Kinburn, le triomphe de la cuirasse

Hippolyte Alexandre Langlois (1830-1916)

Le 17 octobre 1855, l’escadre française livrait devant la forteresse de Kinburn, à l’embouchure du Dniepr, un spectacle inédit : des bâtiments cuirassés bravant impunément le feu des batteries côtières. Ce tournant décisif dans l’histoire de la guerre navale nous est relaté par un témoin direct : Hippolyte Alexandre Langlois, entré en service en 1846, était affecté en qualité de commis sur la batterie flottante cuirassée Dévastation.

Un sous-ingénieur du port de Cherbourg, M. Eugène Antoine, commençait, le 5 septembre 1854, les premiers travaux de construction de la batterie flottante la Dévastation. À cette époque, tandis que la guerre se poursuivait en Crimée avec un acharnement sans exemple, une escadre anglo-française attendait, en vue de Cronstadt, que les flottes du Tsar, moins promptes à engager la lutte que son armée de terre, quittassent enfin leur mouillage. La batterie flottante que l’on construisait à Cherbourg allait, de concert avec quelques autres bâtiments du même modèle, réaliser une pensée de l’Empereur Napoléon III et introduire dans la stratégie navale une importante innovation. Blindées en fer forgé et disposant d’une artillerie formidable, les nouvelles machines de guerre étaient appelées, assurait-on, à renverser les plus fortes murailles. Aussi l’ordre de les construire avait-il été promptement donné dans nos ports militaires, et l’Angleterre s’était-elle engagée à mettre sur ses chantiers cinq de ces bâtiments, destinés à opérer dans la prochaine campagne de la Baltique.

Une telle invention justifiait largement, par les résultats qu’on s’en promettait, l’attention générale dont elle était l’objet. Chaque jour, de nouveaux détails sur les batteries flottantes, sur la Dévastation en particulier, étaient mis en circulation par les feuilles de Paris et de la province. On décrivait avec complaisance les formes colossales de la batterie nouvelle ; on lui prêtait un aspect effrayant, on en faisait un vrai monstre marin, auquel ne manquaient même pas les griffes. De hauts personnages se succédaient autour du berceau où la Dévastation, construite d’après les plans et devis d’un célèbre ingénieur, M. Guieysse, attendait avec confiance ses destinées. Tous les maîtres en l’art de la construction navale venaient la visiter, et, faut-il le dire ? presque tous s’accordaient à déclarer que les mers effrayées rejetteraient de leur sein un pareil phénomène.

Plan des batteries cuirassées type Dévastation. SHD Cherbourg, 2 G5 218.

Qui le croirait ? Ce mastodonte aux muscles d’acier, aux flancs d’airain, mit moins de neuf mois à venir au monde. Après sept mois et treize jours de travaux habilement dirigés, la Dévastation était prête à entrer en possession de son nouvel élément.

Le 17 avril 1855 fut le jour marqué pour la cérémonie de la mise à la mer. Il y a toujours dans ce qu’on appelle le lancement d’un navire un curieux spectacle, et celui même qui a plus d’une fois assisté à de semblables opérations ne peut voir sans une émotion profonde la masse énorme qui, sans perdre l’équilibre, et au milieu d’épais tourbillons de fumée, glisse lentement vers la mer. Un intérêt plus vif encore que d’habitude s’attachait à la mise à l’eau d’un bâtiment à fond plat, de dimensions particulières et d’un poids considérable, comme la Dévastation. Cette batterie flottante comptait 51m05 de long, 13m14 de large, et 2m36 de profondeur. Le poids de la coque, blindage compris, atteignait le chiffre fabuleux de 1 167 304 kg. Le poids du bâtiment armé et prêt à prendre la mer devait s’augmenter encore de 483 872 kg. Tous ces détails avaient reçu une grande publicité. Aussi une foule immense était-elle accourue sur les quais de Cherbourg, pour assister avec une attention inquiète à une opération de lancement accomplie dans des conditions si nouvelles.

Plan de voilure de la Dévastation. L’armement est concentré en une seule batterie cuirassée. On ne s’y trompe pas : la Dévastation est davantage une batterie flottante qu’un navire de haute mer.

La Dévastation n’était plus recouverte de la toiture qui l’avait si souvent abritée du soleil et des pluies : elle pouvait maintenant respirer l’air à pleins sabords. Les madriers qui l’entouraient avaient disparu. Elle était là, nonchalamment assise sur sa large base, exposant hardiment à tous les regards sa tournure fière et martiale, retenue seulement par un réseau de câbles qui devaient, quelques instants plus tard, l’arrêter dans sa course. Les ingénieurs réunis n’attendaient plus que l’arrivée des autorités pour lui donner toute liberté. Elle aussi attendit avec calme pendant quelques minutes ; mais bientôt, inquiète, impatiente, frémissante, on la vit tendre ses lisières comme un enfant furieux contre l’obstacle qu’on oppose à ses premiers pas et menacer de tout rompre. Cet acte de rébellion n’avait rien de très rassurant, et les ingénieurs se consultèrent. Le bâtiment glissait imperceptiblement ; encore une seconde peut-être, et l’ingrat allait abuser de sa force contre ceux-là même à qui il devait l’existence. Il fallut céder. La clé fut enlevée, et l’énorme masse partit lentement, mais sans hésitation. À ce moment solennel, un silence profond se fit de tous côtés : je l’ai dit, devant ce spectacle on ne peut se défendre d’une vive émotion, le cœur bat plus vite, et lorsque le bâtiment flotte librement, lorsque tout s’est terminé sans encombre, il semble qu’on a un poids de moins sur la poitrine ; au sentiment presque pénible qu’on vient d’éprouver succède un mouvement d’admiration pour le génie et la science qui mènent à bien d’aussi gigantesques travaux.

La Dévastation soulevait sur son passage une fumée épaisse et jaunâtre qui montait le long de ses flancs et formait autour d’elle comme une ceinture de nuages. C’était une apothéose moins les feux du Bengale. Enfin elle toucha l’eau de son avant arrondi, elle la refoula violemment avec la force incalculable que lui donnait son poids, encore augmenté de la vitesse qu’elle avait acquise ; la mer s’ouvrit devant elle, bouillonnante, troublée, écumante, et lorsque les autorités convoquées arrivèrent, la batterie flottante, remorquée par un bateau à vapeur qui l’avait attendue en rade, rentrait dans le bassin du port militaire, déployant déjà fièrement à son arrière les couleurs nationales.

La Dévastation, devant une frégate cuirassée type Gloire en arrière-plan.

Huit jours après, la Dévastation entrait en armement. Alors commença pour elle une nouvelle période ; à mille bras qui l’étreignaient, mille autres bras succédèrent. On mit en place ce qui manquait encore du blindage dans les parties courbes ; les chaudières et l’appareil moteur furent montés ; le matage, le gréement et l’embarquement de l’artillerie suivirent de près ces divers travaux, et grâce à cette incroyable activité on fut bientôt en mesure de commencer les expériences de la machine. Les premières eurent l’insuccès le plus complet. L’appareil fonctionnait bien, il est vrai ; mais l’hélice, trop petite, tournait avec une rapidité effrayante, faisant bouillonner l’eau sans rencontrer une résistance suffisante pour donner l’impulsion au bâtiment, qui ne parvint pas à roidir ses amarres. C’était un poisson sans nageoires ! L’hélice trop faible fut remplacée par une autre aux branches plus larges et de plus grande dimension (1m 30 de diamètre).

Cette fois la commission nommée pour suivre les expériences trouva le bâtiment moins rétif, et il fut décidé qu’il sortirait du port. Quelques jours plus tard, il se promenait gravement, — et surtout lentement, — le long de la digue de Cherbourg ; mais, hélas ! cette nonchalante promenade devait être de courte durée, et là encore allaient surgir de nouvelles entraves. L’appareil moteur, de la force de 225 chevaux, à haute pression, construit au Creuzot, d’après les plans de cet établissement, refusa tout à coup son concours. On orienta aussitôt la voilure pour remplacer l’action de la machine, et l’on ne tarda pas à se convaincre de l’impuissance des voiles même pour défendre le bâtiment contre le roulis. Des quais où on l’observait, la Dévastation paraissait peu préoccupée de son sort ; on eût dit, — et sa couleur grise prêtait à l’illusion, — un monstrueux cétacé endormi sur les eaux : elle se laissait mollement caresser par de traîtres flots qui, d’accord avec les courants, commençaient déjà à l’entraîner. Sans l’arrivée d’un bateau à vapeur qui la ramena à son point de départ, on ne sait trop ce qui serait advenu.

Cette première sortie démontra clairement : d’abord que la voilure devenait un luxe pour les batteries flottantes, puis que deux gouvernails latéraux devaient être ajoutés pour aider au premier, enfin que, les fourneaux manquant d’air, il était urgent de saborder le pont de la batterie. Je ne parle pas des deux dérives qu’on ajusta sur les hanches du bâtiment, espèces d’ailes disgracieuses qui ne pouvaient lui être d’aucune utilité, mais devaient en revanche accroître sa laideur. Enfin, après de nouvelles expériences et des vicissitudes de toute sorte, la Dévastation fut mise en rade le 21 juin 1855. On avait obtenu les résultats prévus. Que demandait-on en effet ? Qu’elle pût se conduire sans le secours d’un remorqueur sur le lieu du combat, afin de ne point exposer celui-ci au feu de l’ennemi. Quant à la traversée, elle devait s’effectuer toujours à la remorque d’une frégate ou d’un vaisseau, les batteries flottantes ne pouvant, à cause de leur construction particulière, tenir seules la mer.

La Dévastation était depuis quelques semaines mouillée dans la rade de Cherbourg, rendant matin et soir les honneurs militaires au drapeau de la France ; matin et soir aussi, ses canots, montés par d’athlétiques rameurs, portant à leur chapeau son terrible nom, venaient prendre ou conduire aux cales du bassin du commerce l’état-major et le commandant. Une décision ministérielle du 4 juin 1855 avait assimilé la batterie flottante la Dévastation à une frégate de troisième rang. Cette décision fixait en même temps l’effectif de l’équipage, — effectif spécial à ces sortes de bâtiments, — à deux cent quatre-vingts hommes, commandant et état-major compris. Quarante tirailleurs d’infanterie de marine devaient augmenter ce chiffre sur le lieu du combat et le porter à trois cent vingt hommes. Le but qu’on se proposait en embarquant des tirailleurs était celui-ci : les établir sur une galerie extérieure au bâtiment, du côté, — cela va sans dire, — opposé à l’action. Munis de carabines à tige, ces soldats devaient tirer au-dessus du pont, rendu complètement ras, débarrassé même de ses bastingages, et s’efforcer d’enlever aux Russes leurs servants ou chefs de pièces. Le commandement de la Dévastation était confié à M. de Montaignac de Chauvance, capitaine de frégate. L’état-major, laissé entièrement au choix du commandant, — contrairement à l’usage établi, — se composait d’un lieutenant de vaisseau, second, M. Dutemple, de deux lieutenants de vaisseau, MM. de Saint-Phalle et Testu de Balincourt, d’un enseigne, M. Raffin, et de deux chirurgiens, MM. Couffon et Beuzelin. J’étais moi-même attaché à cet état-major en qualité d’officier d’administration.

Le remorqueur de la Dévastation était à son poste. À plusieurs mètres derrière la Dévastation, une frégate aux formes élégantes, ayant deux immenses tambours blancs, qui attestaient la puissance de ses roues, paraissait déjà suivre celle-ci d’un œil paternel dans les évolutions que, sous l’action capricieuse des vents, elle faisait sur ses ancres. Cette frégate s’appelait l’Albatros. Elle était chargée de la délicate et difficile mission de conduire une batterie flottante sur le chemin des combats. Mais pourquoi les deux bâtiments restaient-ils ainsi au mouillage ? Le temps semblait propice ; pas un souffle de vent ne ridait la mer, et le ciel chaque jour paraissait plus pur. Ces heures d’inaction n’étaient-elles pas précieuses ? Encore une fois, qu’attendaient-ils ? Ils attendaient ce que personne n’eût osé prévoir, et ce qui arriva pourtant : un changement de destination. La Dévastation n’allait plus troubler les eaux tranquilles de la Baltique ni faire trembler les hautes murailles crénelées de Cronstadt ; le théâtre de ses exploits venait d’être considérablement reculé ; on l’envoyait dans la Mer-Noire, c’est-à-dire à quinze cents lieues environ de son port d’armement !

Le 10 août 1855, vers sept heures du matin, les échos de la rade répercutaient deux sons bien bruyants et bien distincts : l’un, aigu comme le sifflement d’une locomotive ; l’autre, plus creux, plus sonore, imitant les notes basses de l’orgue. C’étaient les tuyaux de vapeur de la Dévastation et de l’Albatros, qui, laissant échapper le trop plein de leurs chaudières, annonçaient aux Cherbourgeois que l’heure du départ était enfin venue. La frégate déploya bientôt toutes ses forces. De chacun de ses vastes tambours sortait une cascade éblouissante qui venait, en murmurant, heurter l’avant circulaire de la Dévastation et glisser sur les côtés, où elle s’arrêtait, bouillonnant encore sur les gouvernails latéraux. Ce spectacle a quelque chose qui fascine, et j’ai souvent passé des heures entières sans pouvoir en détacher mes yeux.

C’est le 16 septembre que nous arrivions à Beïcos. La prise de la partie sud de Sébastopol était un fait accompli depuis le 8, lendemain de, notre départ de Malte. Cette grande nouvelle fit tomber d’un seul coup nos espérances de combat. — Restera-t-il, disait chacun, une part au gâteau quand nous arriverons ? Le terrible fort Constantin grondera-t-il encore ? — On nous assura qu’en abandonnant le sud, les Russes menaçaient de prolonger leur résistance dans le nord, considérablement fortifié par eux depuis un mois, et l’espoir revint.

Partis de Beïcos le 21 septembre à cinq heures du soir, nous arrivions à Kamiesh le 22. En dix-sept heures, nous avions donc achevé le passage du Bosphore et accompli la traversée de la Mer-Noire. L’amiral transmit par le télégraphe l’ordre à l’Albatros de nous conduire jusqu’à l’entrée de la baie de Streleska, située entre Kamiesh et Sébastopol. C’était le dernier pas d’une mission grosse de tourments et de périls ; la frégate s’empressa de l’accomplir. Dès que nous eûmes abandonné nos remorques, elle vira de bord promptement et s’éloigna de toute la vitesse de ses roues, comme un canard qui secoue ses ailes et s’envole heureux d’avoir échappé à quelque grand danger.

Streleska, où se trouvaient mouillés déjà la Lave, qui avait conservé son avance d’un jour, et plusieurs vaisseaux, s’ouvrait droit devant nous. À notre entrée dans cette baie et avant que nous fusions cachés par les accidents de terrain qui se développent sur ses bords, le fort Constantin nous fit l’honneur d’une salve vigoureuse ; ses boulets tombèrent à une vingtaine de mètres de la Dévastation, qui passa sans se presser. Le salut était digne d’une batterie flottante ; c’était le baptême donné à l’œuvre de l’empereur.

Le fort Constantin, à l’ouvert de la rade de Sébastopol.

Une nouvelle batterie flottante vient cependant augmenter notre flottille. La Tonnante est en vue. Le fort Constantin charge ses pièces ; elle aura sans doute comme nous son salut d’honneur…, non, elle est entrée sans que l’ennemi ait paru s’occuper d’elle. N’importe, trois batteries flottantes françaises sont réunies à Streleska. Les autres, — il y en avait cinq, — ne sont pas encore prêtes à prendre la mer, et il est à croire qu’elles ne viendront pas. Mais les batteries anglaises, que font-elles ? car l’Angleterre, adoptant les plans de l’empereur Napoléon III, a aussi mis cinq de ces bâtiments en chantier. Elles partent au moment où nous arrivons, et elles arriveront à Kamiesh quand nous n’y serons plus…

J’avais mis à profit les trois jours qui s’étaient écoulés depuis le mouillage de la Dévastation pour visiter les environs de la baie dans un cercle de quelques centaines de mètres. J’eus l’occasion de rencontrer dans mes promenades un lieutenant d’infanterie que j’avais connu à Tours. Après une cordiale embrassade, nous causâmes. L’ordre donné aux trois batteries flottantes de se mettre en branle-bas de combat vint nous surprendre un beau matin au milieu de ces promenades et de ces causeries. Les suppositions marchèrent grand train : les projets de l’amiral et du commandant en chef de l’armée restèrent inconnus. Une inaction de huit jours nous avait paru longue ; aussi la joie que nous éprouvâmes de la voir cesser se joignit-elle à notre surprise et à nos désirs parfaitement légitimes de connaître enfin la destinée qui nous était réservée.

Entrevue des amiraux Lyons et Bruat à bord du Royal Albert.

Un branle-bas de combat se fait à bord d’un bâtiment ordinaire en l’espace de quelques minutes ; — à bord d’une batterie flottante, il prend des proportions gigantesques. Il faut la dégréer complètement, — lui enlever sa mâture, le tuyau de la machine, les panneaux qui constituent les bastingages, etc., — blinder les claires-voies et toutes les ouvertures communiquant avec le faux pont, — démonter la barre du gouvernail et changer les drosses pour gouverner de l’intérieur même du bâtiment ; ne pas laisser une des cloisons des emménagements debout ; mettre en un mot le navire en état de répondre exactement à sa dénomination de batterie flottante.

Les batteries flottantes avaient reçu l’ordre de quitter la baie de Streleska pour rejoindre les escadres alliées dans la rade de Kamiésh. La Dévastation entre la première en rade de Kamiesh, où l’attend, pour lui donner ses remorques, un vaisseau mixte de quatre-vingt-dix canons. Puis arrivent la Lave et enfin la Tonnante, qui vont également prendre place derrière leur remorqueur On n’attend plus que le signal du départ. Toute une escadre est réunie sur rade, prête à lever l’ancre. Partout règnent un bruit, un mouvement, une animation inaccoutumés, attrayant prélude de quelque grand événement maritime. Enfin l’ordre de se mettre en marche est donné ; un bruit unique succédé aux mille bruits divers qui se croisaient il n’y a qu’un instant. C’est un immense grincement répercuté d’écho en écho, de grève en grève, et produit par les chaînés massives des ancres qui éraillent les écubiers au puissant appel des cabestans. On dirait le hennissement d’impatience que pousse un coursier fougueux au moment du départ. Trente-huit bâtiments arborent le pavillon français, et un nombre à peu près égal les couleurs britanniques. Le Royal-Albert porte à son grand mât le guidon de l’amiral Lyons. Nous marchons vers Odessa.

L’inquiétude était grande à Odessa. La présence des flottes y causait une frayeur telle que, d’après une correspondance russe publiée à cette époque, « le désarroi était devenu général malgré les airs d’assurance qu’affectaient de prendre publiquement les commandants et les officiers de la garnison ; — femmes, vieillards et enfants se sauvèrent éplorés, se rappelant avec terreur le premier bombardement. » Mais la cité marchande devait en être quitte pour une panique, ou, d’après l’expression des matelots, pour un « petit coup de baisse à la bourse. » Ce n’était point pour elle que nous étions venus, et, sans les vents qui régnaient, nous serions allés directement au but réel de l’expédition. Pendant plusieurs jours, ces vents nous firent rouler et tanguer alternativement. Sitôt qu’ils cessaient, la brume tombait si serrée, que c’est à peine si les bâtiments se distinguaient entre eux. Enfin le 14 octobre, le temps paraissant s’améliorer, l’escadre leva l’ancre de nouveau pour aller la jeter, menaçante cette fois, devant Kinburn.

Ai-je bien nommé cette forteresse ? Faut-il dire Kinburn, ou Kilbourn, ou bien encore Kil-Bouroun ? Kil-Bouroun est la désignation turque donnée à la presqu’île où s’élève ce fort jusqu’à l’époque (1774) où elle cessa de faire partie, avec Otchakof, de l’empire ottoman. Depuis, ses conquérants l’appelèrent Kilbourn, et les Anglais, changeant l’orthographe de ce nom, n’écrivirent plus sur leurs cartes que Kinburn. Cette dernière désignation ayant prévalu, nous l’adopterons.

La forteresse de Kinburn à l’embouchure du Dniepr. British war office, 1822, BNF Gallica.

Il ne faudrait pas trop s’étonner devoir deux escadres considérables se réunir devant une forteresse d’apparence assez chétive, et qui ne semblait guère mériter l’honneur d’une attaque aussi sérieuse. En réalité, le fort et la forteresse de Kinburn étaient non-seulement importants et bien armés, mais encore ils avaient la certitude de rester hors des atteintes des vaisseaux et des frégates, que leur tirant d’eau obligeait de mouiller trop loin pour que leur feu pût produire quelque effet. Quant aux dix mille hommes de troupes, ils ne pouvaient être à craindre pour l’ennemi qu’autant qu’une brèche praticable faite par les flottes leur eût permis de donner l’assaut. Puis il était nécessaire de détacher des bâtiments pour garder le liman du Dniepr et empêcher la place assiégée de recevoir des secours.

Mouillées à environ deux mille cinq cents mètres de la presqu’île, les trois batteries flottantes, ayant seules parcouru la route d’Odessa à Kinburn, achèvent leur branle-bas de combat : les panneaux des bastingages sont mis à la mer, attachés sur des corps-morts, avec les canots dont on peut se passer ; l’artillerie est portée à tribord ; toutes les dispositions prescrites par le plan de combat développé la veille à leurs commandants par l’amiral sont prises dès le matin. Les troupes débarquent sans accident, et dans le plus grand ordre, à trois milles de la forteresse ; les chalands, remorqués par les canonnières, peuvent toucher une plage magnifique, recouverte d’un sable fin, sans qu’il soit utile de recourir aux embarcations. Aussitôt débarquée, l’armée établit des retranchements pour empêcher que des secours arrivent aux commandants des forts.

C’est le lendemain 15 octobre que commenceront les hostilités. L’ennemi n’a pas fait un mouvement depuis notre arrivée ; le pavillon russe flotte sur les casernes, et les sentinelles restent immobiles. On dirait que ces murailles sont abandonnées, et cependant derrière elles quinze cents hommes sont activement occupés à des travaux de défense.

Vue de la forteresse de Kinburz. Tableau René Gillotin (1814-1861), Musée national de la Marine.

Vers trois heures de l’après-midi, les bombardes ; ayant reçu l’ordre d’essayer leur tir contre les fortifications, vinrent prendre poste le long de la presqu’île, à 2,000 mètres du fort principal ; mais à la première détonation des mortiers, et comme si ce fait eût été donné pour signal par le commandant russe à ses soldats, une fumée épaisse enveloppa le village, les flammes se firent jour de toutes parts, et un incendie violent, allumé avec l’adresse et la dextérité qui distinguent les Russes, éclaira durant toute une nuit les forts, les camps et la rade. La place tira quelques coups de canon inutiles : les boulets ne touchèrent pas nos bâtiments. Nos bombes au contraire firent voler plus d’une fois la terre des parapets. L’amiral mit fin ai ces essais, qui devaient bientôt porter leurs fruits.

Le 16, jour fixé pour le bombardement, il y eut contre-ordre, le vent et l’état de la mer ne permettant pas à l’escadre de prendre une position convenable. Les bombardes continuèrent l’exercice de la veille ; à leur feu se joignit celui des canonnières anglaises, qui allaient et venaient devant les forts. Ces canonnières, portant pour toute artillerie deux canons rayés lançaient leurs boulets cylindro-coniques à une distance prodigieuse. L’équipage des batteries flottantes resta spectateur de ce tir intéressant. Rien n’était plus curieux, à contempler que les courbes décrites par les bombes dans le demi-jour du crépuscule. Ces traînées lumineuses qui se croisaient en tous sens (car la place usa de ses mortiers) se brisaient parfois dans le ciel et vomissaient soudain une langue de flamme, immédiatement suivie d’une détonation. On eût dit un splendide feu d’artifice. L’amiral fit bientôt suspendre ce jeu, en réalité peu redoutable. Le commandant ennemi pensa que cet exercice avait pour but de l’intimider et de le forcer à demander une capitulation sans combat sérieux, capitulation à laquelle l’attitude de ses soldats ne lui eût pas permis de consentir, eût-elle été dans ses intentions. Il avait sans doute l’intime conviction qu’il nous tiendrait en échec assez longtemps pour nous lasser et nous faire reprendre le chemin de Kamiesh. Il ne croyait pas du reste que même nos bâtiments légers pussent venir s’embosser de manière à faire brèche dans des fortifications qu’il considérait comme très solides, et qui l’étaient en effet, quoique bien anciennes. Les précautions qu’il prenait, disait-il, en doublant d’épaisseur le revêtement des poudrières, lui étaient dictées par la plus simple prudence et non par la crainte des effets destructeurs de notre artillerie. Cette confiance devait être cruellement déçue.

Premier bombardement le 16 octobre. The Illustrated London News, 10 novembre 1855.

Le vent étant complètement tombé, l’amiral Bruat rassembla à bord du Montebello les commandants des navires de flottille, et fixa irrévocablement pour le lendemain 17 octobre l’attaque de Kinburn. À sept heures du matin, on active les fourneaux, que depuis leur arrivée devant Kinburn les bâtiments ont maintenu allumés. Plusieurs canonnières portent les derniers ordres. Le ciel est uniformément gris, l’horizon est voilé ; la mer, d’un vert sombre, agite bruyamment des lames courtes et pointues. L’atmosphère est chargée d’une épaisse fumée de charbon que la brise assez faible dissipe lentement. L’effet général du tableau est morne et sévère. Nos batteries flottantes ressemblent à ces chalands qui stationnent toute l’année sur le canal Saint-Martin. Il n’y a plus rien sur le pont ; la barre du gouvernail a également disparu ; c’est des profondeurs du navire que les timoniers feront leur service. Les tuyaux ont été démontés ; aussi la fumée que les batteries laissent échapper et qui les entoure leur donne-t-elle l’aspect de bâtiments incendiés. La Dévastation, par un reste de coquetterie, a seule conservé ses cheminées.

L’équipage, rassemblé dans l’entrepont, écoute attentivement les dernières instructions de notre officier de batterie, M. de Saint-Phalle, lieutenant de vaisseau. Instruits avant et depuis le départ de France par cet officier, habitués à lui obéir, ayant pour M. de Saint-Phalle un respect que la discipline ne commande pas seule, les servants et chefs de pièces ne perdent pas une de ses paroles. Ils sont tous suspendus à ses lèvres : jamais école de canon n’eut d’élèves plus ambitieux de bien faire. Les hommes sont tous là, rangés autour de leurs chefs de pièces, fixes, immobiles, comme doivent l’être des soldats sous les armes. Leur figure est aussi impassible qu’en un jour d’exercice ; on ne croirait pas assurément qu’ils vont braver de formidables dangers, que chaque instant qui s’écoule les rapproche de l’ennemi sous le feu duquel ils vont rester pendant plus de quatre heures. J’ai beau examiner leurs traits, je n’y vois nulle trace d’émotion ; je remarque tout au plus de légers mouvements d’impatience qui ont pour cause la lenteur de notre marche.

Un silence solennel régnait dans les rangs et n’était interrompu que par la voix de M. de Montaignac de Chauvance, qui du pont, où il était seul devant les canons russes, transmettait ses ordres aux officiers. La Dévastation gouvernait directement sur le fort ; ses sabords étaient à demi fermés. En apercevant ce bâtiment ras sur l’eau comme un ponton, n’offrant à l’œil rien de menaçant, avançant lentement, insouciant des boulets qui commençaient à pleuvoir autour de lui et au-devant desquels il se dirigeait avec sa nonchalance habituelle, le commandant russe dut se perdre en conjectures. S’exagérant la témérité du caractère français, il crut voir un chaland de débarquement destiné à jeter au pied même des murailles des troupes assez nombreuses pour pénétrer dans la place et obtenir une reddition sans le secours de l’artillerie.

Le plan général de l’attaque de Kinburn. Les trois batteries cuirassées françaises doivent essuyer un feu rapproché, tandis que le gros de l’escadre contournera le fort par le Nord. BNF Gallica.

Dix minutes de marche nous ont sensiblement rapprochés. Le tir de l’ennemi est plus précipité. Les boulets sillonnent l’atmosphère ; mais tous passent au-dessus du pont. Nous sommes à 1,500 mètres, et cependant le commandant ne donne aucun ordre de stopper. La Dévastation présente toujours son avant. Une ceinture de fumée inonde les parapets des forts. Seuls, nous nous trouvons le point de mire de toutes les pièces. Les bombardes anglaises et françaises, embossées le long de la presqu’île, commencent leur feu, mais elles ne peuvent réussir à opérer une diversion à notre avantage. Enfin la Dévastation jette l’ancre à une portée de 800 mètres ; — huit cents mètres, lorsque ses canons atteignent sûrement à une distance de deux mille cinq cents ! — A peine mouillée, elle se présente tribord à l’ennemi, ses sabords s’abaissent, ses canons de 50 avancent au dehors leurs bouches menaçantes. Au commandement de feu ! une détonation assourdissante fait frémir toutes les parties du navire, et quinze boulets ricochent en même temps sur les terrassements russes. M. de Montaignac de Chauvance a quitté le pont pour se placer au centre de la batterie ; il vient de s’arrêter sous le grand panneau, lorsqu’un obus, se faisant jour au travers d’un double blindage, tombe à ses pieds et projette sur les hommes qui l’entourent des éclats de bois qui blessent, heureusement sans gravité, quelques-uns d’entre eux. La mèche de l’obus n’est pas éteinte, elle fume, et le projectile peut éclater. Une baille pleine d’eau le reçoit à temps.

L’ennemi s’est aperçu qu’il tirait trop haut ; il a rectifié son tir. L’action s’engage avec acharnement. Le temps sombre et les panneaux fermés laissent peu de jour pénétrer dans l’entrepont. Cette demi-obscurité s’accroît encore de la fumée chassée par le vent ; elle devient tellement épaisse, que les hommes semblent se mouvoir comme des ombres. Pendant que l’équipage charge et décharge sans cesse ses énormes canons, les tirailleurs du 3e régiment d’infanterie de marine, placés à l’avant et à l’arrière, font un feu nourri sur les servants et chefs de pièces de l’ennemi. La galerie extérieure établie à bâbord, qui, d’après les calculs, était destinée à les recevoir, reste inoccupée, le commandant de Montaignac jugeant prudent de ne point exposer ces hommes sans bénéfice aux coups des Russes ; il eut raison, car les projectiles qui labouraient le pont rendaient cette position intenable.

Les batteries cuirassées engagent le combat.

Un roulement des tambours arrête tout à coup l’élan de nos marins. La fonte cesse de tonner, et chacun reprend son posté et son immobilité. De nouveaux ordres sont donnés, l’officier de batterie les répète : il s’agit de remplacer la charge au tiers par la charge au quart, de changer le pointage et de faire mettre à la disposition des meilleurs chefs de pièces des projectiles creux remplis de matières incendiaires, — projectiles dits boulets spéciaux. Ces dispositions sont prises en moins de temps que je n’en mets à les décrire, et le combat recommence. Si court qu’ait été ce moment de repos, il semble que l’équipage l’ait trouvé trop long et qu’il veuille regagner le temps perdu en déployant une activité nouvelle : les canons roulent bruyamment sur leurs chariots, mus par des bras robustes ; les chargeurs enlèvent les boulets de 50 sans efforts, et comme si le poids de ces énormes projectiles n’était rien pour eux ; — le refouloir va et vient sans relâche, faisant rendre au parois de la pièce un tintement sonore ; — les pourvoyeurs, le gargoussier sous le bras, accomplissent en courant le trajet de leur pièce à la soute. Toute cette agitation, se produisant au bruit de l’artillerie dans cette batterie basse, offre un tableau étrange. Chaque fois que la poudre étreint d’une langue de feu les flancs du navire, une lueur ardente se reflète sur l’équipage, illumine tous ces visages noircis par le salpêtre, embrase toutes les murailles : le bâtiment entier ressemble à une vaste fournaise.

La scène change bientôt : l’ennemi tire depuis quelques instants avec une justesse extraordinaire. Les boulets atteignent les plaques de fonte, dans lesquelles ils font une dépression de deux à quatre centimètres. Le son qu’ils rendent en touchant notre armure est sec, et le choc n’a aucun autre effet sur la coque ; mais, soit que les artilleurs russes lancent en même temps des obus, soit qu’ils se servent de boulets rouges, il en est qui, sans faire de dépression, mâchent légèrement le fer et s’éparpillent en éclats dangereux qui pénètrent par les sabords. Plusieurs hommes tombent grièvement atteints. Leurs cris de douleur sont couverts par des hurrahs prolongés : le mât qui arborait le pavillon russe vient d’être emporté par un boulet, et les casernes du fort sont en feu. Quoique les batteries flottantes la Lave et la Tonnante aient pris leur embossage vingt minutes après nous, l’ennemi ne parait pas vouloir partager sa besogne en leur accordant une part dans sa défense, car d’autres hommes sont frappés à bord de la Dévastation et viennent se coucher sur le cadre. Si cela continue, le chirurgien ne restera pas oisif. Il y a cinquante minutes que nous combattons, et sept hommes déjà sont entre ses mains.

À onze heures, le feu est aussi vif de notre côté qu’au moment de l’embossage. Il n’en est pas de même de la forteresse : plusieurs de ses pièces sont démontées, les parapets sont minés par nos boulets, et la maçonnerie est gravement endommagée.

Les batteries causent des dégâts considérables, mais subissent également un feu violent.
Lithographie François-Edmond Pâris (1806-1893), Eugène Cicéri (1813-1890) et Antoine Léon Morel-Fatio (1810-1871), BNF Gallica.

L’ennemi tire toujours, mais plus lentement ; on voit qu’il a perdu une partie de ses moyens d’action. Cependant les artilleurs russes conservent dans leur pointage la même précision. De nombreux boulets ricochent presque à l’ouverture des sabords ; l’un des chargeurs demande un quatrième écouvillon : trois ont été cassés entre ses mains par les éclats du fer sans qu’il ait été touché ! Au tir à volonté la Dévastation fait succéder le tir par bordées, qui, joint au feu soutenu des deux autres batteries, ne tarde pas à faire dans une partie de la muraille une brèche immense. La clé de voûte de la porte sud-est est enlevée ; le cintre s’écroule avec fracas, entraînant dans sa chute les épaulements, déjà rongés en plusieurs endroits.

Soudain, de notre côté, un craquement affreux couvre les bruits de la batterie, et deux hommes tombent pour ne plus se relever. Un boulet vient de pénétrer par un sabord du centre : après avoir tracé dans la pièce un sillon d’un centimètre de profondeur, il a décapité l’un des servants de gauche, broyé une épontille de 33 centimètres d’épaisseur, brisé en mille éclats le compas qui la surmontait, touché en plein bas-ventre un sergent d’infanterie de marine occupé au passage des projectiles, et s’est enfin réfugié dans la muraille en chêne du bâtiment, où il ne s’est arrêté qu’au blindage. Cette muraille a en cet endroit 60 centimètres d’épaisseur.

Le poste des blessés reçoit les deux cadavres mutilés : l’un, celui du servant de gauche, est dans un horrible état ; son corps sans tête, n’est plus qu’un amas de sang coagulé, l’épine dorsale est dépouillée, l’os du bras gauche est complètement à nu ; l’autre, celui du malheureux sergent, forme trois morceaux, retenus seulement par le pantalon d’uniforme ; les deux jambes ont été détachées. La mort a dû être prompte comme la foudre, car la figure est restée souriante. Ce triste événement marque la fin du combat. La forteresse ne peut résister aux effets de notre artillerie ; à demi écroulée, n’ayant plus que quelques pièces en état de servir, elle arbore le pavillon blanc. Devant ce signal pacifique, si souvent déployé par les nations belligérantes, le canon cesse de gronder. Un calme étrange succède brusquement à un fracas épouvantable, et produit sur les sens une espèce d’engourdissement qui ne se dissipe qu’avec peine. Il semble qu’on sorte d’un pénible rêve. Deux embarcations se détachent simultanément des vaisseaux-amiraux et s’avancent vers la forteresse.

L’angle sud-ouest de la forteresse, très sévèrement endommagé par le bombardement allié.

Nos plaques portent les traces de trente et un boulets, et je puis en compter quarante-quatre sur le pont. Le chêne est couvert de longues déchirures : les boulets en passant creusaient leur lit, et ricochaient à quelques centaines de mètres plus loin. La mer est parsemée de détritus provenant de ces cicatrices et des éclats des jambettes. Toutes ces marques ineffaçables sont recouvertes d’une poussière blanchâtre. Les couleurs nationales sont traversées par un obus. Une ancre de 700 kilogrammes, couchée à l’avant sur le pont, est brisée en plusieurs morceaux ; la partie directement atteinte a suivi le projectile à la mer. Les autres batteries portent moins de traces sur leur pont. La Lave a reçu en totalité une soixantaine de boulets. J’ai peu parlé du reste de l’escadre, parce que je me suis promis de m’écarter le moins possible de la Dévastation, et surtout parce que les vaisseaux ne sont venus prendre part au combat que fort tard et à une grande distance. Les trois batteries flottantes peuvent être considérées comme ayant seules, avec les bombardes, réduit les forts de Kinburn au silence et essuyé entièrement leur feu meurtrier. Quelques lignes, extraites de l’ordre du jour de l’amiral Bruat, viennent à l’appui de notre opinion : « Le feu écrasant des batteries flottantes et des bombardes a tellement précipité le dénouement de l’action, que les autres bâtiments de l’escadre n’ont pu prendre à ce glorieux combat toute la part qui leur avait été promise ; mais, par la précision de leurs manœuvres, par leur ardeur à se porter au feu, les Canonnières, les vaisseaux, les frégates, les corvettes et les avisos à vapeur ont montré ce que l’amiral était en droit d’attendre d’eux, si la lutte s’était prolongée davantage. »

Le général russe Kokhanovitch vient d’accepter cependant la sommation qu’on lui a faite de capituler. La garnison sort de la place avec les honneurs de la guerre ; elle défile sur les glacis, où elle dépose ses armes, emportant avec un pieux respect tous les ornements religieux. Le commandant russe est reçu par les généraux Bazaine et Spencer, qui se sont avancés avec leurs troupes jusqu’en dehors du village incendié. La valeureuse défense des forts de Kinburn fait le plus grand honneur au courage héroïque des vaincus. L’ennemi n’a en effet consenti à se rendre que lorsque les pièces, démontées de leur affût, n’ont plus permis de brûler une seule amorce, et parce qu’il ne pouvait songer à soutenir avec avantage un assaut contre des troupes de beaucoup supérieures en nombre, auxquelles d’ailleurs de larges brèches offraient un chemin facile pour parvenir aux remparts. Ces brèches, c’est le feu des batteries flottantes qui les a ouvertes. Évidemment les fortifications les mieux assises ont tout à redouter de pareils engins.

L’amiral Lyons, visitant plus tard la Dévastation, resta saisi d’étonnement, et ne put s’empêcher de s’écrier : « Non, non, plus de vaisseaux ! » Le résultat obtenu a dépassé l’attente de l’amiral Bruat lui-même, plus familier avec la nouvelle invention dont l’empereur Napoléon III a doté la stratégie maritime. Dans son rapport, où il rend hommage à l’habileté de MM. les commandants de Montaignac de Chauvance, de Cornulier Lucinière et Dupré, il s’exprime ainsi : « J’attribue ce prompt succès en premier lieu à l’investissement complet de la place par terre et par mer, en second lieu au feu des batteries flottantes, qui avaient déjà ouvert dans les remparts plusieurs brèches praticables, et dont le tir, dirigé avec une remarquable précision, eût suffi pour renverser de plus solides murailles. On peut tout attendre de l’emploi de ces formidables machines de guerre, quand elles seront conduites au feu par des officiers aussi distingués que ceux auxquels l’Empereur avait confié le commandement de la Dévastation, de la Lave et de la Tonnante ».

Les troupes russes évacuent le fort emporté par le feu des batteries cuirassées. Un seul marin figure sur ce dessin ! Lithographie Gustave Doré (1832-1883), BNF Gallica.

Une heure après la prise de possession de la presqu’île de Kinburn, je descendis à terre. Nos canonniers, auxquels le commandant avait accordé la permission de visiter la place, arrivaient en même temps. J’entrai par la poterne qui s’avance sur le liman du Dniepr, la porte du front sud-est n’existant plus. Quel douloureux spectacle ! On se croisait à chaque pas avec des convois de blessés ou de morts. La terre était couverte de boulets et de débris. Des huit corps de bâtiment que renfermait la forteresse, pas un n’a échappé à nos coups : les toitures sont à jour, et les murs, écroulés çà et là, laissent voir des salles dévastées. Le plus vaste de ces bâtiments, qui renfermait les cuisines, a été anéanti par l’incendie ; le parc, à projectiles est criblé : un seul obus cependant y est entré, et, chose extraordinaire, a éclaté sans mettre le feu aux boulets chargés que contenait l’édifice ; les logements des officiers et de la garnison, le magasin des vivres et les ambulances sont à reconstruire. Il est difficile de se frayer un chemin à travers ces amas de décombres. Mais voulez-vous avoir une idée plus nette des terribles coups que nos bâtiments ont portés à l’ennemi, gravissez jusqu’aux terrassements. Ici c’est une pièce qu’un boulet a frappée à la volée et jetée à bas de son affût ; là c’est un affût broyé de telle sorte que la culasse du canon s’est affaissée, laissant les artilleurs sans moyens d’action ; — plus loin, d’autres canons ébréchés, d’autres affûts paralysés, et partout des terres enlevées des talus et entassées comme à main d’homme sur cette artillerie à jamais inutile. Dès deux heures, au rapport du commandant russe, la place n’était plus tenable. Ce qui survivait d’hommes valides s’était réfugié dans les casemates et à l’abri des fossés qui regardent le Dniepr.

La porte Sud est détruite par le feu des bâtiments. Lithographie Eugène Cicéri (1813-1890) et Adolphe Jean-Baptiste Bayot (1810-1871).
La forteresse de Kinburn, dévastée par le feu allié. Lithographie François-Edmond Pâris (1806-1893), Eugène Cicéri (1813-1890), Antoine Léon Morel-Fatio (1810-1871) et Adolphe Jean-Baptiste Bayot (1810-1871), BNF Gallica.

En définitive, cette journée du 17 octobre, célébrée par les ordres du jour de l’amiral Bruat et du maréchal Pélissier, avait coûté aux Russes quarante-cinq hommes tués et cent trente blessés. Les alliés n’avaient eu à regretter que la perte des deux marins de la Dévastation, et environ vingt-cinq hommes blessés plus ou moins grièvement, tant à bord de ce dernier bâtiment qu’à bord des autres batteries flottantes. Le 19 octobre, les prisonniers russes étaient dirigés sur Kamiesh. Par un rapprochement bizarre, quarante-cinq ans plus tôt, — le 19 octobre 1813, lendemain de la néfaste bataille de Leipzig, — le général Kokhanovitch, notre prisonnier d’aujourd’hui, entrait en vainqueur sur le territoire français !

En couverture : Attaque des forts de Kinburn, lithographie Louis Le Breton (1818-1866)

Laisser un commentaire