Le siège de Petropavlovsk

Lieutenant de vaisseau Louis Jacques Henri Erulin (1900-1986)

Loin de se limiter à la péninsule éponyme, la guerre de Crimée fut exceptionnelle par l’élongation de ses opérations, conduites jusqu’à l’océan Pacifique. La campagne franco-britannique menée depuis l’Amérique du Sud jusqu’au Kamtchatka ne fut pas déterminante pour l’issue du conflit, mais riche en enseignements pour la manœuvre coordonnée de forces navales sur un théâtre de cette dimension. L’échec de la campagne put en effet s’expliquer par une dispersion des moyens, l’absence d’unicité de commandement, tant nationale qu’entre alliés, une relative méconnaissance de la géographie de la région, et des objectifs diplomatiques secondaires qui vinrent brouiller la conduite des opérations.

La guerre de 1854-56, que nous appelons ordinairement la Guerre de Crimée, et qui mit aux prises d’une part la Russie, de l’autre la France et l’Angleterre, alliées à la Turquie, a vu ses principales opérations navales se dérouler dans les mers d’Europe : mer Noire, Baltique, mer Blanche. Cependant, il y eu également des opérations dans l’océan Pacifique et, bien qu’elles n’aient mis en jeu que des forces relativement faibles et qu’elles n’aient pas eu d’influence sur l’issue même de la guerre, elles ne sont pas sans intérêt militaire et il n’est pas inutile de les décrire ni de chercher à dégager les enseignements qu’elles peuvent comporter.

La zone où se déroulent les événements que nous allons exposer, embrasse à peu près tout l’océan Pacifique. Les opérations de guerre proprement dites ont pour théâtre les régions les plus septentrionales de cet océan, celles où baignent les îles Kouriles et Aléoutiennes, les côtes de Sibérie et d’Alaska. Mais les forces que nous verrons opérer dans ces mers ont leurs points normaux de stationnement, leurs bases, leurs ports de ravitaillement sur les côtes de Chine ou de Californie, et jusqu’en Amérique du Sud. La zone d’action est donc très vaste et les distances y sont considérables : du Chili au Kamtchatka il y a près de 10 000 milles ; les traversées sont très longues.

Par ailleurs, à cette époque où l’on ne connait pas la T.S.F, où le réseau des câbles est encore inexistant, les liaisons sont très lâches et difficiles à établir entre les forces opérant dans ces mers. Avec l’Europe les communications sont longues : il n’existe ni canal de Suez, ni canal de Panama. Les points où les correspondances arrivent avec le plus de rapidité sont la côte Asiatique, Ayan, dans la mer d’Okhotsk, relié à Saint-Pétersbourg en deux mois par courrier terrestre ; sur la côte américaine, Panama, qu’un court trajet par terre sépare de Colon, ce dernier port étant lui-même desservi par des services réguliers de paquebots venant de France et d’Angleterre (délai d’un mois environ).

Le théâtre des opérations, à proprement parler, se limite l’espace, déjà immense, représenté sur cette carte russe dressée par Wilbrecht Alexander en 1802. Îles Kouriles, péninsule du Kamtchatka, îles Aléoutiennes. Mais les points d’appui soutenant ces opérations sont bien plus éloignés encore, en Asie du Sud-Est, en Californie, en Amérique du Sud. BNF Gallica.

Un fait qui caractérise l’ensemble de la zone d’action, c’est que l’on y rencontre les quatre types de climat : équatorial et tropical, modéré et polaire. Les conditions climatiques ne sont pas sans action sur l’état sanitaire des équipages, donc sur les possibilités des bâtiments. Mais ce qui d’une manière plus profonde encore influe sur les opérations navales, c’est le fait que les possessions russes se trouvent toutes dans une région très froide où les côtes sont bloquées par les glaces durant plusieurs mois de l’année. Une action dans ces parages ne pourra être entreprise que de mars à octobre.

Partis de la Sibérie orientale, les Russes, à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe, se sont peu à peu installés dans les îles Aléoutiennes et sur la côte d’Amérique. Un moment leur pavillon a flotté tout près de la baie de San Francisco. En 1854 leurs possessions ne s’étendent plus, vers le Sud, que jusqu’au détroit d’Hécate. Ils n’ont du reste pas pénétré l’intérieur du pays. Ils ont seulement créé des établissements dans quelques-unes des innombrables baies et îles qui s’étendent sur 60° de longitude du méridien 130 Ouest au méridien 170 Est. Ils y font le commerce des pelleteries et, sur une moindre échelle, celui de la glace. Ces divers champs d’activité sont exploités par la compagnie russo-américaine, créée à la fin du XVIIIe siècle. Le port principal est Sitka, dans l’île Baranof.

Le port de Sitka ou Novo-Arkhangelsk, dans l’île de Baranof en Alaska, alors possession russe.

Leurs territoires d’Amérique ne sont, pour les russes, qu’un prolongement de leurs possessions de l’Asie septentrionale. Ils sont en effet depuis longtemps établis sur la côte orientale de Sibérie et, à la fin du XVIIe siècle, ils ont soumis le Kamtchatka. Maîtres du Nord de Sakhaline, ils ont des visées sur la partie sud de l’île, qui appartient au Japon. Mais ce ne sera qu’en 1858 qu’ils s’établiront dans la baie d’Aniwa. Ils ont également des vues sur l’archipel japonais des Kouriles et, en 1852, ils se sont emparés de l’île d’Urup. La poussée russe vers le Sud, sur la côte de Mandchourie, cette poussée vers la mer libre, qui aboutira plus tard à Vladivostok et à Port Arthur, se fait également déjà sentir. Partis d’Irkoutsk sur le lac Baïkal, de petits vapeurs ont, en 1852, atteint l’embouchure du fleuve Amour, à l’extrémité septentrionale de la Tartarie. A la suite de cette expédition, la Russie a obtenu de la Chine, qui n’exerce sur ces contrées qu’une souveraineté nominale, l’autorisation de naviguer sur le fleuve et un droit, assez mal défini du reste, de s’établir dans la province de l’Amour, dans la région située au Nord du 50e parallèle environ.

Les ports principaux de l’Asie russe sont : au Kamtchatka, Petropavlovsk ; en mer d’Okhotsk, Ayan, qui a supplanté le port d’Okhotsk situé plus au Nord. Enfin, à l’embouchure de l’Amour, commence à se construire Nikolaïevsk. L’activité économique de ces régions réside surtout dans le commerce de peaux et dans la pêche à la baleine, laquelle est pratiquée par de nombreux voiliers russes, américains, français et anglais.

Le port de Petropavlosvk, dans la péninsule du Kamtchatka, en 1853.

Au sud des territoires russes et jusqu’à la presqu’île de Malacca, les côtes du continent asiatique appartiennent à l’Empire chinois ou à des Etats sur lesquels la Chine exerce une suzeraineté plus ou moins effective : Manchourie, Royaume de Corée, Empire d’Annam. Les relations de la Chine avec les puissances occidentales sont encore peu développées. En 1841-42 a eu lieu la guerre de l’opium, à la suite de laquelle l’Angleterre s’est emparée de l’île de Hong-Kong. L’Angleterre, puis la France et les Etats-Unis, se sont également fait donner des embryons de concessions à Shanghai, par des traités que le gouvernement chinois veut ignorer officiellement. Le pays tout entier est d’ailleurs profondément troublé, depuis 1850, par l’insurrection des Taï-Ping, qui durera 15 ans. La France n’a, en 1854, aucune possession territoriale en Extrême-Orient. Rien n’existe encore de ce qui sera l’Indochine française.

Quant au Japon, ce n’est pas encore une puissance mondiale. Depuis deux siècles, les shoguns de la dynastie Tokugawa le tiennent fermé au monde extérieur. Il ne commerce avec l’Europe que par la petite factorerie hollandaise de Nagasaki. Mais son isolement est de moins en moins strict et les navires étrangers commencent à relâcher dans ses ports, Nagasaki et Hakodate en particulier, sans avoir le droit toutefois d’y faire du commerce. Nous sommes à l’époque où les grandes nations vont successivement essayer de conclure avec le Japon des traités de commerce. L’année 1854 est celle de l’expédition américaine du Commodore Perry et des premières démonstrations navales anglaises et russes.

Dans le reste du Pacifique, les Etats européens ont déjà de nombreux établissements. Les Anglais tiennent Singapour. Installés en Australie depuis la fin du XVIIIe siècle, ils le sont en Nouvelle-Zélande depuis 15 ans. La France, déjà maîtresse de Tahiti et des îles Marquises, a pris, à la fin de 1853, possession de la Nouvelle-Calédonie, gagnant de vitesse l’Angleterre. Les îles Sandwich sont encore indépendantes, mais elles sont l’objet de visées de plus en plus nettes des Etats-Unis, visées que l’Angleterre et la France cherchent à contrecarrer. Les intérêts territoriaux français et anglais sont encore de faible importance, mais les deux puissances ont de nombreux intérêts politiques et économiques. Leur commerce maritime et les entreprises de pêche à la baleine dans les mers septentrionales sont susceptibles de subir les atteintes de l’ennemi.

Routes des paquebots anglais, français et américains à travers l’Atlantique. Tahiti, Les Marquises et les îles Sandwich (archipel d’Hawaï) sont déjà des points d’appui essentiels pour les liaisons Trans-Pacifique, sur lesquels repose également l’activité lucrative de la pêche à la baleine. Carte dressée par Jean-Baptiste Gabriel en 1847, BNF Gallica.

Au début de 1854, la France a, dans le Pacifique, deux forces navales. La première porte le titre de « Division navale de l’océan Pacifique ». Elle est placée sous le commandement du contre-amiral Febvrier-Despointes, qui a la charge des intérêts français sur toute la côte américaine et dans le Pacifique oriental. La division comprend la frégate Forte de 50 canons, portant le pavillon de l’amiral, la corvette l’Eurydice, de 28 canons, le brick l’Obligado, de 18 canons, la frégate Alceste, de 52 canons. L’amiral Febvrier-Despointes a également sous son autorité le Gouverneur des établissements français d’Océanie. Ce dernier est le capitaine de vaisseau Page, qui sera remplacé à la fin de 1854 par le capitaine de vaisseau Dubouzet. Il a l’administration des îles françaises et commande une « subdivision navale » comprenant la corvette Artémise de 32 canons, la corvette à vapeur Prony de 6 canons, et l’aviso à vapeur Duroc, de 4 canons, plus quelques goélettes sans valeur militaire.

Le Pacifique occidental est le domaine d’une autre force navale française, la « Division de la Réunion et de l’Indo-Chine », commandée par le contre-amiral Laguerre. Sa zone normale d’action comprend la mer Rouge et l’océan Indien, les mers de Chine et du Japon, et les parages des îles de la Sonde. Au début de la guerre, la composition de la division est la suivante : la frégate Jeanne d’Arc, de 44 canons, portant pavillon de l’amiral, la corvette Constantine, de 30 canons, la corvette à vapeur Colbert, de 6 canons, la frégate Sibylle, de 50 canons, qui quitte à peine la France.

La corvette Constantine, de la division navale de la Réunion et d’Indochine, au mouillage de Zaoudzi à Mayotte. L’Illustration, 28 mars 1857, BNF Gallica.

Les forces navales britanniques dans le Pacifique sont également divisées en deux groupes. « L’escadre des côtes américaines », sous le commandement du contre-amiral Price, comprend la frégate President, de 50 canons, portant pavillon amiral, la corvette Amphitrite, de 32 canons, la corvette Dido, de 24 canons, le brick Trincomalee, de 18 canons, la corvette à vapeur Virago, de 6 canons, la frégate Pique, de 44 canons, qu’on envoie d’Angleterre. La seconde force navale porte le titre « d’escadre des indes orientales ». Elle est commandée par le contre-amiral sir James Stirling, qui vient de succéder au vice-amiral Fleswood Pellew. Elle a pour zone d’action l’océan Indien et les mers de Chine, et sa composition est la suivante : la frégate Winchester, de 50 canons, portant pavillon de l’amiral, la corvette Spartan, de 24 canons, la corvette Comus, de 14 canons, la corvette hôpital Mindern, les bricks Bittern et Grecian, de 12 canons, la corvette à vapeur Baracouta, de 6 canons, la corvette à vapeur Encounter, de 14 canons, les avisos à vapeur Ratler, de 9, et Styx, de 6 canons.

La Russie n’a normalement de forces navales que dans le Pacifique septentrional et les mers de Chine. Elles sont placées sous le commandement de l’amiral Poutiatine, et comprennent : la frégate Pallada, de 52 canons, portant pavillon de l’amiral, la corvette Dwina, de 20 canons, la corvette Olivoutza, de 30 canons, l’aviso à vapeur Vostock, de 8 canons. Cette escadre sera renforcée par des transports de la compagnie russo-américaine, vapeur et voiliers qui sont au nombre d’une dizaine, tous armés de quelques canons. Dès le temps de paix du reste, l’amiral utilise déjà comme ravitailleurs certains de ces navires. Arrivent en outre d’Europe, au début de 1854 : la frégate Diana, de 50 canons, la frégate Aurora, de 44 canons.

La frégate russe Pallada, qui porta le pavillon de l’amiral Poutiatine. Tableau d’Alexey Bogolyubov (1824-1896).

La guerre est déclarée le 28 mars 1854. Etant donné l’éloignement et la lenteur des communications, la nouvelle n’en sera connue dans le Pacifique qu’avec des retards de plusieurs semaines ou plusieurs mois, retards variables selon les lieux et les positions des navires. Les amiraux Price et Febvrier-Despointes sont informés le 8 mai. Dans les parages de l’Extrême-Orient, la division française de la Réunion et de l’Indo-Chine, au moment où la guerre commence, est très dispersée. L’escadre anglaise des Indes occidentales est, au contraire, assez bien groupée. L’amiral Stirling est à Singapour. Il concentre dans les mers de Chine la plus grande partie de ses bâtiments. Les bâtiments alliés en Extrême-Orient ne seront, dans l’ensemble, touchés par la nouvelle de la déclaration de guerre que dans le courant du mois de juin 1854.

Avant même l’ouverture des hostilités, de grandes craintes se manifestent en Amérique et dans le Pacifique au sujet de l’intention qu’auraient les Russes de faire la guerre de course. Après la rupture, ces craintes ne feront que s’accentuer et l’on verra circuler les informations les plus diverses. Ce qui donne naissance à ces bruits, c’est le séjour à New York, au début de 1854, d’officiers de marine russes, venus négocier un achat de matériel de guerre. Puis ce sont deux goélettes de la compagnie russo-américaine, armées de quelques canons, qui arrivent à San Francisco. Elles y resteront d’ailleurs désarmées deux ans sans tenter d’en sortir. Interviennent aussi pour accroître les craintes, la présence de nombreux aventuriers en Californie et aux îles Hawaï, et les sentiments russophiles que l’on prête au gouvernement des Etats-Unis. Il est bien difficile de dire si le gouvernement russe a eu réellement l’intention de délivrer des lettres de marque et d’effectuer des opérations de course. Toujours est-il que ces projets, s’ils ont existé, n’ont été suivis d’aucune réalisation. En dehors de ces velléités d’offensive, au commerce, les Russes, dans le Pacifique, se tiendront durant toute la guerre sur la défensive. Leurs mouvements seront dirigés dans l’idée d’éviter le combat à la mer. Ils chercheront un port sûr pour abriter leurs navires, une position qui soit ou qu’ils puissent rendre à peu près inexpugnable. Ils seront ainsi conduits à abandonner successivement toutes leurs possessions et à concentrer leurs forces au point le plus inaccessibles aux escadres françaises et anglaises, l’embouchure de l’Amour.

Les forces russes trouvent avantageusement refuge dans les parages difficilement accessibles de l’embouchure du fleuve Amour, entre le continent et l’ile Sakhaline, débouchant sur le liman de l’Amour et la « Manche de Tartarie » au Sud. BNF Gallica.

En face de l’attitude défensive des Russes, la stratégie des alliés va se donner comme but la recherche des forces navales adverses dans le Pacifique septentrional, ainsi que la destruction des ports et établissements de l’ennemi. La supériorité d’ensemble des forces franco-anglaises est très grande, mais ces forces sont réparties entre quatre chefs, qui ont la charge d’intérêts multiples et divers, et qui sont entièrement indépendants les uns des autres. Ces conditions sont peu favorables à la concentration des efforts, concentration que viennent encore rendre plus difficiles les très grandes distances et la lenteur des moyens de communication. Par ailleurs, la nature et le climat eux-mêmes travaillent pour les Russes. Les Alliés ne disposeront que de quelques mois par an pour effectuer leurs opérations, et ils devront chaque année entreprendre une nouvelle campagne.

Durant l’année 1854, ni l’escadre anglais des Indes orientales, ni la division française de la Réunion et de l’Indo-Chine n’effectuaient d’opérations contre les forces russes. Il est vrai que la nouvelle de la déclaration de guerre ne leur est pas connue avant juin ; mais il restait encore trois mois de belle saison pour tenter d’atteindre l’ennemi, et là n’est pas la seule ni la principale cause de l’inaction des forces alliées. Outre le désir que l’amiral Stirling a pu avoir de ne pas trop s’éloigner de Hong-Kong, afin d’être en mesure d’apporter à la colonie la protection qu’elle réclame, une raison très sérieuse l’a retenue à Shanghai : les troubles dont la cité chinoise est le siège et qui créent une très grave menace pour la concession britannique. Mais, fait beaucoup plus important, tous les actes de l’amiral Stirling tournent autour de son désir de se rendre au Japon. L’amiral, en effet, a reçu de son gouvernement des pouvoirs diplomatiques pour négocier un traité de commerce. Il est d’autant plus désireux d’accomplir rapidement cette mission qu’il a déjà été devancé par le Commodore Perry et même par l’amiral Poutiatine. A cause des affaires de Shanghai, c’est seulement au mois d’octobre que l’amiral Stirling peut partir pour le Japon et y conclure un premier accord. Ceci fait, il est trop tard pour songer à aller à la recherche des Russes, et l’amiral britannique rallie Hong-Kong en novembre.

En ce qui concerne la force navale française, la question ne se présente pas de la même manière. Son chef, l’amiral Laguerre, a un vif désir d’entreprendre des opérations contre les forces russes. Dès son arrivée dans les mers de Chine, il cherche à se mettre d’accord à ce sujet avec l’amiral Stirling, mais il trouve celui-ci peu décidé à agir et occupé d’intérêts tout autres. Il écrit également au mois de juillet à l’amiral Febvrier-Despointes dans le but de chercher à combiner leurs actions respectives, mais cette tentative n’est susceptible d’aucune suite pour l’année en cours. Seul, l’amiral Laguerre est à peu près hors d’état d’agir. La Constantine qui s’est rendue en décembre 1853 en Nouvelle-Calédonie prendre possession de l’île au nom de l’Empereur, y a manqué de peu l’amiral Despointes qui est venu de son côté en septembre 1853 accomplir la même mission, et qui a laissé derrière lui le Prony. Constantine et Prony installent des postes, font de l’hydrographie. Ils ne seront touchés par la nouvelle de la guerre qu’en septembre 1854. La Constantine repartira pour la Chine en octobre, elle atteindra Macao en décembre.

Restent le Colbert, qui stationne à Shanghai, et la frégate Jeanne d’Arc. A bord de ce dernier bâtiment, l’amiral Laguerre est arrivé à Singapour le 11 mai, venant de la Réunion. Reparti le 12 juin, il séjourne en juillet à Macao et Hong-Kong. Mais un malheureux accident de navigation vient le priver de son navire. Partie de Hong-Kong pour Shanghai le 2 août, la Jeanne d’Arc s’échoue le 12 sur les bancs en entrant dans le s’échoue le 12 sur les bancs en entrant dans le Yang-Tsé. Il faut pour la dégager cinq jours de travail et le concours du Colbert et du Baracouta. Le 21 août, les deux vapeurs peuvent enfin la remorquer à Shanghai, mais elle a des avaries graves et la perspective de longs mois de réparations. La division française réduite au seul Colbert, il ne peut être question de tenter quoi que ce soit contre les Russes. Eut-il du reste des forces plus importantes, l’amiral Laguerre eut sans doute été retenu à Shanghai par les troubles qui s’y produisent. La concession française, en effet, subit, dans l’été et l’automne 1854, de graves déprédations, qui amènent d’abord l’amiral à bombarder la cité chinoise en décembre de la même année, et même à tenter de s’en emparer au début de janvier 1855.

Les compagnies de débarquement de la Jeanne d’Arc et du Colbert à l’assaut des murs de Shanghai le 6 janvier 1855. L’Illustration, 14 avril 1855, BNF Gallica.

A l’encontre de celles du Pacifique occidental, les forces navales alliées du Pacifique oriental, lorsque l’ouverture des hostilités en Europe leur fut connue, se mirent à la recherche des Russes. C’est la première campagne du Kamchatka, au cours de laquelle se livrèrent les seuls véritables combats que l’on ait à enregistrer, de toute la guerre, sur ce théâtre d’opérations.

Au début de mai 1854, la frégate française Forte, portant pavillon de l’amiral Febvrier-Despointes, était au mouillage du Callao. L’amiral venait de mettre un heureux terme, « par sa conduite ferme et modérée tout à la fois », à un grave différent qui s’était élevé entre le Ministre de France et le gouvernement péruvien. La frégate anglaise President, portant pavillon de l’amiral Price, était également au Callao depuis peu. Les dernières nouvelles reçues d’Europe dataient de plus d’un mois. Elles indiquaient que la guerre avec la Russie était imminente, et les deux amiraux avaient tout lieu de penser que les hostilités avaient déjà commencé. Le 8 mai, le vapeur anglais Virago, que l’amiral Price maintenait à Panama, rallia avec des dépêches : la guerre était déclarée depuis le 28 mars.

L’amiral Febvrier-Despointes reçut des instructions assez vagues. Elles lui prescrivaient de protéger le commerce. Elles indiquaient comme objectif éventuel les possessions russes du Pacifique Nord, et envisageaient comme possible une concentration des forces françaises du Pacifique oriental avec les forces de Chine, concentration dont l’opportunité était laissée à l’appréciation des amiraux. Elles prescrivaient une attitude offensive à l’égard des forces navales ennemies. Elles insistaient tout particulièrement sur l’étroite union dans laquelle les escadres française et anglaise devaient mener leurs opérations. L’amiral Price, de son côté, reçut des instructions analogues et l’ordre d’agir conjointement avec les forces françaises.

La frégate HMS President, battant pavillon de l’amiral Price. Royal Museums Greenwich.

Les renseignements que les deux amiraux possédaient sur l’ennemi étaient peu précis. Ils connaissaient à peu près la composition des forces russes. Ils avaient vu la Diana à Valparaiso en mars, l’Aurora au Callao en avril, et ils savaient qu’elles avaient pris des lettres de crédit pour les Sandwich et la Californie. Ils ne savaient pas où était l’amiral Poutiatine, mais ils estimaient qu’il allait concentrer ses forces aux îles Hawaï et prendre comme zone d’opérations la région du Pacifique comprise entre les possessions russes, les Sandwich et la Californie. Par ailleurs, depuis plusieurs semaines, le bruit courrait que les Russes allaient armer des corsaires. C’est sur l’hypothèse d’une concentration de l’ennemi aux îles Sandwich que les amiraux décidèrent de se porter vers ses îles. Le point de ralliement choisi fût l’île française de Nuku-Hiva, dans les Marquises. La force navale alliée n’était pas pourvue d’un commandement unique, les décisions étaient prises par accord des deux amiraux, entre lesquels du reste régnait la meilleure entente.

Le 15 juillet, l’escadre était aux Sandwich. Elle n’y trouva aucun bâtiment ennemi. L’escadre russe ne s’était donc pas, comme on l’escomptait, rassemblée aux îles Hawaï. Seule la Diana y avait été vue récemment, et en était partie le 30 juin. Les amiraux décidèrent alors de se rendre au Kamchatka. Voici les raisons de cette détermination, telles que les donnera l’amiral Febvrier-Despointes dans un rapport ultérieur : « Mon intention, et celle de l’amiral Price, en allant à Avatcha, était d’abord de permettre aux baleiniers français et anglais de quitter les lieux de pêche sans être inquiétés par l’ennemi. Ensuite de tenter une attaque de vive force contre Pétropavlovsk et de combattre la division russe que nous comptions trouver mouillée à Avatcha ». On avait perdu bien du temps depuis que, le 8 mai, on avait appris la déclaration de guerre. La saison s’avançait et il ne fallait plus tarder si l’on voulait tenter quelque chose avant l’hiver. Aussi, le 25 juillet, l’escadre franco-anglaise prit-elle la mer. Elle fit route vers le Kamchatka.

A mesure que l’on s’élevait vers le Nord, on trouvait du froid, de la pluie, des brumes épaisses et fréquentes, qui retardaient la navigation. Le 24 août, les amiraux s’estimaient à 40 ou 50 milles des terres ; mais la brume ne permit pas d’en approcher. Le temps s’éclaircit pourtant le 27, et le 28, au lever du jour, on reconnaissait la baie d’Avatcha où s’abritait le port de Petropavlovsk.

La baie d’Avatcha est située sur la côte orientale du Kamchatka. De forme à peu près circulaire et d’un diamètre d’environ 10 milles, elle est entourée de côtes rocheuses que dominent des volcans élevés aux sommets toujours couverts de neige. Elle communique avec la mer par un goulet très sain de 3 milles de long et d’une largeur de 1,5 à 2 milles. Ce serait un magnifique mouillage s’il n’était bloqué par les glaces pendant la moitié de l’année. Dans la partie Est de la baie, un des nombreux replis de la côte forme un véritable port naturel, au fond duquel est bâtie la ville de Petropavlovsk. Le port est fermé à l’Ouest par une pointe rocheuse et élevée, d’environ 1500 mètres de long sur 200 mètres de largeur, orientée nord-sud et complétée vers le Sud par une langue de sable basse et étroite, d’une longueur d’environ 600 mètres, qui laisse, entre son extrémité Ouest et la pointe Shakoff, une passe de 150 mètres de large.

Carte de la baie d’Avatcha. Au Nord-Est se trouve l’abri de Petropavlovsk (Saint-Pierre et Saint-Paul, au centre). BNF Gallica.

Sous l’énergique impulsion du contre-amiral Zavoika, gouverneur, les défenses, à la fin d’août 1854, avaient été considérablement renforcées. Les Russes n’avaient cependant pas eu le temps de fortifier le goulet de la baie d’Avatcha. Il n’y avait qu’un vieux canon auprès du phare de l’entrée. Mais aux abords mêmes de Petropavlovsk existaient de nombreux ouvrages. L’entrée du port était défendue par un groupe de quatre batteries, à l’extrémité de la pointe Shakoff, à la naissance de la langue de sable, et à 1500 mètres dans le Sud. Deux batteries avaient été installées sur la côte Ouest de la pointe Shakoff, enfin quelques autres ouvrages défendaient la ville dans le Nord et l’Est. En outre, la frégate Aurora et la corvette Dwina avaient été embossées, cap à l’Ouest, derrière la langue de sable, par-dessus laquelle elles pouvaient tirer. Le transport Kamchatka se trouvait également dans le port, mais il était désarmé. La garnison, renforcée par les 500 hommes que la Dwina avait amenés d’Ayan à la fin de juin, et par les équipages des navires de guerre, comptait environ 2000 hommes.

Le 28 août, le calme ayant immobilisé, vers le milieu de la matinée, les bâtiments à voile de l’escadre franco-anglaise qui se disposait à entrer dans la baie d’Avatcha, les amiraux firent reconnaître la place dans l’après-midi par le vapeur Virago. Le 29, la brise se leva. Les navires alliés pénétrèrent dans le goulet. Vers 14 heures ils étaient devant Petropavlovsk. Ils défilèrent, salués de quelques coups de canons par les Russes, et ils vinrent mouiller hors de portée des batteries.

Entrée de l’escadre franco-anglaise en baie d’Avatcha le 29 août 1854. Gravure d’après un croquis du vicomte René de Kerret, à bord de la frégate amirale Forte. L’Illustration, 2 décembre 1854, BNF Gallica.

Un conseil réunit les amiraux et les commandants. On prit la décision de commencer par détruire au canon les ouvrages qui défendaient l’entrée du port, et d’agir ensuite suivant les circonstances. La matinée du 30 fut consacrée par les alliés à des reconnaissances rapprochées par embarcations. Vers 11 heures, les bâtiments commençaient à appareiller pour aller prendre poste en face des batteries russes. C’est à ce moment qu’un canot britannique apporta à l’amiral Febvrier-Despointes une grave nouvelle : l’amiral anglais venait de se tirer un coup de pistolet dans la région du cœur… Les opérations furent suspendues. L’amiral Despointes se rendit à bord du President. L’amiral Price ne put lui dire que quelques mots : « J’ai commis une grave faute, je vous remercie de votre collaboration ». Il mourut vers le soir, sans avoir indiqué les motifs de son suicide, qui restèrent assez obscurs. Il semble que l’amiral, de caractère à la fois irrésolu et impulsif, voyant les défenses de Petropavlovsk beaucoup plus fortes qu’il ne l’avait pensé, ait eu crainte de ne pouvoir se tirer à son honneur et se soit donné la mort dans un moment de découragement. Du fait du décès de l’amiral Price, c’est le capitaine de vaisseau Nicholson, commandant la Pique, qui prit, dans la division anglaise, les fonctions de commodore. En accord avec lui, Despointes décida que l’attaque serait reprise le 31 sur les bases précédemment arrêtées.

L’amiral David Powell Price, dont la mort, par suicide ou par accident, est restée inexpliquée.

La journée du 31 fut marquée par une tentative de destruction du groupe de batteries russes. Les bâtiments alliés engagés furent les frégates Forte, Pique et Président, ainsi que la corvette à vapeur Virago. Au matin de cette journée, il fait calme. Dès huit heures, la Virago prit en remorque les trois frégates, deux à couple, une en flèche. Le bombardement devait en effet se faire au mouillage, et le vapeur devait conduire d’abord la Forte et le President à leur poste, situé à 1000 mètres de la pointe Shakoff. Un violent courant de jusant portait au Sud. La Virago n’avançait qu’avec peine, elle dérivait beaucoup et ne pouvait gagner le point prévu. Vers 9h15, l’amiral Febvrier-Despointes fit larguer les amarres de la Forte et du President, et décida de s’embosser là où il se trouvait, c’est-à-dire à 1700 mètres de la pointe Shakoff, laquelle masquait les frégates du tir de l’Aurora et de la Dwina. Quant à la Virago et à la Pique, elles vinrent mouiller à 1200 mètres de la batterie.

Aussitôt mouillés les navires ouvrirent le feu. La Forte et le President démontèrent quelques pièces d’une batterie, que ses occupants évacuèrent vers 10 heures. Les deux frégates tirèrent également sur une deuxième batterie, mais sans grands résultats. Elles-mêmes ne furent pas touchées. Pendant ce temps la Pique et la Virago bombardèrent une autre batterie qui fut évacuée à 10 heures. Le vapeur se rapprochant de la côte mit à terre une petite troupe de 150 hommes, mi Français, mi Anglais, qui s’emparèrent de l’ouvragent inoccupé et enclouèrent les pièces. Un détachement russe dessina une contre-attaque, mais il n’arriva sur les lieux que lorsque les marins alliés avaient regagné leur navire.

A 11 heures ont fit dîner les équipages. Les bâtiments alliés n’avaient pour ainsi dire par été touchés. Il est convenu que les opérations continueraient l’après-midi et que cette fois, les trois frégates attaqueraient la deuxième batterie et l’Aurora. A 13h15, le vent s’étant levé, la Forte appareilla sous voiles. Mais il y avait toujours courant de jusant et la frégate mouilla à 14 heures en un point situé à 1000 mètres de la pointe Shakoff, mais d’où l’Aurora était toujours masquée. La Forte entreprit de détruire la batterie qui riposta énergiquement et fit au navire d’assez graves avaries. La batterie de son côté eut plusieurs pièces démontées et, vers 15 heures, ses occupants l’évacuèrent. C’est à ce moment seulement que le President vint mouiller près de la Forte et tirer à son tour sur la batterie silencieuse. Quant à la Pique, elle n’avait pas quitté son mouillage du matin devant la batterie détruite.

Attaque de Petropavlovsk et mise à terre le 31 août. L’Illustration, 2 décembre 1854, BNF Gallica.
Attaque du fort Shaccoff et de Petropavlovsk. L’Illustration, 2 décembre 1854, BNF Gallica.

Finalement, vers 17 heures, l’amiral Febvrier-Despointes décida de renvoyer mouiller les bâtiments hors de portée des canons de la défense et il fit signal à la Virago de venir remorquer la Forte. Le vapeur prit la frégate à couple et essaya de s’éviter mais sans y parvenir. La renverse du courant s’était faite et il y avait maintenant flot, portant vers le Nord. Les deux navires cap à l’Est furent rapidement drossés vers l’entrée du port. Ils furent bientôt dans le champ de tir, non seulement des batteries mais de l’Aurora et de la Dwina. Les Russes pourtant, à la grande surprise des Français et des Anglais, n’ouvrirent pas le feu sur la cible magnifique qui leur était offerte.

Cependant, tandis que la Forte et la Virago continuaient à dériver, à leurs bords régnait un grand tumulte : altercations entre Français et Anglais, flots d’ordres et de contre-ordres… jusqu’au moment où l’amiral Febvrier-Despointes donna l’ordre de mouiller. On était à 500 mètres de la pointe Shakoff. Un peu de calme revint devant l’inaction des Russes. La Virago prit la Forte en flèche à 18h15, et put ainsi la conduire aisément au mouillage choisi pour la nuit. Le vapeur aida ensuite la manœuvre du President et de la Pique, et bientôt toute l’escadre se trouvait réunie.

Ainsi se termina cette journée où les bâtiments alliés, après avoir tiré près de 2000 coups de canon, avaient seulement mis hors d’usage une batterie de 3 pièces et n’avaient fait à deux autres batteries que des avaries facilement réparables, cependant que la Forte était sérieusement touchée et avait un mort et de nombreux blessés.

La Virago et la Forte en mauvaise posture, drossées vers la pointe Shakoff.
L’Illustration, 2 décembre 1854, BNF Gallica.

Mais il s’était produit un fait grave : un manque très net d’unité dans l’action. Les navires britanniques n’ont pas exécuté les instructions de l’amiral Despointes et, à bord des navires français, les esprits sont très montés contre les Anglais. Aux conférences qui, le 31 août au soir et le 1er septembre, réunissent chez l’amiral le commodore Nicholson et les commandants des bâtiments des deux nations, de longues et amères discussions éclatent. Finalement, aucun accord n’ayant pu se faire sur le plan d’opérations à adopter, il est admis que la place est imprenable, avec les moyens dont on dispose, et les chefs des forces alliées décident qu’après avoir donné quelques jours de repos à leurs navires en baie d’Avatcha, ils rallieront San Francisco.

Le 2 septembre cependant, le commodore Nicholson écrit à l’amiral Febvrier-Despointes, pour lui proposer d’enlever la place dans une opération de débarquement. Des pêcheurs américains que la Virago avait rencontrés en allant faire de l’eau dans le fond de la baie d’Avatcha, lui avaient dit en effet qu’au Nord-Ouest de la ville existait une route. Cette route passait non loin de la côte, à proximité du col, que commandait une batterie. Le plan du commodore était de débarquer près de ce col et d’atteindre la route, puis de gagner la ville et de s’en emparer. Ce plan ne souriait guère à l’amiral Despointe. Il jugeait l’entreprise téméraire et l’écrivit au commodore Nicholson. Alors se poursuivit, pendant vingt-quatre heures, entre les deux chefs, un échange de lettres assez aigres, ou le commodore laissa entendre que le manque d’audace de l’amiral compromettait l’honneur des pavillons alliés. L’amiral Febvrier-Despointes finit par être ébranlé. Le 3 septembre, il réunit les commandants en conseil de guerre et, sur leur avis presque unanime, il décida que l’on tenterait l’opération de débarquement proposée par le commandant supérieur britannique.

La date choisie était le 4 septembre. On mettrait à terre une troupe de 700 hommes : 300 Anglais (tant matelots que marines) et 400 Français. On ne donna pas à la troupe un chef unique : il y avait un chef anglais et un chef français, le capitaine de vaisseau Burridge, commandant le President, et le capitaine de vaisseau de La Grandière, commandant l’Eurydice. Le 4 septembre au matin, il faisait beau. Dès 5 heures, les troupes embarquèrent sur la Virago. A 7h15, la Forte s’embossa à 700 mètres d’une première batterie, le President à 900 mètres d’une seconde. Les deux frégates ouvrirent le feu sur les ouvrages russes qui furent évacués au bout de ¾ d’heure. Le débarquement pouvait s’effectuer. Il était 8 heures. La Virago avait mouillé à 300 mètres du rivage. Les troupes dans les embarcations gagnèrent la plage et mirent pied à terre sans encombre à 8h30. Français et Anglais, pleins d’ardeur, se lancèrent à l’escalade. Mais le terrain était beaucoup plus difficile qu’on ne le supposait. Il était coupé de rochers et de crevasses, couvert de fourrés épais. Les hommes disparaissaient et se dispersaient dans les buissons, échappant à la vue et à l’action de leurs officiers.

Les Russes, qui avait vu le débarquement se préparer, avaient envoyé des troupes pour contre-attaquer. On tiraillait sous les couverts. Cependant des groupes de marins et soldats alliés finissaient par arriver au faîte de la colline. Mais ils tombaient alors sur un important détachement ennemi, qui arrivait de la ville en renfort et qui venait de gravir les pentes Est du mamelon, beaucoup moins abruptes que les pentes Ouest. Les Russes étaient servis par leur connaissance du terrain. Chez les alliés, de graves méprises se produisaient, dues aux différences de langage, à des similitudes d’uniformes entre marines anglais et soldats russes. Le manque de liaison entre les chefs, les pertes subies, mirent peu à peu le désordre dans les rangs alliés. Français et Anglais commencèrent à refluer vers la plage, et leurs chefs ordonnèrent la retraite. Le rembarquement s’opéra sous la protection des canons des navires. L’ennemi renonça à la poursuite, mais, des hauteurs il dirigea un feu plongeant sur les embarcations, faisant encore de nombreuses victimes. Vers 9h45, les derniers canots poussèrent de terre et rallièrent les bâtiments. L’affaire avait duré un peu plus d’une heure. Elle avait coûté à la division française 30 morts et 70 blessés, 3 officiers avaient été tués, 4 grièvement blessés. Les Anglais avaient également une trentaine de morts dont un officier, ils avaient 75 blessés.

Nouvelle attaque tentée le 4 septembre 1854. L’Illustration, 2 décembre 1854, BNF Gallica.

Cette opération mal préparée, sur des renseignements incertains, n’avait que peu de chances de succès. Elle avait coûté cher et cet échec n’était pas fait pour resserrer l’entente entre l’amiral Febvrier-Despointes et le commodore Nicholson. Après un échange de lettres courtoises, où ils se félicitaient mutuellement de la bonne tenue, réelle du reste, qu’avaient montrée leurs équipages au feu, les commandants des deux divisions alliées décidèrent définitivement de quitter le Kamtchatka et de rallier la Californie. Puisqu’on avait renoncé à prendre Petropavlovsk, il était du reste trop tard dans la saison pour tenter autre chose cette année contre les possessions russes.

Cependant, au moment où elle se retirait, l’escadre alliée sans le savoir, passait à côté d’un succès. En effet, le 6 septembre, l’aviso à vapeur Vostock, portant l’amiral Poutiatine et venant d’Ayan, donnait dans le goulet d’Avatacha. Il apercevait dans la baie des bâtiments suspects. A la nuit il était renseigné par le phare, il s’éloignait aussitôt vers le Sud. Les alliés avaient bien aperçu le Vostock mais ils ne l’avaient pas identifié. Quand ils appareillèrent le 7 au petit jour, le vapeur russe était déjà loin. Deux navires étaient cependant en vue à l’ouvert du goulet. C’étaient le transport Sitka qui arrivait lui aussi d’Ayan avec des renforts et des munitions pour Petropavlovsk, et la goléette Anadir qui revenait des Aléoutiennes chargée de vivres. Les alliés brûlèrent l’Anadir et emmenèrent le Sitka. Avec ce maigre trophée, ils firent route vers la Californie. La guerre dans le Pacifique était finie pour 1854.

La campagne des alliés en 1854. Croquis du lieutenant de vaisseau Louis Erulin, BNF Gallica.

En couverture : Bombardement du port de Petropavlovks par la flotte franco-britannique. Tableau d’Alexeï Bogolioubov (1824-1896).

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