade comprenait 439 canons. J’ai entendu un illustre maréchal faire à ce propos une remarque bien juste : si l’on osait tout ce qu’on croit l’ennemi capable de tenter, si l’on mettait dans ses propres projets la moitié seulement de la témérité qu’on prête à ses adversaires, l’histoire ne serait remplie que de traits d’audace ; mais les fortifications prennent une tout autre face, suivant qu’on les considère du dedans ou du dehors. Pour se permettre de brusquer les choses, il eût fallu être dans le secret des découragements du prince Mentchikof.


Pendant que le prince Mentchikof se préoccupait avant tout de ne pas laisser cerner son armée, qui se chargeait donc de nous arrêter devant Sébastopol ? C’étaient 15,000 marins qui dans Sébastopol défendaient leurs propres foyers. La flotte russe de la Mer-Noire, constituée jadis par la main vigoureuse de l’amiral Lazaref, n’était pas seulement une flotte comme celle de la Baltique. C’était aussi une colonie maritime, transportée à l’extrémité de l’empire pour tenir Constantinople en échec. L’officier qui avait succédé à l’amiral Lazaref était le vice-amiral Nakimof, soldat presque sexagénaire.
À côté du commandant de la flotte, il faut citer l’aide-de-camp général de l’empereur, le vice-amiral Kornilof, dont le pavillon flottait à bord de la frégate à vapeur le Wladimir. Chef d’état-major maritime du prince qui, en sa qualité de gouverneur-général de la Crimée, commandait en chef les forces de terre et de mer, Kornilof représentait dans la flotte de la Mer-Noire l’esprit de la jeune marine. Il était ambitieux et avait sujet de l’être, car à l’âge de quarante-cinq ans il était arrivé à ce grade élevé auquel un mérité reconnu de tous lui donnait des droits incontestables. Les décisions de quelque importance étaient en général inspirées par lui. Homme de métier, Nakimof fuyait les responsabilités politiques.
Quand on connut à Sébastopol la bataille de l’Alma, l’émotion fut extrême au camp des marins. Quelques capitaines voulaient sortir du port et aller se jeter tête baissée au milieu de la flotte alliée. Kornilof soutint qu’il fallait exécuter à la lettre les ordres de l’empereur, détruire au besoin les vaisseaux et donner aux équipages la garde des remparts. Le prince Mentchikof approuva l’avis de son chef d’état-major.
Je me suis promis de n’entrer dans aucune controverse ; je ne puis cependant passer sous silence une opinion généralement répandue. On a dit que, si les alliés avaient essayé de pénétrer dans Sébastopol le jour même où ils débouchèrent sur le plateau de Balaklava, ils n’auraient rencontré que peu de résistance. Les Russes ont les premiers contribué à accréditer ce bruit ; mais peu de résistance suffit pour arrêter quelques bataillons qui viennent, sans réserves, se heurter à des batteries. La vérité est qu’à la guerre on peut quelquefois tout oser, parce que l’ennemi, frappé de terreur, s’empresse de détruire de ses propres mains les obstacles qu’on n’eût pas réussi à franchir. Telles paraissent avoir été les dispositions des Russes. Qui les soupçonnait le 23 septembre ? Qui donna le conseil de tenter sur-le-champ l’assaut ? Qui refusa de souscrire aux lenteurs d’un siège ? Le premier devoir d’un peuple, s’il veut vaincre, est de se montrer juste envers ses généraux. On n’infuse pas autrement l’esprit de discipline dans la troupe. L’assaut immédiat eût donné beaucoup au hasard, le siège au contraire ne compromettait rien ; la place, suivant les règles, devait tomber, disait-on, à la quarantième garde. Ce fut, — je crois ce fait bien acquis à l’histoire, — avec l’assentiment tacite de toute l’armée et de toute la flotte que l’on assit le camp devant Sébastopol , que l’on s’occupa de mettre à terre le parc de siège et que bientôt après on ouvrit la tranchée, — cette tranchée destinée à avoir un jour quarante kilomètres de développement et à être armée de huit cents bouches à feu.

Le prince Mentchikof était rentré dans Sébastopol, et nous n’étions plus les seuls à remuer de la terre. Travaux d’assiégés ! disait-on ; mais ces travaux grandissaient à vue d’œil. La place se couvrait d’une enceinte dont aucune de nos batteries ne ricochait les faces. Les marins qui n’avaient, comme moi, étudié l’art des sièges que dans les livres commençaient à ne plus comprendre ce qui se passait sous leurs yeux. « Ce sera, leur répondait-on, un immense duel d’artillerie. » Pour ce duel, il fallait au moins l’égalité des armes. Le parc de siège que nous avions apporté de Varna ne pouvait tenir tête aux pièces de gros calibre que nous opposaient les Russes. L’armée dut demander des canons plus puissants à la flotte. Le 3 octobre, l’escadre française débarqua 19 pièces et 1,100 hommes. L’escadre anglaise forma de son côté une brigade navale destinée à servir les premiers canons à boulets ogivaux dont il ait été fait usage. Cette batterie prit le nom des pièces dont on l’avait armée ; ce fut la fameuse batterie de Lancastre. Comme des cavaliers qui ont mis pied à terre, les marins de la flotte assiégée et ceux de la flotte assiégeante se trouvèrent pendant onze mois face à face. L’œil constamment fixé sur la même embrasure, ils étonnèrent les deux armées par la précision de leur tir, non moins que par la constance de leur courage.
Pendant que le gros des escadres alliées restait mouillé à l’embouchure de la Katcha, l’amiral Bruat, détaché devant Kamiesh, exécutait les reconnaissances qui lui avaient été prescrites, et faisait baliser les approches de la rade. La marine et l’armée espéraient pouvoir foudroyer de concert les défenses de Sébastopol. Le 17 octobre, nous fûmes éveillés par un feu terrible. Les batteries de siège avaient, dès les premiers rayons du jour, dégorgé leurs embrasures. Muettes jusque-là, elles essayaient pour la première fois leur puissance. Les batteries russes ripostaient avec énergie, la terre en tremblait, et l’ébranlement du sol semblait se prolonger jusqu’à bord. Vers dix heures, tout à coup le feu cesse ; nous n’avions rien prévu de semblable. Le canon de l’armée se taisait au moment où celui de la flotte allait parler. Déjà en effet accourait du mouillage de la Katcha l’escadre de l’amiral Hamelin. Une brume épaisse l’avait jusqu’alors dérobée à nos yeux.

Nous nous hâtons. Les vaisseaux à voiles et les frégates à vapeur s’accouplent ; les vaisseaux à hélice appareillent. La corvette le Pluton éclaire la route ; le Charlemagne et le Montebello arrivent les premiers sous le canon des forts. Des boulets ont fait jaillir l’eau près de nous. Une forte secousse ébranle le vaisseau. C’est un obus qui vient de traverser la dunette sous les pieds mêmes de l’amiral. D’autres obus sifflent dans la mâture ou frappent à la flottaison. Des boulets rouges ont mis trois fois le feu à bord. Debout sur les parapets, les canonniers russes rechargent leurs pièces. Nous jetons l’ancre enfin, et nous travaillons à nous embosser.


Les escadres alliées se développent lentement sur deux rangs endentés. Quatorze vaisseaux français, dix vaisseaux anglais et deux vaisseaux turcs forment autour des fortifications de Sébastopol un double croissant qui s’étend des batteries de la Quarantaine aux batteries du Télégraphe. On se bat au milieu d’une fumée intense. L’Agamemnon, que monte l’amiral Lyons, a pénétré dans un des replis du récif qui défend, mieux encore que les feux croisés des deux rives, l’entrée de la rade de Sébastopol. Il mouille à 760 mètres du fort Constantin. Le Sans-Pareil et le London ont suivi l’Agamemnon. Cette division se trouve assaillie par des feux plongeants ; elle appelle bientôt de nouveaux vaisseaux à son aide. Le Rodney le premier répond à ce signal ; malheureusement il va donner sur l’extrémité du récif. L’Albion, le Queen, le Bellerophon, se sont approchés à leur tour. Vigoureusement attaqué par les vaisseaux anglais et par quelques-uns des vaisseaux de notre aile gauche, le fort Constantin chancelle sous ses trois étages de batteries. Les hauteurs du Télégraphe n’en font pas moins pleuvoir sur le détachement que commande l’amiral Lyons une grêle de projectiles. La moitié de la flotte anglaise ne peut plus avoir qu’une pensée : sortir du mauvais pas où l’audace de son chef l’a conduite. Des frégates se dévouent et enlèvent le Rodney du banc sur lequel, au début de l’action, ce vaisseau s’est échoué. Aucun trophée ne restera entre les mains de l’ennemi, mais ce n’est pas de ce côté que le feu des Russes sera éteint.

Illustrated London News, 11 novembre 1854.
Le Charlemagne, le Montebello, le Friedland, la Ville-de-Paris, le Valmy, le Henri IV, le Napoléon, ont attaqué les forts du sud. Ils sont appuyés par l’Alger, le Jean-Bart, le Marengo, la Ville-de-Marseille, le Suffren, le Bayard, le Jupiter, qui tirent dans les créneaux de la première ligne. Les hauts-fonds dont la ligne d’embossage a dû suivre le contour ont obligé notre escadre à jeter l’ancre à 1,800 mètres environ des batteries de la Quarantaine. Malgré la distance, qui enlève à notre tir une partie de son efficacité, la défense sur la rive méridionale paraît à peu près réduite. Vers quatre heures, le feu reprend avec une vivacité nouvelle ; les bastions mêmes de la place se joignent aux batteries du bord de mer. Les bombes, les obus pleuvent autour de nous. L’ennemi heureusement ne peut apercevoir que la pointe de nos mâts, qui surgissent comme des balises au-dessus d’un océan de fumée ; ses coups portent trop haut. Le nuage protecteur qui nous environne ne lui permet pas de les rectifier ; si ce nuage se dissipait, si les Russes abaissaient de quelques degrés leur tir, notre position deviendrait critique. Les boulets ne cessent de siffler au-dessus de nos têtes, bien peu s’enfoncent dans les flancs de nos navires. Sous le canon des Russes dès midi et demi, embossés vers une heure, nous n’avons pas eu à bord du Montebello trente minutes de combat sérieux.


Les vapeurs opaques étendues autour des deux flottes ont aussi envahi le ciel. Le soleil apparaît à travers ce brouillard comme un globe de sang. Nous le voyons descendre lentement vers l’horizon et annoncer la fin prochaine du jour ; nous n’attendons que ce moment pour nous éloigner. Les vaisseaux anglais, plus maltraités que les nôtres, ont déjà commencé leur mouvement de retraite. L’impunité relative dont nous avons joui et un meilleur succès ne nous abusent pas sur le résultat de nos efforts. Lorsque nous nous serons retirés, l’ennemi n’aura qu’à relever ou à remplacer ses pièces démontées, ses terrassements seront intacts ; l’enjeu n’est pas égal : nous engageons dans la partie un capital de 50 ou 60 millions, les Russes en seront quittes pour quelques pelletées de terre.
La journée du 17 octobre fut peut-être une faute, mais elle fut, si je puis m’exprimer ainsi, une faute nécessaire. À la guerre, on ne peut s’empêcher d’en commettre beaucoup de ce genre. Il fallait prouver à l’armée que nous ne voulions pas assister en simples spectateurs à ses combats, que nous étions prêts au contraire à courir, pour la seconder, tous les risques, à prendre notre part de tous les sacrifices ; mais notre intervention prématurée eut un inconvénient grave : elle détruisit la puissance morale dont les flottes étaient investies. Si l’on eût attendu, pour les envoyer sous les murs de Sébastopol, que nos batteries de siège eussent pris sur celles de l’ennemi un ascendant marqué, il est probable que la seule approche de tant de vaisseaux eût frappé nos adversaires de terreur. Un bombardement général eût alors singulièrement facilité la tâche des colonnes d’assaut. Après l’attaque infructueuse du 17 octobre, on ne pouvait plus compter sur l’effet d’une démonstration dont le prestige s’en était allé en fumée. Les vaisseaux peuvent traverser les passes les plus formidablement défendues, si on ne les arrête par des obstacles sous-marins ; ils peuvent détruire les murailles de pierre, faire évacuer les batteries gazonnées, lorsque ces ouvrages sont à peu près de niveau avec leurs canons : ils sont impuissants contre des feux qui les dominent. La flotte alliée eût épuisé toutes ses munitions sans faire avancer d’un pas la reddition de Sébastopol. On lui avait demandé une diversion, et la diversion avait été faite ; malheureusement nous étions dans une saison où les beaux jours sont rares, et il fallait un beau jour pour s’embosser devant Sébastopol. On avait donc brusqué l’attaque ; personne n’était prêt, l’effort qui devait tout emporter avait été décousu, successif, au lieu d’être simultané. C’eût été à recommencer, si l’on eût pu recommencer avant que l’armée se fût mise en état de reprendre l’offensive.
Sur aucun point cependant, nos canonniers ne manquèrent de fermeté, il fallut leur réitérer plusieurs fois l’ordre de cesser le feu. Les Russes ne se montrèrent pas moins intrépides ; s’ils fléchirent un instant, ce ne fut qu’au bastion central, où les éclats de la maçonnerie rendaient la batterie réellement intenable. L’amiral Kornilov fut tué dans ce bastion en voulant ramener les artilleurs à leurs pièces.

Après le combat du 17 octobre, il se fit comme une pause dans le siège. Chacun réparait en silence les dégâts infligés à ses batteries, et en construisait de nouvelles. Les vaisseaux de l’amiral Hamelin, ceux de l’amiral Dundas et de l’amiral Lyons étaient retournés à la Katcha. Nous avions repris notre poste devant Kamiesh. La situation s’était beaucoup assombrie. Il ne faut pas oublier que la flotte n’avait pu promettre de rester en communication avec l’armée. lorsque viendrait l’hiver. L’expédition n’avait même été résolue que sur la déclaration d’un consul anglais qui avait résidé de longues années à Kertch, et qui s’était fait garant d’un temps maniable sur les côtes de Crimée jusqu’aux derniers jours d’octobre.
Ce fut la seconde période de la campagne. Cette période sera l’éternel honneur de la marine française. Il ne s’agissait plus seulement d’entretenir la petite armée que nous avions débarquée en Crimée ; il fallait faire affluer dans cette presqu’île, par un courant continu, les hommes, les chevaux, les munitions, les vivres. En quelques mois, toute notre flotte fut sur pied. Les navires à vapeur nous manquaient encore ; nos vaisseaux à voiles, montés par des équipages qu’on avait réduits de moitié, s’élancèrent vers Kamiesh en accomplissant des tours de force qui ne laissèrent peut-être indifférent que notre pays. Les Anglais ne s’y trompèrent pas ; ils admirèrent cette audace et cette activité. Jamais notre marine ne s’était montrée à eux avec tant d’avantage. Le sentiment du danger public avait doublé nos forces, et notre corps d’officiers, choisi, peu nombreux, rompu au métier par une constante pratique, était peut-être le premier corps d’officiers qui fût alors au monde : à coup sûr, il était le plus exercé.
Nous n’avions plus que six vaisseaux russes à surveiller ; nous prîmes le parti de renvoyer en France tous nos vaisseaux à voiles, et nous ne gardâmes sur la côte de Crimée que des vaisseaux à hélice. L’amiral Hamelin arbora son pavillon sur une frégate à vapeur ; l’amiral Bruat fit entrer le Montebello dans le port de Kamiesh. Quand le Montebello eut suffisamment éprouvé ce mouillage, d’autres vaisseaux vinrent y prendre place à ses côtés. Les Anglais se réfugièrent dans la baie de Kazatch, baie voisine, plus ouverte, mais presque aussi sûre.

Le vice-amiral Hamelin avait été promu au grade d’amiral, juste récompense d’un grand service rendu avec le plus loyal dévouement. Le 24 décembre, il remit le commandement en chef au vice-amiral Bruat, et le lendemain matin il partait pour Constantinople. Le vice-amiral Dundas venait d’être également remplacé par le contre-amiral Lyons.
En couverture : Le bombardement de Sébastopol, tableau d’Adrien Champel (1807-)

