Jean-Baptiste Henri Durand-Brager (1814-1879)
Embarqué sur une frégate à roues de la Marine impériale à destination de la mer Noire en 1854, le peintre Jean-Baptiste Henri Durand-Brager nous livre un récit du quotidien des soldats embarqués pour la Crimée. Nous vous restituons ce récit, publié à l’origine dans les colonnes du journal L’Illustration.
C’est tout un corps d’armée en marche : cavaliers, fantassins, service du transport, service des ambulances, artillerie et gendarmes, il y a là tous les échantillons. C’est un renfort qu’on envoie en Crimée. Il est sur la route de Marseille ; après tout, nous n’avons rien de mieux à faire, je crois, que de le suivre et de rejoindre avec lui notre poste à Sébastopol. Quelque précis et minutieux narrateur que nous prétendions être, nous passerons rapidement sur les adieux plus ou moins prolongés, plus ou moins tendres, que les pauvres soldats échangent sur toute la longueur du port de la Joliette avec les amis, les parents, les fiancées, les épouses ; c’est toujours le vieux spectacle tant de fois décrit, au larmoyant ou au comique, par les romanciers de 1830, sous le titre de la Cour des diligences. La situation est trop grave pour que nous permettions une plaisanterie, mais elle est aussi trop usée par la littérature pour que nous essayions de vous en extraire une émotion.

Passons au départ. Il y a là dans le port deux bâtiments à vapeur, une vaillante frégate de l’Etat et un de ces riches et rapides steamers des messageries impériales. Tous deux chauffent vigoureusement, tandis que de nombreuses embarcations leurs amènent les derniers détachements. A bord le brouhaha est étourdissant. Le pont est déjà encombré par les stalles des chevaux, les fourrages, le charbon supplémentaire, les approvisionnements de la guerre, et surtout par le bagage en désordre des arrivants. On se demande comment tout cela prendra place de façon à permettre les manœuvres, comment même les passagers arriveront à vivre pendant la traversée. Cependant les embarcations accostent toujours, et les hommes montent incessamment à tribord et à bâbord. L’un poussant l’autre, chacun cherche, et mieux encore trouve un petit coin dont la prise de possession est marquée par le dépôt du sac, du bidon et de la couverture.

Je n’ai pas besoin de faire remarquer, dans cet embarquement, manœuvre naturellement de peu d’usage à l’armée de terre, toutes les maladresses du jeune soldat. Il arrive plus d’une fois que, tandis qu’on le hisse à bord, les pieds et les mains lui manquent en même temps, et alors les marins, en riant, le rattrapent au vol. Lui, son fusil, son sac, sa couverture, et tout l’attirail est jeté d’un bloc sur le pont. Le pauvre diable se relève, choppant à droite, s’accrochant à gauche, manque de tomber dans la machine, puis disparaît par l’escalier du grand panneau ; on le retrouve tout contusionné dans la batterie. Enfin ce sont, multipliés à l’infini, tous les accidents invariables, mais éternellement grotesques, des marins qui débutent.
Naturellement, à côté on remarque le regard de pitié narquois du vieux soldat d’Afrique ; celui-là a le pied marin. Il monte paisiblement, par principes, sans maladresse, sans accidents. Il a la moustache et la barbiche grisonnante, le front brûlé jusqu’à la ligne du képi ; sous son nez roussi fonctionne sans interruption une pipe courte et d’un noir mozambique. Celui-là est bien vite installé sans s’être départi un seul instant de son sang-froid musulman.

Plus loin un bon gendarme : car cette brave, cette admirable troupe que nos loustics ont imaginé de trouver grotesque, qu’ils ont fait passer dans la monnaie courante de leurs plaisanteries, qu’ils n’ont pas plus respectée que le piano ou les prix de vertu, cette troupe modèle est indispensable partout, en campagne, au camp, même à la bataille. Celui-là, au milieu du désordre, ou tout au moins du négligé général, a toujours sa belle tenue. Nous le verrons en Crimée, après la pluie, après les marches, dans les boues, dans la neige, quand le froid, la maladie, le découragement, désorganisent parfois les autres corps, relâchent la discipline, quand tout le monde est débraillé, ou sale, ou en haillons, lui seul, au dépit des fatigues de la campagne, des intempéries des saisons, conserve toujours sa tenue irréprochable, et fait son service au bivouac tout comme aux portes de l’opéra. En ce moment, en vrai soldat, il est plus préoccupé de son cheval que de lui-même, et songe avec anxiété aux dix jours que la pauvre bête va passer debout dans sa cage réglementaire.
Quant au zouave, il est partout chez lui ; rien ne l’émeut, rien ne l’étonne : à la bataille, leste, adroit, infatigable, il s’engage avec l’agilité, les ruses et l’imperturbable sang-froid d’un bon chasseur ; au bivouac, quand les voisins ne trouvent que des cailloux et se couchent sans souper, bien souvent le zouave se livre à des festins splendides et inexpliqués. En mer il est marin comme les vieux loups du métier, et rit des embarras et des peines grotesques de tout le monde. C’est la plus brillante et la plus parfaite expression du caractère français dans l’armée.
En somme, tout le monde une fois arrivé et le navire en marche, je ne sais comment cela se fait, mais, malgré l’encombrement, plus de tohu-bohu, plus d’enchevêtrement, plus d’embarras : tout le monde a trouvé sa place, il y a mieux, tout le monde est à peu près bien, et l’ordre le plus parfait règne à bord. La nuit venue, sauf ceux à qui le mal de mer impose les postures les plus affligeantes, chacun s’étend dans les batteries ou sur le pont, se love comme il peut dans sa couverture, et cherche le sommeil ; donc, pour le moment, bonsoir.
L’ordre, avons-nous dit, règne à bord : soit ; mais c’est un peu comme à Varsovie ; cela ne veut pas dire que tout le monde s’y trouve dans les conditions de bien-être désirables. Rien, au contraire, n’est plus pénible pour le troupier que cette traversée de quelques jours. Si ce voyage est à peu près supportable à bord des bâtiments à batteries où les entreponts offrent au moins un asile aux passagers, il n’en est certes pas de même sur les corvettes à vapeur ou à voiles, et surtout dans les transports nolisés par l’Etat. Dans les premiers, les hommes sont entassés, mais ils sont couverts ; sur les corvettes et sur les transports, le jour, la nuit, qu’il fasse froid, qu’il fasse chaud, qu’il pleuve même, le soldat n’a d’autre refuge que le pont, d’autre habitation que sa couverture.

Spectacle préliminaire des vastes chaudières qui renferment le grand événement de la journée : alors rien ne peut les détourner de cette intéressante contemplation, ni les piaulements des goëlands et des mauves, ni les marsouins qui font la roue, ni les parties de barres des dorades ; ils n’ont tous qu’un seul regard, et bientôt ils sont tous à la file, en arrêt sur maître Coq.
Ah ! le magnifique appétit quand il fait beau, quand on lit le livre de loch, cette phrase si goûtée de la navigation à vapeur : « Beau temps, belle mer, calme plat ». Dans ce cas, quand on entend piquer une heure, — l’heure du dîner,— le bienheureux timbre est accompagné à grand orchestre par toute la ferblanterie du bord. Alors commence la distribution ; le chef est en tenue de circonstance, grave, méthodique et important, comme au Gymnase. Son tablier n’est pas propre, mais ses aides sont plus sales encore. Il répartit à la gamelle de chacun la portion congrue de potage-rata. Potage-rata est le terme ; voici l’explication : Pour éviter l’attirail luxueux dedeux plats, et néanmoins donner les deux espèces de nourriture exigées par la règle, on a savamment imaginé le mélange naïf de deux services en une seule gamelle. Il en résulte une sorte de turlutaine de pain, de pommes de terre, de faillots, de gourganes, etc. : là-dessous se trouve ensevelie la brochette à la marque du plat, qui retient les morceaux de lard ou de bœuf, pièce de résistance du repas. Naturellement, pour que le potage-rata soit déclaré réussi, la cuiller doit s’y tenir « au port d’armes ».

Ajoutez la distribution du pain ou des galettes de biscuit, gamelles et bidons au centre du cercle, et le couvert est mis. Quelques minutes après il se produit un final de ferblanterie : les instruments, en groupes serrés, grattent vainement le fond des gamelles, chacun n’a plus qu’à quitter la place en mettant sa cuiller dans sa poche… quand parfois le cri : Au rabiot ! au rabiot ! vient rendre quelque espoir aux estomacs encore inassouvis. Cette fois il n’est plus question de défilé ni de numéro d’ordre : tout le monde se précipite, on envahit à tout hasard la cuisine, les marmites sont prises d’assaut, et les premiers arrivés attrapent quelques méchants restes qui gratinaient au fond des chaudières.
Après ce dernier épisode, le repas est bien fini. Vient le tour des pipes, cigarettes, chibouques, etc. : c’est la sieste. On voit sortir de certaines poches des jeux de cartes dont Balzac seul aurait su définir la crasse. Le bezigue est en grande faveur. Il y a aussi quelques jeux excentriques dont les combinaisons nous échappent. Ce sont de petits cailloux, de petits morceaux de bois qui manœuvrent sur une espèce d’échiquier tracé par terre ; ce sont encore des morceaux de fil venant faire dormant à un même centre et courant les uns après les autres. Dans toutes ces parties l’honneur n’est pas seul engagé : les petits et même les gros sous roulent sur le tapis ; mais quand une pièce de cinquante centimes se hasarde dans les enjeux, tout le monde se retourne, étonnement général ; tableau : « Bien certainement ce n’est pas un des habitués : c’est sans doute M. de Rothschild qui est venu là incognito par curiosité ».

Nous n’avons pas tout dit sur les plaisirs de la sieste. En principe, le Français, si empêché qu’il soit, s’arrange toujours pour traîner avec lui un attirail qui lui permette non seulement, comme nous venons de le voir, de ne pas laisser rouiller ses vices, mais même de se procurer, dans les situations les moins confortables, des plaisirs considérés en temps ordinaire comme superflus. Le croirait-on ? Il y a spectacle à bord. Les loustics ont emporté des marionnettes, parfois même ils les confectionnent sur place. Le théâtre est un box, une stalle de chevaux : c’est Guignol au complet : rien ne manque à la troupe, ni costumes, ni accessoires, ni figurants ; il y a même des doublures ; on ne redoute ni les indispositions ni les accidents : le directeur n’est jamais embarrassé ! Le chat savant, dont on a pompeusement annoncé les débuts, a été mangé la veille par un zouave ; il est immédiatement remplacé par un affreux petit barbet, sorti on ne sait d’où, artiste éminent et surtout trop maigre pour passer comestible. On fait pourtant une annonce des infortunes du chat, et on prie le public de vouloir bien excuser cette indisposition subite.
La représentation commence : le public est empressé, compacte ; Polichinelle paraît, et, tout comme Mlle Rachel, il est accueilli par trois salves d’applaudissements : « Chapeau bas ! chapeau bas ! silence ! silence ! à la porte ! » On réclame l’intervention du commissaire ; enfin le silence s’établit. Alors roule une avalanche de lazzis, de balourdises, de coq-à-l’âne en paroles et en actions que Charles Nodier n’eût pas manqué de recueillir soigneusement ; nous nous sommes contentés d’en rire comme des fous, de ce rire nerveux et inextinguible dont la tradition est perdue depuis la mort d’Odry.

Il y a encore le combat de coqs, exercice bizarre qui nous fait passer de bien bonnes heures après la tourmente. Voici le détail de cette curieuse pratique : deux hommes ont les mains liées ; les bras sont fixés aux cuisses par un bâton qui passe entre les genoux ployés et les coudes, je veux dire à la saignée et aux jarrets ; on les met en face l’un de l’autre. Le jeu consiste à se pousser chacun du bout de l’orteil, de manière à faire tomber l’adversaire sur le côté ; dans cette position, le vaincu joue à peu près le rôle de la tortue mise sur le dos ; il se débat sans pouvoir jamais se relever. Vous jugez des éclats de rire, des railleries à bout portant, des huées, des bravos et de toutes les gamineries auxquelles ce travail grotesque peut donner lieu.
Enfin la leçon d’équitation et quelques autres turlupinades de bord ramènent de loin en loin des éclats d’une gaieté bruyante, qui font oublier quelques instants à tous ces braves, et la patrie, et les dangers à venir, et le gros temps et les mauvaises heures.

Et le navire marche toujours. Un vaisseau qui croise et salue ; un beau volcan, Stromboli, qui jette aux nues sa vapeur blanche et sulfureuse ; tout est récréation, tout est sujet pour les plus burlesques commentaires. Enfin nous donnons dans le détroit de Messine ; nous voici en face de la ville coquette… N’ayant pas la prétention d’être un écrivain de la vieille roche, nous vous faisons grâce de la grande description. Nous voulons toutefois dire en passant quelques mots désagréables à l’administration sanitaire de la ville. Des canots sales, des gens vieux, laids, dégoûtants et déguenillés, viennent au-devant des vaisseaux représenter, avec un pavillon jaune, troué, rapiécé, et un manche à balai surmonté d’une baïonnette rouillée, les autorités de Messine, autorités taquines et maladroites, je vous l’affirme. — « D’où venez-vous ? — De France. — En quarantaine, corbleu ! — D’Espagne ? — Diable ! diable ! en quarantaine ! — D’Angleterre ? — Vite ! vite ! en quarantaine ! » De n’importe où, en quarantaine ! en quarantaine ! en quarantaine.
N’importe où, il meurt du monde tous les jours ; il y a donc des maladies ; donc en quarantaine tout le monde, et c’est, je crois, fort bien raisonné. Pourtant, à la vue des grosses épaulettes, la prudente administration a fini par daigner se relâcher un peu de sa rigueur. Quelques privilégiés font un bout de toilette et vont à terre.

Au bout de quelques heures, ils rapportent à bord leurs impressions de voyage. Ce qui les a surtout frappés d’étonnement, ce sont les prêtres. La plupart de ces braves gens, habitués à leur digne curé de campagne, et à la tenue, au moins toujours convenable, de nos ministres de la religion, se sont crus en plein carnaval en voyant gigoter, se pavaner, poser, le poing sur la hanche, tous ces petits abbés, bottés à l’écuyère, éperonnés, portant habit à la française et haut-de-chausse de satin : Aramis moins la grâce, moins l’esprit, Aramis de carrefour.
Messine, coquette ville, disions-nous ; et pourtant on ne saurait la quitter sans un sentiment de tristesse, car cette ville de palais, de grands seigneurs, de petits abbés, porte le stigmate honteux d’une misère dégradante et mal fardée. — Rembarquons-nous bien vite. Du reste, nous touchons au terme du voyage. Encore soixante heures de mer, et nous serons déjà au Pirée. Passons vite sur les détails du voyage ; le temps est mauvais ; l’Adriatique, cette vieille veuve, a l’humeur acariâtre : elle nous envoie en travers de longues lames, dont je garderai longtemps le souvenir. On double en toute hâte Matapan et Saint-Ange. Un regard pour ce vieux rocher de Cythère, qui doit beaucoup à la poésie, où sont les orangers, les lauriers, et surtout les prêtresses. Plus rien que d’affreux rochers et de pauvres lichens.

Nous gagnons le Pirée ; du Pirée à Gallipoli un pas. Voici Constantinople ; nous remontons le Bosphore, et nous sommes en route pour Kamiesh. Nous arrivons ; nous apercevons déjà les feux de Chersonèse ; puis les escadres au mouillage sortent de la brume, et l’on voit enfin se dessiner les côtes de Crimée. C’est un merveilleux spectacle qu’on embrasse d’un seul coup d’œil ; spectacle vivant, qui, sauf les grands décors et la toile de fond, se déplace et se renouvelle à chaque instant, diorama gigantesque qui donne le vertige à l’imagination, qui fait bondir le cœur comme un couple de la Marseillaise. A gauche c’est le mouillage de la Katcha, où se balance sur ses ancres l’escadre de l’amiral Hamelin ; puis la vallée du Belbek. Plus près, l’entrée du port de Sébastopol, le fort Constantin, le fort Alexandre, le fort de la Quarantaine, et en avant les frégates de grand’garde qui observent l’intérieur du port. On voit distinctement les feux de la ville et ceux de nos batteries. On avance toujours ; on est reconnu. La fête commence ; on passe à poupe d’un navire anglais, dont l’équipage entier pousse des hourras frénétiques, et nous entonne poliment l’air de Partant pour la Syrie.
Enfin l’ancre tombe : nous sommes arrivés. Tout le monde était impatient, — moins que moi-même pourtant, cher lecteur, de vous présenter ces braves et belles figures de troupiers, de vous faire admirer ces types divers, qui, brillants ou déguenillés, en tenue de parade ou dans le débraillé de la tranchée, offrent toujours de ces caractères saisissants, que les circonstances extrêmes ont seules pu mettre en leur véritable relief.

Dans cette pensée, dans cette action commune, dans cette unité admirable, il y a un monde de curieux contrastes : le soldat français, bouillant et impétueux, toujours un peu frondeur, mais beau de cette valeur antique et de cette vieille gaieté qui l’accompagne au feu, à l’assaut, et jusqu’aux ambulances, souvent même jusqu’à cette hideuse table des opérations. Le soldat anglais, froid, calme, stoïque dans l’accomplissement, à la lettre du devoir, marchant impassiblement à la rencontre du boulet, comme s’il défilait à la revue. Le Turc fataliste, nonchalant, mais brave au feu, d’une sobriété exemplaire, sachant vivre de rien ; du reste, doux, triste, résigné. Nous parlerons de nos nouveaux aussi de nos nouveaux alliés les Piémontais. Belle tenue, beaux hommes, figures intelligentes et énergiques. Ce sont les derniers venus ; mais l’apparence a été si sympathique et l’occasion de faire leurs preuves a été si tôt et si bien saisie, qu’ils ont eu tout de suite droit de cité. Au bout d’un mois, c’était déjà de vieux camarades de la grande armée d’Orient. A demain donc, à terre. Nous aussi nous fraterniserons.
En couverture : la frégate à roues Canada, aquarelle d’Antoine Désiré Heroult (1799-1853)

