La Virginie au Japon

P. Aubey.

Membre de l’équipage de la Virginie en Extrême-Orient, l’auteur de ce récit fut le témoin privilégié des profonds bouleversements survenus en Chine sous l’influence britannique, ainsi qu’au Japon à la suite des expéditions russes et américaines. Il nous livra également une réflexion intéressante sur la place de la France dans cette région du monde. 

En quittant Shang-Haï, la division française, aux ordres de l’amiral Guérin, s’est rendue à Naha-Kiang, port de la capitale des îles Liou-Tchou. Si vous lisiez Basill Hall, Beechey, et même le savant Dumont d’Urville, vous auriez une idée bien fausse de ce peuple dont ils ont fait l’histoire, et qu’ils ont représenté comme un peuple à part, hospitalier, généreux, poli, avant toutes les vertus de la civilisation la plus avancée, sans aucun de ses vices, ayant toutes les vertus des hommes de la nature des philosophes du dix-huitième siècle sans aucun de leurs défauts. Hélas ! Les savants se sont trompés, ce qui n’est pas rare ; leurs rêves ont aujourd’hui fait place à la réalité, et les bons habitants de Liou-Tchou, mieux connus, mieux appréciés, ont perdu ce prestige d’innocence dont les avaient revêtus les illustres voyageurs déjà cités tout à l’heure. Si jamais despotisme fut en effet solidement établi par une aristocratie hautaine, si jamais peuple fut malheureux, c’est certainement à Liou-Tchou, dans cette seconde île de Tinian. Je n’ai pas le temps d’entrer dans de longs détails, mais vous pouvez m’en croire sur parole ; et ce n’est pas nous qui les premiers avons soulevé le voile d’hypocrisie sous lequel se cachait autrefois le gouvernement de l’Archipel.

Rade et entrée du port de Toumaï (Tomari) à Naha, île d’Okinawa, dans l’archipel des Ryukyu, que l’auteur appelle par son nom chinois Liou-Tchou (ou Loo-Choo pour les anglo-saxons). La référence à Tinian, île des Mariannes très éloignée des Ryukyu, est étonnante ici. Peut-être une autre île porta ce nom. Gravure L’Illustration, 15 mars 1856, BNF Gallica.

Malgré les défiances des mandarins, malgré leur mauvais vouloir toujours déguisé sous des formes polies, l’amiral Guérin, après de longues et nombreuses conférences, vient de signer avec le royaume de Liou-Tchou un traité qui est un grand pas vers la destruction de ces vieilles barrières que les sociétés de l’Extrême-Orient ont élevées entre elles et les Européens. Si les négociants de notre pays ne songent pas à profiter des avantages qu’il leur offre, du moins, en couvrant du nom de la France les courageux missionnaires, pour qui Liou-Tchou n’est qu’une étape vers le Japon, ce traité continue l’action toute civilisatrice et l’influence toute pacifique de notre patrie dans ces contrées lointaines.

Convention signée entre l’amiral Guérin au nom de la France et le gouvernement des îles Liou-Tchou, le 24 novembre 1855.
Débarquement de l’amiral Guérin à Toumaï (Tomari), île d’Okinawa. Gravure L’Illustration, 15 mars 1856, BNF Gallica.

Voici quelques détails sur ces îles : le royaume de Liou-Tchou dépend, malgré les protestations intéressées des cours de Yedo et de Pékin, des deux puissants empires au milieu desquels il est placé. L’influence japonaise est dominante, bien plus dissimulée que celle de la Chine, dont un ambassadeur réside à Chouï, capitale du royaume. Le roi, fantôme évoqué par l’aristocratie pour justifier son despotisme, abruti par les plaisirs matériels, vit caché dans la forteresse qui domine la capitale et dont les triples portes ne s’ouvrent jamais devant lui. Un conseil de gouvernement, composé des chefs des trois principales familles de Liou-Tchou, règle toutes les affaires sous la direction d’un proconsul japonais, dont l’existence occulte s’est révélée à nous d’une manière incontestable.

Porte du palais royal à Chouï (Shuri). Gravure L’Illustration, 15 mars 1856, BNF Gallica.

Quant aux hommes du peuple, vénérables ilotes, attachés aux domaines des grands seigneurs dont ils cultivent la terre, entassés, pêle-mêle avec les bêtes de somme qui les aident dans leurs travaux, tremblants devant le moindre mandarin, ils sont l’exemple le plus frappant de cet état d’abjection que le despotisme oriental réserve aux castes infériures. Les trois villes de Toumaï, de Naha et de Kouninda forment les faubourgs et les ports de la capitale. Ce sont, avec Chouï, les seuls grands centres populeux de l’Archipel, et les seuls points où se retrouve l’activité commerciale qu’animaient autrefois les relations de ces îles avec la Chine et le Japon. Cette activité contraste avec le silence de mort qui plane sur les aristocratiques quartiers de Chouï, dont les maisons, entourées de hautes murailles en pierre artistement entassées, semblent celles d’une ville abandonnée. De loin en loin une place ombragée de grands arbres, une pagode avec ses toits bizarrement découpés, ses statues grotesques de Bouddha, rompent seules la monotonie d’une promenade à travers ces rues.

A égale distance de la Chine et du Japon, Liou-Tchou pourrait peut-être devenir l’entrepôt du commerce européen avec ce dernier empire. La rade de Naha, le port de Hun-Ting, pourraient devenir, dans les mains d’une puissance européenne, des ports magnifiques, car la nature a tout fait pour eux dans ce but. Mais l’ombrageuse susceptibilité du Japon, malgré les concessions faites aux Américains, fléchira-t-elle jusqu’à ce point ? En lisant le traité récemment conclu avec une autre puissance, on est en droit de croire qu’un pareil changement ne s’accomplira que dans un avenir encore éloigné. Quoi qu’il en soit, si les puissances occidentales de l’Europe négligent d’établir d’une manière solide leur influence au Japon, la persévérance de la Russie à se maintenir dans ses possessions de l’Amour et du Ségalien doit faire craindre que ses vues ne s’étendent jusqu’à la conquête d’un empire qui donnerait aux Russes les points d’action qui leurs manquent dans les régions tempérées du monde. Les dernières reconnaissances faites par les Anglais dans la baie de Castries, ont amené la découverte d’un établissement russe sur ce point, que protégerait une armée de 5 ou 6000 hommes. Ce chiffre est sans doute exagéré, mais il n’y a pas de fumée sans feu.

Port de Naha. Gravure L’Illustration, 15 mars 1856, BNF Gallica.
Port de Toumaï. Gravure L’Illustration, 15 mars 1856, BNF Gallica.

Vous connaissez la situation réelle de cet Extrême-Orient dont on s’inquiète si peu en France, et qui pourtant touche à des révolutions dont le contre-coup pourrait offrir à nos intérêts de si grands avantages. L’Angleterre, entraînée par les conditions fatales de son existence, basée sur la production incessante de ses manufactures, sur l’écoulement de leurs produits, a frappé, après trois siècles d’hésitation, un coup décisif.

Depuis quatorze ans, le Céleste Empire est presque librement ouvert à ces barbares de l’Ouest, si longtemps confinés dans les factoreries de Canton. Les marchands anglais et américains de Hong-Kong, de Fuchan-Fu, de Shang-Haï, d’un côté, nos intrépides missionnaires de l’autre, hâtent, dans l’ordre intellectuel et moral commencée par la guerre inique de 1840, scellée par les traités de Nankin et de Wampoa ; enfin, comme si l’heure marquée par la Providence pour la régénération de cet empire était venue, une insurrection victorieuse dont on ne peut pas prévoir les résultats mais qui a, dès son origine, arboré des principes généreux, écho lointain et affaibli de l’Evangile, menace de Nankin la puissance de l’héritier des Tsing, tremblant au fond de son palais.

Le 5 mai 1854, la rébellion Taiping force la sortie de Fucheng, assiégée par l’armée impériale. Faisant vaciller la dynastique Qing, déjà affaiblie par la première guerre de l’Opium, la révolte Taiping promeut une idéologie s’inspirant assez librement du catholicisme. Les puissances européennes hésiteront à la conduite à tenir vis-à-vis de ce mouvement, avant d’aider la cour impériale chinoise à s’y opposer.

La valeur des mandarins impériaux, excités par les récompenses magnifiques ou les supplices terribles qu’annonce chaque jour la Gazette officielle de Pékin, la terreur inspirée par les sanglantes proscriptions d’Amoy, de Canton, où plus de cent mille victimes sont tombées sous le fer des bourreaux, raffermiront-elles la puissance profondément ébranlée des empereurs tartares ? La question est douteuse, et l’avenir en décidera. Quoi qu’il en soit, ces proscriptions, ce mépris de la vie humaine ne jettent-ils point un jour sinistre sur l’état d’abjection où croupit cette civilisation vermoulue ? Ne montrent-ils pas combien impérieux est, pour cette immense agglomération d’âmes, le besoin d’une régénération sociale, par les idées, les dogmes, les principes de notre civilisation ?

Mais le cachet de notre époque est d’être essentiellement réalisateur. Le temps des théories est passé ; celui de l’action est venu. Là où les philosophes du dix-huitième siècle eussent longtemps discuté sans résultat, les faits parlent aujourd’hui et résolvent définitivement les problèmes les plus difficiles. Une nation a-t-elle le droit de s’isoler du mouvement qui emporte l’Europe et le monde avec elle vers ses destinées ? Cette question était pendante depuis que la Chine et le Japon sont découverts ; elle est aujourd’hui résolue. Guerre d’Opium ou de civilisation, la guerre de 1840 n’était-elle pas une première réponse donnée par les marchands anglais ? Les marchands américains viennent d’en fournir tout récemment une seconde, et si concluante que leur exemple a trouvé de nombreux imitateurs.

Les navires du commodore Perry au Japon en 1854. L’expédition américaine provoque l’ouverture forcée de l’archipel nippon à l’occident après des siècles d’isolement. Tableau de Wilhelm Heine (1827-1885).

A côté de la Chine, moins vaste qu’elle, moins peuplée, mais aussi riche, et plus redoutable par le courage de ses habitants, l’énergie de ses chefs, les ressources et la nature de son territoire, un autre empire existait, dédaignant tous les autres peuples, poussant ce dédain jusqu’au mépris, chassant de ses rades à coups de canon les navires assez osés pour y laisser tomber l’ancre, voulant vivre, en un mot, et vivant seul, isolé au milieu du monde. Aux ambassadeurs des plus fières puissances européennes, à M. de Rozanoff, l’envoyé du Tsar, les chefs de cet empire faisaient répondre qu’ils ne se souciaient de leurs maîtres ni comme alliés, ni comme ennemis. Leur politique hautaine n’exceptait de cette aversion que quelques marchands seulement, parce qu’ils n’étaient que marchands et que leur soumission à l’humiliant exil de Detoima était, aux yeux de leurs sujets, la preuve irrécusable de leur supériorité sur tous les autres peuples.

Trois siècles d’une telle politique l’avaient consacrée, en avaient fait un principe immuable, et voilà qu’une escadre américaine se présente, non par à Nagasaki, le port destiné aux relations passagères avec les barbares, mais dans la baie de Yedo, la capitale de l’empire. Elle se présente pour faire un traité de paix et d’amitié ; mais les canons sont détapés, les mèches brûlent à côté des canons, et les navires sont en branle-bas de combat. La paix ou la guerre. Le Japon ouvert volontairement ou par la force, telles sont les conditions du plénipotentiaire des Etats-Unis ; et la guerre n’a pas lieu, et un traité se conclut, et trois ports, sur les trois grandes îles de l’empire, sont accordés aux barbares, et la brèche est ouverte par laquelle va pénétrer enfin le flot toujours grossissant de la civilisation européenne.

Une telle détermination de la part d’un tel peuple, une telle faiblesse après trois siècles d’une énergie qui ne recula devant aucune considération, étonnent et surprennent au premier abord. L’expédition américaine semble une entreprise téméraire que le succès a justifiée, mais dont l’issue devait être tout autre. Il n’en est rien. En dehors du droit que discuteront, s’ils le veulent, les philosophes de nos jours, l’ambassade américaine a été admirablement conçue. Ses instructions étaient dictées par une connaissance profonde de l’état actuel du Japon, et elle est venue, chose rare, juste au moment où des causes latentes et ignorées en France en assuraient le succès. Ces causes sont de deux sortes. Les unes se rattachent aux progrès, parfaitement connus à Yedo, de l’Europe, dans tous les arts, et surtout dans ceux de la guerre et de la civilisation ; les autres, qui ont eu le plus d’influence, à la politique de la Russie.

Ambassade du commodore Perry au Japon : réception des émissaire japonais à bord de l’un des navires de l’escadre. Tout est fait pour impressionner la délégation japonaise.

Quelle que soit la puissance d’un gouvernement, quelque absolue que soit son autorité, cette autorité, cette puissance, rencontrent d’insurmontables obstacles lorsqu’elles veulent lutter contre les idées invincibles de la justice et de la vérité. Le progrès des sociétés humaines n’est-il pas une loi providentielle, et, si on peut en ralentir la marche, peut-on les arrêter entièrement ? Elevez la digue aussi haut qu’il vous est possible, les eaux du fleuve amoncelées la dépasseront en un jour, et votre long travail s’écroulera en quelques secondes, balayé par la vague victorieuse. Saint François-Xavier, le grand apôtre des Indes, apporta au Japon la première étincelle de l’Evangile et de la civilisation moderne qui en découle. L’immense incendie allumé par sa puissante parole fut étouffée dans le sang par Tayco Sama et ses successeurs ; mais cette civilisation, cet Evangile, devinrent leur préoccupation constante. Par les Hollandais de Detsima, ils se tinrent au courant de tous les merveilles qu’ils accomplissaient en Europe, et, du fond de leur palais, ils se disaient que cette civilisation vaincue prendrait un jour une éclatante revanche. Le canon des Anglais à Chin-Kiang dut profondément retentit à Yedo, et le Yang-Tsé-Kiang silloné par les steamers des barbares annonça leur prochaine arrivée sur les côtes du Céleste Empire. Aussi, quoique rien ne parût changé dans la politique des Shogouns, ils avaient fléchi d’avance. Les Américains n’ont fait que révéler au monde cette disposition nouvelle, ignorée, niée même en France.

Cependant, malgré la force expansive des idées que les Européens introduiront avec eux comme un dissolvant du despotisme établi par le premier des Shogouns, elles ne sont pour eux qu’une menace lointaine. L’ambition de la Russie était un danger plus prochain et devait inspirer des craintes plus sérieuses. Les peuples du nord descendent vers le sud par une de ces lois naturelles analogues à celles qui pousse les fleuves à l’océan. Confinée dans les régions glacées de l’ancien monde, la Russie s’est avancée, avec une force que l’Angleterre et la France ont eu peine à maîtriser en Europe, vers les contrées méridionales, riche proie offerte à sa convoitise. Des comptoirs perdus d’Okhotsk et de Sibérie orientale, par les Kuriles, par ses établissements de l’Amour, par la conquête du nord de Séghalien et celle de la Mandchourie, elle a enfermé le Japon dans un cercle menaçant de ports militaires de la plus haute importance pour la réalisation de ses ambitieux desseins. En 1853 tout était prêt, et on ne peut douter aujourd’hui que la tentative d’établissement à Aniwa et les négociations de l’amiral Poutiatine ne fussent combinées pour mener un refus semblable à celui qu’éprouva, en 1805, le comte de Rozanoff, et justifier par ce refus une agression de la part de la Russie.

La Pallada, de 52 canons, la Diana, l’Aurora, de 40, l’Alcoutza, la Dwina, de 32, le Kamchatka et le Vostock, placés sous les ordres de l’amiral-ambassadeur, pouvaient, en quelques jours, jeter sur les côtes du Japon plus de 20 000 soldats, échelonnés sur les rives de l’Amour. L’Ambassade du commodore Perry, la guerre éclatant en Europe, les expéditions anglo-françaises de Petropavlovsk, des mers d’Okhotsk et de Tartarie, ont eu, sur ce lointain théâtre, les mêmes résultats qu’en Europe les expéditions de la Baltique et de la Crimée. Mais cette intervention se prolongera-t-elle dans l’avenir, et le danger ne reste-t-il pas suspendu sur l’empire des Shoguns ? Un prétexte de guerre, même un prétexte plausible, est-il donc si difficile à créer entre deux nations voisines ? Les conseillers de l’empereur, les hommes les plus éminents de sa cour, ne s’y trompent point. Cette crainte, en leur faisant enfin comprendre les dangers de l’isolement, leur a fait sentir la nécessité de se rattacher par des traités sérieux à la politique de l’Europe.

La frégate Pallada, bâtiment amiral de l’amiral Ievfimy Poutiatine (1803-1883).

L’ignorance où nous sommes des choses qui touchent à ces lointains pays ferait sans doute accepter avec indifférence de telles révolutions. Nous avons le Sénégal à nos portes, Madagascar dans l’océan Indien. Et le Sénégal et Madagascar, qu’eût fécondés le génie colonisateur de l’Angleterre ou de la Hollande, ne sont, en nos mains, depuis des siècles, que d’improductives solitudes, où de temps à autres sont venus se perdre et nos trésors et nos soldats. La France n’est point une nation colonisatrice. En admettant que ceci soit juste, et certes rien ne l’est moins, est-ce que la main de la France ne se retrouve pas dans le monde entier, toutes les fois qu’il s’agit d’idées généreuses, de progrès, d’Evangile ? Parce que nous sommes le dix-neuvième siècle, avons-nous déchiré les annales qui ont pour titre Gesta Dei per Francos ? Cette histoire merveilleuse est-elle finie ? Son dernier chapitre a-t-il été scellé par la main de Dieu, et la France n’est-elle plus la fille aîné de l’Eglise, c’est-à-dire de l’émancipation des nations ?

Cette histoire se continue. Oui, la France envoie encore au loin ses enfants prêcher la parole féconde de cette religion dont les évêques furent, suivant l’expression de M. Guizot, les véritables pères de notre patrie, aux époques de lutte du moyen Âge, et, en Chine comme partout, cette grande cause dont elle s’est faite, pour ainsi dire, le champion, lui assure une place digne du passé, digne de l’avenir, la plus belle entre toutes, la première. La Russie avec ses armées, l’Angleterre avec ses flottes, les Etats-Unis d’Amérique avec leurs clippers et leurs marchands, inspirent la crainte et la jalousie. La France, elle, inspire l’admiration même à ces peuples si profondément plongés dans le matérialisme.

Mais en est-il de même au Japon ? Le 1er août 1855, nous avions déjà laissé tomber l’ancre à Hakodaté, un des trois ports ouverts aux Américains par le traité de Yokohama. Arrivés, après une rapide traversée de six mois à l’extrémité des mers du Japon, nous avions successivement parcouru, à la poursuite des Russes, les côtes de cet empire, celui de Tartarie, entièrement inexplorées depuis le 44e degré de latitude nord jusqu’à la baie magnifique qui porte le nom de l’Empereur. Si les navires russes avaient échappé à nos recherches, du moins dans cette campagne, où notre amiral avait déployé une merveilleuse activité, une persévérante énergie, où l’équipage avait montré une ardeur que dix mois de mer consécutifs n’avaient pas affaiblie, cela n’avait pas été, je vous l’assure, sans résultat pour le but qui nous avait conduits si loin, je ne dis pas de la France mais de la Baltique ou de Sébastopol. Les Russes n’avaient plus pour refuge que l’Amour, et nous espérions bien, malgré les glaces, malgré les brumes, malgré les courants, malgré les bancs qui protègent et leur division et leur fleuve, les aller saluer dans notre prochaine campagne. D’un autre côté notre reconnaissance hydrographique de la Tartarie était venue compléter, par les noms d’archipel Eugénie, de détroit Hamelin, etc., etc., la liste des noms français donnés à une autre époque par Lapérouse, le premier des navigateurs qui fit connaître ces mers.

La Virginie dans l’archipel Eugénie, côte orientale de la Tartarie (la Chine). Gravure L’Illustration, 19 janvier 1856, BNF Gallica.

Après le commodore Perry, l’amiral russe Poutiatine, l’amiral anglais Stirling avait signé des traités au nom de son gouvernement avec celui du Shogun. On parlait d’un ambassadeur français qui devait arriver à Hong-Kong et que nous transporterions à bord de notre frégate jusqu’à Yedo. A en juger par la bienveillance des Japonais, par leur condescendance relative envers nous, la tâche de notre plénipotentiaire ne devait pas très difficile.

Une frégate française, la Sibylle, décimée par le scorbut, y attendait notre arrivée avec une partie de la division anglaise. Pour la première fois, de sérieuses relations allaient s’établir entre les représentants de deux empires. Quelle serait leur nature ? Lorsqu’en 1846, sous les ordres de l’amiral Cécile, nous allâmes à Nagasaki montrer aux Japonais nos couleurs inconnues, je me souviens encore de la défiance hautaine qu’inspirait notre présence, défiance que dissimulait mal à nos yeux la politesse des nombreux Japonais qui nous visitèrent tour à tour.

Barque du gouverneur d’Hakodaté se rendant à bord de la Virginie à son premier passage le 1er août 1855. Gravure L’Illustration, 19 janvier 1856, BNF Gallica.
Réception d’émissaires japonais à bord de la Virginie à son arrivée à Hakodate. Gravure L’Illustration, 19 janvier 1856, BNF Gallica.

Allions-nous trouver le même accueil ? Rien n’était changé dans la position respective des deux peuples. Le traité américain, celui qu’allait conclure l’amiral anglais, ne liaient en rien les autorités japonaises envers la France. Au contraire, les traditions, toujours en vigueur, leur ordonnaient encore la même conduite.

Le lendemain de notre arrivée, une entrevue réunissait à terre l’amiral Guérin et le gouverneur d’Hakodaté. Voici quelques-unes des parols qui y furent échangées : « La France est une nation polie entre toutes. Nous sommes donc assurés que vous n’entreprendrez rien contre les lois de notre pays. Ces lois nous défendent toute relation avec les peuples auxquels un traité ne nous lie point, et vous n’avez pas de traité ; mais, pour la France, nous ferons taire nos lois devant celles de l’humanité. Les vivres, l’eu, le bois qui vous manquent, vous seront fournis par nos soins. Vos équipages, fatigués, pourront descendre à terre ». Et quinze jour après, nous partions pour la Tartarie, laissant dans une pagode, transformée en hôpital, cinquante malades de la Sibylle, qu’elle ne devait reprendre qu’après son retour des Kouriles.

Entrevue du chef d’état-major de l’amiral Guérin avec le gouverneur d’Hakodaté. Gravure d’après un dessin du lieutenant de vaisseau François Béhic (1826-1911).

Neuf mois plus tard, nous touchions de nouveau à Hakodaté. Rappelé à Yedo, l’ancien gouverneur avait laissé sa place à un fonctionnaire, animé plus qu’aucun autre de cet esprit d’exclusion qui constitue le patriotisme des Japonais. Devant quelles considérations ce patriotisme a-t-il fléchi, et comment, après quelles observations pour la forme, le gouverneur a-t-il eu pour nous la même bienveillance, nous a-t-il fait les mêmes concessions que son prédécesseur ? Est-ce la crainte de nos canons, est-ce faiblesse ou impuissance ? Je ne le pense point. Les Japonais n’ont pas dégénéré de cette persévérante valeur qui leur fit sacrifier plus de 3 000 hommes à la prise du vaisseau espagnol la Madre de Dios dans le port de Nagasaki. Quelles qu’eussent été les prescriptions impériales à notre égard, le gouverneur d’Hakodaté les eût rigoureusement exécutées. La désobéissance, c’est la mort, et une mort honteuse à laquelle un Japonais ne s’expose point. Sa conduite a donc eu d’autres motifs, et des motifs d’ordre plus élevé.

Sans exagérer l’importance de l’accueil bienveillant que nous avons reçu partout, sans donner une trop grande part à l’influence qu’aient pu avoir sur son esprit les interprètes, les officiers qui nous visitaient, si ces causes ont plaidé en notre faveur, celle qui l’a déterminée est, sans contredit, le prestige que nous devons dans le monde entier au rôle que nous avons pris et que nous avons si glorieusement soutenu. Les noms d’Alma, d’Inkermann, de Sébastopol, ont été prononcés par plus d’une bouche japonaise avec un juste sentiment d’admiration, et les dessins de L’Illustration qui retraçaient ces glorieux épisodes de la guerre ont été parcourus par des regards intelligents qui s’animaient parfois d’un éclair.

Mais ici une objection se présente sérieusement. La France est aujourd’hui, par ses missionnaires, le représentant, dans ces pays, du principe catholique. Ce titre ne sera-t-il point un obstacle au Japon, dans cet empire où l’Evangile est proscrit depuis trois siècles avec un acharnement sans exemple dans l’Histoire ? A plusieurs reprises pendant notre séjour à Hakodaté, nos aumôniers, c’est-à-dire des prêtres catholiques, ont parcouru les rues de la ville afin d’accomplir pour nos morts, ou auprès de nos blessés, les devoirs de leur ministère. Revêtus de leurs ornements sacerdotaux, précédés de la croix, ils foulaient cette terre meurtrière du Japon au milieu d’une population dont aucune prescription impériale n’arrêtait la curiosité, je n’ose dire la bienveillance, et ces mêmes autorités japonaises, si scrupuleuses lorsqu’il s’agissait d’une vente, d’un échange quelconque, n’ont jamais élevé aucune réclamation contre de tels faits.

L’Extrême-Orient touche à des révolutions dont le contre-coup se fera profondément ressentir en Europe. La France pourra-t-elle rester spectatrice indifférente de ces révolutions ? Certes non. Mais alors ne doit-elle pas choisir d’avance sa place sur ce lointain théâtre où se sont déjà rencontrés l’Angleterre, les Etats-Unis, la Russie ? N’est-il point temps qu’un plénipotentiaire français vienne à Yedo, comme autrefois en Chine, à Wampoa, régulariser les relations futures des deux peuples, consolider l’influence que nous avons conquise, et généraliser, en les développant, les traités particuliers des Etats-Unis d’Amérique et d’Angleterre ?

Les relations franco-japonaises seront bientôt reconnues par un Traité, signé à Edo le 9 octobre 1858. Ici, le diplomate Gustave Duchesne de Bellecourt (1817-1881) apporte le 4 février 1860 au Shogun le traité ratifié.

En couverture : Vaisseaux dont la frégate la Virginie au mouillage d’Hakodaté au Japon, 1856, tableau de Charles Cheri Dubreuil (1828-1880). Photographie publiée avec l’aimable autorisation de Périgord Enchères.

Laisser un commentaire