Hippolyte Alexandre Langlois (1830-1916)
Après la destruction spectaculaire des forts de Kinburn, qui annonçait l’entrée dans l’ère du navire cuirassé, la flotte franco-britannique dut hiverner dans le liman du Dniepr, et y affronter des conditions extrêmes qui mirent à l’épreuve navires et équipages.
Le lendemain du combat de Kinburn, vers six heures du matin, l’ennemi faisait sauter la forteresse d’Otchakof, exposée sans utilité (d’après les termes d’une dépêche russe) à une destruction inévitable si nos bâtiments se décidaient à la bombarder. À la même heure, tous les bâtiments de l’escadre mettaient leur pavillon en berne. Aux cris d’enthousiasme, aux chants de victoire allaient succéder les prières des morts. Le moment était venu de procéder à l’enterrement des deux marins de la Dévastation. L’arrière de notre batterie avait été transformé en chapelle. Un catafalque d’une imposante simplicité recouvrait les deux corps. Il n’y avait là ni drap noir étoilé d’argent, ni panaches blancs, ni flambeaux ciselés, ni croix funèbre brodée sur velours. Des pavillons aux couleurs nationales recouvraient seuls les restes mortels de nos braves camarades, et les parois de la chapelle improvisée étaient modestement décorées par les drapeaux de toutes les nations alliées.
Vers onze heures, l’aumônier du Montebello arriva revêtu de ses habits sacerdotaux. Le commandant de la Dévastation et ses officiers se rangèrent à droite et à gauche des cercueils : les états-majors, des divers bâtiments leur faisaient face. L’équipage sur deux rangs avait pris place à tribord et à bâbord. L’office des morts fut récité au milieu du recueillement général. Il n’est personne qui puisse assister sans une émotion profonde à une cérémonie funèbre célébrée ainsi entre le ciel et l’eau, sur le glorieux théâtre où sont tombées les victimes ; il n’est personne qui n’éprouve le besoin de proclamer hautement son respect pour tous ceux qui, loin de leur famille, sacrifient si noblement leur existence à la grandeur de la patrie. La prière et l’aspersion terminées, les corps furent déposés dans le grand canot, suivi d’un long convoi d’embarcations. Arrivés à la plage, les hommes du canot portèrent les cercueils à bras jusqu’à la fosse creusée dans les talus des fossés extérieurs de la forteresse. Après une courte et dernière prière, la terre se referma, et une humble croix de bois blanc fut plantée sur la sépulture des deux courageux marins.

Pendant que nous poursuivions activement nos travaux de défense, la garnison russe d’Otchakof menait une vie assez triste, à en juger par le récit d’un jeune milicien qui, pour fuir un châtiment, s’était sauvé, le 10 décembre, à l’aide de l’une de ces embarcations nommées plates, confiant, sans hésiter, sa vie aux caprices des courants, qui eussent pu, si le vent avait changé, l’entraîner à plusieurs lieues dans la Mer-Noire. Ce malheureux n’avait ni rames ni voiles, et ne pouvait espérer aucun secours, surtout la nuit ; heureusement le sort voulut qu’il vînt précisément échouer sur la pointe de sable où un soldat d’infanterie de marine en sentinelle le remit entre les mains de ses supérieurs. Son interrogatoire confirma ce que nous savions déjà sur l’armement d’Otchakof, et ne nous apprit rien autre chose que la délivrance à l’armée russe de chaussures d’hiver ferrées à glace.
Cette précaution était fort sage après tout, car l’hiver commençait à se faire vivement sentir. Nous avions la nuit des froids de 5 degrés, et le courant du Dniepr et du Bug charriait des glaces. Ces glaces, de 2 centimètres d’épaisseur, devaient venir de très loin ; elles descendaient en tournoyant sur elles-mêmes, se minaient par le frottement, et formaient des assiettes d’une circonférence très régulière et toutes de la même grandeur. Vers la fin de novembre, il en vint tant que l’entrée du liman en fut complètement obstruée ; elles glissèrent les unes sur les autres, couvrirent peu à peu la surface de la baie, étreignirent les bâtiments, et s’étendirent enfin sur les eaux à perte de vue. Le thermomètre marquait alors 15 degrés au-dessous de zéro. Ce ne fut qu’avec la plus grande prudence que les marins de la division se risquèrent sur cette immense nappe blanche. Moi-même, quand j’y posai les pieds, je m’arrêtai au premier pas ; je voulais avancer, mes jambes s’y refusaient ; mon esprit se préoccupait sans cesse de l’idée que ces faibles glaces, étroitement liées entre elles, étaient venues séparément, et qu’une seconde suffirait pour les désunir sous mes pieds. Je songeais que je marchais sur une tombe qui pouvait s’ouvrir et se refermer sur moi. Je fis comme les autres pourtant, je m’enhardis, et pendant plusieurs jours j’allai d’un bâtiment à l’autre, et même jusqu’à terre.

Dans la nuit du 11 au 12 décembre, la température s’étant subitement radoucie, une débâcle imprévue vint troubler le sommeil de la division. Les glaces, en se rompant sous les efforts du courant, faisaient un bruit vague, indéfini, comparable au mugissement lointain de la mer sur une plage inégale. Elles venaient se briser sur les chaînes de mouillage, et de là, rencontrant une résistance sur l’avant de chaque bâtiment, particulièrement sur celui des batteries flottantes, elles formaient une effrayante montagne, qui, poussée par la base, montait lentement jusqu’à la hauteur des bastingages, et dont la crête retombait pour se reformer aussitôt.
L’avant de la Dévastation, après avoir vu cet amas de glaçons disparaître et se renouveler plusieurs fois, se trouva enfin pressé par une masse si considérable, que l’ancre déchira le fond. Alors commença une retraite lente, presque insensible, mais que la pesanteur d’une ancre de vaisseau traînante rendait dure et saccadée comme le cahot fatigant d’une voiture mal suspendue. Chose incroyable, cette pression effrayante ne parvenait à imprimer au bâtiment que de violentes trépidations. Cette retraite dura plusieurs heures. Nous avions parcouru ainsi un espace de 1,600 mètres, et, comme si la Dévastation en avait donné le signal, la flottille tout entière recula devant l’irrésistible élan de la débâcle. La Lave, ne pouvant, à notre exemple, traîner son ancre de vaisseau, trop solidement mouillée, rompit sa chaîne. Qu’on se figure ces énormes maillons cédant tout à coup à une tension extraordinaire, et l’on aura une idée du frottement qui dut se produire dans ses écubiers. Il en jaillit des milliers d’étincelles qui projetèrent une lueur ardente comme celle d’un brasier qui s’écroule. Ne pouvant espérer rester dans le liman, parce que les ancres qu’elle possédait étaient trop faibles, elle chauffa, puis, aidée par les glaces qui activaient sa marche, elle gagna heureusement le chenal balisé, et se rendit dans la Mer-Noire, où elle prit, perpendiculairement aux ouvrages avancés, un mouillage très propre à la défense.
La Tonnante, plus rapprochée de terre, fut des trois batteries flottantes celle qui eut le choc le moins dur à supporter ; elle ne dériva que de 800 mètres. Tous les bâtiments, sans exception, suivirent le mouvement des glaces. À onze heures du matin, ils avaient repris leur immobilité, et aucun événement malheureux, aucun abordage n’était à regretter. Cette scène, assurément des plus curieuses et des plus saisissantes qu’il soit donné à un navigateur d’admirer, devait nous apparaître une seconde fois, plus magnifique encore, et nous faire sentir aussi plus vivement peut-être l’impuissance des hommes devant les éléments déchaînés.

Le 13 décembre, la glace avait repris ; le lendemain, elle entourait notre carcasse de fer. À partir de ce moment allait se dérouler une suite de spectacles nouveaux pour des hommes aussi peu habitués que nous aux curieux effets de l’hiver dans ces froides régions. Je vois encore le Milan revenant de Varna, porteur du courrier et des provisions, par une température de 20 degrés et une mer assez grosse. Sa coque n’est plus visible ; les lamés l’ont revêtue d’un riche manteau de pendeloques, plus brillant et plus pur que le cristal. Les tambours ressemblent à une cascade à demi congelée, lançant ses flots d’écume au milieu d’innombrables fuseaux de verre filé ; les rayons blanchâtres du soleil miroitent à travers cet édifice de glaçons transparents, vrai palais de cristal des contes de fées.
D’Otchakof à Kinburn, on peut traverser à pied sec. Ce fut ce que voulut un jour nous prouver un soldat russe que nos factionnaires épiaient depuis longtemps. Parti avec quatre de ses compatriotes, il fit avec ceux-ci une bonne portion du chemin, dirigeant ses pas bien au-delà de nos avant-postes. Ses compagnons le quittèrent bientôt pour retourner sur leurs pas, le laissant seul continuer sa route. La Dévastation signala sa présence par le télégraphe. Les matelots de la Tonnante furent autorisés à se mettre à la poursuite de ce militaire, qui pouvait être un envoyé porteur d’ordres pour le commandant des troupes russes, qu’on supposait campées très près de nous. Plus alertes que le chamois, plus légers que la gazelle, les matelots, le fusil sur l’épaule, commencèrent une course que le chemin glissant et inégal ne ralentissait pas. Le soldat russe ne se pressa pas beaucoup d’abord ; mais, jugeant au bout de quelques minutes qu’il perdait du terrain, il se mit à courir. Comme il portait des souliers ferrés à glace qui lui assuraient l’équilibre, il eût pu, sinon échapper, du moins donner le temps aux Cosaques vers lesquels il s’avançait de l’apercevoir et de venir à son secours. Un coup de fusil tiré par le moins éloigné de nos marins l’avertit qu’il y avait danger à prolonger sa fuite ; soit que la balle eût sifflé à ses oreilles, soit qu’elle eût ricoché à ses pieds, il s’arrêta subitement et fit signe qu’il se rendait. Fière d’avoir rempli sa tâche avec tant de succès, l’escorte du conscrit russe, — car c’était un jeune homme de seize ans, — regagna le Vautour, où elle livra le prisonnier aux interrogatoires de l’interprète. On ne trouva sur lui aucuns papiers, mais ses déclarations tendirent à nous faire croire à des préparatifs hostiles. Quant à la résolution qui l’avait porté à traverser le liman, elle ne venait, disait-il, que de lui seul. Sa fuite devant nos hommes démentait cette assertion : il était fort présumable qu’il s’était débarrassé de papiers compromettants. Le même jour, un autre soldat russe fut pris aux abords des ouvrages avancés : même interrogatoire, même réponse.

Peu de temps auparavant, les timoniers nous annonçaient l’arrivée de plusieurs hommes partis d’Otchakof en parlementaires. Le commandant de Montaignac de Chauvance, se trouvant par le mouillage de la Dévastation le plus rapproché d’eux, ordonna à M. de Saint-Phalle ; lieutenant de vaisseau, d’aller, suivi de quatre marins, à la rencontre des Russes. Après une marche de vingt-cinq minutes par un froid de 22 degrés, M. de Saint-Phalle les rejoignit. Un officier russe, le saluant courtoisement, lui remit de la part de nos compatriotes, alors retenus prisonniers à Odessa, une lettre par laquelle ceux-ci faisaient connaître leur position et leurs besoins ; puis, sans plus de paroles, il salua de nouveau et se retira. Cet officier, d’une taille ordinaire, aux manières distinguées, parlait le français avec peu de facilité, cherchant ses expressions, bien qu’il n’eût que quelques mots à dire. Il était vêtu de la fameuse capote, qui ne diffère de celle du soldat par aucun signe bien visible, précaution prudente dictée à la Russie par une triste et longue expérience. Les soldats étaient de très beaux hommes au teint basané, à la moustache sévère, véritables types du grognard ; ils paraissaient avoir défié le sort des combats, tant ils étaient robustes et bien portants, et appartenir aux vaillants restes de la vieille armée qui avait si longtemps défendu Sébastopol.
L’hiver se décida enfin à user de toutes ses rigueurs ; le thermomètre baissa toujours : vers la fin de décembre, il était stationnaire à vingt-cinq degrés, et les blocs de glaces, sciés autour de la Dévastation pour dégager sa coque, avaient une épaisseur de 50 à 70 centimètres.
Au milieu des épreuves sans nombre qu’avaient à supporter la division navale et la petite armée de Kinburn, le caractère français ne pouvait perdre ses privilèges. Notre si vieille gaieté ne s’est jamais effrayée au bruit des canons. Un théâtre avait été construit dans la forteresse. Les vaudevilles les plus gais et même les plus égrillards étaient représentés devant un public nombreux. La rampe et les lustres avaient un éclat timide qui laissait dans un demi-jour vaporeux les contours rembourrés des conscrits chargés d’interpréter les rôles de femmes. Le théâtre marchait sans obstacle deux fois par semaine, n’ayant à craindre ni la critique, ni les embarras financiers de la direction, ni les cabales, ni les rivalités de talent, ni aucun des incidents enfin qui assiègent une semblable entreprise. Théâtre modèle, sa chute ne devait avoir lieu qu’au jour de la cessation des hostilités. Il eût été très curieux de voir les Russes attaquer nos avant-postes en pleine représentation : je me figure l’ingénue surprise au moment le plus pathétique d’un couplet, franchissant la rampe sans quitter son costume, et culbutant les spectateurs pour courir à son fusil. Le conscrit eût aisément passé aux yeux des ennemis pour une nouvelle Jeanne d’Arc.

D’autres distractions s’offrirent à nous pendant notre séjour à Kinburn. À l’époque où les glaces n’avaient pas encore envahi le liman, la pêche fit bon nombre de prosélytes ; les eaux de la baie sont poissonneuses, et je sais plus d’un pêcheur de Bercy qui tiendrait ces parages en haute estime. La pêche se faisait plus habituellement au filet. La table des officiers, assez tristement servie alors, lui dut bien souvent d’excellentes matelotes. Le poisson le plus commun était une espèce de limande ; ce poisson plat, dont je ne saurais préciser le nom, attendu que nos pêcheurs lui en attribuaient plusieurs, se promenait en bandes nombreuses le long du rivage, et encombrait si bien les filets, que plus d’une fois il en rompit les mailles. Il est une autre pêche très activement pratiquée dans le liman, même en plein hiver. Il faut ouvrir dans la glace des trous de deux à trois mètres, et rester immobile auprès des engins tendus dans ces trous. Le poisson, attiré vers ces ouvertures, se laisse prendre facilement. On conçoit que cette pêche ne pouvait être un plaisir par une température aussi froide, et qu’un bon feu était préférable à cet exercice. Nos autres ressources contre la nostalgie étaient la chasse, le patinage, les réunions de bâtiment à bâtiment.
Patiner fut aussi un de nos meilleurs passe-temps. On n’apprend par malheur à conserver l’équilibre sur les fers des patins qu’en se résignant à de dures ecchymoses. Ceux que la crainte ne paralysait pas sont devenus d’habiles patineurs, et peuvent aujourd’hui faire bonne figure même sur le bassin des Tuileries, ou sur le lac du bois de Boulogne.
Les réunions de bâtiment à bâtiment contribuèrent enfin à nous faire paraître un peu moins longues ces tristes journées d’hiver. Les états-majors s’invitaient réciproquement pour se traiter ou plutôt se maltraiter, car, en dépit des efforts des chefs de gamelle (officiers de bouche), les festins étaient bien maigres. Offrir un mauvais dîner à un invité, cela s’appelle, en style de marin, lui tirer un coup de fusil. Que de coups de fusil nous échangions à cette époque !

Cependant décembre s’était passé au milieu des travaux de toute sorte effectués dans les glaces et d’espérances d’attaque toujours déçues. Les blocs de glace enlevés autour des bâtimens, et dont nous avons signalé l’incroyable épaisseur, s’amoncelaient de toutes parts, et formaient, superposés, des murailles difficiles à franchir. Le liman ressemblait à une immense carrière de marbre blanc en exploitation. La scie marchait constamment, soit pour le service des batteries flottantes, soit pour celui des autres navires de la division, et permettait d’élever de tous côtés des obstacles insurmontables, Les fossés pratiqués dans la glace avaient une largeur de 2 mètres, et plusieurs bâtiments, à l’imitation des ouvrages construits à terre, firent des trous-de-loup de 1m50 de circonférence, trous-de-loup bien autrement terribles que ne l’étaient ceux des avant-postes, car pour le malheureux qui y serait tombé il ne restait aucune chance de salut. Un jour que nous nous étions dirigés du côté d’Otchakof, c’est-à-dire sur le point le plus large du liman, poursuivant des canards sauvages, notre chien, qui nous précédait, fit rompre la glace sous le poids de son corps dans un endroit vers lequel nous marchions sans défiance. La pauvre bête fit des efforts affreux pour sortir de cette espèce de bassin qui s’agrandissait sous ses pattes. Nous fûmes obligés de rester les témoins impassibles de ses souffrances, ne pouvant nous approcher de la victime sans risquer de partager son sort. Ses griffes ne trouvant aucun point d’appui sur les bords, elle retombait essoufflée, haletante, à demi paralysée par le froid, et faisant entendre des hurlements plaintifs. Enfin au bout de dix minutes de lutte et par un hasard extraordinaire, car nous la croyions perdue, elle revint vers nous. Cet incident nous démontra combien nos remparts étaient dangereux.
La canonnière la Meurtrière seule eût pu soutenir le choc de toute une armée. Ses fortifications étaient un chef-d’œuvre du genre. Elle s’était creusé un fossé large de 4 mètres, entouré de chevaux de frise et de chaînes tendues sur des pieux ; au-delà de ce fossé s’élevait, lui formant une double ceinture, un parapet de glace d’un mètre de hauteur ; plus loin encore et en dernière ligne, on apercevait d’énormes trous-de-loup à peine reliés entre eux. Sur l’avant, l’endroit le plus accessible de la canonnière à cause de la forme particulière donnée à ces bâtiments, se dressaient quatre rangs de chevaux de frise protégeant un nouveau fossé triangulaire, puis à quelques pas des trous-de-loup des cercles de barriques scellés debout dans les glaces. Tous ces traîtres pièges ne laissaient point de place entre eux pour poser le pied ; cinq mille cinq cents piquets’ en bois de 0m35 de hauteur, plantés à 0m20 de distance, avaient complété ce barrage formidable. Je ne parle pas des filets d’abordage toujours tendus, ni des lingots de fer retenus dans les manœuvres, qui eussent rempli l’office de tuiles jetées sur l’ennemi, en admettant qu’il eût pu arriver jusque-là.

Et songer que tant de travaux ont été exécutés en pure perte ! Les équipages eurent beau interroger du regard les côtes ennemies, rien ne parut. Cependant la glace était solide ; elle le devint si bien, qu’il fallut un moment cesser de travailler aux fossés. À peine les avait-on dégagés des glaces formées durant la nuit, qu’il en venait de nouvelles presque instantanément, les matelots ne pouvaient supporter la température pendant plus d’un quart d’heure. Le jour de Noël, on crut à quelque événement, et toutes les dispositions furent prises ; mais la nuit se passa calme, comme d’habitude, quoique les timoniers eussent cru voir plusieurs bataillons s’avancer en silence. Hélas ! ces bataillons n’étaient que des nuages qui, passant sur la lune, projetaient sur la nappe blanche du liman leurs ombres errantes. Si les désirs et les impatiences de chacun avaient pu enfanter des ennemis, quelle bataille sanglante se serait livrée cette nuit-là, et combien de cadavres eussent été engloutis sous les flots du Dniepr ! Le soldat est comme l’artisan : il cherche de l’ouvrage ; l’ouvrage pour lui, c’est la bataille. Les reconnaissances russes devinrent néanmoins de jour en jour plus audacieuses. L’ennemi vint nous observer jusque sur les dunes de sable situées à quelques centaines de mètres du poste avancé, rebroussant chemin sous la conduite des carabines à tige de nos troupiers. La neige et le froid ne ralentirent pas son zèle.
J’allais souvent à terre pour admirer les immenses plateaux de glaces amoncelés sur la presqu’île lors de la première débâcle. Tableau imposant et majestueux à la fois ! ces plateaux montés les uns sur les autres, dans des positions différentes (obliques et verticales), semblaient garder un équilibre menaçant. Quelques-uns, longs de 180 pieds et entraînés par un élan irrésistible, avaient envahi le chemin couvert qui relie les forts.

Vers le 15 janvier 1856, le dégel commença. Une brume intense fit fondre la neige, et rendit le liman aussi brillant, aussi poli qu’un miroir : il réfléchissait une deuxième escadre. L’eau se traça un cours entre nous et Otchakof. Profitant de cette circonstance, M. le commandant Paris ordonna de reprendre la scie pour dégager, avec la Dévastation, le Mercator et le Zouave, bâtiments du commerce frétés par l’intendance, qui avaient eu à souffrir cruellement de l’hivernage, et qu’une débâcle, inévitable du reste, pouvait faire sombrer. Ce travail présentait de sérieuses difficultés : il s’agissait de faire deux traits de scie partant de l’avant et de l’arrière du Zouave et devant se prolonger jusqu’au cours du liman, c’est-à-dire faire un triangle ayant pour base le courant du Dniepr et pour sommet le Zouave. Les côtés de ce triangle n’avaient pas moins de onze cents mètres. Deux jours suffirent pour terminer cette opération laborieuse, et on allait donner le dernier coup de scie, lorsque, cédant au courant, le vaste plateau se détacha de lui-même, et dégagea en même temps les trois bâtiments, qui le lendemain sortaient du liman et mouillaient dans la Mer-Noire. La surface enlevée était de 270,000 mètres carrés…

Les autres bâtiments de la division, emprisonnés et ne pouvant mener à bien une opération semblable, durent attendre qu’une débâcle se chargeât de les délivrer. Ils n’attendirent pas longtemps. Le 28 janvier, vers dix heures du soir, la glace fit entendre de longs craquements ; des secousses répétées avertirent les commandants qu’il fallait au plus vite prendre toutes les mesures de prudence, non pour résister, cela était impossible, mais au moins pour conjurer les dangers. Comme la nuit était des plus noires, on arbora des feux dans les mâtures pour que chacun pût se rendre compte de la position de son voisin. La nuit entière s’écoula pour les équipages dans une grande anxiété et sans un moment de repos. La débâcle agissait lentement et avec cette force prodigieuse dont j’ai déjà parlé. Le jour nous trouva tout inquiets, tout agités, impatiens de connaître les phases et les résultats de ce tremblement de mer. Par un bonheur providentiel, pas un seul de nos bâtiments n’eut une avarie grave à signaler. Traînant, comme l’avait fait la Dévastation, leurs ancres sur le fond, ils reculèrent ensemble sous la même impulsion, conservant entre eux une distance qui les préservait de tout abordage. Après avoir supporté tant bien que mal le frottement des glaçons qui se pressaient sur leurs flancs et les déchiraient, tous reprirent leur mouillage dans la Mer-Noire sans autre incident remarquable.
En relisant les dates inscrites sur mon journal, il en est une qui me frappe plus particulièrement, et à laquelle je m’arrête : c’est celle du 4 février 1856. Puissent les réflexions qu’elle me suggère tomber un jour sous les yeux de qui de droit, et être acceptées comme un gage de reconnaissant souvenir ! Le 4 février, M. de Montaignac de Chauvance, nommé capitaine de vaisseau, remit le commandement de cette batterie flottante à M. le capitaine de frégate d’Harcourt, et s’embarqua sur le Phlégéton, en partance pour Kamiesh. De là, M. de Montaignac devait prendre un bâtiment qui le ramènerait en France, où il était rappelé. Si jamais commandant sut conquérir l’estime et le dévouement de son état-major, certes ce fut M. de Montaignac de Chauvance. Possédant au suprême degré l’art de se faire aimer des équipages, il eût d’un mot obtenu même l’impossible. C’était de la vénération qu’on éprouvait pour lui. La confiance, quand elle est inspirée par une capacité notoire, est un levier des plus puissants. L’état-major sentit très vivement la perte qu’il allait faire, et tout en manifestant la joie qu’il éprouvait de voir son digne chef rentrer dans ses foyers après avoir largement payé son tribut à la guerre, il regrettait que cette juste compensation ne fût pas plus tardive. Rassemblé sur le pont, l’équipage, la tête découverte, forma la haie sur le passage du commandant qui allait s’en séparer. M. de Montaignac, adressa ses adieux à tous avec l’expression d’un sincère contentement pour les services rendus. La baleinière du capitaine était loin déjà, que les hourras de l’équipage vibraient encore. Un jeune officier, M. de Raffin, nous quittait en même temps que M. de Montaignac. Hélas ! il ne devait plus mettre le pied sur la terre de France. Il avait échappé aux chances malheureuses d’un combat, à tous les périls auxquels l’avait exposé sa mission sous la forteresse pendant la nuit qui avait précédé la reddition de la place, et c’était pour mourir en mer, tué par les suites de l’hivernage de Kinburn ! Les regrets unanimes que fit éclater parmi nous la triste nouvelle de cette mort prématurée disaient assez de quelle haute et affectueuse estime nous entourions tous ce jeune officier, en qui je perdais un brave et cher camarade.
Quelques jours plus tard, une dépêche, datée du vaisseau le Napoléon le 28 février, venait nous apprendre que le maréchal Pélissier était invité à conclure un armistice dont l’effet devrait cesser le 31 mars. Les batteries flottantes, d’après les ordres du commandant Paris, profitèrent de cette trêve pour se diriger sur la petite baie de Tendra, située dans une position plus salubre que celle où nous étions mouillés. Le but de cette excursion était de procurer aux équipages atteints du scorbut des distractions devenues nécessaires, comme aussi de les placer sous l’influence bienfaisante d’un air plus pur. La Dévastation partit la première. Le 28 et le 29 mars, le temps était redevenu excessivement froid, et la Dévastation regagna la rade de Kinburn parée d’une éclatante couronne de glace. Elle arriva juste à temps pour prendre part aux réjouissances de la division, qui célébrait la naissance du prince impérial. Quelques jours après, nous reçûmes la nouvelle de la signature de la paix. Le 12 avril, après avoir repris les deux pièces de canon qu’elle avait cédées au fort et remis à bord la partie de son matériel déposée à terre sous une tente, la Dévastation dit adieu au théâtre de ses premiers exploits et partit pour Streleska.
Malgré son empressement à quitter la baie de Streleska, la Dévastation garda son mouillage de Kamiesh pendant plus d’un mois. Ce ne fut que le 14 juin 1856 que le Descartes vint la tirer de son long repos. Elle traversa la Mer-Noire sans fâcheux contretemps, et effectua sa première relâche à Beïcos. Les journaux qui nous étaient parvenus avant notre départ nous apprirent une nouvelle qui n’était pas sans intérêt pour ceux qui avaient été témoins du fait d’armes de Kinburn. Il s’agissait de la comparution du général Kokhanovitch, commandant de cette place, devant un conseil de guerre russe, et de son honorable acquittement. « Les membres du conseil d’enquête avaient tous reconnu que l’attaque, en opérant l’investissement de la forteresse par terre et par mer, en employant contre elle une artillerie formidable et des engins d’un nouveau genre appelés batteries flottantes, ne laissait aux défenseurs aucune chance de repousser l’ennemi et de l’obliger à lever le siège, que du reste le général avait poussé la défense aussi loin que possible, qu’il ne s’était rendu que lorsque sa garnison avait été décimée, toutes ses pièces démontées, et que le feu avait été communiqué par les bombes ennemies aux maisons qui entouraient le grand magasin à poudre. Le conseil avait paru vivement frappé de l’opinion de l’amiral Bruat, qui déclarait que la défense du général Kokhanovitch avait été honorable et bien dirigée ».
Messine fut le second point de relâche de la Dévastation ; de Beïcos à Messine, la traversée ne dura que six jours. Les Siciliens, aussi curieux que les Maltais et les Espagnols, nous rendirent de nombreuses visites, mais ils n’eurent pas la satisfaction de voir notre artillerie. Deux jours après, nous filions à toute vapeur dans le détroit de Messine, nous passions sans encombre entre Charybde et Scylla, et nous courions, par le plus beau temps du monde, vers les îles Lipari. Plus avare de relâches que notre premier remorqueur l’Albatros, le Descartes nous mena toujours bon train ; la mer de Sicile vit tanguer et rouler la Dévastation, mais sans danger pour son équilibre. Elle traversa le détroit de Bonifacio sous un ciel d’une sérénité parfaite, et arriva bientôt en vue des îles d’Hyères. Enfin le 4 juillet 1856 la batterie flottante la Dévastation entrait dans le port de Toulon. Ainsi la nouvelle machine de guerre dont j’ai dit la haute origine avait mis en défaut tous les prophètes de malheur qui l’avaient saluée de si tristes paroles à son départ. Elle avait franchi plus de mille cinq cents lieues et porté, au terme de ce long voyage, la terreur et la mort chez nos ennemis. Un grand problème, à la fois militaire et maritime, était résolu.
Si jamais vous allez à Toulon, après avoir fait le tour du port, après avoir visité les îles d’Hyères et salué avec admiration les belles fontaines de Puget, n’oubliez pas de vous arrêter devant le parc d’artillerie. Là on vous fera voir, amarrée à quelques mètres du quai, la Dévastation toute couverte de glorieuses cicatrices. Le gardien, qui sait aussi bien que moi l’histoire de la batterie flottante, vous montrera la trace des boulets russes qui ont touché sa coque en fonte de fer, les déchirures du pont mal effacées par les pièces de bois qu’y mit le maître charpentier, et le boulet encore fixé dans la muraille intérieure. À ses côtés, vous verrez la Lave, la Tonnante, ses vaillantes sœurs, et vous ne contemplerez pas sans une émotion respectueuse ces trois bâtiments qui ont consacré par une victoire de plus les derniers jours de la guerre d’Orient.

En couverture : La canonnière la Flèche coupant la glace à toute vapeur pour dégager le Vautour et la Flamme. Lithographie de Léon Morel-Fatio (1810-1871), BNF Gallica.

