A. Lannéhoa
Les dernières enseignes privées fournissant des effets d’uniformes à destination de nos marins sont les héritières de très nombreux passementiers, chapeliers ou tailleurs, qui habillèrent des générations de marins. Nous vous proposons un tour d’horizon de ces adresses, qui marquèrent l’histoire de nos différents arsenaux.
De quels métiers parle-t-on précisément ? Le tailleur est bien connu, il confectionne les tenues civiles et militaires. Le chapelier, adresse moins courante de nos jours mais activité essentielle à l’époque qui nous intéresse, concevait les bicornes et casquettes des officiers et officiers mariniers, ainsi que les bonnets des matelots. Le passementier enfin, était spécialisé dans le galonnage et la confection de tous les accessoires indispensables pour compléter la tenue, en particulier les épaulettes et ceinturons. Tous ces métiers coexistaient à proximité immédiate de nos arsenaux, parfois rassemblés au sein d’une même enseigne fournissant l’ensemble de ces services.
Commençons notre visite par Toulon, et par une adresse incontournable sous la IIe République et le Second Empire : l’enseigne de Victor et Eugène Tudal, chapeliers et passementiers. Les deux frères, nés respectivement en 1829 et en 1834 à Brest, étaient les fils d’un cuisinier de la Marine, et gagnèrent peut-être Toulon au gré des affectations de leur père. Leur boutique était idéalement installée sur le port de commerce, à deux pas de la statue du « Génie de la navigation », sculpture de Louis-Joseph Daumas (1801-1887), érigée en 1847. Victor Tudal s’inspira de cette statue pour signer ses productions, tandis que son frère cadet Eugène préféra une représentation des atlantes de Pierre Puget (1620-1694), œuvre du XVIIe siècle ornant l’entrée de l’ancien hôtel de ville.


ornant l’hôtel de ville.
Sous la IIIe République, les marins toulonnais fréquentaient désormais la maison Gautier, idéalement située rue de l’Arsenal, juste face à la porte de l’arsenal militaire. Gautier père et fils étaient semble-t-il principalement chapeliers, au regard des productions que nous avons pu observer. Ils partageaient leur adresse 5 et 7 rue de l’Arsenal avec un orfèvre.


Antiquaire Le grenier du passé présent.

Pour compléter leur trousseau, les marins devaient se rendre chez un tailleur. A la fin des années 1890 et au tout début du XXe siècle, ils pouvaient visiter à cette fin la boutique de Louis Branquet. Originaire de Beg-ar-Menez, dans le secteur de Quimper, Louis Branquet s’était installé à Toulon à la fin des années 1890. Sa boutique se trouvait également dans le point névralgique qu’est la rue de l’Arsenal. En 1908, il regagna Châteauneuf-du-Faou dans le Finistère après le décès de sa femme. Il cessa dès lors très probablement d’exercer pour la Marine.

BNF Gallica.
Au cours des années 1890, Joseph Second Rolando, né en 1836 à Cortemilia dans le Piémont, s’établit lui aussi rue de l’Arsenal où il exerça également la profession de tailleur. Le Var était alors l’un des départements français accueillant le plus d’Italiens, qui représentaient plus de 90% des étrangers résidents au début du XXe siècle. Les compatriotes de Joseph Second Rolando, dont le nom avait très certainement été francisé à son arrivée en France, étaient ainsi plus de 26 000 installés dans le Var à l’époque où il exerçait son activité de tailleur.

Poursuivons notre tour des équipementiers militaires à Brest, dans l’autre grand port militaire français. Nous y trouvions la maison Marius Jard, signant ses production d’une très élégante marque de navire à vapeur à roues à aubes, quelque peu anachronique puisqu’il semble que l’enseigne ait été en activité au début du XXe siècle. La boutique de Marius Jard se situait dans une rue incontournable de Brest, au 92 rue de Siam.

Nous trouvions dans cette même rue de Siam la maison Guymar, juste en face de la Préfecture maritime, comme l’annonçait la marque apposée dans certains bicornes. Une photographie des lieux nous montre une devanture portant la mention « chemiserie ». Guymar était ainsi probablement tailleur et non uniquement chapelier et passementier.

Le tailleur Auguste Léon était lui aussi installé rue de Siam, où il exerçait au début du XXe siècle au profit d’une filiale de la célèbre maison « La belle jardinière », fondée en 1824 à Paris par Pierre Parissot (1790-1860). Spécialisée dans la confection de vêtements, cette enseigne importa notamment en France la commercialisation de « vêtements tout faits » à prix fixe, par opposition à la confection sur mesure. La production en série profitait alors du perfectionnement de la machine à coudre sous le Second Empire. L’adresse brestoise avait ouvert en 1849 comme le signalait la publicité proposée dans l’annuaire de la Marine et des Colonies par Auguste Léon, qui y exerça dès la fin du XIXe siècle ou au tout début du XXe pour la fourniture d’uniformes pour la Marine et l’Armée de terre. Auguste Léon y fut signalé en activité jusqu’au début des années 1930.
C’est encore dans de cette rue de Siam que nous trouvions une succursale de la maison Lajeunesse Marx & Cie. Cette enseigne avait été fondée par des tailleurs exerçant rue du Calvaire à Nantes sous la monarchie de Juillet, qui étendirent leur activité à Lorient et Brest dans les années 1870. La succursale établie au 65 rue de Siam prit d’autant plus d’importance pour cette affaire lorsque les principaux magasins de Nantes furent complètement détruits par un incendie en septembre 1885.

A Lorient, les marins pouvaient se diriger vers la maison Malinjoud, qui était particulièrement ancienne dans le métier. On trouvait déjà la trace d’un Julien Malinjoud, chapelier à Quimper sous la monarchie de Juillet et décédé en 1848. La famille Malinjoud comptait à la même époque un capitaine au long cours et deux militaires : un chirurgien de Marine et un capitaine de l’infanterie de ligne.
Le commerce de couvre-chefs se poursuivit sous le Second Empire, l’affaire étant probablement reprise par les enfants de Julien Malinjoud. L’adresse familiale était localisée à Lorient en 1852. Une succursale fut également signalée à Brest en 1881, aux mains d’Antoine Malinjoud, et une autre fut reportée à Rennes deux ans plus tard. La maison Malinjoud avait adopté comme marque distinctive une représentation de la statue de l’enseigne de vaisseau Hippolyte Bisson érigée à Lorient en 1830 et rendant hommage à cet officier né à Guémené-sur-Scorf dans le Morbihan en 1796, qui se sacrifia en 1827 pour éviter la capture du brick Panayotis qu’il commandait.

Un autre chapelier lorientais, Auguste Raud, exerça sous le Second Empire puis la IIIe République. Cet artisan mettait en avant sur ses productions une médaille ou diplôme d’honneur, probablement une distinction d’une chambre de commerce, remise semble-t-il en 1877, la seconde date de 1883 étant celle de la confection de la coiffe sur laquelle a été reportée cette mention. La marque apposée sur les bicornes issus de la maison Raud mettait également en avant le patrimoine morbihannais, figurant le château de Josselin.

A Cherbourg, l’enseigne du chapelier et passementier Le Bouteiller était bien installée dans le paysage local, son négoce ayant débuté en 1823. Plusieurs générations se succédèrent à la tête de ce commerce : Gaëtan Paul Désiré Le Bouteiller fut signalé en 1871, Georges-Alexandre Le Bouteiller en 1894 et jusqu’en 1909. L’enseigne fournissait les coiffes et accessoires de passementeries mais également des équipements spécialisés, notamment des chaussures et vêtements imperméables pour le service dans les colonies et stations navales d’outre-mer.

A Rochefort, le chapelier Ollivier exerçait rue Audry-de-Puyravault, l’une des grandes artères commerçantes de la ville. En activité sous le Second Empire et encore quelque temps après 1871, le chapelier céda son commerce sous la IIIe République, à Charles Pelletier, né en 1855 au sein d’une famille comptant plusieurs chapeliers. Son frère, Benjamin Pelletier, exerçait la même profession à Ruffec, et l’on compte un autre membre de la famille, Pierre Charles Pelletier, exerçant la même activité à La Rochelle. Charles Pelletier reprit la marque de son prédécesseur, représentant une frégate sur ce qui s’apparente aux rives de la Charente. Fournissant des bicornes d’une qualité très supérieure, cette maison resta en activité jusqu’au début du XXe siècle.

Plus loin de nos côtes, de nombreux marins étaient affectés à Paris et devaient également pouvoir s’y équiper. Au début du XIXe siècle, les marins affectés au Ministère pouvaient s’approvisionner auprès de la maison Cailloüé à Paris. Cette adresse de passementerie historique de la capitale, en activité au 46 rue du Palais Royal sous le Ier Empire, fournissait épaulettes, boutons et décorations pour l’Armée de terre et la Marine. La maison aurait notamment fourni les décorations du maréchal Ney. La date de fin d’activité de cette enseigne est incertaine, probablement sous la Restauration.

Julien Angot des Rotour (1773-1844), capitaine de vaisseau sous le Ier Empire.
La maison Rieu-Rost était une autre adresse parisienne particulièrement ancienne, fondée en 1805 et toujours en activité sous la IIIe République. L’enseigne reçut une médaille d’argent à l’occasion de l’Exposition universelle de 1878. Elle fut signalée en 1883 pour une affaire de pertes de vêtements par la compagnie de chemin de fer Paris-Lyon-Méditerranée, qui fut condamnée à lui payer la somme de 1140 francs pour indemnité.
Ce commerce était établi à cette période au 5 place du Théâtre-Français. A compter de 1896, Rieu-Rost fils fut signalé au 41 avenue de l’Opéra puis au 30 avenue de l’Opéra au début du XXe siècle. Il disparut accidentellement en 1907, tué dans l’ascenseur de son logement. Son commerce lui survécut quelques années, l’activité étant ensuite reprise par François Dobbelaere qui fit perdurer le nom Rieu-Rost-Dobbelaere jusqu’en 1952.

Etabli au 12 rue Turbigo, le tailleur Henry Lotte, fut quant à lui en activité dans les années 1890. Cette boutique était située à proximité immédiate des Halles, cœur battant de l’activité commerçante de la capitale. Une annonce passée dans l’Annuaire de la Marine de janvier 1898, excellente manière de toucher l’ensemble des officiers de la capitale, nous renseigne également sur les modalités de commande, avec la demande d’un acompte de 10% du prix de la confection.


Les tenues confectionnées par Henry Lotte furent souvent accompagnées de bicornes et casquettes fournis par son voisin : le chapelier Fauquet, établi au 11 rue Turbigo. Cette adresse fut reprise dans les années 1890 par Edouard Nicolas, qui étendit son activité à la passementerie, proposant des épaulettes, aiguillettes et dragonnes. S’inscrivant dans la continuité de la maison Fauquet, Edouard Nicolas exerça d’abord rue Turbigo puis changea de locaux et s’installa au 51 rue des Petits Champs.


Nous ne saurions terminer ce panorama des équipementiers de la Marine sans évoquer les manufactures produisant les différents boutons employés sur les uniformes. Ces enseignes étaient pratiquement exclusivement parisiennes, alimentant une importante clientèle, aussi bien militaire que civile. Une large part de la production de boutons destinés à la Marine provenait ainsi au XIXe d’une ancienne maison fondée en 1835 par Nicolas Trelon. Ce dernier s’associa sous la monarchie de Juillet à Henry-Marshch Weldon et Louis Weil pour constituer en 1845 la compagnie Trelon, Weldon et Weil, signant ses production « T. W & W ». Cette manufacture restera en activité jusqu’en 1865 avant de s’associer à Hartog et Marchand, puis d’être absorbée en 1904 par la société Coinderoux. On peut aussi citer Gourdin et compagnie, actif de 1841 à 1910 au 16 rue du Cloître Saint-Honoré et signant ses productions « G & Cie », ou encore Anglade Masse, débutant son activité en 1854. Marquant ses boutons « AL & Cie », cette enseigne resta en activité jusqu’en 1960.
Produits en laiton, les boutons étaient parfois dorés au mercure, procédé au rendu remarquable mais particulièrement dangereux du fait de la toxicité de ce produit. Entre 1828 et 1830, à l’apogée de l’emploi de ce procédé, les émanations de mercure libérées par les diverses industries parisiennes furent à l’origine d’un pic dans l’épidémie chronique d’acrodynie, neuropathie touchant particulièrement les jeunes enfants. La dorure au mercure fut interdite au milieu du XIXe au profit de la dorure par électrolyse, développée de part et d’autre de la Manche dans les années 1840.



