Lieutenant de vaisseau Louis Jacques Henri Erulin (1900-1986)
Après le siège infructueux de Petropavlovsk, l’escadre franco-britannique des amiraux Fourichon et Bruce entreprit d’assiéger les forces russes basées à Nikolaëvsk, à l’embouchure du fleuve Amour.
Les événements du Pacifique et l’attaque malheureuse de Petropavlovsk sont connus en Europe à la fin de 1854. Le gouvernement anglais, pour succéder à l’amiral Price, désigne le contre-amiral Bruce. Mais l’amirauté britannique désire que l’année 1855 soit marquée par des succès très nets, et le nouveau commandant de l’escadre des côtes américaines reçoit des instructions très précises : « Vous vous concerterez avec l’amiral français, afin d’entamer les opérations au printemps 1856, dès la débâcle des glaces. Vous vous rendrez à Petropavlovsk. Vous prendrez ou détruire les bâtiments de guerre que vous y trouverez. Vous ne vous attarderez pas à détruire les batteries. Vous ne ferez pas de débarquement en un point éloigné du soutien de vos navires. Si vous ne trouvez pas les frégates russes à Petropavlovsk, vous vous rendrez à Sitka. L’amiral Stirling, qui commande en Chine, mettre à votre disposition deux bâtiments à vapeur ». On va même jusqu’à fixer à Londres la date et le lieu d’un rendez-vous initial. La date est le 23 avril 1855. Le point est situé par 50° de latitude Nord et par 160° de longitude Est, c’est-à-dire à 200 milles dans le Sud d’Avatcha. L’amirauté écrit en outre : « Entretenez la meilleure entente avec l’amiral français. Les forces des deux puissances n’en doivent faire qu’une seule dont l’emploi et la distribution seront réglés d’un commun accord, pour la défense et le triomphe des communs intérêts de l’Angleterre et de la France sur ce point du globe ».

En France, la nouvelle de l’échec subi par notre division au Kamtchatka provoque un certain déplaisir. Accusant réception, le 27 novembre 1854, des rapports de l’amiral Febvrier-Despointes, le ministre de la Marine écrit à ce dernier « qu’il ne doit compromettre ses forces qu’en vue d’une offensive considérable et surtout d’un succès presqu’assuré ; que sinon, il les épuisera prématurément ; qu’il ne doit pas exposer des matelots à une entreprise à terre, sur un terrain accidenté ». Surtout, le ministre « regrette » que l’amiral n’ait usé de l’autorité que lui conférait son grade, et qu’il ait fait effectuer, sur l’avis d’un conseil de Guerre, l’opération de débarquement du 4 septembre, à l’exécution de laquelle il était lui-même nettement opposé. Au mois de janvier, le gouvernement français décida de rappeler l’amiral Febvrier-Despointes, dont la santé était de plus en plus chancelante et dont le temps de commandement était expiré, et lui désigna pour successeur le contre-amiral Fourichon.

Les instructions qui furent adressées à ce dernier, en date du 12 février 1855, prévoyaient, d’une façon très nette, les opérations à effectuer au cours de l’année qui commençait. Il devait faire une nouvelle attaque contre Petropavlovsk et une contre Sitka. Il devait coopérer avec l’amiral anglais et on lui indiqua le rendez-vous que l’amirauté avait fixé, pour le 23 avril, aux forces britanniques. On lui fit connaître également que les forces alliées de Chine allaient se porter sur l’embouchure du fleuve Amour pendant que lui-même, avec l’amiral Bruce, opérerait au Kamtchatka. En effet l’intention du gouvernement français, comme du gouvernement anglais, était que les forces navales que les deux puissances avaient en Extrême-Orient, ne restaient comme l’année précédente, étrangères aux opérations. On ne les concentrait pas avec les forces du Pacifique oriental. On ne donnait pas à l’ensemble un commandement unique. Il s’agissait, comme le disaient les instructions adressées à l’amiral Fourichon, d’une « recherche simultanée des bâtiments russes par deux groupes alliés, opérant dans deux zones distinctes ». Aux forces d’Amérique du Sud le Kamtchatka et l’Amérique russe, aux forces de Chine la mer d’Okhotsk et la « Manche de Tartarie ».
L’amiral Stirling, commandant l’escadre anglaise des Indes orientales, reçut, datées du 6 décembre 1854, des ordres précis qui lui enjoignaient d’envoyer deux bâtiments à vapeur à l’amiral Bruce et de se porter lui-même vers le nord pour attaquer les bouches de l’Amour. La division française d’Indo-Chine reçut des instructions analogues. Mais l’amiral Laguerre, arrivé au terme de son commandement, était remplacé par le contre-amiral Guérin. La date et le lieu où les deux amiraux devaient se rencontrer, étaient tels que ni l’un ni l’autre ne serait là pour participer à l’expédition contre les Russes. Le commandement sur le théâtre des opérations serait exercé par le capitaine de vaisseau Tardy de Montravel, commandant la Constantine.
Après les tentatives alliées en 1854, les Russes n’avaient pas douté un seul instant de leur renouvellement pour l’année suivante, et, cette fois, avec des moyens suffisants pour rendre toute résistance impossible. L’évacuation de Petropavlovsk fut donc décidée, ainsi que la concentration de toutes les forces à l’embouchure de l’Amour. Dès la fonte des glaces, l’amiral Zavoika fit rallier la corvette Oliwoutza, le vapeur Vostock et le transport Irtich, qui vinrent s’ajouter à la frégate Aurora, à la corvette Dwina et au transport Kamtchatka. Le personnel européen, les objets précieux, le matériel de guerre, étaient entassés sur les six navires, tandis que la population indigène de la ville était transférée dans l’intérieur du pays. Les bâtiments russes appareillèrent le 17 avril. A la hauteur du cap Lopatka, dans la brume et les grains, ils entrevirent les deux vapeurs anglais de l’escadre de Chine, qui attendaient déjà l’amiral Bruce au point de rendez-vous. Mais le contact fut fugitif ; les Anglais ne purent identifier les navires qu’ils aperçurent et les perdirent bientôt de vue. Les Russes franchirent le détroit de Lapérouse et remontèrent en Manche de Tartarie. Ils allèrent mouiller dans le baie de Castries, car il fallait les décharger avant de leur faire franchir les bancs qui encombrent les bouches de l’Amour.

Un événement s’était produit, par ailleurs, durant l’hiver 1854-1855, qui avait privé la force navale russe d’une de ses plus importantes unités. En effet, au mois d’octobre 1854, l’amiral Poutiatin avait quitté le Vostock et mis son pavillon sur la frégate Diana, avec laquelle il s’était rendu au Japon en mission diplomatique. En décembre 1854, il était mouillé en baie de Shimoda, au Sud de Tokyo. Le 23 décembre, par une magnifique journée calme et ensoleillée, se produisit un violent tremblement de terre, accompagné d’un épouvantable raz de marée. La frégate fut détruite, mais son équipage est sauvé.
Ce sont encore les bouches de l’Amour que l’amiral, ses officiers et ses hommes allaient alors tenter de gagner. L’amiral Poutiatine lui-même, avec une partie des naufragés, rallia la baie de Castries sur la goélette Hoeda, contruite par lui au Japon. Le reste du personnel de la Diana s’embarqua sur le brick brémois Graeta, mais fut capturé par les Anglais à quelques milles de son but.


L’amiral Bruce avait hissé son pavillon sur la frégate President au Callao en février 1855. L’escadre britannique était renforcée de l’aviso à vapeur Brisk, et le serait bientôt par un vaisseau, le Monarch. L’amiral Bruce aurait bien désiré s’entendre avec l’amiral français, mais la division française était privée d’amiral. Le 5 mars en effet, avant d’arriver lui-même au Pérou, l’amiral Febvrier-Despointes était mort en mer. L’amiral Fourichon n’avait pas encore rejoint. S’il voulait profiter de la belle saison pour agir contre les Russes, l’amiral Anglais ne devait pas trop tarder à remonter vers le Nord. Après avoir indiqué à ses bâtiments, qui étaient disséminés sur toute la côte d’Amérique, deux rendez-vous successifs ; les Sandwich et le point fixé par l’amirauté au Sud du Kamtchatka, il appareilla du Callao le 11 mars.
Dans la division française, à la mort de l’amiral Febvrier-Despointes, c’est le commandant de l’Alceste, le capitaine de vaisseau Le Guillou-Pennanros, qui prit les fonctions de commandant supérieur. Il n’avait pas participé aux opérations de 1854 car il n’était arrivé au Callao qu’au mois de juillet, et avait trouvé l’ordre d’y rester. Il poussa les réparations de la Forte et s’attacha à maintenir concentrés au Pérou les bâtiments de la division. Mais étant donné la prochaine arrivée de l’amiral Fourichon, il ne peut emener ces bâtiments vers le Nord. Il décida de se joindre aux Anglais avec sa seule frégate l’Alceste et il appareilla du Callao le 13 mars.
Une première concentration se fit à Honolulu à la mi-avril, où l’Alceste rejoignit les frégates President et Pique, la corvette Dido et l’aviso à vapeur Brisk. Les cinq navires se dirigèrent isolément sur le deuxième rendez-vous, à 200 milles d’Avatcha, rendez-vous où, depuis le 7 avril, les attendaient les corvettes à vapeur Encounter et Baracouta, détachées par l’amiral Stirling. Entravés par le mauvais temps, ce n’est que le 23 mai que purent s’opérer au point fixé le regroupement des navires venant des Sandwich et leur ralliement aux deux vapeurs de l’escadre de Chine.

Les jours suivants, la brume gênait la navigation. Le 31 mai seulement les sept bâtiments alliés se présentèrent devant Petropavlovsk. Pas un navire dans le port, pas un bruit, pas un mouvement dans les batteries ni dans la ville. Sur une maison flottait un pavillon aux couleurs des États-Unis. On envoya un détachement à terre. La ville portait les traces d’un abandon hâtif et récent. Elle était à peu près inhabitée, et l’on n’y trouva que deux commerçant américains. C’est par eux que l’on apprit comment l’amiral Zavoika était parti, le 17 avril, avec six bâtiments, pour gagner disait-on, la mer d’Okhotsk.
Tandis que se déroulaient ces événements, l’amiral Fourichon était arrivé le 25 mars au Callao, et avait mis son pavillon sur la Forte. Le 5 avril, l’amiral repartit avec la Forte et l’Obligado. A la mi-mai, il rallia, aux Sandwich, l’Eurydice qui venait de Valparaiso, le brick anglais Trincomalee et la corvette anglaise Amphitrite. Tous ces bâtiments firent voile vers le Kamtchatka. Le 13 juin, l’amiral Fourichon entra dans la baie d’Avatcha. Il y retrouva l’amiral Bruce au mouillage avec ses navires.
Après avoir envoyé la Pique, l’Amphitrite et le Baracouta en mer d’Okhotsk, où ils devaient renforcer l’amiral Stirling, dont c’était la zone d’action, les amiraux alliés décidèrent d’aller explorer les îles Aléoutiennes et les côtes d’Alaska. Entre le 18 et le 20 juin, les divers bâtiments de la force navale franco-anglaise quittèrent Petropavlovsk.

L’Illustration, 27 octobre 1855, BNF Gallica.

Le 12 juillet, le rassemblement s’opéra devant Sitka, qui était le centre des établissements russes dans ces régions. Aucun navire ennemi n’était dans la baie. Une embarcation sous pavillon américain se rendit à bord du President, et les alliés apprirent que Sitka comme Petropavlovsk avait été évacuée et qu’il n’y existait aucune garnison. L’amiral britannique fit connaître à son collègue français qu’il lui était interdit de porter atteinte aux établissements à terre appartenant à la compagnie russo-américaine. Bien que n’ayant pas d’instructions à ce sujet, l’amiral Fourichon ne crut pas devoir adopter une ligne de conduite différente de celle de l’amiral Bruce, décision qui fut du reste approuvée par le gouvernement de l’Empereur.
Le 13 juillet, la division française quitta Sitka et mouilla le 22 à San Francisco. Quant à l’escadre anglaise, elle resta à Sitka attendre le Monarch, auquel ce point avait été donné comme rendez-vous, et sur lequel l’amiral Bruce hissa son pavillon. Les navires britanniques rallièrent à leur tour San Francisco le 30 juillet. Les deux forces navales, au mois d’octobre, se rendraient en Amérique du Sud où de nouveaux troubles rendaient leur présence nécessaire. Elles ne prendraient plus part à la guerre.

L’amiral Stirling était au Japon avec la plus grande partie de ses navires. Il continuait ses négociations et cherchait à compléter les conventions déjà conclues en octobre 1854. La division française était à Shanghai, où son chef avait passé tout l’hiver, occupé par les troubles graves de la cité chinoise. Le 17 avril 1855, l’amiral Laguerre, à bord de la Jeanne d’Arc, maintenant remise en état, appareilla pour Singapour. Il comptait y rencontrer son successeur, l’amiral Guérin, qui arrivait de France sur la frégate Virginie.
Le commandement intérimaire était assuré par le commandant de la Constantine, le capitaine de vaisseau Tardy de Montravel, qui conservait sous ses ordres le vapeur Colbert et la frégate Sibylle, dont l’équipage avait été malheureusement décimé par une grave épidémie de dysenterie au cours de ses traversées entre la Réunion, les îles de la Sonde et la Chine. Conformément aux instructions que l’amiral Laguerre laissait avant d’appareiller, les bâtiments français se concentreraient à Nagasaki, où ils devaient se joindre à l’escadre anglaise, en vue des opérations contre les Russes. La Constantine quitta Shanghai le 6 avril, mouilla à Shimoda du 20 au 23, et chercha vainement à y recueillir des renseignements sur les rescapés de la Diana. Elle entra à Nagasaki le 8 mai. Le Colbert y arriva quelques jours après. La Sibylle ne rejoignit que le 20 mai, après avoir complété son équipage par des Chinois et avoir failli d’échouer aux îles Goto.

Depuis le début d’avril cependant, l’amiral Stirling avait envoyé un détachement de trois bâtiments, Sibylle, Bittern et Hornet, sous les ordres du commodore Elliot, explorer la Manche de Tartarie. Le 20 mai, le commodore donna dans la baie de Castries située à 60 milles au Sud de l’embouchure de l’Amour. Il trouva les bâtiments de l’amiral Zavoika, partis de Petropavlovsk le 17 avril. Voici découverte cette force navale russe, que personne n’avait pu saisir depuis le début de la guerre. L’occasion aurait été belle si le chef anglais avait su que les navires ennemis, encombrés de matériel, avaient une grande partie de leurs canons hors d’état de tirer. Mais l’amiral Zavoika s’était embossé sur deux lignes, derrière les îlets qui ferment la baie. Le commodore Elliot ne s’estima pas en force pour tenter une attaque. Après quelques coups de canon échangés à toute portée, il se retira. Il envoya le Bittern prévenir l’amiral Stirling, et il assura la surveillance avec ses deux autres navires. Mais cette surveillance était trop lâche et gênée par la pluie et la brume. Le 28 mai, le commodore constata que l’escadre russe a disparu.
Profitant activement des circonstances, et du répit que les Anglais lui avaient laissé, l’amiral Zavoika avait fait décharger ses bâtiments, dont le matériel serait amené par terre à Nikolaievsk. Les navires avaient fait route au nord et s’étaient engagés dans les bancs, qu’il fallait franchir pour atteindre l’embouchure du fleuve Amour. Les transports, le vapeur et les corvettes passèrent sans trop de peine ; il n’en fut pas de même de la frégate Aurora, qui dut débarquer tous ses canons. Le 28 mai, du reste, les Russes n’étaient pas encore bien loin de la baie de Castries. Cependant, quand le commodore Elliot constata que l’ennemi lui a échappé, il redescendit vers le Sud, au-devant de son amiral. Ce dernier avait quitté Nagasaki le 19 mai, il avait trouvé le Bittern à Hakodate et il remontait vers Sakhaline.

Le ralliement des deux groupes anglais s’opéra le 7 juin dans le détroit de Lapérouse. L’amiral Stirling, d’après les renseignements hydrographiques qu’il possédait, ne croyait pas à l’existence d’un chenal permettant d’atteindre l’Amour par le Sud. Il croyait que c’était au Nord, du côté de la mer d’Okhotsk, qu’il fallait le rechercher. Mais il décida auparavant d’explorer de nouveau la Manche de Tartarie.
Pendant que ces derniers évènements se déroulaient, le commandant de Montravel, à Nagasaki, poussait les derniers préparatifs de ses navires. Le 21 mai, il fit partir le Colbert pour Hakodate. Mais peu après son appareillage, le Colbert, dans le temps bouché, fut drossé par des courants. Les cartes étaient imprécises : le vapeur s’échoua dans les îles Goto. Avec l’aide des embarcations de la Constantine et de la Sibylle, il parvint à regagner Nagasaki le 23, mais il avait de graves avaries ; il ne fallait pas compter sur lui pour la campagne. Cet accident, en même temps qu’il le privait de son seul navire à vapeur, causa un sérieux retard au commandant de Montravel. Il fallait en effet réparer le Colbert à Nagasaki, avant de songer à l’expédier à Shangai, où on pourrait le passer au dock. Mais il n’y avait pas d’exemple jusqu’ici que des navires de notre pays aient reçu des Japonais une aide telle que celle que nécessitaient les réparations du Colbert. Le commandant supérieur français entreprit des démarches qui furent couronnées de succès. Il trouva beaucoup de bonne volonté et reçut de vives marques de sympathie du gouverneur japonais, qui, chose sortant tout à fait de l’ordinaire, lui accorda, à terre, une audience personnelle entourée d’une grande solennité.
La question du Colbert réglée, le commandant de Montravel quitta enfin Nagasaki le 31 mai 1855 avec la Constantine et la Sibylle. Le 3 juin, il franchit le détroit de Corée, le 10, il entra dans le détroit de Tsugaru et arriva devant Hakodate. Le vapeur anglais Styx en sortit pour lui faire connaître le rendez-vous laissé par l’amiral Stirling. Ce rendez-vous était le cap Crillon (ou cap Notoro) à l’Ouest de la baie d’Aniwa, à l’extrémité Sud de Sakhaline. Les deux navires français longèrent la côte Est d’Hokkaido. Pris par la brume ils ne pouvaient traverser les Kouriles que le 28 juin. Le 30 ils étaient au rendez-vous et firent leur jonction avec les Anglais.

L’amiral Stirling cependant avait hâte de partir pour le Japon et d’y reprendre les conversations relatives à l’ouverture du pays au commerce britannique. Dès le 30 au soir, il eut, à la mer, une brève entrevue avec le commandant de Montravel et, prétextant la crainte que les bâtiments ennemis ne soient partis en mer de Chine faire la guerre de course, il fit aussitôt voile vers Hakodate avec la Winchester et le Bittern, laissant la suite des opérations contre les Russes au commodore Elliot et au chef de la division française. Ces derniers mouillèrent en baie d’Aniwa, avec leurs navires, qui étaient au nombre de cinq : la corvette Constantine, la frégate française Sibylle, la frégate anglaise Sibylle, la corvette Spartan, la corvette mixte Hornet. Mais la frégate française Sibylle, qui jouait de malheur, était envahie depuis deux semaines par une épidémie de scorbut, qui prit rapidement des proportions telles qu’il fallut la renvoyer au repos à Hakodate.
L’idée du commandant de Montravel était de remonter en Manche de Tartarie pour aller chercher les Russes dans l’Amour. Mais les instructions que le commodore Elliot avait reçues de l’amiral Stirling lui prescrivaient de commencer les opérations par la mer d’Okhotsk. Le commandant français, qui n’avait plus qu’un seul bâtiment, était bien obligé de se joindre à son collègue britannique, avec lequel il entretint du reste, pendant toute la campagne, les meilleures relations personnelles. Les quatre navires alliés appareillèrent d’Aniwa le 9 juillet. Ils remontèrent vers le Nord, le long de la côte Est de Sakhaline, que la brume leur cachait presque continuellement. Le 20 ils sont au cap Elisabeth. Par grand hasard, ils y rencontrèrent la corvette à vapeur Baracouta. Comme nous l’avons dit en effet, ce navire avait été envoyé par l’amiral Bruce avec la Pique et l’Amphitrite, en mer d’Okhotsk. Après s’être présenté devant Ayan et n’ayant pas vu paraître l’amiral Stirling, qu’ils devaient attendre jusqu’au 15 juillet, les trois bâtiments s’étaient mis en route séparément sur Hakodate. Le commodore Elliot décida de conserver avec lui quelque temps le Baracouta.
Le 22 juillet, la division, forte de nouveau de cinq navires, arriva devant les bancs qui séparent au Nord l’embouchure de l’Amour de la mer d’Okhotsk. Pendant plusieurs jours, avec des embarcations, on sonda vainement, à la recherche d’un chenal. Le 25, les alliés se séparèrent en deux groupes. Le commandant de Montravel, avec la Constantine et le Hornet, partit explorer la partie Sud de la mer d’Okhotsk. Il n’y trouva pas trace de l’ennemi, et ne rencontra que quelques baleiniers américains. Le 11 août il vint mouiller à Ayan, où se trouvait déjà le commodore Elliot.

Ce dernier avait continué les sondages, à la recherche d’un passage. Le 25 au sort il avait aperçu, au milieu des bancs, vers le Sud, un brick échoué. Le 28 des embarcations anglaises avaient essayé de s’en emparer, mais l’équipage du brick s’était enfui en incendiant le navire et l’on n’avait pu faire que quelques prisonniers. Le brick était l’Okhotsk, qui venait d’Ayan avec du matériel pour Nicolaievsk. Les déclarations des prisonniers avaient fini par convaincre le commodore Elliot que l’on ne pouvait accéder à l’Amour par le Nord, tout au moins avec des navires de la taille de ceux qui composaient sa division. Il s’était rendu à Ayan, où il était arrivé le 6 août avec la Sibylle et le Spartan. Il avait envoyé le Baracouta à Hakodate.
A peine en route, du reste, le Baracouta, au cap d’Elisabeth, avait rencontré un navire suspect. Il l’avait arrêté. C’était le brick brémois Graeta qui amenait du Japon des naufragés russes de la Diana. Le Baracouta avait capturé le brick, l’avait conduit d’abord au commodore Eliott à Ayan, puis l’avait amené à Hakodate. Ainsi réunis à Ayan, qu’ils trouvaient à peu près désert et sans garnison, le commandant de Montravel et le commodore Elliot prirent la décision de repasser en Manche de Tartarie, de chercher l’entrée de l’Amour par le Sud et d’aller y attaquer les Russes. Les Anglais quittèrent Ayan le 13 août, la corvette française le 15 août. Tous devaient se retrouver à Aniwa.
La Constantine arriva au rendez-vous le 26 août. Elle n’y trouva que Spartan, dont elle apprit que le commodore Elliot, avec tous ses bâtiments, venait d’être rappelé au Japon par l’amiral Stirling. Seul avec une corvette, le commandant de Montravel ne pouvait plus rien. Bien à regret, il rallia à son tour le Japon. Le 10 septembre il mouilla à Hakodate.
Cependant, l’amiral Guérin était depuis le mois de juillet en Extrême-Orient. La Constantine reçut de lui l’ordre de rester à Hakodate. La saison était déjà avancée. A part une démonstration des frégates Sibylles française et Pique anglaise contre l’île d’Urup, et une courte exploration que les commodore Elliot allait refaire en octobre, sans rien trouver du reste, en Manche de Tartarie, aucune opération ne serait plus tentée contre les Russes au cours de l’année 1855.


Il n’y eut pratiquement, en 1856, aucune opération de guerre dans le Pacifique. Les nouvelles qui arrivèrent d’Europe laissèrent, dès le mois de février, pressentir la paix prochaine. Le traité de Paris fut signé le 30 mars. Quand elles en reçurent la nouvelle, vers le 1er mai, les forces navales française et anglaise du Pacifique Est étaient sur les côtes d’Amérique du Sud, qu’elles n’avaient pas quitté depuis la fin de la campagne précédente. En Extrême-Orient, la paix trouva la division française de l’amiral Guérin dans les parages de l’Indo-Chine où elle s’était rassemblée en décembre 1855.
Le seul fait intéressant à signaler est à l’actif d’un groupe anglais détaché de l’escadre de l’amiral Stirling. Ce groupe, placé sous le commandement du commodore Elliot, quitta le Japon fin avril. Il est toujours chargé d’explorer une fois de plus la Manche de Tartarie. Le 15 mai, sur la côte de Mandchourie, la corvette à vapeur Baracouta découvrit une baie très profonde et où l’on ne pouvait accéder que par un goulet étroit. Au fond de cette baie gisait la frégate Pallada, incendiée et abandonnée depuis peu. Elle avait passé deux ans dans ce mouillage. Finalement son équipage, à bout de vivres, avait gagné l’Amour dans ses embarcations. Les Anglais ne tentèrent du reste pas de l’y rejoindre et rallièrent peu après les mers de Chine. La baie en question était inconnue des alliés. Elle porte encore actuellement sur nos cartes le nom de Baie de Baracouta.

En couverture : Vue du fleuve Amour, 1855.

