L’expédition de Madagascar

Edmond Leblanc (1862-1944)

Au début des années 1880, un contentieux opposant la France au royaume Mérina déboucha sur la première guerre franco-malgache, sur fond de rivalité avec la Grande-Bretagne. L’aspirant Edmond Leblanc, embarqué sur la Flore qui portait le pavillon de l’amiral Pierre à Madagascar en 1883, fit le récit de cette expédition dans des lettres adressée à sa famille.

Nous sommes arrivés avant-hier soir à Nossi-Bé venant de Majunga ; nous devons repartir dans quelques heures pour la côte Est de Madagascar ; je ne peux vous dire exactement où nous allons ; je sais que c’est à Sainte-Marie ou à Tamatave. Pour moi, je pense que nous allons recommencer dans cette dernière ville ce que nous avons fait à Menroun-Sanga et à Majunga.

Carte de la côte Nord-Ouest de Madagascar. Majunga au Sud, Nossi-Bé au Nord.

L’amiral Pierre a fait une proclamation à l’occasion de nos succès ; comme elle est assez longue, je me contenterai de vous en donner un abrégé. Après les félicitations d’usage, il dit que si les Hovas ne nous donnent pas entière satisfaction, nous leur déclarerons la guerre à outrance ; nous commencerons pas bloquer tous les ports de la côte. D’ailleurs, le bombardement de Tamatave qui, pour moi, est chose faite, produira un certain effet à Tananarive.

J’ai beaucoup étudié depuis que je suis à Madagascar les mœurs de ce beau pays. Ranavola-Manjaka-Mpanjakani-Madagascar, ce qui se traduit en français par Ranavola, reine régnant sur Madagascar, a succédé en 1868 à Rasohérina, femme de Radama II. Dans ce beau pays, la reine est souveraine absolue ; elle a le droit de vie et de mort sur tous ses sujets, et les meurtres qu’elle fait commettre chaque jour en sont la preuve. Toutefois, le premier ministre est roi : il relègue généralement la reine dans son palais, se contentant de lui faire signer les décrets. C’est lui qui en réalité est le tyran. Il fait si bien trembler ses sujets que, malgré le bruit de la mort de la reine, qui, à l’heure actuelle est chose à peu près certaine, personne n’ose élever la voix. Les ordres continuent à émaner du palais de Tananarive et il en sera ainsi jusqu’au jour où le premier ministre, se trouvant assez puissant, pourra présenter une autre reine, parente de la défunte, tout en gardant le pouvoir. Cette femme sera acclamée par le peuple qui la conduira en triomphe dans son palais ; alors seulement, la dernière reine décédée depuis trois mois, sera morte et ses funérailles auront lieu avec toute la pompe désirable.

L’île de Madagascar, dont l’étendue égale celle de la France, comprend naturellement un grand nombre de races ; les deux plus importantes sont les Hovas et les Sakalaves, bien connus par leurs guerres incessantes en même temps que par leur mutuelle indépendance. Les Sakalaves qui, autrefois, occupaient la plus grande partie du pays, ne possèdent plus que la région Nord-Ouest, encore les Hovas ont-ils empiété sur leur territoire dans ces derniers temps et ont-ils établi des postes que nous venons de détruire. Les postes constituent la cause de la guerre que nous leur avons déclarée.

Carte de Madagascar, publiée en 1890.

Les Sakalaves ont toujours été nos alliés ; ce sont eux qui, nous appelant autrefois à leur secours, nous donnèrent en échange Mayotte et Nossi-Bé où ils venaient constamment se réfugier pour échapper aux mauvais traitements des Hovas. Au lieu d’obéir, comme ces derniers, à une seule souveraine, ils se divisent en plusieurs groupes que commandent des reines différentes. L’une de ces reines est Binao que nous avons eu le plaisir de voir dernièrement à bord de la Flore avec toute sa suite ; elle était venue passer quelques jours à Nossi-Bé. Binao en arrivant à bord a été très effrayée ; elle ne voulait pas avancer et il a fallu qu’un officier la prit dans ses bras pour la porter chez l’amiral. Son premier ministre Bebaka la suivait ainsi qu’un grand nombre de femmes parmi lesquelles sa demi-sœur, fille de Bebaka. A Madagascar, les femmes faisant partie des familles royales portent leur petite pièce d’or collée sur la narine droite, tandis que les autres la portent sur la narine gauche. De cette manière, nous pouvons encore distinguer Binao et sa sœur.

Rien n’était amusant comme de voir toutes ces femmes aux habits multicolores, habits qui ne se composaient que d’un simbon et d’un veston, marchant les pieds nus, leurs cheveux crépus au vents, divisés en longues nattes admirablement travaillées, les oreilles percées dans leur partie inférieure d’un trou énorme laissant passer des boucles d’oreilles gigantesques. Avec cela des bracelets aux bras et aux jambes, des colliers et une multitude de bijoux semés çà et là sur toute leur personne.

Accueil de la reine Binao sur la Flore. BNF Gallica, Le Monde Illustré, 4 août 1883.

Arrivé chez l’amiral, le cortège royal refuse des sièges et s’assied sur le parquet en croisant les jambes à la manière des tailleurs ; la suite en fait autant sur le pont ! L’amiral fait donner des sucreries à Binao et à ses femmes qui se jettent dessus, puis tout le monde sort et fait un tour dans l’intérieur du navire pour le visiter ; la reine donne la main à un officier qui la promène ainsi.

Après avoir donné des marques de sa haute satisfaction, la cour retourna à terre remorquée par le canot à vapeur dans lequel je me trouvais par hasard. Toute la population noire de Nossi-Bé attendait la souveraine au bord de la jetée et dès qu’elle parut, les cris perpétuels de la foule recommencèrent. Binao et sa sœur furent aussitôt placées dans des palanquins, entourés d’esclaves les abritant avec un parasol et faisant fonctionner d’immenses éventails autour de leurs majestés.

Vue de Nossi-Bé.

C’est quelques jours après cette entrevue que nous partîmes pour Menroun-Sanga, où la Flore devait opérer son premier bombardement. Je vous ai mis brièvement au courant de ce que nous avons fait sur la côte Nord-Ouest de Madagascar ; tout a été fait avec une promptitude extraordinaire. En huit jours la division de la mer des Indes s’était emparée des forts et des postes hovas. Le motif de la guerre que nous faisons aux Hovas est le suivant : les Français s’étaient emparés autrefois de l’île, mais ils étaient en petit nombre et avaient été obligés de la quitter. Depuis ce moment nous avons constamment été en guerre avec les Hovas, protégeant leurs ennemis les Sakalaves ; la partie de Madagascar qui appartenait à ces derniers devrait donc être à nous puisqu’ils nous ont donné tout droit sur leur territoire. Quant à l’autre partie, le sang français a si souvent coulé dans le pays des Hovas, qu’en entreprenant cette guerre nous renouons les anciennes traditions.

Fort de Mouroun-Sanga. BNF Gallica, Le Monde Illustré, 4 août 1883.

L’amiral Pierre a d’ailleurs été très habile ; il a fait sommer les gouverneurs des forts hovas d’amener leurs pavillons ; sur leur refus il a détruit ces forts, puis il leur a posé les conditions suivantes : « Si vous abandonnez le pays des Sakalaves, où vous êtes établis, et si vous acceptés les douanes françaises sur toute cette côte, je cesse les hostilités. Si vous n’acceptez pas, gare à la côte Est ; Tamatave aura le même sort que Majunga ». Et c’est pour cela qu’en ce moment nous marchons en toute vitesse, nous dirigeant vers Tamatave, où nous aurons peut-être un peu plus de mal qu’ailleurs. Je vous ai dit que les Hovas s’étaient enfuis partout, sauf à Majunga où la fusillade a été assez sérieuse. Il ne faudrait pas croire que c’est la lâcheté qui les a poussés dans cette dernière voie, mais plutôt le manque d’ordres. La reine Ranavalo a expressément défendu aux commandants des forts hovas d’entreprendre la moindre chose sans sa permission ; or, Tananarive est loin, le télégraphe n’existe pas dans ce pays et les ordres sont longs à venir.

Nous avons donc commencé par détruire les postes avancés dans les baies d’Antana et de Passandava, parmi lesquels Mouroun-Sanga ; nous les avons complètement rasés, mettant le feu partout et faisant sauter avec des torpilles les murailles que le canon avait épargnées. Les Hovas, après avoir enlevé ce qu’ils avaient de plus précieux, n’ont pas tardé à s’enfuir ; le pasteur protestant lui-même n’a pas été plus brave ; seuls quelques indiens, auxquels nous ne voulions pas faire de mal, sont restés sur le rivage pour protéger leurs maisons. Nous sommes donc immédiatement arrivés au fort où nous avons commencé notre œuvre de destruction. Les palissades nous ont donné beaucoup de mal à faire sauter, nous avons dû les brûler et ces poteaux étaient si forts et si durs que j’en ai vu plusieurs brûler huit heure de suite sans tomber.

Destruction du poste de douane de Mouroun-Sanga. BNF Gallica, Le Monde Illustré, 4 août 1883.

De là, nous sommes partis pour Majunga où nous sommes arrivés le 15 mai ; cette dernière ville a d’autant plus d’importance qu’elle se trouve située dans la baie de Bombatock, laquelle baie fait tout le commerce de Tananarive. En occupant cette région, nous interceptions donc le commerce de la capitale et nous ruinons un grand nombre de Hovas en nous emparant des boutres chargés de produits de toute sorte. Ces boutres sont de grandes tartanes qui font les traversées de Bombay à Madagascar et à Zanzibar.

Carte de la presqu’île de Majunga.

Tout semblait terminé lorsque les Hovas nous ont attaqués dans nos retranchements. Nous sommes sortis aussitôt et nous les avons rencontrés dans la plaine. Je dois vous dire que je commande un peloton de la Flore, et que ce peloton comprend environ 80 hommes. Le deuxième peloton est commandé par un autre aspirant. Les compagnies de débarquement des autres navires marchaient derrière nous avec le détachement d’infanterie de marine. L’engagement a eu lieu entre les Hovas et mon peloton qui formait l’aile gauche de nos forces à une distance d’environ 300 mètres, ce qui est fort peu, comme vous devez le constater vous-mêmes. Les Hovas étaient placés derrière d’immenses mangliers et des buissons qui couvraient le fond de la plaine ; pour nous, nous étions absolument à découvert. Fort heureusement, les Hovas visent fort mal et ne savent pas se servir de la hausse de leurs fusils Snider, qui cependant sont excellents. C’est la seule manière d’expliquer comment nous n’avons pas eu un seul homme tué. Pour mon propre compte, j’ai entendu plus de cent balles passer autour et au-dessus de ma tête, les Hovas visant surtout les chefs. Quand j’ai vu exactement d’où venait le feu, j’ai profité du parapet qui se trouvait à côté de moi et qui s’avançait assez profondément dans la plaine. J’y ai fait marcher une de mes sections qui devait ainsi contourner l’ennemi. Puis, j’ai fait coucher mes hommes, et, à l’aide de nos excellents fusils-revolvers Kropatshek qui tirent neuf coups de suite, j’ai commandé quelques feux de salves. L’effet produit a été immédiat. Un feu de salve envoyé dans un des mangliers a fait tomber une grappe de Hovas, tandis que les autres se sauvaient et tombaient en partie morts ou blessés.

Craignant un piège, nous ne nous sommes pas avancés plus loin ce jour-là ; les jours suivants, nous avons occupé les autres positions sans résistance. Il est vrai que nos expéditions étaient bien fatigantes dans ces pays où le soleil brille toujours au-dessus de votre tête. De plus, les cadavres ennemis n’ayant pas été ensevelis, il y avait des parties de la plaine où l’on ne pouvait pas tenir tant l’air était infesté. En longeant un des parapets, certaine odeur à laquelle on ne se trompe pas, vint nous annoncer qu’un cadavre se trouvait à proximité ; nous nous approchons et nous trouvons un pied d’homme seul coupé au ras de la cheville ; nous continuons à nous avancer sans penser à cet incident, lorsque nous trouvons, à l’aide de nos flanqueurs, un noir blotti sous les branches d’un manglier ; je m’approche ; je m’aperçois qu’il lui manquait un pied ; ce malheureux s’était traîné pendant plus de mille mètres pour se mettre à l’abri des projectiles. Ce noir avait à la main une sagaie ; je veux m’en emparer, mais il ne veut pas se laisser désarmer et paraît vouloir m’en donner un coup ; je pare le coup de sagaie avec mon sabre, mais il croit que je veux le tuer et, tout en se coupant les mains, il se cramponne autour de la pointe. Au même moment arrive le capitaine de compagnie qui m’ordonne de l’achever ; un fusil était braqué sur lui ; je n’eus donc qu’un signal à faire ; le coup partit et l’indigène ne bougea plus. Nous connaissons les habitudes des Hovas dans de pareilles circonstances ; ils tranchent la tête de leurs prisonniers et les promènent partout au bout d’une pique.

Enseigne de vaisseau d’une compagnie de débarquement vers 1880. Alexandre Brun (1853-1941).

Nous sommes restés plusieurs jours au fort sans retourner à bord, nous avons dû faire sauter ou abattre tous les arbres qui cachaient le fort et brûler les broussailles qui auraient pu faciliter l’approche des Hovas. Nous mangions donc et couchions au milieu du fort de l’Ouest, et à part les moustiques et les insectes de toute espèce qui nous dévoraient, nous n’étions pas trop mal. Nous avions apporté des conserves en abondance, mais en fait de viande, nous ne pouvions manger que des poulets et des canards, que nous ramassions dans toute la campagne. Vous ne vous faites pas idée des économies que notre gamelle a pu faire dans ces derniers temps, grâce à toutes ces volailles ; à l’heure actuelle, nos cages à poules sont remplies sans que cela nous ait coûté un sou. Espérons qu’à Tamatave, nous pourrons en prendre encore : cela dépendra du succès de notre attaque, succès qui n’est guère douteux.

En quittant Majunga, nous sommes allés à Nossi-Bé prendre des vivres, puis à Sainte-Marie, colonie française qui se trouve sur la côte Nord-Est, et nous sommes arrivés enfin à Tamatave, où deux navires de guerre nous avaient précédés. La ville de Tamatave ne ressemble pas aux autres villes de l’île de Madagascar : elle comprend le quartier européen qui est très étendu, les quartiers indiens et hovas. Les Européens résidant à Tamatave sont pour la plupart des Anglais, des Français, des créoles de Maurice et de Bourbon ; ce sont eux qui avec les Indiens font tout le commerce.

Vue de Tamatave.

Les Anglais ont vendu et vendent encore à la reine Ranavalo des canons, des fusils et de la poudre. Tout dernièrement il est arrivé à Tamatave plusieurs milliers de fusils Snider et Remington. Nos ennemis sont, on le voit, fort bien armés, mais ils ne savent pas se servir de leurs armes et pour une bonne raison. Les révoltes sont si fréquentes dans l’armée hova qu’il est expressément défendu de délivrer des munitions de guerre aux soldats, dans la crainte qu’ils ne s’en servent contre le pouvoir établi. L’exercice du tir est donc inconnu dans l’armée hova tout autant que l’emploi de la hausse. Quand les Hovas veulent atteindre un but très proche, ils visent avec leurs sniders comme avec des fusils de chasse, sans tenir compte de la hausse. Ils peuvent donc être dangereux jusqu’à une distance de 200 mètres ; si cette distance augmente et va jusqu’à 3 et 400 mètres, comme le cas s’est présenté à Majunga, ils relèvent complètement la planche mobile de la hausse et font passer leur ligne de mire par le cran supérieur de la hausse qui correspond à 1200 mètres, et leurs balles tombent à des distances considérables, passant au-dessus de la tête de leurs adversaires. Mais les Hovas, comme tous les naturels de Madagascar, se servent d’une arme qui dans leurs mains est beaucoup redoutable qu’un fusil. Cette arme est la sagaie, sorte de lance long de deux mètres, qu’ils peuvent envoyer à des distances surprenantes. Un Hova peut tuer un homme à 30 mètres et la blessure qu’il fait est terrible : quand son ennemi est atteint, il s’élance sur lui et retour la sagaie, avant de l’enlever, pour élargir la blessure.

Quand nous sommes arrivés à Tamatave, il y avait environ 2000 soldats casernés dans l’enceinte du fort qui protège la ville ; de nombreux factionnaires montaient la garde. Ce fort a été élevé à une faible distance du rivage. Il a la forme d’un cercle et est entouré de hautes murailles qui le rendraient imprenable si ses défenseurs avaient quelque bravoure. A l’intérieur du fort se trouvent les casernes et la maison du gouverneur. Les murailles sont percées d’un grand nombre d’embrasures où sont placés des canons sans affûts. Ces canons sont fort anciens et ne peuvent tirer qu’un seul coup, le recul produit par la mise à feu les démontant immédiatement. Le long du rivage sont établies plusieurs batteries avec des canons semblables à ceux du fort. A six kilomètres dans l’intérieur des terres, les Hovas ont un camp retranché plus important que le fort.

Plan de Tamatave.

Lorsque nous sommes arrivés, nous avons trouvé sur rade la corvette anglaise la Dryad. Dès le 1er juin, un ultimatum était envoyé aux Hovas avec prière de le faire parvenir immédiatement à Tananarive, capitale de Madagascar. Voici en résumé ce que portait l’ultimatum : « Nous avons bombardé et pris tous les postes hovas de la côte Nord-Ouest, cette région appartenant à nos alliés les Sakalaves. Si vous ne reconnaissez pas notre protectorat sur cette côte et si vous ne restituez pas la fortune de M. Laborde à ses héritiers ou au gouvernement français, nous bombarderons Tamatave et nous ferons sur la côte Est ce que nous avons fait sur la côte Ouest ». M. Laborde, qui est mort il y a quelques années, était consul de France à Tananarive ; il a laissé une fortune qu’on évalue à un million environ. M. Laborde a eu un fils d’une Malgache et ce fils a été frustré par les Hovas de la fortune de son père. Les Hovas ont répondu jusqu’à ce jour à nos réclamations : « Ranavalo, notre reine, possède toute l’île et elle ne fait que prêter ses propriétés aux étrangers qui viennent y habiter ».

Bien que Tananarive soit située à une centaine de lieues de Tamatave, une dépêche y arrive en deux jours, les relais étant parfaitement installés. Le délai donné à Ranavalo pour nous répondre se terminait le 9 juin à minuit. Pendant huit jours, nous sommes restés inactifs attendant la réponse de la reine des Hovas. Les autres navires de la station la Creuse, le Beautemps-Beaupré, le Boursaint nous ont rejoints. La Pique et le Vaudreuil sont restés sur la côte Nord-Ouest. A mesure que la fin du délai approchait, la ville de Tamatave devenait déserte. Les Hovas, pressentant une réponse négative, commencèrent à envoyer leurs femmes et leurs enfants dans l’intérieur de l’île. Les Hovas eux-mêmes ne devaient pas tarder à les suivre.

Emissaires hovas à bord de la Flore. Les pourparlers n’aboutissent pas. BNF Gallica, Le Monde Illustré, 4 août 1883.

Deux jours avant le bombardement, l’amiral Pierre voulant éclairer la ville, donna l’ordre de faire marcher les appareils électriques du bord. Un jet de lumière fut envoyé dans la direction du fort. Les soldats hovas, qui n’avaient jamais vu de lumière électrique, furent pris d’une telle frayeur qu’ils s’enfuirent aussitôt du fort. Ils n’y revinrent que le lendemain. Avant de commencer le bombardement, l’amiral Pierre ordonna aux navires de commerce et à la corvette anglaise la Dryad de dégager la rade. Les Européens furent embarqués à bord de nos navires, sauf quelques Français de la maison Roux de Fraissinet, de Marseille, qui, connaissant la tactique des Hovas, sont restés à terre pour protéger leurs maisons contre l’incendie.

Les Anglais furent aussi désagréables que possible dans cette circonstance. Il fallut un ordre exprès de l’amiral Pierre pour faire éloigner la corvette la Dryad, et le commandant du bâtiment anglais voulut débarquer une trentaine d’hommes pour protéger la maison du consul anglais.

La corvette HMS Dryad à Zanzibar, 1873.

La réponse à l’ultimatum est arrivée le 9 au soir. C’était un refus absolu de se plier aux conditions du traité proposé. Le lendemain, au point du jour, on commençait le bombardement sur les forts et les batteries. Les Hovas s’enfuirent aussitôt vers leur camp retranché. On en profita pour leur envoyer quelques obus de canons-revolvers installés dans les hunes, à trente mètres au-dessus de la mer. Le tir a été aussi juste que dans les bombardements précédents. Un des premiers coups a atteint le mât de pavillon du fort. Les obus envoyés sur la batterie de la pointe Tanio faisaient explosion avec un bruit formidable en atteignant le but. Le bombardement dura toute la journée du 10 juin.

Bombardement de Tamatave.

Le lendemain 11, toutes les compagnies de débarquement des navires de guerre français descendaient à terre accompagnés de 350 soldats d’infanterie de marine amenés de Bourbon par les transports la Nièvre et la Creuse. Le fort a été trouvé complètement abandonné. Les marins ont pénétré à l’intérieur en se servant d’échelles fabriquées à bord des navires. L’intérieur de ce fort était beaucoup plus confortable que celui de Majunga ; le commandant du corps de débarquement, le capitaine de frégate Billard, s’est installé ainsi que les officiers dans la maison du gouverneur, où l’on a trouvé une multitude d’objets. Les Hovas avaient laissé un grand nombre d’armes qui sont pour la plupart des fusils à tabatière et des sagaies dont les naturels se servent de préférence. Aucune attaque ne s’est produite depuis le jour de l’occupation du fort, toutefois, l’ordre a été donné de passer par les armes tous les maraudeurs.

Matelot de vaisseau d’une compagnie de débarquement vers 1880. Alexandre Brun (1853-1941).

A l’heure actuelle, Tamatave est une ville française ; le maire est nommé. C’est M. Raffray, vice-consul de France. Le capitaine de port et des douanes est M. Bontet, lieutenant de vaisseau, commandant du Boursaint. Les navires de commerce, qui se trouvent en grand nombre sur la rade, vont donc nous payer les droits de douane qui sont de 10%. Le gouvernement a fait une excellente affaire en s’emparant de Majunga et de Tamatave.

Les Anglais sont absolument navrés de nous voir établis à Madagascar ; leurs missionnaires protestants, qui avaient converti quelques Hovas, travaillaient depuis longtemps les esprits de leurs prosélytes et espéraient faire de Madagascar une colonie anglaise. Ils sont, à l’heure actuelle, cruellement désabusés. La Nièvre, le Beautemps-Beaupré et le Boursaint sont allés hier bombarder plusieurs forts situés à peu de distance de Tamatave, parmi lesquels celui de Foulpointe.

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