A. Lannéhoa
D’abord arme d’abordage, le sabre devint progressivement, au XIXᵉ siècle, une arme d’apparat, symbolisant l’engagement de nos officiers et officiers mariniers et incarnant leur autorité. Nous vous proposons un rapide historique du sabre de marine français, des origines au modèle réglementaire encore en vigueur.
Il n’existait pas encore, à l’époque médiévale, de spécialisation du métier des armes à la mer. Au XIVe siècle, les navires servaient essentiellement au transport de combattants, et les marins les plus fameux étaient avant tout des soldats. Jean de Vienne fut ainsi l’un des compagnons de Bertrand du Guesclin avant de conduire avec succès des opérations navales sur les côtes méridionales de l’Angleterre. L’armement des marins ne différaient alors en rien de celui porté pour les campagnes terrestres.

Au XVIe siècle, le développement de l’artillerie mit théoriquement à distance les flottes adverses, encourageant la manœuvre. Le recours aux armes de mêlée n’en restait pas moins rapide et brutal lorsque survenait l’abordage, et l’on vit se développer l’emploi d’armes adaptées au contexte particulier du combat naval. Les marins se tournèrent notamment vers des armes de taille, héritières du « fauchon » médiéval, d’abord désignées « coutelas » ou « hassegaye », et enfin « sabre ». L’Académie Française décrivit ce sabre comme un « gros et pesant coutelas, sorte d’épée à lame large qui ne tranche que d’un côté, et qui est moins courbée que le cimeterre ». Le dictionnaire de l’Académie rattachait ce mot au hongrois « szablya » ou au slavon « sabya ». L’usage de ces armes sur le pont des vaisseaux du Roi fut attesté dès la fin du XVIe siècle, un édit royal y faisant directement référence.

Un premier modèle de sabre réglementaire pour nos marins fut introduit en France à la fin du XVIIe siècle. Dit sabre « Louvois », du nom du ministre de Louis XIV, ce sabre fut porté durant toute la première moitié du XVIIIe siècle malgré ses défauts : sa poignée filigranée en fer était jugée trop fragile, et sa lame était plus fine et plus allongée que celle des sabres de bord couramment employés à cette époque.

Un nouveau modèle de sabre de bord, plus équilibré, fut introduit en 1779. Dit « Sartine », du nom du deuxième secrétaire d’Etat à la Marine de Louis XVI, ce sabre était produit par la manufacture royale de Klingenthal en Alsace, établie en 1730 sous Louis XV. Il s’éloignait du précédent modèle par le caractère imposant de sa monture monobloc en bronze, avec une garde à trois branches. Sa lame était également plus épaisse, parfois remplacée par des lames de type « fauchon » plus massives encore. Cette arme fut utilisée sur nos vaisseaux jusqu’aux guerres de la Révolution et de l’Empire. Le sabre restait une arme de bord, les officier préférant porter l’épée en société.


Sous le Directoire, la campagne de Bonaparte en Egypte donna un nouvel élan à la mode de l’orientalisme, et inspira l’adoption de sabres de style ottoman. De nombreux officiers de l’Armée comme de la Marine choisirent à cette époque de longs sabres finement ornementés et aux lames très courbées, permettant opportunément de rompre symboliquement avec le port de l’épée, toujours étroitement associée à la noblesse d’Ancien Régime. Suivant cette mode, le premier modèle de sabre réglementaire spécifiquement destiné aux officiers fut défini par le décret du 7 Prairial An XII (27 mai 1804), quelques semaines après l’établissement du Premier Empire. Dans l’esprit des sabres de l’époque, ce modèle s’inspirait des armes orientales, avec une lame fortement courbée, souvent bleuie et dorée au premier tiers, avec une unique branche de garde. Cette dernière, en bronze doré comme les garnitures du fourreau, était frappée d’une ancre sur fonds de pavillons, surmontant un soleil rayonnant. La chape de fourreau était ornée d’un motif de sirène supportant la monture à la manière d’une cariatide. Quoique magnifiquement ornementé, ce sabre fut malheureusement associé à une période particulièrement troublée pour notre Marine, et ne survécut pas à la chute du Premier Empire. Il n’était du reste probablement pas une arme très adaptée aux combats au corps à corps.

La Restauration revenant exclusivement à l’épée, il fallut attendre la monarchie de Juillet pour voir l’adoption d’un nouveau sabre réglementaire pour les officiers de Marine, à travers l’ordonnance du 20 juillet 1837 sur l’uniforme du corps royal de la Marine : « Les officiers de la Marine de tous grades, et les élèves porteront un sabre dont la poignée sera noire, la garde et les garnitures en cuivre doré, le tout conforme au modèle. Le sabre sera suspendu à un ceinturon en cuir noir verni, au moyen de bélières de même cuir. Ces bélières se lieront au fourreau du sabre par des porte-mousquetons en cuivre doré, le tout conforme au modèle. […] La dragonne sera en poil de chèvre noir, ainsi que le gland et le courant ».
Le modèle annexé à l’ordonnance définissait une élégante monture à trois branches frappée d’une ancre étalinguée sans couronne, entourée d’ornements de feuilles d’acanthe. Le contre-plateau ainsi que la calotte présentaient une élégante coquille Saint-Jacques, tandis que le quillon arborait un motif de feuille d’eau. Une réserve sur la chape du fourreau accueillait une ancre également non couronnée réglementairement, mais qui le fut le plus souvent. Bien qu’annoncées en cuivre doré, la monture et les garnitures furent généralement réalisées en laiton doré. La poignée noire était enfin confectionnée en corne, à grosses cannelures droites, parfois réalisées obliquement par coquetterie du propriétaire.

L’ordonnance de 1837 ne définissait pas le type de lame adopté. Les sabres suivant ce modèle portèrent en pratique des lames du type adopté par la compagnie de chasseurs à pied créée la même année, unité dite « chasseurs de Vincennes ». Cette longue lame à dos à jonc présentait un contre-tranchant en « langue de carpe » au dernier tiers. Elle fut illustrée dans l’Aide-mémoire de l’Artillerie navale de Jules Joseph Lafay, édité en 1850 mais achevé deux ans plus tôt, avant le changement de régime. Bien que le dessin du contre-tranchant de la lame soit un peu trop anguleux, c’est bien le modèle 1837 qui est représenté ici.


Les sabres du modèle 1837 furent pour l’essentiel forgés à Klingenthal, dans l’ancienne manufacture d’armes de l’Etat, désormais exploitée par la famille Coulaux. Les lames étaient par conséquent signées Coulaux Frères à Klingenthal ou Manufacture de Klingenthal Coulaux aîné & Cie.
Comme pour le sabre adopté dix ans plus tôt par la Royal Navy, il s’agissait d’un modèle relativement sobre. Malgré un certain esthétisme, l’aspect pratique primait encore pour de armes destinées à être employées au combat. Le sabre introduit en 1837 fut porté dès l’année suivante par les officiers conduisant l’assaut sur Vera-Cruz au Mexique. La longueur de la lame et le poids de l’arme pouvaient toutefois constituer un handicap, tant pour le service à bord que pour l’usage à la tête des compagnies de débarquement.


Chose peu courante, et pratiquement propre à la Marine française du milieu du XIXe siècle, nous pouvons observer dans les années 1840 de nombreux exemples de sabres non réglementaires portés par les officiers de la Marine royale. Il ne s’agissait pas d’une variante uniforme mais de modèles isolés, le phénomène étant toutefois d’une ampleur suffisante pour nous amener à le décrire.
Ces sabres non réglementaires reprenaient la lame du type « chasseur de Vincennes » mais présentaient de nombreuses modification sur la monture, s’éloignant radicalement du modèle défini en 1837. Plusieurs exemplaires présentèrent notamment une ancre couronnée entourée de joncs, motifs qui rapelaient le sabre néerlandais modèle 1843. Ce dernier était notamment produit par la manufacture Coulaux à Klingenthal, et il est tout à fait possible que les fournisseurs de la Marine aient pu s’en inspirer pour proposer à leurs clients des montures fantaisie. Les nombreux exemples observés témoignent ainsi d’une certaine tolérance à l’égard du règlement. D’autres sabres de cette période présentèrent des variantes annonçant le modèle 1848, et peuvent par conséquent être considérés comme une transition vers ce dernier : un quillon en forme de tête de dauphin, ou une branche de monture encâblée.


Près d’un an après la révolution de Février et le changement de régime, l’arrêté du 1er décembre 1848 décrivit succinctement un sabre semblant conforme dans la lettre au modèle 1837. Ce modèle 1848 n’était pas illustré en annexe, et on ne le trouva représenté que deux ans plus tard dans un fascicule publié par Auguste Bry, consacrant les principales caractéristiques des sabres de transition : branche de monture encâblée et dauphin au quillon, l’ancre étant bien entendu sans couronne sous la IIe République.

Comme en 1837, la lame n’était pas définie réglementairement. Le modèle 1848 pouvait donc conserver la lame allongée à langue de carpe du modèle précédent, que l’on trouvait également sur les sabres dits de transition, mais on trouva aussi de courtes lames à nervure centrale, d’un usage plus pratique au combat. A l’inverse des sabres de cavalerie, on ne cherchait pas l’allonge pour des engagements pouvant avoir lieu dans des espaces réduits et encombrés , ou en vue d’une mise à terre des compagnies de débarquement, au cours de laquelle une arme trop encombrante pouvait vite devenir un fardeau.
Au cours de la séance du 9 mai 1851 de l’Assemblée nationale législative, Napoléon Daru (1807-1890), député de la Manche et ancien militaire, présenta un rapport selon lequel des officiers de l’escadre s’étaient plaints de la trop grande longueur du sabre de bord modèle 1833 équipant les matelots. Il en allait de même, on l’imagine aisément, du sabre des officiers. Ces derniers étaient toutefois plus libres d’acquérir eux-mêmes les variantes qui leur semblaient plus adaptées. Les lames produites à cette période par Coulaux à Klingenthal sous la IIe République sont signées Coulaux aîné & Cie à Klingenthal, ou Manufre natle de Klingenthal Coulaux aîné & Cie.



A l’avènement du Second Empire, l’inévitable décret venant adapter l’uniforme des officiers de Marine au nouveau régime politique n’apporta que des modifications marginales au sabre 1848 : « la poignée est noire, la garde et les garnitures en cuivre doré. Le sabre est suspendu, aux moyen de bélières, à un ceinturon tressé or et soie bleu-clair en grande tenue, et en soie noire pour les autres tenues. […] La dragonne du sabre est tressée en or. Le gland est à grosses torsades pour les officiers supérieurs, et à petites torsades pour les lieutenants et les enseignes. La dragonne est en poil de chèvre pour les aspirants des deux classes ». L’usage parmi les collectionneurs est d’appeler ce sabre « modèle 1853 ». Nous aurions tout autant pu le qualifier de « 1848 modifié 1853 », le seul changement notable consistant en l’ajout de la couronne impériale. Avec ce sabre à la main, les officiers de Marine du Second Empire servirent intensivement à terre dans les compagnies de débarquement en Crimée, en Cochinchine, en Chine ou encore en Corée.


La lame du sabre modèle 1853, n’était toujours pas définie réglementairement, et évolua au gré des préférences des officiers. Les premiers exemplaires présentèrent des lames courtes similaires à celles observées sur la majorité des sabres modèle 1848. Plus tardivement, des lames plus allongées à un pan creux, proches de celles des sabres d’infanterie 1845/1855, devinrent plus courantes. Sous le Second Empire la maison Coulaux à Klingenthal, qui produisait encore l’écrasante majorité des lames, signait ces dernières Manufre de Klingenthal Coulaux & Cie .



Nous parvenons enfin à la version quasi définitive du sabre de Marine français avec le règlement de 1870, supprimant les insignes impériaux pour revenir à une monture similaire à celle du modèle 1848 mais assemblée sur une lame « type infanterie » similaire aux productions tardives du Second Empire. L’usage est de désigner ce modèle « 1853 modifié 1870 ». D’aucuns pourraient objecter qu’il s’agit simplement d’un retour au modèle 1848, qui ne réglementait que la monture. Le décret du 3 juin 1891 relatif à l’uniforme des officiers et fonctionnaires de la Marine n’apporta enfin aucune modification notable à ce sabre.



Le 13 mai 1902, on supprima la seconde bélière du ceinturon, et le sabre perdit par conséquent sa garniture intermédiaire de fourreau, qui fut finalement rétablie par le décret du 12 mai 1912. Les nombreux sabres IIIe République trouvés sans ce bracelet central peuvent ainsi être datés de cette période. Certains sabres présentent également une garniture centrale d’un style différent de celui de la chape et de la bouterolle, témoin des modifications successives subies en ce début du XXe siècle. Les sabres produit au tournant du siècle n’étaient plus forgés pour le combat mais étaient désormais des armes strictement destinées à l’apparat, présentant des lames très affinées que l’on retrouve sur les sabres modernes
Enfin, on trouvait toujours sous la IIIe République des variantes « luxe » comme sous le Second Empire. Ces sabres sont souvent qualifiés de « sabres d’officiers supérieurs ». Le qualificatif est impropre, rien n’empêchait un officier subalterne de faire l’acquisition d’une variante plus onéreuse.



La confusion entre les différents modèles de sabres, du 1837 au modèle en usage sous la IIIe République, est aujourd’hui particulièrement fréquente. Indépendamment des montures précédemment décrites, nous proposons ci-dessous une synthèse des variantes de lames observées sur ces modèles successifs, et les marquages et poinçons qui y sont associés.


