La bataille de Ki-Hoa

Léonard Charner (1797-1869)

Après la prise de Saïgon en 1859, la seconde guerre de l’opium en Chine détourna troupes et navires de Cochinchine. Bientôt assiégée, la ville resta livré à elle-même deux longues années. En février 1861 enfin, quelques mois après le Traité de Pékin, l’amiral Charner put conduire une opération visant à briser les lignes annamites à Ki-Hoa.

Depuis les préparatifs de l’expédition de Chine, et pendant la campagne qui vient de se terminer par le traité de Pékin, la ville que Saïgon, que nous occupons en Cochinchine, était restée sous la garde d’un petit nombre de défenseurs. Retranchés dans l’enceinte de la ville et dans quelques positions extérieures, ils n’avaient d’autre mission que de nous conserver une position qui plus tard pouvait acquérir du développement, et dont nous sommes emparés en 1859 dans le but d’obtenir les justes réparations que nous avions à demander au gouvernement annamite, réparations qu’ils s’obstine à refuser.

Prise de Saïgon le 16 février 1859 par les forces du vice-amiral Rigault de Genouilly. Tableau d’Antoine Léon Morel-Fatio (1810-1871), Musée national de la Marine.
Avec son arsenal offrant des possibilités de carénage en cale sèche, et abritant bientôt un dépôt de charbon, Saïgon s’impose rapidement comme un point d’appui essentiel pour les opérations françaises en Extrême-Orient. Carte dressée en 1863 par M. Vidalin sur les ordres du contre-amiral de la Grandière, dépôt des cartes et plans de la Marine, collections de l’Université Bordeaux Montaigne.

Profitant des affaires qui nous attiraient dans le nord et du peu de forces que nous avions laissées à Saïgon, les Annamites avaient fait des travaux considérables pour se retrancher dans la plaine de Ki-Hoa et dominer ainsi tout le pays. Travaillant la terre avec une grande facilité et s’appuyant sur un retranchement principal habilement fortifié, ils avaient donné à leurs lignes un développement extraordinaire dont on estime l’étendue à 12 kilomètres. De là ils poussaient continuellement vers nous de nouvelles parallèles et menaçaient notre position de Saïgon où ils nous tenaient enfermés.

Fortifications annamites dans les environs de Saïgon. Revue maritime et coloniale, mai 1861, BNF Gallica.

Pour s’emparer de ces ouvrages, il fallait une force d’une certaine importance. Dès que l’expédition de Pékin eut ramené à Shang-Haï une partie du corps expéditionnaire de Chine, le gouvernement de l’Empereur mit à ma disposition des troupes tirées de ce corps et destinées à former une expédition opérant en Cochinchine. Je m’empressai, suivant les ordres que vous m’aviez transmis, monsieur le ministre, de la réunir à Saïgon et de tout disposer pour frapper un coup vigoureux qui établisse solidement notre influence dans ce pays.

L’expédition formée se composait des 3e et 4e régiments d’infanterie de marine, du 2e bataillon de chasseurs à pied, de dix pièces d’artillerie, d’une section du génie et d’un personnel et d’un matériel d’intendance, arrivés sur les transports partis de Shang-Haï : à ces troupes venaient se joindre un corps d’infanterie espagnol de 200 hommes et des détachements tirés de la garnison de Saïgon, ainsi qu’un renfort de 860 marins composé des compagnies de débarquement. Le tout s’élevait à un effectif d’environ 3000 hommes.

De gauche à droite : soldats et marin français en tenue de campagne, soldats annamites et soldats espagnols. L’Illustration, 25 mai 1861, BNF Gallica.

La ville de Saïgon se trouve au nord d’un immense delta formé par les eaux qui descendent des contreforts occidentaux des montagnes de la Cochinchine et qui viennent se mêler à celles du Cambodge. Cette disposition de terrain nous donnait un grand avantage. Avec nos canonnières, et même nos frégates, nous pouvions couper presque toutes les routes de l’ennemi, qui, une fois vaincu, ne pouvait nous échapper qu’avec une grande difficulté.

D’après la configuration du fleuve et de ses affluents, notre droite, en regardant l’ennemi, nous offrait aussi un puissant moyen d’action ; sur une étendue de 5 kilomètres, des pagodes armées de canons rayés de 30 et d’obusiers de 80 interdisaient toute attaque par terre, tout en menaçant les lignes de Ki-Hoa.

Le camp de Ki-Hoa, et l’extension des ouvrages annamites. Les Français tiennent notamment la pagode des Clochetons. Carte dressée d’après le croquis du sergent fourrier P. Le Faucheur, de l’infanterie de Marine, 1860.
Fort dit « pagode des clochetons ». Gravure de Jules Gaildrau (1816-1898) et Louis Dumont (1822-1885) d’après un croquis de M. Roux. L’Illustration, 1er juin 1861, BNF Gallica.

Des reconnaissances opérées sur notre gauche nous avaient appris que le terrain était praticable pour le passage des troupes et de l’artillerie. Il fut donc décidé que les corps expéditionnaire tournerait par notre gauche les lignes de Ki-Hoa et les attaquerait par le nord ou le nord-ouest, afin de tenter de couper toute retraite à l’armée annamite.

Ces lignes présentent, comme je l’ai dit plus haut, un développement de 12 000 mètres, sans compter les forts détachés qui l’entourent de tous côtés. Tous ces ouvrages sont habilement placés et défendus par une nombreuse armée. On se fait difficilement une idée de la multitude d’obstacles qui y sont accumulés. Ce sont des épaulements en terre hérissés de plusieurs lignes de bambous, protégés quelquefois par cinq fossés remplis de trous-de-loup, par des chevaux de frise et des palissades enchevêtrées avec un art incroyable. D’étroites meurtrières, ouvertes dans toutes les parties et très rapprochées, sont garnies de canons, de pierriers et de gingoles (énormes fusils du calibre d’une livre) ; chaque soldat est en outre armé d’un fusil à pierre avec sa baïonnette, paraissant pour la plupart de confection française. C’est contre ces obstacles et cette défense que nous avions à lutter, et notre tâche était d’autant plus rude que dans ces pays la chaleur s’oppose à la marche de jour, et qu’il est nécessaire de faire reposer les troupes après neuf heures du matin, sous peine de s’exposer à un désastre.

Le plan de campagne étant résolu, j’envoyai, dès le 17 de ce mois, l’amiral Page avec la Renommée, trois corvettes à vapeur, quatre grandes canonnières et plusieurs avisos pour reconnaître le fleuve et s’assurer des défenses de l’ennemi de ce côté. En même temps, des chaloupes canonnières allaient bloquer l’embouchure de tous les cours d’eau, arrêtant ainsi toutes les communications des Annamites avec le pays. L’amiral Page rencontra des obstacles sérieux sur le parcours du fleuve. Après les avoir bien reconnus, il reçut l’ordre de les enlever, en même temps que le corps expéditionnaire attaquerait les lignes de Ki-Hoa.

Le 23 février, toutes les troupes étaient réunies dans la ville chinoise, située près de la pagode de Caï-Mai qui forme l’extrémité gauche de notre ligne de défense de Saïgon. Je me rendis moi-même au lieu de campement, dans la soirée, afin d’être prêt à les mettre en mouvement le lendemain 24 au point du jour.

La pagode de Caï-Mai.

Le 24 février, à l’heure indiquée, nos troupes débouchaient dans la plaine, se portant vers le premier fort de l’extrémité droite des ouvrages annamites, distant du lieu de notre départ de plus de deux kilomètres ; elles marchaient en une seule colonne par un chemin reconnu d’avance et rendu praticable à nos voitures par les soins du génie. Le général de Vassoigne commandait les troupes, et le colonel et plénipotentiaire de Sa Majesté Catholique Palanca y Guttierez m’accompagnait avec les officiers de mon état-major.

La plaine, accidenté légèrement et couverte d’abord de buissons et de tumulus, se découvrait à mesure que nous avancions vers la ligne ennemie, et permit bientôt de déployer notre artillerie à environ 1100 mètres des ouvrages. L’infanterie, déployée en arrière par le bataillon en masse, était tenu hors du feu jusqu’à ce que le moment de lancer les colonnes d’assaut fût venu. La gauche de la ligne était placée à la hauteur du point où, le marais cessant, il était impossible d’arriver jusqu’aux premières défenses de l’ennemi.

L’artillerie exécuta un feu, en avançant, par batterie, qui approcha sa ligne jusqu’à 200 mètres de la contrescarpe. Trois colonnes d’assaut étaient préparées d’avance et formées ainsi : celle de gauche par deux compagnies de débarquement précédées par les marins abordeurs, couverts eux-mêmes par une section déployée en tirailleurs ; celle du centre d’une section du génie et de deux compagnies de chasseurs à pied ; celle de droite des troupes espagnoles.

L’artillerie bombarde les lignes de Ki-Hoa. Gravure de Gustave Doré (1832-1883) et Emile Roch (1827-18–).

Le moment de l’action décisive était venu, et les colonnes lancées, franchissant sous une fusillade très nourrie une palissade en bambous et deux lignes de trous-de-loup séparées par des piquets, vinrent appuyer leurs échelles contre une escarpe hérissée de chevaux de frise et d’obstacles de toute espèce.

L’ennemi tint bon jusqu’à ce que les assaillants fussent parvenus sur la berme, mais sans engager de lutte corps à corps ; et nos troupes, parvenues au haut du parapet, le virent s’enfuir dans toutes les directions. Une plaine découverte, bordée sur notre droite par les ouvrages contigus au camp même de Ki-Hoa, s’offrait devant nous sur une grande étendue. Il fallait la traverser dans presque toute sa longueur (environ 6 à 7 kilomètres), afin d’exécuter notre mouvement tournant et de pouvoir, le lendemain, attaquer l’ennemi au cœur même de sa défense et le plus loin possible de la face qui, du camp, regarde Saïgon, l’ennemi ayant accumulé obstacle sur obstacle entre ce front et sa ligne de bataille.

Les colonnes d’assaut s’élancent, appuyées par l’artillerie. L’Illustration, 25 mai 1861, BNF Gallica.
Marin et lieutenant de vaisseau d’une compagnie de débarquement. Illustration d’Auguste Goichon (1890-1961).

Le soleil commençait à être trop haut sur l’horizon pour qu’il fût prudent de traverser cette vaste étendue avec des troupes déjà un peu lassées par la chaleur énervante de ces climat ; il fallait d’ailleurs pratiquer dans la ligne enlevée un passage pour l’artillerie. Je fis donner aux troupes un repos jusqu’à trois heures de l’après-midi.

Dans cette première affaire, qui a été sérieuse, le général de Vassoigne a eu le bras traversé d’une balle, au moment où allaient s’élancer les colonnes d’assaut, et quelques moments après, le colonel Guttierez était blessé d’un coup de feu à la jambe. Leurs blessures, sans être dangereuses, sont cependant assez graves, et ont exigé qu’ils fussent immédiatement transportés aux ambulances. Nos pertes, eut égard aux difficultés vaincues, ont été peu nombreuses. Nous avons eu seulement quelques hommes tués et une vingtaine de blessés. L’état du général de Vassoigne l’ayant éloigné du champ de bataille, j’ai pris aussitôt moi-même le commandement direct des troupes.

A trois heures du soir, après avoir laissé la position enlevée à la garde d’une nouvelle compagnie d’infanterie de marine, je me suis mis de nouveau en marche. Le mouvement en avant reprit sur trois colonnes ; celles de droite et de gauche, composées d’infanterie, couvraient l’artillerie placée entre elles deux en colonne serrée par batterie et prête à un déploiement rapide, si le pays, peu connu, dans lequel l’armée s’engageait, nous présentait quelque obstacle ou quelque ennemi imprévu. La cavalerie, lancée sur la gauche, nous éclairait au loin. Pendant toute cette marche de flanc, les batteries de position des pagodes couvraient de leurs feux, dans leurs parties extrêmes, tous les bois à notre droite où l’ennemi aurait pu se masser.

Le mouvement s’exécuta sans opposition, quelques troupes sorties de leurs camps se présentèrent plusieurs fois dans la plaine, mais elles furent rapidement dispersées par un petit nombre de coups de la batterie de montagne et le feu de deux compagnies déployées en tirailleurs. Vers six heures, l’armée campait dans un village situé presque sur les derrières de l’ennemi, vis-à-vis du saillant sud-ouest de son camp.

D’abord troublés par un feu assez vif de pierriers et de gingoles, notre installation au bivac s’acheva tranquillement et l’ennemi, repoussé et maintenu à distance par le tir heureusement dirigé de deux pièces de quatre et les coups de carabines de nos postes avancés, renonça à nous inquiéter pour la nuit. Quinze cents mètres nous séparaient à peine des ouvrages annamites les plus sérieux ; mais les approches mêmes des forts couverts de plantations ne permettaient pas de distinguer d’une façon bien nette toutes les difficultés de la tâche qui restait à accomplir.

Le fort de Rach-Tra, occupé le 24 février. L’Illustration, 1er juin 1861, BNF Gallica.

Le 25 février, à six heures du matin, l’armée était disposée, dès le point du jour, dans l’ordre suivant : l’artillerie tout entière, déployée au centre, vis-à-vis des positions qui semblaient les plus fortes et les mieux armées de l’ennemi ; l’aile droite formé des troupes espagnoles et du corps des marins de débarquement, l’aile gauche des 3e et 4e régiments d’infanterie de marine ; tous ces bataillons déployés et ayant leur front couvert par des tirailleurs. Le 2e de chasseurs à pied était maintenu en réserve derrière l’artillerie, et les bagages et le convoi suivaient à distance, protégés par une escorte suffisante. La cavalerie continuait à éclairer la gauche au loin.

Une reconnaissance dirigée par un officier du génie pénétra dans les bois qui s’étendaient en avant de notre gauche, sous une assez vive fusillade, et nous donna des renseignements certains sur la force et la position des principaux ouvrages. Les rapports de quelques prisonniers saisis la veille concordaient tous aussi à nous apprendre que les forts devant lesquels nous nous trouvions, situés à l’extrémité ouest des lignes de Ki-Hoa, étaient habités par les grands mandarins et la réserves des troupes. Un succès était donc décisif sur ce point. J’ordonnai l’attaque. L’armée s’ébranla tout entière, et les ouvrages ennemis, cachés pour la plupart derrière les arbres et révélés seulement par le sommet des miradors, ouvrirent bientôt leur feu.

Une section d’obusiers de montagne, portée à l’extrême droite, leur répondit d’abord, et nos tirailleurs continuèrent à s’avancer pendant que tout le reste de l’artillerie, déployée au centre de notre ligne, commençait, à partir de 1000 mètres environ, un feu des plus vifs et des mieux dirigés, en avançant au trot par batterie. Le tir de l’ennemi, d’abord très violent, diminua d’intensité : lorsque l’artillerie, parvenue dans son mouvement, à environ 250 mètres de la contrescarpe, fit pleuvoir une grêle de mitraille sur le haut des parapets, les colonnes d’attaque qui, formées à l’avance, attendaient le signal, s’élancèrent avec un entrain remarquable qui devait triompher des obstacles de toute nature accumulés autour des remparts et dans l’intérieur même des ouvrages.

Nouvel assaut donné le 25 février. L’Illustration, 25 mai 1861, BNF Gallica.

A droite, la colonne d’assaut, formée de marins de débarquement, franchissait six lignes de trous-de-loup séparées par des palissades, et sept rangées de petits piquets, deux larges fossés garnis de bambous pointus et une escarpe en hérisson surmontée de chevaux de frise ; elle était soutenue par le feu de la section d’obusiers de montagne, qui s’avança jusqu’à 100 mètres du rempart. Au centre, le commandement du génie, avec une compagnie de sapeurs et trois compagnies d’infanterie de marine, abordait à travers les mêmes obstacles, un fort en relief assez élevé dont les feux flanquaient d’une manière dangereuse le saillant sud-ouest attaqué par les marins. A gauche, une colonne des 3e et 4e régiments d’infanterie de marine se jetait sur le saillant voisin.

L’énergie de la lutte suffirait à donner une idée de l’importance des positions attaquées ; les défenseurs se pressaient derrière les parapets, repoussant les échelles à coups de lance et de hallebarde, jetant des pots à feu et faisant éclater par toutes les meurtrières une mousqueterie des plus vives. L’envoi de troupes de soutien devint nécessaire : j’envoyai renforcer la colonne de droite par de nouvelles compagnies de marins et des troupes espagnoles qui déployèrent, sous la conduite de leurs vaillants officiers, le plus brillant courage. Deux compagnies de chasseurs furent aussi dirigées sur la gauche. Enfin, un dernier effort fit flotter le drapeau de la France sur les derniers retranchements.

Courtine enlevée par les marins des compagnies de débarquement et par l’infanterie espagnole. L’Illustration, 25 mai 1861, BNF Gallica.

Mais l’ennemi n’avait pas encore renoncé à la résistance. Des enceintes extérieures séparaient le camp de Ki-Hoa en plusieurs forts dont les terre-pleins étaient successivement battus par les défenseurs de l’ouvrage voisin. Malgré ce feu meurtrier, tous rivalisèrent d’élan et de courage à la voix de leurs chefs. Une poterne, qui conduisait dans l’intérieur du fort du Mandarin, est brisée à coup de hache pendant que la colonne du centre, maîtresse de l’ouvrage qu’elle a attaqué, profite du commandement dont il jouit pour faire pleuvoir une grêle de balles sur l’ennemi. La colonne de gauche, pénétrant dans le même fort par un autre point, achève de nous assurer la victoire.

L’ennemi est partout en fuite, poursuivi par notre feu et laissant derrière lui de nombreux cadavres. Dans ces deux affaires du 24 et du 25 février, la résistance de l’ennemi a été acharnée, et il n’a cédé le terrain que devant l’élan et le persévérant courage de nos troupes. Aussi nos pertes ont été sensibles ; elles s’élèvent à 225 hommes mis hors de combat, parmi lesquels se trouvent 12 tués. Tout le monde, officiers, soldats et marins, a fait brillamment son devoir. Les troupes espagnoles ont rivalisé d’entrain avec les nôtres dans ces deux journées.

En couverture : l’amiral Charner devant Ki-Hoa, illustration d’Alfred Jean-Marie Paris (1848-1908).

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