Georges Meunier dit Joannet (1889-1935)
Au cours des années 1870, Paris voyait avec inquiétude se concrétiser la perspective d’une implantation italienne en Tunisie, aux portes de l’Algérie française, et l’éventuelle fixation sur ce théâtre des troupes nord-africaines, précieuses en cas de conflit généralisé en Europe. À ces considérations stratégiques s’ajoutaient des intérêts économiques et la volonté de restaurer le prestige français, dix ans après la défaite de 1871. Une intervention fut décidée en mars 1881 sous prétexte d’incursions depuis le territoire des Kroumirs, prélude à une implantation plus durable en Tunisie. Si Bizerte fut occupée sans heurts, Sfax fit l’objet d’un bombardement naval puis d’un violent assaut. Cet article est tiré du mémoire du lieutenant de vaisseau Meunier dit Joannet, de la promotion 1922 de l’école supérieure de guerre navale.
La conquête de l’Algérie et la laborieuse pacification de ses frontières orientales, avaient dès le Second Empire fixé l’attention de la France sur la Régence de Tunisie, nominalement vassale de l’Empire ottoman, gouvernée en fait par un bey à peu près indépendant ayant auprès de lui des représentants accrédités des grandes puissances européennes. Des emprunts tunisiens négociés à Paris, les travaux d’utilité publique de la Régence confiés à des Français avaient été un élément de maintien des bonnes relations entre les deux pays, lorsqu’un des résultats indirects de l’unification du Royaume d’Italie fut de créer une question de Tunisie. En 1866, Bismarck avait déclaré que l’Empire de la Méditerranée appartenait incontestablement à l’Italie, qui possédait sur cette mer des côtes deux fois plus étendues que celles de la France. L’argument n’avait pas grande valeur, car l’étendue géographique des côtes n’est pas un facteur suffisant au développement maritime d’un pays, mais il offrait l’avantage de réveiller chez l’Italie les déceptions de Villafranca. L’Italie tenta la conquête de la Tunisie en 1871, l’Angleterre avertie s’opposa au projet.
Au moment où les fautes du gouvernement et l’indifférence du public français renonçaient peu à peu à faire de la question d’Egypte une question franco-anglaise, renoncement au seul profit de l’Angleterre, Jules Ferry qui fut presque constamment ministre de 1879 à 1885 comprit que la France ne pouvait laisser l’Italie agir à sa guise en Tunisie. En effet, les dispositions du relief facilitant les invasions de la Tunisie vers l’Algérie, l’établissement de l’Italie alliée de la Prusse sur notre frontière algérienne, créerait en cas de guerre générale un nouveau champ de bataille, immobilisant hors de France nos troupes d’Afrique du Nord. C’était en tout cas l’établissement d’une puissance rivale sur une position d’où l’on surveille les deux versants de la Méditerranée, et, Bizerte, réplique de Malte, deviendrait dans un avenir plus ou moins lointain une grande base navale. Il était sage d’empêcher une telle éventualité de se produire à notre détriment ; le moyen radical était de pénétrer en Tunisie avant les Italiens. Le prétexte fut fourni par les incessantes incursions des Kroumirs en territoire algérien : le Bey s’étant déclaré incapable de les réprimer, la France lui offrit de l’aider à rétablir l’ordre. L’intervention française en Tunisie fut décidée par le gouvernement dès le mois de mars 1881. Le ministère de la Marine était alors dirigé par le vice-amiral Cloué, celui des Affaires Etrangères par M. Leblond de St-Hilaire.

Le 13 avril, la Surveillante (capitaine de vaisseau Lacombe) reçut l’ordre d’être prête à embarquer des troupes en vue d’une mission secrète. L’amiral Garnault, commandant l’escadre d’évolutions, celui d’être prêt à toute éventualité. Il songea aussitôt, en cas de conflit avec l’Italie, à opérer une concentration générale, soit à Spartivento pour masquer Tarente, soit à la Galite. Ce dernier point assurait d’ailleurs une plus grande rapidité des opérations. Mais en même temps, l’amiral Garnault faisait connaître au ministère de la Marine qu’il ne possédait aucun renseignement sur la flotte italienne ni sur l’arsenal de la Spezzia.
La Surveillante embarque aussitôt une garnison d’environ 450 hommes : un bataillon du 143e de Ligne, quelques soldats du génie, avec matériel et une vingtaine de chevaux. Elle arrive à Bône le 15 avril. Le commandant y apprend qu’il doit avec l’aide des canonnières Léopard, Chacal, Hyène, occuper l’île de Tabarque après avoir notifié au préalable à son gouvernement que, n’agissant pas contre le Bey, mais pour lui venir en aide, il désirait éviter tout acte d’hostilité. Il prenait en même temps connaissance des directives adressées par les Affaires Etrangères à la Marine, insistant sur le tact à employer dans nos relations avec les autorités tunisiennes, afin d’éviter un conflit susceptible d’entraîner la déclaration d’ouverture des hostilités, événements qui pourraient être nuisibles à nos bonnes relations avec les autres puissances européennes.


Cette première action maritime devait être faite en liaison avec l’armée. Le 19ème corps, commandé par le général Forgemol, reçut des ordres pour rentrer en campagne le 24 avril et pénétrer à cette date en territoire tunisien. Le plan général était de franchir les territoires des Kroumirs par le Nord, et de maintenir l’ordre dans le Sud en y établissant de nombreux postes de surveillance, ce qui permettrait, si nécessaire, d’encercler Tunis. L’armée, dans l’impossibilité de démunir le territoire algérien, dut prévoir l’envoi de troupes métropolitaines dont le transport fut entièrement confié à la Marine et organisé par le préfet maritime de Toulon, le vice-amiral Krantz. Selon les usages de l’époque, ces transports, normalement en réserve, étaient armées selon les besoins, et leurs commandants nommés directement par le préfet maritime.
Tous les grands transports furent aménagés pour recevoir de 200 à 250 chevaux, la marine prit la direction de l’embarquement des troupes et de la répartition de leur matériel. Ils furent munis de chalands pour faciliter les débarquements. Afin de ne pas éveiller les soupçons des agents italiens, les troupes n’arrivèrent par chemin de fer qu’une fois le transport destiné à les prendre prêt à les recevoir. Les mouvements eurent lieu de nuit. Des transports comme la Corrèze, qui pouvaient recevoir près de 1500 hommes, leur matériel et 220 chevaux, effectuèrent leur embarquement complet en 15 heures, soit avec une avance de 20 heures environ sur les prévisions.

Le 15 avril, la Surveillante, mouillée à Bône, ayant pris connaissance de ses instructions, envoya la canonnière Hyène en reconnaissance dans les parages de Tabarque. Ce bâtiment, qui avait masqué ses feux du côté de la terre, se présenta le 16 au matin dans l’Ouest de l’île, ayant fait route comme s’il venait de Tunis, sans doute pour faire croire au gouverneur de Tabarque qu’il venait après entente avec le Bey. Mais accueilli à coups de fusils par les indigènes, il ne tenta aucune communication avec la terre, rentra à Bône y rendre compte de la manifestation dont il avait été l’objet. L’attaque de Tabarque fut alors résolue.
La Surveillante, le Léopard et le Chacal appareillèrent de Bône le 17 avril au soir, et se présentèrent le 18 au matin à 1300 mètres au Nord de Bordj Djedid. Le commandant Lacombe fit armer en parlementaire une embarcation qui porta au colonel tunisien gouverneur de l’île, l’invitation de venir à bord. Le colonel refusa et déclara qu’il s’opposerait par la force à toute tentative de débarquement et d’occupation. Trompé sans doute sur les moyens de défense de l’île, le commandant de la Surveillante estima insuffisantes les troupes de débarquement qu’il possédait à bord, rentra à Bône y prendre des renforts après avoir laissé les canonnières en observation devant Tabarque à des mouillages à l’abri des forts. Outre que ce retard était l’inexécution formelle des ordres reçus de Paris, il risquait d’encourager les Tunisiens, travaillés par les Italiens, à la résistance. Il pouvait même avoir de graves conséquences sur l’attitude de l’Italie. Le mauvais état de la mer devait retarder l’exécution du 18 au 26 avril, soit avec un retard de deux jours sur l’entrée en campagne du 19ème corps.

Arrivée à nouveau à Tabarque le 20 avril, la Surveillante, qui s’était débarrassée à Bône de toutes ses troupes passagères passées sur le Tourville, accompagnée de la Corrèze ayant à son bord trois bataillons d’infanterie, une compagnie du génie, quatre batteries d’artillerie, retrouve les canonnières laissées en observation et décide de prendre les dispositions de débarquement. La houle très forte empêche tout mouvement de personnel ou de matériel jusqu’au 26 avril.
Ce n’est que le 26 avril à 7 heures que, le gouverneur ayant refusé de rendre la place, le bombardement fut opéré par la Surveillante, le Tourville et des canonnières. L’opération effectuée sans aucun ordre préalable fut une école à feu sans discipline, le gaspillage de munitions y fut intense, et par une dépêche du 5 mai, le ministre releva de son commandement le commandant Lacombe pour le retard très grand apporté sans motif sérieux à l’exécution de ses ordres, et son bombardement du 26 avril.

Le même jour, l’amiral Conrad arrivait avec La Galissonnière, dirigeait le débarquement des troupes qui s’effectuait sans incidents de 14h à 17h50. A 15h45 le pavillon français était arboré sur l’île. La garnison tunisienne n’avait pas tenté la moindre résistance et le débarquement de tout le matériel fut terminé le 29 au matin. Le commandant du Tourville exerça le gouvernement de l’île et conserva à sa disposition la Hyène, le Chacal et la Corrèze pour surveiller le versant nord de la Régence, dans lequel le 19ème corps venait de pénétrer quelques jours auparavant.
L’occupation de Tabarque favorablement accueillie dans les journaux fut mentionnée dans la presse comme une manifestation destinée à affirmer notre prestige auprès des Tunisiens. Le mot de conquête n’est pas prononcé. En dépit d’une opinion publique nettement hostile à la France, l’Italie laisse faire.

L’occupation de l’île de Tabarque n’était qu’un prélude d’une occupation de plus grande envergure. L’intervention dans la zone des Kroumirs où le Bey n’avait aucune autorité ne pouvait être considérée comme une mesure suffisante. Il fallait exercer un contrôle sur la Régence à Tunis, et pendant que nos troupes d’Afrique se dirigeaient vers les grands centres tunisiens, la Marine reçut mission de surveiller la côte et d’occuper Bizerte.
Le 28 avril, le contre-amiral Conrad reçut l’ordre de la Marine de se rendre immédiatement à Bizerte, sommer le gouverneur de lui rendre la place en lui rappelant que le Bey avait promis que ses troupes se retireraient devant les nôtres. Par suite des déplacements de ses navires il ne put se présenter devant Bizerte que le 30, accompagné de l’Alma, de la Surveillante et du Léopard. La Reine Blanche était mouillée à l’entrée de la baie et devait être peu après rejointe par le Cassard. L’amiral Conrad fit mouiller le Léopard à 800 mètres au Nord-Est du fort de Sidi Salem et les grands navires à deux encablures les uns des autres sur une ligne Nord ¼ Nord-Ouest au Sud ¼ Sud-Est, l’Alma le plus au nord, La Galissonnière au sud à 1500 mètres environ du fort Sidi Salem et à l’ouest.

Le gouverneur de Bizerte, sommé de rendre la place par un officier parlementaire, se résigna, à condition – ce qui fut fait – qu’on lui délivrât un certificat constatant qu’il n’avait cédé qu’à la force. Les compagnies de débarquement furent aussitôt mises à terre, à 10h, et occupèrent chacune un fort de la ville. Une proclamation rédigée à la manière arabe fut lancée par l’amiral Conrad pour exhorter la population à rester calme. Aucun incident ne se produisit, et ce fut dans le plus grand calme que la Sarthe et la Dryade, arrivées à leur tour le 1er mai avec les troupes sous le commandement du général Maurand, purent les débarquer tout comme à un exercice, et elles remplacèrent à Bizerte les marins des compagnies de débarquement qui le 5 mai avaient toutes réintégré leurs bords respectifs.
L’occupation sans coup férir de Bizerte était un heureux événement. La présence des cuirassés de l’amiral Conrad impressionnait les indigènes. Un débarquement de vive force eut été difficile à Bizerte à l’époque, à cause de l’exposition de la baie aux vents de Nord-Ouest à l’Est en passant par le Nord, et le seul bon point de débarquement aurait été près de l’ancien port de Carthage, ce qui aurait complètement changé la conception des opérations. On ne pouvait donc que se féliciter de cette occupation pacifique, mais encore fallait-il continuer à manifester notre force afin d’en imposer aux populations.

Malheureusement, les intrigues du beau-frère du Bey, et peut-être aussi l’argent distribué à des agents par le chargé d’affaires italien à Tunis, réussirent à créer dans le sud une certaine effervescence. L’Alma se présenta le 25 juin devant Gabès, ayant à son bord des troupes tunisiennes sous les ordres d’un colonel désigné par le Bey et sur lesquelles on comptait pour rétablir l’ordre. Mais elles firent aussitôt route sur Sfax où la situation semblait plus tendue : le 28 juin, le lieutenant de vaisseau Hennique, commandant du Chacal, étant descendu à terre accompagné de quelques officiers pour se rendre chez le consul, fut dès le débarcadère entouré par une foule menaçante. Parvenu à grand peine chez M. Mattéi, notre consul, il y apprit que les populations du Sud s’étaient révoltées contre le Bey, soumis à la France, et avaient envahi la ville.
A leur retour vers l’embarcadère, le consul violemment frappé eut un bras cassé et des coups de fusil accompagnèrent la baleinière jusqu’au Chacal ; personne ne fut atteint. Mais la population européenne affolée prit des embarcations et vint se ranger autour du Chacal, qui fut obligé d’envoyer à terre une embarcation armée en guerre pour protéger l’évacuation des Européens.

Des troupes tunisiennes furent envoyées à Sfax par le Manouba de la Compagnie Générale Transatlantique, où elles rejoignirent celles précédemment embarquées sur l’Alma. Les autorités beylicales préparèrent aussitôt le débarquement des troupes tunisienne, mais fort mal traitées à terre par la population qui déclarait ne plus reconnaître l’autorité du Bey, elles furent précipitamment rembarquées sur le Manouba. Le commandant de l’Alma conclut alors à la nécessité d’occuper la ville de vive force.
L’opération ne pouvait être entreprise sans une longue préparation : défendue sur le littoral par d’immenses bancs de vase ne permettant pas aux grosses embarcations d’approcher à moins d’un demi-mille environ du rivage, et la vase molle et profonde qui constitue le fond empêchant les hommes de se jeter à l’eau pour débarquer, la ville de Sfax ne pouvait être prise qu’après avoir franchi un chenal préalablement reconnu et avoir débarqué sur un espace très restreint, un wharf, situé au pied de la batterie rasante qu’il fallait auparavant avoir réduit au silence. Enfin, la très grande étendue de la ville, le nombre considérable des insurgés nécessitaient de puissants renforts pour s’en emparer et s’y maintenir.

Dès le 29 juin, la Marine prit les dispositions premières en augmentant le nombre des bâtiments légers (Etendard, Fanfare, armés à Lorient, Gladiateur à Toulon, Pique à destination de l’Extrême-Orient rappelée de Port-Saïd) et en transportant des troupes fraiches vers Sfax (Sarthe, Reine Blanche). Le 3 juillet, le capitaine de vaisseau de Marquessac, commandant de la Reine Blanche fit à bord du Chacal une reconnaissance des abords de la ville. Le seul point de débarquement possible étant bien le wharf situé au pied de la batterie rasante de onze pièces, la destruction de cette dernière est entreprise dès le 5 juillet par le Chacal et la Pique.
Nos bâtiments ne souffrirent pas du tir des insurgés, mais chaque coup tiré par la ville étant salué par les hurrahs des troupes tunisiennes restées en rade, on ne peut plus compter sur leur loyalisme et les paquebots les ramènent à Tunis et à Sousse.


Le 6 juillet, nouveau bombardement effectué par l’Alma et la Reine Blanche. Le 7, reconnaissance le long de la côte et le 8 attaque de la ville par les embarcations armées en guerre de l’Alma, de la Reine Blanche et de la Sarthe, soutenues par le tir des canonnières. Le 13 juillet, arrivée de l’amiral Conrad sur La Galissonnière, et le 14 juillet de l’escadre d’évolutions de l’amiral Garnault. Dans la soirée du 14 juillet, l’amiral Garnault qui a pris le commandement en chef, fait faire des sondages par ses aides de camp afin de préparer pour les bâtiments présents sur rade un mouillage le plus proche possible de terre : le Marengo, la Surveillante, le Trident, le Colbert, la Revanche et le Friedland mouillent par les fonds de 10 mètres à 6500 mètres de terre ; le Desaix, l’Intrépide, l’Alma, la Reine Blanche, La Galissonière et la Sarthe entre les lignes de fonds de 6 à 8 mètres, soit à 3000 mètres de terre ; la Pique, le Chacal, le Léopard, la Hyène et le Gladiateur par des fonds de 4 mètres à 2000 mètres de terre.

Le 15 juillet, un bombardement long et régulier est entrepris par les canonnières contre les défenses accumulées sur la plage, par les cuirassés contre les murailles de la ville afin d’y faire de fortes brèches. L’amiral Garnault ayant pu dans la journée se rendre compte de l’efficacité de notre tir, décida que le débarquement aurait lieu le lendemain 16 juillet au matin. Les préparatifs en avaient été réglés le jour même comme suit : dans la nuit du 15 au 16, bombardement continu par les canonnières pour empêcher de réparer les dégâts subis pendant le jour. Eclairage de la batterie rasante par le projecteur du Desaix. Le 16 juillet à 4h30, bombardement par tous les bâtiments. Pendant le bombardement, balayage de la plage par les embarcations à rames armées en guerre du Colbert, de la Revanche, du Friedland, de la Sarthe et de l’Intrépide, sous les ordres du capitaine de frégate Teillot. Débarquement sur signal de l’amiral après le bombardement, sous les ordres du capitaine de vaisseau de Marguessac, commandant l’Alma, qui remettra après le débarquement le commandement des troupes au colonel Jamais.
Le premier point de débarquement sera le wharf aux pieds de la batterie rasante, auquel sera adjoint un groupe de radeaux constitué par les vergues de rechange des bâtiments, afin d’accéder les mouvements de débarquement. Ces radeaux conduits aussi près que possible de la plage dans l’Est du wharf, dans la nuit du 15 au 16, seront sous les ordres du capitaine de frégate Juge. Ils seront remorqués par des baleinières et armés d’avirons pour pousser sur le fond le matin du 16. Dès que le signal du débarquement aura été donné, ils devront s’échouer sur la plage à toucher le wharf et sur sa droite (à l’Est). Le deuxième point de débarquement sera le wharf alfa en face du cimetière. deux colonnes seront dirigées sur le point de débarquement principal (capitaine de vaisseau de Saint-Hilaire, capitaine de vaisseau Miet), une colonne sur le wharf alfa (colonel Jamais).

Après avoir réuni les commandants et le colonel Jamais dans la soirée du 15, les amiraux Garnault et Conrad transférèrent respectivement leur pavillon sur le Desaix et le Léopard, afin de mieux suivre les opérations à terre. Elles se déroulèrent à peu près ponctuellement suivant le programme tracé et par un temps magnifique. A 4h20, les ponts du commandant Juge furent échoués à terre sous le feu de l’ennemi qui tirait. A 4h30, les embarcations armées du capitaine de frégate Teillot formèrent une ligne de front de 500 mètres, et se dirigèrent vers la terre en balayant la plage à l’Est de la batterie rasante, suivies du corps de débarquement réparti en trois colonnes. A 4h35, bombardement des grands navires et canonnières. A 6h15, les embarcations touchent terre. Ordre est donné de cesser le bombardement et de débarquer. A 6h20 les trois bataillons de marins débarquent à peu près ensemble, et c’est même le canot-major du Trident (2ème bataillon) qui touche terre le premier à l’Ouest du wharf. L’enseigne de vaisseau Couturier s’empare de la batterie rasante et capture le drapeau vert qui la dominait.



Le 92ème de ligne ne peut débarquer au wharf alfa à cause de la fumée résultant de l’incendie des magasins, et débarque sans difficultés aux pontons radeaux, puis contourne la ville par la droite. La colonne de gauche s’empare de la porte franque que le lieutenant de vaisseau Lafon fait sauter aux moyens de pétards, détache la compagnie de la Surveillante s’emparer de la porte Cherchi, met aux ordres du 135ème celles du Colbert et du Friedland pour contourner la ville par la gauche. La colonne du centre prend à revers la porte et s’empare de la Kasbah. A 9h20 le pavillon français flotte sur la ville.


La prise de Sfax, effectuée en trois heures, nous coûtait 8 tués et 31 blessés (dont 3 officiers). Comme le dit l’amiral Garnault dans son rapport au Ministre, elle constituait pour la Marine un très brillant fait d’armes. Deux navires étrangers, sous prétexte de veilleur sur leurs nationaux, avaient assisté aux opérations : le Monarch de la Marine britannique, dont le commandant fit preuve en toutes circonstances d’une grande courtoisie, s’offrant – ce qui fut poliment décliné – de mettre son personnel sanitaire à la disposition du Docteur Gillet, médecin du corps de débarquement ; le Carridi de la Marine italienne, qui n’eut jamais avec l’amiral Garnaud que les relations de courtoisie internationale prévues par les usages et règlements.
D’autres transports ayant amené le même jour les troupes de l’armée nécessaires au maintien de l’occupation, toutes les compagnies de débarquement étaient de retour à leurs bords dans la soirée du 16 juillet.

L’amiral Garnault reçut aussitôt après la prise de Sfax l’ordre de s’entendre avec l’armée pour s’emparer de Gabès. Celle-ci ne pouvant pour le moment lui prêter aucun concours et demandant un délais jusqu’au 10 août, date à laquelle elle disposerait d’un personnel suffisant, le Commandant en chef résolut d’entreprendre l’opération immédiatement, avec les 1100 marins et 17 canons des compagnies de débarquement du Colbert, Trident, La Gallissonnère, Marengo, Surveillante, Revanche, Friedland, Desaix et Voltigeur placées sous les commandement du capitaine de vaisseau Marc de Saint-Hillaire.
Après avoir laissé le commandement de la rade de Sfax à l’Alma, il appareilla de manière à se présenter devant Gabès au petit jour, les petits bâtiments mouillés le plus près possible de terre, les grands sur la ligne des fonds de 10 mètres (à 2000 mètres de terre environ). Ordre fut donné de s’embosser de manière à avoir sur terre le plus possible de pièces battantes.
L’embouchure de la rivière qui longe l’oasis de Gabès étant obstrué, on choisit comme point de débarquement la plage, à environ 800 mètres au Sud de la rivière. Le fond n’étant point vaseux comme à Sfax, il fut inutile de construire des pontons-radeaux, et l’on décida que les hommes se jetteraient à l’eau dès que les embarcations seraient échouées.

Les dispositions furent à peu près les mêmes qu’à Sfax, le corps de débarquement se dirigea sur la terre en trois colonnes conduites par les embarcations de la Revanche à droite, du Trident au centre, du Marengo à gauche. Arrivées à terre le 24 juillet à 6h du matin, le corps de débarquement trouva la plage déserte et n’eut pas à tirer un coup de fusil. Les compagnies de La Galissonnière et du Voltigeur s’emparèrent facilement de la maison du gouverneur pendant que les autres fractions du corps de débarquement attaquaient le fortin situé entre Djara et Mentzel qui forment l’agglomération de Gabès et que des patrouilles fouillaient la lisière de l’oasis.
Une batterie de 3 pièces dissimulée dans l’oasis fut rapidement réduite au silence par l’artillerie du Léopard qui envoya à terre des hommes s’en emparer comme trophée. Mais l’absence de troupes destinées à rester sur les lieux empêchait nos marins de trop s’éloigner du rivage. Après s’être assurés de la soumission des habitants, ils durent songer à regagner leurs embarcations.
Un vent violent amenant une chaleur suffocante rendit le retour pénible et l’embarquement très difficile. La marée basse augmenta encore les difficultés. Le retour s’effectua néanmoins dans la journée, excepté pour les compagnies de débarquement du Friedland et de la Revanche qui, fortifiées dans la maison du gouverneur, ne furent pas inquiétées par la cavalerie des insurgés aperçue au loin dans la journée. Quoique moins brillant comme fait d’armes que la prise de Sfax, le débarquement de Gabès n’en mit pas moins en valeur les qualités d’énergie et d’endurance de nos marins. Un petit corps d’occupation arriva le lendemain, ce qui permit aux derniers éléments restés à terre de rentrer à bord.

L’île de Djerba fut occupée sans coup férir grâce au retentissement que la prise de Sfax avait eue auprès des insurgés. Le lieutenant de vaisseau Mallarmé se rendit auprès du gouverneur qui déclara se soumettre sans conditions. Hammamet, restée fidèle au bey, et Sousse, furent occupés par un simple débarquement le 28 juillet et le 10 septembre. Les troupes arrivèrent par les transports et n’eurent pas à recourir à la force.
Dans les derniers jours de septembre, le rôle de l’escadre d’évolutions était terminé et l’amiral Garnault ralliait Toulon, remettant le commandement à l’amiral Conrad, qui prit le titre de « Commandant en chef de la division du Levant et des navires détachés en Tunisie ». La Marine n’avait plus qu’à continuer à ravitailler les troupes et à surveiller les côtes avec les avisos et canonnières. Les grands bâtiments de la division du Levant mouillèrent à Bizerte et à la Goulette.

Il faudra attendre le traité du Bardo, le 12 mai 1881, mettant la Tunisie sous protectorat de la France, pour que notre Marine transforme en une base navale, agrandie et dotée d’un arsenal sous l’ingénieuse impulsion de l’amiral Aube et de l’amiral Merleaux Ponty, Bizerte dont la situation géographique est vraiment exceptionnelle.
L’expédition maritime de Tunisie a été conduite par des chefs qui avaient l’expérience du Mexique et même de la Crimée. C’est sans doute grâce à cela que le service des transports a toujours été conduit d’une façon parfaite et que la répartition du personnel et du matériel n’a jamais rien laissé à désirer.
Les travaux de l’amiral Mouchez avaient permis d’avoir de la côte une connaissance exacte, de doter en conséquence les transports de chalands et de leur adjoindre des mahones réquisitionnés sur la place pour faciliter les débarquements sur une côte protégée par de petits fonds. La destination à donner aux troupes ordonnée directement par la Marine qui reçoit des directives du ministère de la Guerre, a permis de laisser toute initiative à l’amiral Conrad, puis à l’amiral Garnault pendant la période de juillet à septembre, et a certainement évité des divergences de vues qui s’étaient produites entre marins et militaires au cours de l’expédition d’Alger. En toutes circonstances, la Marine a agi en liaison permanente avec les agents diplomatiques et consulaires, même éloignés du théâtre d’opérations (Constantinople et Tripoli). La très intéressante correspondance entre les Affaires Etrangères et la Marine met en relief l’importance capitale d’un service de renseignements bien établi, et la nécessité pour les officiers de Marine d’être bien au courant de la « raison politique », sous peine de créer des incidents dont les conséquences pourraient être graves pour le pays. Enfin, les affaires de Tunisie, qui marquent le début de l’ère de politique coloniale de la IIIème République, devaient par la suite affirmer notre puissance en Méditerranée, et les services rendus aux Alliés à Bizerte pendant la dernière guerre en sont une preuve éclatante.
En couverture : Prise de Sfax, tableau de Lucien Pierre Sergent (1849-1904), 1883.

